CHAPITRE III
Le lendemain matin, tandis que tout reposait, il sortit pour visiter le château. C'était la plus pure, la plus belle, la plus noble architecture qu'il eût jamais vue. Il en est donc de l'art véritable comme de la bonne société; il nous oblige, par les plus aimables moyens, à reconnaître la mesure d'après laquelle et pour laquelle est formée notre nature intime? Les statues et les bustes provenant de son grand-père firent sur lui une impression des plus agréables. II courut devant le tableau du prince malade ; ille trouva toujours aussi gracieux, aussi touchant. Le do-
mestique lui ouvrit plusieurs autres chambres. Il vit une bibliothèque, une collection d'histoire naturelle, un cabinet de physique ; il se sentit étranger à toutes ces belles choses. Félix s'était réveillé et avait couru après lui. Wilhelm était inquiet de savoir quand et comment il recevrait la lettre de Thérèse. Il redoutait la rencontre de Mignon, et, jusqu'à un certain point, celle de Nathalie, Quelle différence entre sa disposition d'esprit actuelle etle moment où il cachetait la lettre pour Thérèse et s'était livré avec joie tout entier à cette noble créature !
Nathalie l'envoya avertir que le déjeuner était prêt. Il entra dans une chambre où plusieurs petites filles, proprement vêtues, et paraissant toutes avoir moins de dix ans, mettaient le couvert, tandis qu'une personne âgée apportait différentes sortes de boissons.
Wilhelm considérait avec attention un portrait placé au-dessus du canapé; il y reconnaissait le portrait de Nathalie, quoiqu'il fût loin d'en être satisfait. Nathalie entra, et la ressemblance disparut. Le portrait était orné d'une croix de chanoiii jsse ; Nathalie en portait une semblable.
«Je viens de regarder ce portrait, lui dit-il, et je m'étonne qu'un peintre puisse être à la fois aussi vrai et aussi faux. Cette peinture vous ressemble parfaitement dans l'ensemble, et cependant ce ne sont ni vos traits ni votre caractère.
— ïl y aurait plutôt lieu de s'étonner de cette ressemblance, dit Nathalie; car ce n'est pas mon portrait, c'es< celui d'une tante qui me ressemblait encore étant ùgéc, tandis que je n'étais qu'une enfant. Elle avait à peu près l'âge que j'ai lorsque ce portrait a été peint, et au premier coup d'œil tout le monde croit me reconnaître. Je voudrais que vous eussiez connu cette excellente personne ; je lui dois beaucoup. Une santO d'aible, un retour excès-
2i WILHELM MEISTER.
sif sur elle-même, une inquiétude morale et religieuse, ne lui ont pas permis d'être pour le monde ce qu'elle aurait pu être dans des conditions différentes. C'était une lumière qui ne brillait que pour quelques amis, et surtout pour moi.
« Serait-il possible, répondit Wilhelm après un moment de réflexion, comme frappé du concours soudain de tant de circonstances diverses, serait-il possible que cette belle et noble âme, dont la paisible confession m'a été communiquée, soit votre tante?
— Vous avez lu le manuscrit? demanda Nathalie.
— Oui, répliqua Wilhelm, avec le plus grand intérêt ; et il n'a pas étés ans influer sur toute ma vie. Ce qui m'a le plus frappé dans cet écrit, c'était, si je puis m'exprimer ainsi, la netteté de l'individualité, non pas seulement d'elle-même, mais de tout ce qui la touchait; l'indépendance de sa nature, l'impossibilité d'admettre quelque chose qui ne fût pas en harmonie avec ses sentiments nobles et tendres.
