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CHAPITRE VIII

Mettons nous à la recherche de notre ami que nous avons depuis quelque temps abandonné à lui-même. Nous le retrouverons sur le point d'entrer, par la plaine, dans la province des instituteurs. Il traverse des pâturages et des prairies, longe maint petit lac bordé de gazon, rencontre des collines garnies de petits bois, au milieu d'un pays peu accidenté.

Il reconnut bientôt qu'il se trouvait dans le canton affecté à l'élève des chevaux; il remarquait cà et là de petits et de grands troupeaux de ces nobles animaux, d'âge et de sexe différents. Tout à -coup un nuage de poussière obscurcit l'borizon, ilgrossit en approchant, couvre toute la largeur de la plaine, puis, écarté par un coup de vent, laisse voira découvert le tumulte qu'il enveloppait.

Une grande troupe de ces nobles bôtess'avance au grand galop, elles sont menées et contenues par des gardiens, qui les montent. Le tourbillon passe devant le voyageur ; un beau garçon, qui se trouvait au nombre des gardiens, le regarde avec surprise, s'arrête, saute à bas de son cheval et embrasse son père.

Les questions et les récits commencent. Le fils raconte que, pendant la première époque d'épreuve, il a beaucoup souffert ; il regrettait son cheval, et était forcé de se traîner à pied parles champs et les prairies; comme il l'avait annoncé d'avance, il ne s'était point particulièrement distingué dans les travaux paisibles de l'agriculture ; la fête de la moisson lui avait fort plu ; mais il n'avait pris aucun plaisir à labourer, à bêcher, à soigner la terre : il s'était occupé des animaux domestiques, mais toujours avec nonchalance et contre son gré, jusqu'au jour où on l'avait enfin admis dans la catégorie des cavaliers. Garder les juments et les poulains était quelquefois ennuyeux; cependant voir bondir devant soi une gentille petite bête, qui dans trois ou quatre ans portera son bomme, c'est tout autre chose que d'élever des veaux et des cochons de lait, dont la destinée est d'être engraissés, et, une fois engraissés, d'être abattus.

Le développement physique de l'enfant, qui commençait à devenir un jeune homme, son aspect de santé, sa conversation aisée, animée, pour ne pas dire spirituelle, étaient de nature à charmer Wilbelm. Ils suivirent ensemble le rapide troupeau, passèrent devant plusieurs grandes métairies isolées et arrivèrent au bourg où se tenait le grand marché. Là, régnait un incroyable désordre ; on ne savait qui faisait le plus de poussière, des marchands ou de la marchandise. Les amateurs de tous pays affluaient ici pour se procurer des sujets de race pure et soigneusement dressés. On entendait parler tous les idiomes possibles, auxquels se mêlaient les sons retentissants d'instruments à vent ; tout annonçait le mouvement, la force et la vie.

Notre voyageur retrouve l'inspecteur, son ancienne connaissance, accompagné d'autres personnages, qui,

sans bruit et aans qu'on s'en aperçût, maintenaient l'ordre et la discipline. Wilhelm, croyant remarquer ici un nouvel exemple d'occupation exclusive, d'éducation spécialisée, désire savoir à quoi l'on exerce encore les élèves pour empêcher que, livré à une occupation si sauvage et si rude, lejeunehomme nedevienneaussisauvagequeles animaux qu'il nourrit et qu'il dresse. On lui apprit alors qu'à cette spécialité violente et rude en apparence on rattachait l'étude la plus délicate, la connaissance et la pratique des langues étrangères.

En ce moment, Félix s'éloigna de son père, qui le vit à travers la foule, marchandant quelques bagatelles à un jeune colporteur; puis il le perdit de vue. Le surveillant lui demanda pourquoi il paraissait inquiet et troublé, et ayant appris qu'il s'agissait de son fils: « N'ayez paspeur, dit-il à Wilhelm pour le tranquilliser, il n'est pas perdu ; et, pour que vous voyiez comment nous maintenons nos élèves... » Aces mots, il tira un son aigu d'un sifn(;t suspendu sur sa poitrine, et plusieurs douzaines de sifflets répondirent aussitôt de tous côtés. L'inspecteur reprit : « Je m'en tiens là pouj-le moment ; ce n'est qu'un signal pour indiquer que l'inspecteur est dans le voisinage et qu'il veut s'assurer approximativement du nombre de ceux qui l'ont entendu. A un second coup de sifflet, ils gardent le silence et se tiennent prêts ; au troisième, ils répondent et accourent. Au reste, ces signaux sont trèsvariés et d'une utilité extrême.»

