‹ Wilhelm MeisterChapitre 49 sur 66 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

«oorhal de lénardo.

Lundi, 15.

« Après avoir gravi difficilement la montagne, j'atteignis, assez avant dans la nuit, une auberge passable, si-

tuée à mi-côte, et, avant le point du jour, je fus tiré, à

mon grand regret, d'un sommeil réparateur par un tintement prolongé de cloches et de sonnettes. Une grande file de bétes de somme avait passé avant que j'eusse eu le temps de m'habiller et de prendre les devants. J'appris bientôt, eu poursuivant ma route, combien est désagréable et fâcheuse une pareille compagnie. Le bruit monotone des clochettes étourdit les oreilles ; la charge (c'étaientdegrossesballesdecoton), qui dépasse les flancs des animaux, touche souvent les rochers d'un côté, et si la béte, pour éviter ce frottement, se porte de l'autre côté, la charge surplombe au-dessus de l'abîme et donne le vertige au spectateur, et, ce qui est pis dans les deux cas, il lui est impossible de se frayer un chemin et de gagner de l'avance.

0 Enfin, j'atteignis un rocher isolé. Saint-Christophe, qui portait mes bagages, salua un homme qui se tenait sur ce rocher et semblait passer le convoi en revue. C'en était effectivement le chef. Un grand nombre de ces bétes lui appartenaient, il avaitloué les autres avec leurs guides: il était en outre propriétaire d'une portion de ces marchandises, dont la majeure partie lui avait été confiée par de gros marchands ; il effectuait ce transport pour leur compte. En causant, j'appris que ce coton venait de Macédoine et de Chypre par Trieste, et que, du pied de la montagne, il était transporté à dos de mulets et de chevaux sur ces hauteurs et au delà, où un grand nombre de tisserands et do fileurs, disséminés dans les vallées et les gorges, préparaient pour l'étranger des marchandises d'un grand débit. En vue de faciliter ce chargement, les balles éliient de cent cinquante à trois cents livres, ce dernier poids formant la charge entière d'une bote de somme. L'homme vanta la qualité du coton de cette pro-

venance, et le compara avec celui des Indes orientales et occidentales, principalement avec celui de Cayenne, qui est le plus connu. Il paraissait être fort bien au courant de son affaire, et, comme je n'y étais pas non plus étranger, notre conversation fut intéressante et utile. Cependant le convoi avait fini de passer, et je considérais avec dépit la file des bêtes de somme se déroulant à perte de vue sur le sentier qui serpentait vers les hauteurs, derrière lesquelles il faudrait se traîner et rôtir par le soleil dont les rochers réverbéraient les rayons. Comme j'en faisais mes plaintes à mon guide, survint un homme trapu et joyeux, qui portait sur des crochets d'assez grande dimension un fardeau relativement léger. On sesalua, et, àla vigoureuse poignée de main qu'on se donna, je vis que Saint-Christophe etlui étaient d'anciennes connaissances. Voici ce que j'appris sur son compte. Dans les contrées les plus reculées de la montagne, trop éloignées du marché pour que les ouvriers isolés puissent s'y rendre, il existe une sorte de commerçant en sous-ordre, un collecteur que l'on nomme porteur de fil. Cet homme parcourt principalement les vallées et les lieux écartés, va de maison en maison, apporte aux fileurs le coton en petite quantité, prend en échange du fil ou l'achète, de quelque qualité qu'il soit, et le revend en gros, avec quelque profit, aux fabricants établis plus bas.