— Vous êtes plus bienveillant, répondit Nathalie, je pourrais dire plus juste envers cette belle nature, que beaucoup d'autres personnes qui ont pris égalementconnaissance de ce manuscrit. Tout homme cultivé sait quels rudes combats il a eus à soutenir contre lui et contre les autres, co'm bien son éducation lui coûte, et comment dans certains cas il ne pense qu'à lui-même, oubliant ce qu'il doit aux autres. Un honnête bomme n'a-t-il pas souvent à se reprocher d'avoir agi sans délicatesse? cependant si une belle nature travaille à devenir délicate et scrupuleuse jusqu'à l'absolu, jusqu'à l'excès, si l'on veut, le monde ne lui accorde pour cela ni tolérance ni indulgence. Les natures de ce genre sont pour l'extérieur ce qu'est l'idéal à l'intérieur, des modèles non pour l'imi-
tation, mais pour l'émulation. On rit de la propreté des Hollandaises, mais notre amie Thérèse serait-elle ce qu'elle est, si un pareil modèle n'avait toujours flotté devant son esprit au milieu des soins de son ménage?
— Je trouve donc, s'écriaWilbelm, dans l'amie de Thérèse cette Nathalie à laquelle cette précieuse tante était si attachée, cette Nathalie si compatissante, si affectueuse, si secourahle dès son enfance ! Il n'y a que dans une pareille famille que l'on pouvait rencontrer une pareille nature! Quelle perspective s'ouvre devant moi, quand j'embrasse d'un coup d'œil vos ancêtres et tout le cercle auquel vous appartenez !
— En effet, répliqua Nathalie, vous ne pouviez, dans un certain sens, être mieux éclairé à l'endroit de notre famille que par le récit de notre tante ; son amitié pour moi lui a peut-être fait dire trop de bien de l'enfant qu'elle chérissait. Lorsqu'on parle d'un enfant, on ne dit jamais la chose même, on dit toujours ce qu'on espère. »
Un raisonnement rapide avait fait voira Wilhelm qu'il connaissait également maintenant l'origine et l'enfance de Lothaire; il revoyait la belle comtesse petite fille et se mettant au col le collier de perles de sa tante; il les avait touchées, ces perles, le jour où les lèvres tendres et amoureuses de la comtesse s'étaient appuyées sur les siennes. Il s'efforça de chasser ces doux souvenirs par des pensées d'un autre genre. Il passa en revue les connaissances que cet écrit lui avait fait faire. « Ainsi donc, s'écria-t-il, je suis dans la maison du vénérable oncle ! Ce n'est pas une maison, c'est un temple, et vous en êtes la prêtresse, le génie; je me souviendrai toute ma vie de l'impression d'hier soir, lorsque j'entrai et me trouvai en face des vieux chefs-d'œuvre de mon enfance, n. s
ft Je me rappelai les compatissantes statues du lied de Mignon ; mais ces statues n'avaient pas à pleurer sur moi, elles me regardaient d'un air grave, et me reportaient sans transition à mes premières années. Ce vieux trésor de famille, ces délices de mon grand-pére. je les retrouve ici, au milieu de tant d'autres œuvres d'art, et moi. que mon caractère avait rendu le favori de cet excellent vieillard, moi l'indigne, je me retrouve aussi ici, mon Dieu! et dans quelles circonstances, dans quelle société! »
Les jeunes filles avaient successivement quitté la chambre pour vaquer à leurs petits travaux. Wilhelm, qui était resté seul avec Nathalie, dut lui expliquer plus clairement le sens de ses dernières paroles. La découverte que la plus précieuse partie de cette collection avait appartenu à son grand-père l'avait rendu gai et expansif. Le manuscrit lui avait fait faire connaissance avec toute la famille, et, au milieu de tous ces objets, il se retrouvait pour ainsi dire comme chez lui. Il désirait voir Mignon ; son amie le pria de prendre patience jusqu'à l'arrivée du médecin qu'on était alléchercherdans le voisinage. On a deviné que c'était ce petit homme actif que nous connaissons déjà, et dont parlent les Confessions d'une belle âme.