Tout d'un coup, un espace libre s'était formé autour d'eux ; ils purent parler plus à leur aise, tout en se dirigeant vers les hauteurs voisines. « L'idée de faire apprendre les langues étrangères, reprit l'inspecteur, nous est venue en considérant qu'il se trouve ici des jeunes gens de tous les pays du monde. Mais, pour empêcher

que les compatriotes ne se liguent entre eux, comme cela leur arrive souvent en pays étranger, et que, s'isolant des autres nations, ils ne forment des coteries, nous cherchons à les rapprocher les uns des autres en les habituant à s'enseigner mutuellement leur langue,

« Cette connaissance est indispensable, parce que, dans ces marchés, chaque étranger aime à pouvoir s'entretenir et trafiquer dans sa propre langue. Cependant, de peur que la langue ne s'altère ou qu'on ne tombe dans la confusion de la tour de Babel, on ne parle qu'une seule et même langue pendant tout un mois, d'après ce principe qu'on ne doit rien apprendre en dehors de la matière qu'il s'agit de dompter.

« Nous considérons nos élèves comme des nageurs, tout surpris de se sentir portés et soutenus par l'élément qui menaçait de les engloutir; il en est de môme pour tout ce qu'entreprend l'homme. Si cependant un de nos élèves montre des dispositions particulières pour telle ou telle langue, on trouve moyen de lui fournir une instruction solide et sérieuse au milieu de celte vie en apparence si tumultueuse, et qui offre pourtant beaucoup d'heures de loisir, de solitude, d'oisiveté et même d'ennui. Vous aurez de la peine à retrouver parmi ces centaures imberbes ou barbus nos grammairiens cavaliers, dont quelques-uns même frisent le pédaniisme. Votre Félix s'est consacré à la langue italienne, et comme le chant, ainsi que vous savez, est la hase de notre système d'éducation, vous pourriez l'entendre, pendant les longues heures du pâturage, chanter différents liedor aver beaucoup de grâce et de sentiment. Des occupations actives et pratiques sont beaucoup plus conifiaiihlcs qu'on ne le pense avec le développement de l'intelligence. »

Gomme chaque région célèbre sa fêle particulière, ou

conduisit notre ami dans le district de la musique instrumentale. Voisin de la plaine, il offrait déjà une agréable succession de vallées, de petits bois, de paisibles ruisseaux, sur le bord desquels s'élevaient çà et là des rochers moussus. On apercevait dispersées sur les collines des chaumières, entourées de verdure ; dans les vallées, les maisons étaient plus rapprochées. Les chaumières des collines étaient assez éloignées entre elles pour que les sons et dissonances partis de l'une n'arrivassent pas à l'autre.

Ils arrivèrent sur une grande place ombragée d'arbres, où se pressait une foule compacte et attentive. Au moment où parut le voyageur, commença une grande symphonie exécutée par tous les instruments, dont il admira en même temps la force et la douceur.

A côté du spacieux orchestre, on en voyait un plus petit, qui lui fournit le sujet d'une observation particulière. II contenait des élèves de différents âges, qui tenaient chacun son instrument sans en jouer ; c'étaient ceux qui ne pouvaient ou n'osaient.encore se joindre aux exécutants ; on voyait qu'ils étaient sur le point de se risquer, et l'on assurait qu'il se passait rarement une fête de ce genre sans qu'il se révélàtquelque talent nouveau.

Comme des chants vinrent se mêler aux instruments, on ne pouvait douter que la musique vocale ne fût également cultivée. Wilhelm ayant demandé si l'on rattachait d'autres enseignements à ceux-là, on lui répondit qu'on y rattachait la poésie, et principalement la poésie lyrique.

Il est indispensable que ces deux arts se développent par eux-mêmes et pour eux-mêmes, puis l'un avec l'autre. Les élèves apprennent d'abord à les connaître dans leur caractère spécial; on leur enseigne ensuite comment ils

se soutiennent mutuellement, puis s'affranchissent l'un de l'autre.