« Comme je manifestai de nouveau l'ennui que j'éprouvais à marcher derrière les bêtes de somme, l'homme nie proposa de passer dans une vallée latérale qui se détachait en cet endroit nit^me de la vallée principale pour emmener les eaux dans une autre région. Ma résolution fut bientôt prise, et, après avoir dépassé avec quelque peine une crête escarpée, nous vîmes devant nous le vergant opposé, dont l'aspect n'<'tait, au premier abord, rien

moins qu'agréable. La pierre avait changé et pris une appaiencescbisteuse. Nulle végétation n'animait le.'îrorijers, et l'on se voyait menacé d'avoir à effectuer une descente fort rude. Des sources jaillissaient çà et là; on passa même auprès d'un petit lac entouré de rochers. Enfin nous vîmes paraître, d'abord isolés, puis groupés ensemble, des sapins, des mélèzes, des bouleaux ; puis, disséminées sous ces ombrages, des cabanes d'une apparence misérable, construites en poutres croisées par les lialiitants mêmes ; les bardeaux des toits étaient surchai-és de pierres, afin que le vent ne les emportât point. Malgré ces tristes dehors, l'intérieur, dans ses étroites proportions, n'était pas désagréable. Chaud, sec, bien tenu, il répondait bien à l'aspect des habitants, avec lesquels on se sentait tout d'abord à son aise.

« On paraissait attendre le marchand ; on l'avait guetté de la petite lucarne, car il avait coutume de venir autant que possible chaque semaine le môme jour. Il acheta le fil et distribua du coton; puis nous descendîmes rapidement vers un goupe de cabanes, situé à une faible distance. Dès qu'on nous aperçoit, les habitants accourent au-devautde nous en nous saluant, lesenfants se pressent autour de nous ; le bonhomme les comble de joie en leur distribuant des biscuits et du pain blanc. Le contentement était général ; il s'accrut encore lorsque Saint-Christoplie tira à son tour de ses bagages des friandises, et ût, lui aussi, une récolte de remercîments enfantins, d'autant plus agréables pour lui, qu'en sa qualité de compagnon il savait parfaitement s'y prendre' avec le petit peuple.

« Les vieillards, de leur côté, avaient maintes (]uestions toutes prêtes : chacun voulait avoir des nouvelles de la guerre, dont le théâtre était heureusement tréséloigné, et qui même, s'il eût été plus près, n'eût point

été dangereux pour le pays. Néanmoins, ils se réjouiren' quand on leur annonça que la paix était faite ; mais ils étaient alarmés par un danger plus réel : il n'y avait pas à se di88imuie^ que les machines ne devinssent toujours plus nombreuses, et que les mains laborieuses ne fussent menacées d'être peu à peu réduites à l'inaction. Il y avait cependant eDCore mille raisons de se consoler ou d'espérer.

« Ils consultèrent notre homme sur maintes affaires. C'était non pas seulement leur ami, mais aussi leur médecin ; il avait toujours, sur lui, sels, baumes, gouttes merveilleuses.

« En pénétrant dans différentes maisons, je trouvai l'occasion de me livrer à mon ancien goût, et de me renseigner sur le travail de filature. J'observai attentivement les enfants occupés à éplucher les flocons de coton, à enlever les graines, les débris d'enveloppes et autres impuretés. C'est ce qu'on appelle trier. Je demandai si les enfants étaient seuls occupés à ce travail ; mais j'appris que, pendant les soirées d'hiver, les hommes et les femmes s'y livraient également.

« Les fileuses attirèrent ensuite non attention. Voici comment se prépare la matière. Le coton, une fois trié et nettoyé, est étalé sur des cardes ; il est cardé, opération qui enlève la poussière et donne à tous les fils du coton une direction parallèle, puis on le retire ; on le met en écheveaux, et, dans cet état, on le porte au rouet pour être filé.

« On me montra la 'différence qui existe entre le fil qu'on tourne à gauche et celui qu'on tourne à droite ; le premier est généralement plus fin ; on l'obtient en enroulant autour du peson du fuseau la corde qui fait mouvoir la broche, ainsi que l'indique la figure ci-contre. (Nous

ne pouvons malheureusement pas la donner ici, non plus que les autres.)

« La fileuse est assise devant son rouet, point trop haut; les unes le tiennent en croisant les pieds dessus, les autres n'y posent que le pied droit, rejetant l'autre jambe en arrière. Elle tourne le rouet de la main droite, allongeant le bras autant qu'elle peut, ce qui produit de beaux mouvements, et fait ressortir avantageusement une taille élancée et un bras fort et arrondi. La position des fileuses qui ne tiennent leur rouet que du pied droit forme surtout un contraste fort pittoresque, et nos dames ne perdraient rien en charme et en grâce si elles s'avisaient d'échanger la guitare contre le rouet.