((Puisque je me trouve, reprit Wilhelm, au milieu de votre famille, l'abbé dont parle le manuscrit est sans doute cet homme singulier et inexplicable que j'ai retrouvé chez votre frère, après les aventures les plus étranges? Peut-être pourrex-vous me donner quelques détails à son égard ? »
Nathalie répondit : « Il y aurait beaucoup à dire sur Bon compte; ce que je sais déplus clair, c'est qu'il a exercé une grande influence sur notre éducation. D était persuadé, pendant un temps du moins, que l'éducation ne doit dépendre que des passions; ce qu'il pense aojour-
d'hui, je ne pourrais le dire. Il prétendait que la première et la dernière chose chez l'homme, c'est l'activité, et qu'on ne peut rien faire si l'on n'a des dispositions à l'activité, un instinct qui nous y pousse. «On accorde, diasait-il souvent, que l'on naîtpoëte, on accorde cela à tous «les arts, parce qu'il le faut, et parce que ces opérations < de la nature humaine ne semblent pas pouvoir être con- «trefaites; mais pour l'observateur attentif, nos facultés « les plus insignifiantes naissent avec nous, il n'existe pas «de faculté indéterminée. C'est notre éducation vague, « équivoque, qui rend les hommesindécis ; elle éveille des « désirs au lieu de faire éclore des vocations; au lieu de « seconder les véritables dispositions, elle dirige nos ef- « forts vers des objets qui ne concordent pas àla nature qtii « les poursuit. J'aime mieux un enfant, un jeune homme « qui s'égarent sur leur propre route, que tantd'autresqui « marchent droit dans une voiequi n'est pas la leur. Ceux- « là, soit d'eux-mêmes, soit par les soins d'un guide, re- « prennent le bon chemin, c'est-à-dire celui qui est con- « l'orme à leur nature, et ils ne l'abandonneront plus, « tandis que ( eux-ci sont à chaque instant exposés à la (( tentation de secouer un joug étranger, et de se livrer à «une liberté illimitée. »
— Il est étrange, dit Wilh?lm, que cet homme singulier se soit aussi intéressé à moi, et qu'il m'ait, sinon engagé, du moins fortifié pendants! longtemps ilans mes erreurs. Comment se justiOera-t-il, plus tard, de s'être pour ainsi dire joué de moi, lui et plusieurs des siens? j'attends patiemmtMit sa réponse.
— Je n'ai pas à me j)laindre de celte fanlaisie, si c'en est une, dit Nathalie; car, de tous mes frères et sœurs, c'est encore moi qui m'en suis trouvée le .mieux'. Je ne vois pas non plus que mon frère Lolliaire eût pu être
mieux élevé. Il aurait peut-être fallu s'y prendre autrement à l'égard de la comtesse, ma bonne sœur : elle aurait eu besoin qu'on imprimât à son caractère un peu plus de gravité et de force. Quant à ce que deviendra mon frère Frédéric, il est impossible de le deviner; je crains bien qu'il ne soit la victime de cette expérience pédagogique.
— Yous avez donc encore un frère? dit Wilbelm.
— Oui, répondit Nathalie, un caractère gai et léger; et, comme on ne l'a pas retenu de courir le monde, je ne sais ce que deviendra cette nature décousue et vague. Yoilà bien longtemps que je ne l'ai vu ; mais, ce qui me rassure, c'est que l'abbé et l'entourage de Lothaire savent toujours où il est et ce qu'il fait. »
Wilhelm s'apprêtait à demander à Nathalie ce qu'elle pensait de ces paradoxes, et à obtenir d'elle quelques détails sur la société mystérieuse, lorsque le médecin entra, et, après les salutations d'usage, se mit aussitôt à parler de la santé de Mignon.
Nathalie, ayant pris Félix par la main, dit qu'elle allait chercher Mignon et la préparer à recevoir son ami.