Le compositeur oppose la mesure et le mouvement à la rhythmique du poëte : c'est là que se déclare la supériorité de la musique sur la poésie ; car si le poëte s'astreint toujours aussi exactement que possible à la quantité, il y a pour le musicien peu de syllabes absolument brèves ou longues; il détruit à sa fantaisie les combinaisons les plus consciencieuses du poëte, convertit môme la prose en cbant, ce qui produit les effets les plus étranges, et le poëte se verrait bientôt anéanti si, de son côté, il ne savait, parla tendance et la hardiesse de son lyrisme, inspirer respect au musicien, et provoquer des sentiments nouveaux, tantôt par de doux enchaînements, tantôt par des transitions subites.

« Les chanteurs que vous trouvez ici, ajouta l'inspecteur, sont eux-mêmes poëtes pour la plupart. On enseigne également les principes de la danse, a6n que tous ces talents puissent se répandre régulièrement dans tous les districts. »

Lorsque le voyageur eut franchi les limites de la contrée voisine, il se trouva en face d'une tout autre architecture. Les maisons n'étaient plus dissimulées, elles n'avaient plus l'air de chaumières. Elles paraissaient au contraire construites régulièrement, solides et belles à l'extérieur, vastes, commodes, élégantes à l'intérieur ; c'était une ville spacieuse, bien bâtie, en proportion avec le pays. C'était le domaine des arts plastiques et des métiers qui s'y rattachent. Un silence tout particulier régnait dans ce district.

L'artiste qui se livre aux arts plastiques est toujours, il est vrai, en rapport avec la partie vivante et active de l'humanité; mais son travail est solitaire, et, par une bi-

zarre contradiction, il a plus que tout autre besoin d'un entourage agissant. Ici chacun compose dans le silence ce qui devra bientôt occuper pour toujours les yeux des hommes; un silence solennel domine celte contrée, et si l'on n'avait entendu, de temps en temps, le marteai des tailleurs de pierre ou les coups mesurés des cbar-' pentiers, occupés à terminer un superbe édifice, aucune bruit n'aurait ému les airs.

Notre voyageur fut frappé de la sévérité, de l'extrême rigueur avec laquelle on traitait les commençants aussî bien que les élèves plus avancés. On eût dit qu'aucua^ d'eux n'agissait d'après sa propre volonté, mais qu'un' esprit invisible les animait et les guidait vers un but unique. Nulle part on n'apercevait ni esquisses ni proj jets ; chaque ligne était raisonnée, et Wilhelm ayant demandé à l'inspecteur l'explication de cette manière d'aj gir, celui-ci lui répondit que l'imagination était uni faculté vague et capricieuse, tandis que tout le mérite d^ l'artiste plastique consiste h déterminer, à maintenir l'i^ magination,pourarriver à l'élever enfin jusqu'à la réalité

L'inspecteur ajouta que, dans tous les arts, des principe^ fixes sont également indispensables. Le musicien pardoi nerait-il à son élève d'attaquer brusquement la corde,oi de se permettre des interw Mes ad libitum? On n'admt point ici qu'il soit rien laissé au caprice de l'élève. L'éU ment dans lequel il doit agir est nettement déterminé on lui remet l'instrument dont il doit se servir, on lui inj dique la manière dont il doit s'en servir, je veux dire leJ changements de doigts, afin qu'un membre en précède un autre et lui prépare la voie ; c'est cette coopératioi régulière seule qui peut rendre possible l'impossible.

Et voici ce qui justifie nos sévères exigences, nos vi gles absolues : c'est que le génie, le talent inné est le

premier à les concevoir, à s'y soumettre avec obéissance. Il n'y a que la médiocrité qui cherche à mettre son indw vidualité bornée à la place de l'universalité, et à déguiser ses fausses conceptions sous les apparences d'une originalité et d'une indépendance indomptables. C'est ce que nous ne souffrons pas; nous garantissons nos élèves des méprises qui troublent et dissipent une grande partie de la vie, sinon la vie tout entière.