« La société où je me trouvais m'inspirait des sentiments tout nouveaux : le ronflement des rouets a une certaine éloquence, des jeunes filles chantent des psaumes, quelquefois même des chansons. Des serins et des chardonnerets, suspendus dans des cages, gazouillent à travers tout cela, et on trouverait difficilement un tableau plus animé que celui d'une chambre où travaillent plusieurs fileuses.

«Au fil de rouet, que nous venons de décrire, on préfère cependant le fil de cornet, pour lequel on réserve le meilleur coton, celui qui a les plus longues soies. Lorsqu'il est bien trié, on le porte, au lieu de le caidor, sur des peignes, qui consistent en une rangée de longues pointes d'acier; lorsqu'il est peigné, on enlève par bandes la partie la plus longue et la plus fine avec un couteau émoussé; on le pelotonne et on l'enferme dans un sac de papier qu'on fixe à la quenouille. C'est de ce sac qu'on tire le coton à la main pour le filer au fuseau. Cela s'appelle fder au cornet y et le fil qu'on obtient ainsi 66 nomme /?/ ûw cornet.

a Ce travail, qui n'est fait que par des personnes soigneuses et paisibles, donne à la fileuse un aspect plus calme que le rouet. L'un sied mieux à une taille grande et élancée, l'autre est avantageux pour une personne calme et délicate. Je voyais ces différents caractères appliqués aux différents travaux dans une même chambre, et je ne savais plus à la fin à qui donner mon attention, aux ouvrières ou à l'ouvrage.

« Mais je ne dois pas dissimuler que les habitantes des montagnes, qui reçoivent peu de visites, se montrent fort aimables et fort obligeantes. Elles étaient surtout heureuses de me voir m'enquérir de tout si exactement, écouter attentivement leurs explications, dessinant leurs outils et leurs simples machines, et esquissant à la dérobée leurs formes élégantes. Quand vint le soir, chacune apporta son ouvrage de la journée, les fuseaux pleins furent déposés dans une boîte spéciale. Nous étions déjà plus intimes. Cependant le travail poursuivit son cours. On se mit à dévider, en me montrant sans réserve les machines et la manutention ; je notais soigneusement chaque chose. Le dévidoir a une roue et un indicateur : à chaque tour se lève un ressort qui retombe quand la roue en a fait cent. Mille tours font unécheveau; d'après le poids duquel on juge de la finesse du fil.

« Le fil tourné à droite donne de vingt-cinq à trente écheveaux pour une livre; celui tourné à gauche eu donne de soixante à quatre-vingts, quelquefois même quatre-vingt-dix. La circonférence du dévidoir est d'environ une aune et trois quarts ou un peu plus. Une habile fileuse assurait qu'elle filait au rouet quatre ou cinq écheveaux, c'est-à-dire cinq mille tours de dévidoir, soit huit ou neuf mille aunes de ûl ; elle otîrit d'en faire le pari si nous voulions rester un jour de plus.

« Là-dessus une paisible et modeste ouvrière affirma à son tour que, dans un temps convenable, elle tirait ct'nt vingt écheveaux d'une livre. Le filage au cornet est plus lent que le filage au rouet, mais il est mieux payé. Le rouet fait presque le double d'ouvrage : cependant elle avait le même nombre de tours au dévidoir. Elle me fit voir l'extrémité du fil enroulé une couple de fois autour de l'écbeveau, puis elle prit l'écheveau, le replia sur lui-même, et put me montrer avec un innocent orgueil l'ouvrage complet d'une habile fileuse.