Le docteur, resté seul avec Wilhelm, poursuivit en ces termes : «J'ai à vous raconter des choses étranges, et que vous ne soupçonnez pas. En s'éloignant, Nathalie nous permet de parler plus à notre aise de choses qCi'il nous serait difficile de traiter devant elle, quoique ce soit d'elle que je les tienne. Le caractère principal de la pauvre enfant dont il s'agit ici est une extrême langueur; le désir de revoir sa patrie, et le désir de vous revoir, mon ami, sont, je puis le dire, tout ce qu'il y a de terrestre en elle. Ces deux objets sont rejetés dans un lointain infini, et sont deux points inaccessibles à cette pauvre âme. Elle paraît appartenir à une famille des environs de Milan, et avoir été enlevée toute jeune à ses parents par une troupe de
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Baltimbanques.Onn'apuen apprendre davantage, d'abord parce qu'elle était trop jeune alors pour avoir le souvenir des noms et des lieux, mais surtout parce qu'elle a juré de ne révéler son origine à personne au monde ; car ces gens qui la trouvèrent égarée, et auxquels elle décrivit exactement sa demeure en les suppliant de la reconduire chez elle, l'enlevèrent avec d'autant plus de rapidité, et la nuit, à l'auberge, croyant qu'elle dormait, plaisantèrent sur la bonne capture qu'ils venaient de faire, assurant qu'elle ne retrouverait assurément pas son chemin. La pauvre créature était en proie à un affreux désespoir, lorsque enfin la mère de Dieu lui apparut et lui promit sa protection. Elle fit alors le serment de ne se plus jamais confier â personne, de ne jamais raconter son histoire, de vivre et de mourir dans l'attente d'un secours venant directement de Dieu. Tout ce que je vous rapporte là, elle ne l'a pas avoué expressément à Nathalie ; notre excellente amie a reconstitué cette histoire d'après des phrases isolées, des chansons et des indiscrétions enfantines, qui trahissent précisément ce qu'elles veulent cacher. »
Wilhelm s'expliquait maintenant bien des chants, bien des mots de cette pauvre enfant. Il pria instamment son ami de ne lui rien cacher de ce que les chansons et les aveux de cet être singulier pouvaient lui avoir révélé.
« Préparez-vous, dit le médecin, à entendre la confidence d'une étrange aventure, dont, sans le savoir, vous êtes complice, et qui, je le crains, décidera de la vie ou de la mort de cette excellente créature.
— Parlez, dit Wilhelm, mon impatience est extrême.
— Vous souvenez-vous, dit le médecin, d'une visite mystérieuse, nocturne et féminine, après la représentation d'/^am/ef?
r- Oui, je m'en souviens I dit "Wilhelm en rougissant;
mais je ne croyais pas avoir à m'en eouveDir dans ce moment.
— Savez-vous qui c'était ?
— Non! vous m'effrayez ! Au nom de Dieu, ce n'était pas Mignon? Qu'était-ce ? dites-le-moi.
— Je ne le sais pas moi-même.
— Alors ce n'était pas Mignon ?
— Non, assurément non . Mais Mignon était sur le point de se glisser auprès de vous, et, d'un coin où elle était cachée, elle subit le supplice de voir entrer une rivale.
— Une rivale I s'écria Wilhelm, expliquez-vous, vous me confondez I
— Félicitez-vous, dit le docteur, de pouvoir apprendre si vite l'issue de cet événement. Nathalie et moi, quoique nous ne prenions à cette affaire qu'un intérêt éloigné, nous avons été fort tourmentés, jusqu'au jour où nous avons pu nous rendre clairement compte de l'état de trouble de ce pauvre être que nous voulions guérir. Les proposlégersdePhiline, une certaine chanson, lui avaient fait trouver ravissante l'idée de passer la nuit à côté de son ami, sans qu'elle imaginât autre chose qu'un intime et commun repos. Son affection pour vous, mon ami, était déjà vive et violente dans son jeune cœur; entre vos bras l'enfant aurait trouvé l'apaisement de ses douleurs, et elle aspirait à ce bonheur dans toute sa plénitude. Elle résolut d'abord de vous le demander franchement, puis une frayeur secrète l'en empêcha. Enfin, cette soirée joyeuse, l'excitation du vin, lui donnèrent le courage de tenter l'entreprise, et de se glisser cette nuit-là chez vous. Elle était partie en avant pour se cacher dans votre chambre, qui était restée ouverte ; mais elle avait monté l'escalier lorsqu'elle entendit un léger bruit ; elle se jeta de côté, et vit une femme vêtue de blanc se glisser dans votre cham-
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bre. Vous arrivâtes quelques instants après, et elle vous entendit pousser le verrou.