C'est un plaisir que d'avoir affaire au génie, car il a toujours l'esprit de reconnaître ce qui lui est avantageux. Il comprend que l'art est l'art, parce qu'il n'est point la nature. Il se plie au respect, même de ce qui n'est que purement de convention. Car qu'est-ce que la convention, sinon ce que les hommes supérieurs ont reconnu comme nécessaire, indispensable pour le maintien des bons principes ; et n'y trouvons-nous pas tuujours notre avantage ?

Pour faciliter l'œuvre des maîtres, nous avons introduit ici, comme partout, les trois respects avec les signes extérieurs, en y apportant quelques modifications conformes à la nature de l'objet.

En continuant de marcher, le voyageur s'étonnait de voir la ville s'étendre toujours, les rues se relier aux rues, offrant des points de vue variés. L'extérieur des bâtiments annonçait clairement leur destination ; ils étaient dignes et imposants, plutôt beaux que somptueux. Aux plusnoblesetaux plussévères,quisetrouvaientau milieu de la ville, en succédaient de gracieux ; pnis venaient des faubourgs élégants, d'un style agréable, s'étendant jusqu'aux champs, et finissant par se confondre avec les maisons de campagne.

Willielm ne put s'empêcher de faire observer que les habitations des musiciens ne pouvaient se comparer pour la beauté et la grandeur à celles des peintres, dessculp-

teurs et des architectes. On lui répondit que cela tenait à la nature môme de la chose. Le musicien doit toujours être renfermé en lui-même, perfectionner son intérieur pour pouvoir ensuite le produire à l'extérieur. Il n'apas besoin de flatter l'œil. L'œil nuit facilement à l'oreille, et attire l'esprit de l'intérieur vers l'extérieur. A l'inverse, l'artiste plastique doit vivre dans le monde extérieur, et manifester son intérieur, pour ainsi dire insciemment, dans les choses du dehors. Ces artistes doivent être logés comme des dieux et des rois ; sans cela, comment pourraient-ils bâtir et décorer les demeures des dieux et des )rois? Ils doivent enfin s'élever si haut au-dessus du vul- / gaire, que le peuple tout entier se sente ennobli par et dans leurs œuvres.

Notre ami se fit encore expliquer un autre paradoxe : il voulait savoir pourquoi pendant ces jours de fête, tandis que le tumulte et lajoie animaient les autres cantons, il régnait ici un si grand silence, et pourquoi on n'interrompait pas les travaux.

«Un artiste plastique, lui répondit-on, n'a point besoin de fête; pour lui, c'est fête toute l'année. Lorsqu'il a produit une œuvre excellente, elle demeure sans cesse exposée à ses yeux comme à ceux du monde entier : il n'apointbesoin de nouveaux efforts, de nouveaux succès, ainsi qu'il en faut au musicien, auquel on doit ménager des fêtes splendides et un auditoire nombreux.

— Il me semble pourtant, dit Wilhelm, qu'on devrait permettre ces jows-là une exposition où l'on pourrait voir et juger les progrès que les meilleurs élèves auraient faits pendant trois ans.

— Ces expositions peuvent être fort utiles ailleurs; ici elles ne le sont nullement. Notre existence, notre système n'est qu'une exposition. Voyez ces bâtiments de

toutes sortes, tous construits par les élèves, d'après des plans mille fois médités et discutés : car l'exécution n'admet pas les tâtonnements ni les essais. Ce qui doit rester debout doit être exécuté solidement, de manière à se conserver, sinon éternellement, du moins pendant un long espace de temps. On peut commettre des fautes, on ne doit pas en bâtir.

tt Nous sommes plus indulgents pour les sculpteurs et encore plus pour les peintres; ils peuvent faire dans leur genre tels ou tels essais qu'il leur plaît. Ils sont libres de choisir au dedans et au dehors des édifices, sur les places publiques, les points qu'ils désirent décorer. Ils font connaître leur idée; et, si elle paraît digne d'approbation, on leur accorde la permission de la mettre à exécution, selon l'une des deux conditions suivantes : ou de retirer subséquemment l'ouvrage, avec autorisation préalable, dans le cas où l'artiste le reconnaîtrait insuffisant, ou de le laisser irrévocablement à sa place une fois qu'il a été exposé. La plupart des élèves choisissent le premier mode, et ils s'en trouvent bien. Le second cas est plus rare, et l'on remarque qu'alors les artistes se fient moins à eux-mêmes, qu'ils ont de longues conférences avec leurs camarades et avec les connaisseurs, et réussissent ainsi à produire des œuvres vraiment dignes d'être admirées et conservées. »