« Gomme il ne me restait plus rien à apprendre sur celte matière, la mère se leva et dit que, puisque le jeune monsieur désirait tout voir, elle voulait lui montrer le tissage à sec. Elle lui expliqua, en se plaçant au métier, que c'était le seul mode de tissage employé chez eux;il ne convenait qu'aux cotonnades grossières, où la trame est passée à sec et peu serrée. Elle me montra des pièces de ces tissus ; il est toujours uni, sans rayures ni dessins, et ne porte guère plus d'une aune et un quart de largeur.

« La lune brillait au ciel, et notre porteur de fil m'avertit qu'il allait continuer sa tournée, devant se trouver en chaque endroit à Jour et à heure fixes. Les sentiers étaient bons et clairs, disait-il, surtout avec un pareil éclairage. Nous, de notre côté, nous fîmes nos adieux, en donnant des rubans et des cravates de soie, dont Saint-Christophe avait un ample assortiment; je r(Mnis ces cadeaux à la mère, en la priant de les distribuer à Bon monde. »

Mard!, 16, au matin.

« Cette marche, par une nuit claire et magnifique, fut pleine de charme et d'agrément. Nous arrivâmes à une

agglomération de maisons un peu plus considérable qu'on aurait pu qualifier de village. A quelque distance, sur une colline découverte, s'élevait une cbapelle ; tout prenait un aspect plus humain et plus habité. Nous longeâmes des haies qui entouraient, sinon des jardins, aumoins de petites prairies gardées avec soin. Ici on pratiquait le tissage à côté du filage dans de plus grandes proportions. Notre marche de la veille, prolongée jusque dans la nuit, avait lassé les forces de l'homme robuste et celles des jeunes gens. Le porteur de fil grimpa dans le grenier à foin, et je m'apprêtais à le suivre, lorsque Saint-Christophe me recommanda ses crochets et sortit de la maison. Je connaissais sa louable intention, et je le laissai faire.

« Le lendemain matin toute la famille était en émoi ; on défendait sévèrement aux enfants de passer la porte, parce qu'un ours ou quelque autre animal féroce devait se trouver dans le voisinage, car on avait entendu pendant la nuit, du côté de la chapelle, de tels mugissements, que les rochers et les maisons en avaient tremblé, et l'on nous conseilla de nous tenir bien sur nos gardes pendant notre longue étape. Nous fîmes notre possible pour rassurer ces braves gens.

« Le porteur de fil nous dit qu'il allait se hâter de terminer ses affaires et qu'ensuite il reviendrait nous chercher, car nous avions à faire ce jour-là une course longue et fatigante : il ne s'agissait plus de descendre vers les vallées, mais de gravir une montagne qui se dressait devant nous comme une barrière. Je résolus donc d'utiliser mon temps aussi bien que possible, et de me faire initier par mes hôtes à l'industrie du tissage.

« C'étaient deux vieillardsàquiDieuavaitaccordédans un âge assez avancé trois enfants ; leurs sentiments religieux et leurs idées superstitieuses se révélaieutdans leur

intérieur, leurs actions et leurs discours, ^arrivai précisément au début du travail, à la transition du filage au tissage, et, comme je n'avais pas d'autre sujet de distraction, je me fis dicter pour ainsi dire l'opération, exactement comme elle s'exécutait en ce moment.

« Le premier travail, qui est de coller le fil, avait eu lieu la veille. On le fait bouillir dans un mélange d'amidon et de colle-forte pour lui donner plus de consistance. Dès lematin les écheveaux étaient secs, et l'on s'apprêtait aies bobiner, c'est-à-dire à enrouler le fil aux bobines au moyen du rouet. Le vieux grand-père, assis près du poêle, exécutait ce travail facile ; un de ses petits-fils, debout à côté de lui, semblait vouloir tourner aussi le rouet. Cependant le père, s'apprêtant à ourdir, disposait les bobines sur un cadre divisé par des baguettes transversales, en sorte qu'elles se mouvaient librement entre de gros fils d'archalplacésperpendiculairement, etlaissaient courir leurs fils. Elles sont garnies de fil grossier et tin dans l'ordre commandé parle modèle, ou plutôt par les rayures du tissu. Un instrument appelé planchette, ayant un peu la forme d'un sistre, est percé des deux côtés de trous par lesquels on passe les fils ; cet instrument se trouve dans la main droite de l'ouvrier; de la gauche, il saisit les fils et, par un travail de va-et-vient, les place sur l'ourdissoir. Une allée et une venue, de haut en bas et de bas en haut, s'appelle une portée, et le nombre des portées dépend de l'épaisseur et de la largeur du tissu. La longueur est de soixante-quatre ou seulement de trentedeux aunes. Au commencement de chaque portée, on mène avec la main gauche un ou deux lils en haut et autant en bas, c'est ce qu'on appelle croiser: de la sorte, les fils entrelacés sont posés sur deux chevilles plantées dans la partie supérieure de l'ourdissoir, afin que le tis-

