CHAPITRE X
Hanllle à Wllbelm.
« Depuis longtemps tout le monde m'accuse d'être une fille capricieuse et bizarre. Si je le suis, ce n'est pas ma faute. Les gens ont dû prendre patience avec moi, et maintenant j'ai moi-même besoin d'user de patience avec moi, avec mon imagination, qui me montre le père et le fils, tantôt ensemble, tantôt l'un après l'autre. Je me fais l'effet d'une innocente Alcmène, incessamment visitée par deux êtres absolument semblables.
«J'ai bien des choses à vous dire, et cependant je ne vous écris, je crois, que lorsque j'ai une aventure à vous raconter ; tout le reste est, j'en conviens, assez aventureux, mais ce n'est pas une aventure. Voici celle d'aujourd'hui :
« Je suis assise sous les grands tilleuls, et j'achève un petit portefeuille très-joli, sans savoir au juste qui l'aura, du père ou du fils, mais ce sera assurément l'un des deux. Je vois s'avancer vers moi un jeune colporteur, avec des corbeilles et des boîtes ; il m'exhibe respectueusement
un laisser-passerdu bailli qui l'autorise à circuler snr nos domaines. J'examine ces petites marchandises, ces petits riens dont personne n'a besoin et que tout le monde achète, par une fantaisie enfantine de posséder et de dissiper^ Le jeune garçon paraît me considérer avec attention. De beaux yeux noirs, un peu malicieux, des sourcils bien dessinés, des cheveux abondants, des dents éblouissantes ; enfin, vous m'entendez, quelque chose d'oriental.
« Il me fait diverses questions sur les membres de ma famille, auxquels il voudrait offrir quelque chose ; puis, par des détours habiles, il m'amène à dire mon nom.
« Hersilie ! dit-il modestement ; Hersilie me permettra t-elle d'accomplir un message ? »
Je le regarde avec étonnement : il tire une petite tablette d'ardoise, encadrée de blanc, comme on en fabrique dans la montagne pour apprendre à écrire aux enfants : je la prends, j'y vois quelque chose d'écrit, et je lis cette inscription^ soigneusement gravée au burin :