Wilhelm n'oublia pas de demanderquel enseignement se rattachait à celui des art plastiques; on lui répondit que c'était la poésie épique. Mais notre ami fut extrêmement surpris, quand on lui dit qu'on ne permettait pas aux élèves de lire ou de réciter les œuvres des poètes anciens ou modernes. On se contentait de leur exposer brièvement un certain nombre de mythes, de traditions et de légendes. La manièie dont ils convertissent ces sujets en

peinture ou en vers nous donne la mesure de la faculté créatrice du talent voué à l'un ou à l'autre de ces arts. Le poëte et l'artiste puisent à une môme source, et chacun doit diriger l'eau de son côté et pour son avantage, a0n d'atteindre un but particulier; ce qui lui réussit beaucoup mieux que d'essayer de refaire ce qui a déjà été fait.

Le voyageur eut l'occasion de voir par lui-même l'application de ce système. Plusieurs peintres travaillaient dans une salle; un jeune homme leur racontait, en grand détail, une histoire fort simple, de manière qu'il employait presque autant de mots, que les artistes de coups de pinceau, pour arrondir son récit.

OnassuraàWilhelmque les jeunesgensaimaient beaucoup ces exercices en commun, et que cette récréation avait souvent révélé des improvisateurs qui savaient inspirer un grand enthousiasme pour cette double forme d'imitation.

Notre ami iit de nouvelles questions sur les arts plastiques. « Vous n'avez point d'exposition, dit-il, et par conséquent pas de distribution de prix.

— Non pas précisément, mais, ici près, vous allez voir quelque chose qui nous semble plus utile. »

Ils entrèrent dans une grande salle, heureusement éclairée par le bout ; Wilhem vit d'abord un cercle d'artistes, travaillant avec ardeur, au milieu duquel s'élevait un groupe colossal ingénieusement exposé. De puissantes figures d'hommes et de femmes dans des poses violentes rappelaient cette lutte mémorable entre les jeunes héros et les amazones, où la haine et la fureur finissent par faire place à une tendre confiance. Cet ouvrage, admirable d'enchevêtrement, offrait de tous côtés un point de vue également satisfaisant. Les artistes, assis ou debout,

travaillaient chacun à sa façon, le peintre à son chevalet, le dessinateur à sa planchette ; quelques-uns modelaient on ronde-bosse, les autres en bas-relief; des architectes faisaient même des projets de piédestal destiné à supporter plus tard ce chef-d'œuvre. Chaque artiste suivait sa propre inspiration; les peintres et les dessinateurs développaient les surfaces, en ayant soin de ne pas détruire l'effet de l'ensemble, et au contraire de le conserver fidèlement. Il en est de même pour les bas-reliefs. Un seul artiste avait reproduit le groupe en entier dans des dimensions réduites, et il semblait, dans certaines poses et dans les proportions des membres, avoir surpassé le modèle.

Wilhelm apprit que c'était l'auteur du groupe qui, avant de l'exécuter en marbre, le soumettait à une épreuve nou point critique, mais pratique et qui, observant avec soin tout ce que ses camarades avaient vu, conservé ou changé dans l'œuvre d'après ses propres inspirations, savait en profiter pour la soumettre à un nouvel examen ; de telle sorte que ce groupe une fois traduit en marbre, quoique conçu, modelé et exécuté par un seul individu, semblerait appartenir à tous.

Le plus grand silence régnait dans cette enceinte ; mais le surveillant éleva la voix, et dit : «Y a-t-il quel- <|u'un ici qui, en présence de cette œuvre immobile, puisse exciter notre imagination par de sublimes paroles, au point de donner le mouvement, sans lui ùter son caractère, à ce que nous voyons là fixe et stationnaire, afin fie nous persuader que la situation choisie par l'artiste était en effet la plus noble? »

Désigné par tousses camarades^ un beau jeune nomme ([uittason travail et débuta par un récit plein de simplicité où il se bornait à décrire l'œuvre qu'il avait devant

les yeux ; mais bientôt il s'élança dans le domaine de la poésie, se plongea en plein dans l'action et domina son sujet d'une façon admirable ; peu à peu, grâce à son excellente déclamation, sa description s'éleva si baut, que le groupe immobile sembla réellement tourner sur son axe, et le nombre des figures se doubler et se tripler. Wilhelm, enthousiasmé, s'écria; «Qui pourrait maintetenant s'empôcber de passer au véritable chant, à la poésie rhythmique !