a Mignon souffrit des tortures atroces : les sentiments véhéments d'une jalousie passionnée se mêlèrent aux Jlans inconnus d'un désir vague, et attaquèrent violemment son tempérament à demi développé. Son cœur, qui jusque-là avait battu de langueur et d'espérance, s'arrêta tout d'un coup, et pesa sur sa poitrine comme un morceau de plomb ; elle ne pouvait plus respirer; elle ne savait que faire ; elle entendit la harpe du vieillard, elle courut le trouver au grenier, et passa la nuit à ses pieds dans d'affreuses convulsions. »
Le médecin s'arrêta un instant, et, comme Wilhelm restait silencieux, il reprit : « Nathalie m'a assuré qu'elle n'avait jamais vu de sa vie rien de plus effrayant que l'état de Mignon quand elle raconta cette histoire; notre noble amie se reprochait môme de lui avoir arraché cet aveu par ses questions et d'avoir si cruellement renouvelé par ce souvenir la vive douleur de la pauvre enfant.
«La bonne créature, me disait Nathalie, à peine ar- « rivée à ce moment de son récit ou plutôt de ses réponses « âmes questions toujours plus pressantes, s'atTaissa tout « d'un coup devant moi, et, la main sur la poitrine, se « plaignit d'éprouver la même douleur que dans cette « terrible nuit. Elle se roulait par terre comme un ver, « il me fallut toute ma fermeté pour me rappeler et « mettre en usage les moyens que je connaissais capabbjs « en pareil cas de soulager le cœur et l'esprit. »
— Vous me plongez dans une angoisse extrême, en me faisant sentir tous mes torts envers cette chère créature au moment où je vais la revoir. Si je dois la voir, pourquoi m'ùtcz-vous h' courago de m'avancer francheiiHMit vers elle? et, faut-il vous l'avouer, sitel est l'état
de son âme, je ne comprends pas en quoi ma présence pourra la soulager. Si vous êtes persuadé comme médecin que celte double passion l'ait si profondément minée qu'il y ait à craindre pour sa vie, pourquoi par ma présence renouveler sa douleur et peut-être hâter sa fin ?
— Mon ami, dit le médecin, quand nous ne pouvons pas guérir, notre devoir est au moins de soulager, et souvent la présence d'un objet aimé enlève à l'imagination sa puissance destructive, transforme la passion en une paisible contenaplation ; nous en avons des exemples concluants. Mais de la mesure, et ne perdons pas de vue notre but ! Car la présence peut aussi ranimer une passion éteinte. Voyez l'aimable enfant, soyez affectueux avec elle, et attendons le résultat. »
Nathalie rentra, et pria Wilhelm de la suivre auprès de Mignon. « Elle parait tout heureuse d'avoir Félix, j'espère qu'elle recevra bien son ami. » Wilhelqj se décida avec peine à l'accompagner; il était très-agité de ce qu'il venait d'apprendre, et s'attendait à une scène terrible. Ce fut tout le contraire.