— Je serais forcé de m'y opposer, répondit l'inspecteur, car si notre excellent sculpteur veut être sincère, il reconnaîtra que notre poëte l'a gêné, parce que les deux artistes sont aussi loin que possible l'un de l'autre ; par contre, je jurerais que plus d'un peintre a trouvé dans ce récit certains traits pleins de vie qu'il s'appropriera. Je voudrais cependant faire entendre à notre ami un chant paisible et doux, un de ces chants que vous exécutez avec une gravité pleine de charme, qui embrasse l'ensemble de l'art, et qui m'édifie chaque fois que je l'entends, »

Après un instant de silence, pendant lequel les jeunes gens échangèrent des signes d'intelligence, toute la salle retentit de ce noble chant, fait pour élever le cœur et l'esprit :

« Pour inventer, pour te résoudre, artiste, reste souvent seul; pour jouir de ton œuvre, cours, joyeux, te mêler à la foule. Là, dans cet ensemble, observe, étudie ta vraie voie, et des travaux pour plusieurs années se révéleront pour toi dans le voisin.

« La pensée, le projet, les formes, leurs proportions, se fortifieront les uns par les autres, et à la fin tu arriveras ! Bien inventer, sagement méditer, exécuter avec talent, achever avec délicatesse, c'est ainsi que l'artiste a conquis artislement sa puissance»

« De même que la nature dans ses nombreux ouvrages ne manifeste qu'un seul Dieu, de même dans le vaste champ de l'art règne le sens de l'art éternel ; c'est le sens de la vérité qui ne veut pas d'autre parure que le beau, et fixe hardiment le plus vif éclat du jour le plus pur.

« Comme le poëte et l'orateur se déploient librement dans la prose et la rime, ainsi la rose sereine de la vie doit fleurir dans toute sa fraîcheur sur la toile du peintre, accompagnée de ses sœurs, entourée des fruits de l'automne ; en sorte qu'elle révèle le sentiment d'une vie mystérieuse.

« Que splendide et multiple la forme découle de la forme sous ses doigts, et que, en reproduisant l'image de l'homme, elle se souvienne qu'un Dieu lui a fait l'honneur de la lui emprunter. Quel que soit l'outil que vous employez, regardez-vous tous comme frères ; et que vos chants s'élèvent de l'autel comme la flamme et la fumée des sacrifices. »

Wilhelm ne pouvait qu'approuver ces maximes, quoique quelques-unes lui parussent fort paradoxales et inapplicables, s'il ne les avait vu pratiquer sous ses yeux. Comme ces choses lui étaient communiquées ouvertement, librement, dans un ordre parfait, il avait à peine besoin de faire une question pour en apprendre davantage. Cependant il ne put s'empêcherde demander ce qui suit à son guide : « Je vois, dit-il, qu'on a pourvu sagement à tout ce qu'on peut désirer dans la vie ; mais apprenez moi dans quel district on cultive la poésie drn matique, et où je pourrai m'instruire à ce sujet? J'ai beau considérer tous vos édifices, je n'en vois pas qui se rattacbeot à cette branche de l'art.

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, — Nous ne vous cacherons pas que vous ne trouveret rien de ce genre dans toute notre province ; car le drame suppose une foule oisive, une populace même, et nous n'en avons point ici ; ces sortes de gens, quand ils ne s'en vont pas d'eux-mêmes, nous les expédions à la frontière. Soyez certain cependant que, dans une institution aus?i influente que la nôtre, ce point important a été bien médité ; mais aucune région ne s'y prêtait,nous rencontrions partout des obstacles graves. Quel est celui de nos élèves qui se résoudrait aisément à exciter dans la foule, au moyen d'une gaieté mensongère ou d'une douleur feinte, un sentiment faux et déplacé, pour produire une succession déplaisirs toujours défectueux? Ces jongleries nous ont paru trop dangereuses, et sont incompatibles avec la gravité du but vers lequel nous tendons.

— On dit cependant, répliqua Wilhelm, que cet art si étendu développe tous les autres.

— Nullement ! Il les exploite et les gâte. Je ne blâme pas le comédien de s'associer au peintre, mais celte société perd le peintre. Le comédien mettra sans scrupule, et non sans avantage, au service de son but frivole, tout ce que lui fourniront l'art et la vie ; le peintre, au contraire, ne tirera rien du théâtre ;*il en sera de même du musicien. Les arts me font l'effet de frères dont la majorité serait disposée à vivre dan^une sage économie, mais dont l'un, à tête légère, cherche à s'approprier le patrimoine pour le dissiper. Le théâtre est dans ce cas ; il a une origine équivoque qu'il ne peut jamais démentir entièrement, qu'on le considère comme un art, un métier ou un amusement »

Wilhelm baissa les yeux en poussant un profond soupir ; car les joies et les souffrances qu'il avait éprouvées auprès de la scène et sur la scène, se retracèrent à son

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imagination ; il bénit les hommes pieux qui épargnaient à leurs élèves de pareils tourments et, par principe et par couviction, avaient mis leur institution à l'abri de ce danger.

L'inspecteur le tira bientôt de ses réflexions. « Notre principe le plus sacré est de ne jamais négliger aucune disposition, aucun talent; nous ne pouvons nous dissimuler que, dans un si grand nombre d'élèves, il peut se produire un vrai talent mimique. Il se révèle dans un besoin irrésistible d'imiter la tournure, les mouvements, le langage d'autrui. Nous n'encourageons pas ce penchant, mais nous observons attentivement l'élève, et s'il persiste et reste fidèle à sa nature, comme nous sommée en relation avec les principaux théâtres de tous les pays, nous leur envoyons aussitôt ces individus d'une capacité éprouvée, afin que, comme les canards sur l'étang, ils puissent, le plus tôt possible, barboter et se démener è leur aise sur les planches. »

Wilhelm écoutait tout cela avec patience, mais sans se laisser entièrement convaincre et en retenant à peine un mouvement de dépit ; car telle est la bizarrerie de l'homme qu'il peut connaître à fond les défauts d'un objet préféré, y renoncer et le maudire ; mais qu'il n'aime pas à le voir traité de cette façon par les autres; l'esprit de contradiction, inné chez l'homme, ne se montre peutêtre jamais avec plus de force et de vivacité que dans ce cas.

L'auteur de ce livre avoue lui-môme que ce n'est pas sans un Certain déplaisir qu'il laisse passer ces singulières observations. N'a-t-il pas consacré au théâtre plus de temps et de force qu'il n'en méritait? Et pourrait-ou le convaincre que c'ait été une erreur impardonnable, un travail stérile ?

Mais nous n'avons pas le temps de nous arrêter à ces souvenirs et à ces ressentiments, car notre ami se trouva agréablement surpris en voyant reparaître celui des Trois dont il avait déjà apprécié l'aménité. Sa douceur prévenante, indice d'une âme calme et pure, sa bonté communicative inspiraient la confiance ; notre voyageur alla vers lui et sentit que cette confiance lui était rendue.

Il apprit que le chef se trouvait dans les sanctuaires, occupé à enseigner, à instruire, à bénir, tandis que les Trois s'étaient partagé le travail de visiter tous les districts, et, après avoir pris tous les renseignements et avoir conféré avec les inspecteurs subordonnés, de développer les institutions déjà fondées, de donner un caractère définitif aux innovations, et de remplir ainsi avec fidélité leur noble mission.

Cet excellent homme éclaira Wilhelm sur l'ensemble de la situation intérieure et des relations extérieures de l'institution ; il lui fit connaître l'influence réciproque des différents districts les uns sur les autres ; il lui expliqua également comment, après un temps plus ou moins long, un élève peut passer d'un district à l'autre. Bref, tout ce que dit cet homme confirmait pleinement tout ce que Wilhelm avait déjà appris. Ce qui acheva de le charmer, ce fut le compte qu'on lui rendit des progrès de son fils. Le plan auquel on se proposait de soumettre l'enfant obtint l'entière approbation de Wilhelm.

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