Mignon était assise en longue robe blanche, ses longs cheveux bruns moitié flottants, moitié tressés; elle tenait Félix sur ses genoux et le pressait contre son cœur ; elle avait l'air de l'esprit séparé du corps ; Félix paraissait la vie même; on eût dit le ciel et la terre qui s'embrassaient. Elle tendit en souriant la main à Wilhelm, et lui dit : « Je te remercie de m'avoir ramené l'enfant, ils l'avaient enlevé. Dieu sait comment, et je ne pouvais plus vivre. Tant que mon cœur aura besoin de quelque chose sur la terre, c'est lui qui doit en remplir le vide. »
Le calme avec lequel Mignon avait accueilli son ami causa une grande satisfaction à la société. Le médecin
désira que Wilhelm la vît souvent, et qu'on tâchât de maintenir l'équilibre dans son esprit et dans son corps. Il partit en promettant de revenir bientôt.
Wilhelm eut alors le loisir d'observer Nathalie dans le cercle de ses occupations. Il n'aurait rien tant désiré que de vivre auprès d'elle. Sa présence avait la plus heureuse influence sur les jeunes filles et les femmes de tout âge qui habitaient le château, ou qui, restant dans le voisinage, venaient de temps en temps la voir,
« Le cours de votre existence, lui dit une fois Wilhelm, a dû être toujours très-égal ? car la peinture que votre tante fait de vous quand vous étiez enfant paraît, si je ne me trompe, être exacte encore aujourd'hui. Vous n'avez jamais dévié, on le sent à vous voir, vous n'avez jamais été forcée de faire un pas en arrière.
— J'en suis redevable, répondit Nathalie, à mon oncle et à l'abbé, qui ont su si bien apprécier mes dispositions naturelles; je ne me souviens pas d'avoir éprouvé, depuis mon enfance, d'impression plus forte que celle produite parle spectacle des misères humaines ; je sentais un désir invincible de les soulager. L'enfant qui ne peut pas encore se tenir sur ses pieds, le vieillard qui ne le peut plus, les regrets d'une riche famille qui n'a pas d'enfaots, l'impossibilité où se trouve le pauvre d'entretenir les siens, le désir d'exercer une industrie, la vocation, l'aptitude à se livrer à mille petits travaux indispensables, mes yeux semblaient destinés par leur nature à découvrir tout cela; je découvrais là où personne ne me disait de chercher; mais aussi je paraissais née uni(|uement pour découvrir. Les charmes de la nature inanimée, auxquels tant d'hommes sont si extraordinairemeiit sensibles, ne me faisaient aucun effet, encore moins le . charme des beaux-arts; ma plus douce sensation était, et est encore,
lorsque je vois un manque, un besoin, d'y trouver aussitôt un remède, un secours, un dédommagement.
« Si je voyais un mendiant en baillons, je pensais aux vêtements inutiles qui pendaient dans les armoires des miens ; lorsque j'apercevais des enfants s'étioler faute de soins, je me rappelais telle ou telle dame que j'avais vue s'ennuyer au milieu des richesses et des commodités de la vie ; des gens entassés dans une étroit espace me faisaient penser qu'il faudrait les loger dans les vastes salles de maint palais. Cette façon de voir était tout à fait naturelle chez moi, et complètement indépendante de la réflexion, au point qu'étant enfant, cela me faisait faire les traits les plus étranges, et que plus d'une fois, par les propositions les plus bizarres, j'embarrassais les gens. J'avais encore ceci de particulier, c'est que je ne considérai que difficilement et fort tard l'argent comme un moyen de satisfaire les besoins. Toutes mes libéralités avaient lieu en nature, et je sais qu'on s'est bien souvent moqué de moi pour cela. L'abbé seul semblait me comprendre, il m'éclairait sur moi-même, sur ces désirs et ces penchants, et m'apprenait à les satisfaire avec mesure.
— Avez-vous donc adopté, demanda Wilhelm, pour i'éducation de votre petit monde, les principes de ces hommes singuliers? Laissez- vous à leurs caractères le soin de se former eux-mêmes? Les laissez- vous, ces enfants, chercher et s'égarer, se méprendre, atteindre heureusement le but, ou bien se perdre misérablement en route ?
— Non, dit Nathalie, ces procédés sont entièrement opposés à mes opinions. Celui qui ne porte pas secours dans le moment même ne secourra jamais ; celui qui ne donne pas le conseil à l'instant même ne conseillera ja-
mais. Il me paraît également indi spensable d'établir quelques lois, et d'en inculquer le respect aux enfants; cela donne une certaine tenue à la vie. Je ne suis même pas loin d'affirmer qu'il vaut mieux s'égarer selon la règle que de s'égarer en se laissant ballotter par des fantaisies de notre nature, et, de quelque façon que je voie les hommes, il me semble qu'il reste toujours chez eux un vide qui ne peut être comblé que par une loi expressément définie.
— Ainsi, votre méthode, dit Wilhelm, est toute différente de celle que pratiquent nos amis ?
— Oui, répondit Nathalie ; mais vous pouvez juger de leur extrême tolérance, en ce qu'ils ne cherchent pas à me détourner de ma ligne, précisément parce que c'est ma ligne, et qu'au contraire ils vont au-devant de tous mes désirs.»'
Nous réservons pour une autre circonstance le récit détaillé de la méthode à laquelle Nathalie soumettait les enfants.
' Mignon demandait souvent à se mêler à la société, et on le lui accordait avec d'autant plus de plaisir qu'elle paraissait s'accoutumer de plus en plus à Willhelm, à lui ouvrir son cœur, et semblait redevenir plus gaie et plus animée. Comme elle se fatiguait vite, elle s'appuyait sur son bras. « Maintenant, disait-elle, Mii^non ne grimpe et ne saute plus, et cependant elle sent toujouis le désir d'aller se promener sur le sommet des montagnes, de s'élancer d'arbre en arbre, de maison en maison. Comme j'envie les oiseaux, surtoutquand ils bâtissent leurs nids, si gentils et si confiants ! n
Elle prit bientôt l'habitude d'inviter plus souvent son ami à venir dans le jardin. S'il était occupé, ou ne se trouvait pas là, il fallait que Félix le reiii|tlaçftt, et si dans certains moments la pauvre enfant scnibluil tout à
fait détachée de la terre, dans d'autres elle paraissait s'attacher plus fortement au père et au fils, et craindre plus que tout de se voir séparée d'eux.
Nathalie était rêveuse. « Nous avons désiré, par votre présence, rouvrir cet excellent cœur, dit-elle, et je ne sais si nous avons bien fait. » Elle se tut, et parut attendre une réponse de Wilhelm.Il songea que, dans les circonstances présentes, son union avec Thérèse ferait beaucoup de mal à Mignon ; mais, dans l'incertitudeoù il se trouvait, il n'osait lui parler de ce projet; il ne supposait pas que Nathalie en fût informée.
Il ne fut guère plus à son aise lorsque sa noble amie en vint à parler de sa sœur, vanta ses bonnes qualités et plaignit son état. Il fut très-troublé lorsque Nathalie lui annonça qu'il allait bientôt voir la comtesse. « Son mari, dit-elle, n'a plus aujourd'hui d'autre pensée que de remplacer dans l'association raorave le feu comte deZinzendorf, desoutenir et de relever cette grande institution par ses lumières et son activité. Il vient avec elle nous faire, pour ainsi dire, ses adieux ; il ira ensuite visiter les différents endroits où la communauté s'est établie; on lui laisse faire ce qu'il veut, et je ne suis pas loin de croire qu'il va tenter avec sa femme un voyage en Amérique, pour ressembler en tous points à son prédécesseur ; et, comme il est persuadé qu'il lui manque peu de choses pour être un saint, il n'y a pas de doute qu'il ne désire, au fond de l'âme, conquérir les palmes du martyre. »