porand puisse toujours maintenir les fila dans un ordre égal. Lorsque l'ourdissage est terminé, on attache en dessous la croisée, chaque portée est mise à part pour éviter la confusion, puis on fait avec une solution de vert-de-gris une marque à la dernière portée, pour que le tisserand rapporte la quantité livrée; enfin on enlève le tout^ et on l'enroule en forme de grosse pelote qu'on nomme la chaîne. »

Mercredi, 17.

« Nous nous sommes mis en route bien avant le jour et nous avons joui d'un magniQque clair de lune. L'aube naissante, le soleil levant nous ont fait voir une contrée mieux habitée et mieux cultivée. Tandis que là-haut nous n'avions, pour passer les ruisseaux, que des pierres jetées çà et là dans l'eau ou de petites planches n'ayant d'appui que d'un seul côté, nous trouvions ici de beaux ponts de pierre jetés sur ces ruisseaux devenus des rivières. A mesure que nous avancions, le sauvage se transformait en gracieux, et l'impression des voyageurs s'améliorait à chaque pas.

« Sur l'autre versant de la montagne, nous vîmes arriver un garçon élancé, aux cheveux noirs et bouclés, qui nous cria de loin, en homme qui a bon œil et bonne voix : «Dieu vous garde, compère porteur de fil!» Celui-ci le laissa s'approcher, puis lui répondit d'un air joyeux : « Dieu vous le rende, compère appareilleur 1 D'où venez- « vous donc ! Quelle rencontre inattendue !» L'autre répondit en s'avançant : « Voilà deux mois que je cours dans la « montagne pour repasser les outils et remettre en état <( les métiers de ces braves gens, en sorte qu'ils vont pou- «voir reprendre sans encombre leurs travaux pour un « peu de temps.» Le porteur de fil, se tournant alors vers

moi, me dit : « Puisque vous témoignez, jeune homme, (I tant d'intérêt pour ces travaux, cet homme vient bien à « propos, et depuis plusieurs jours je désirais pour vous « dele voir arriver. Il vousauraitexpiiquétoutmieux que « ces jeunes filles avec toute leur bonne volonté. Il est « pass é maître dans son métier et est en état d'expliquer « tout ce qui a rapport au tissage et au filage, d'exécuter, <« d'entretenir, de réparer tout ce dont on peut avoir be- « soin . »

a Je me mis à causer avec cet homme et je le trouvai très-intelligent, instruit dans un certain sens et très-expérimenté dans son art ; je repassai avec lui les choses que j'avais apprises les jours précédents, et je le priai d'éclaircir quelques incertitudes qui me restaient : je lui dis aussi ce que j'avais vu la veille des premières opérations du tissage. Il s'écria alors d'un ton joyeux : «J'arrive « à propos pour donner à un aussi aimable monsieur les «notions nécessaires sur l'art le plus ancien et le plus « noble, qui suffirait pour distinguer l'homme de la brute. a Nous arrivons précisément chez d'habiles et braves « gens, et je ne suis pas un appareiileur, si en quelques « instants vous ne comprenez pas ce travail aussi bien <( que moi I »

« Je lui exprimai ma reconnaissance. Nous continuâmes à causer, et, après nous être arrêtés quehjue temps pour déjeuner, nous atteignîmes un groupe de maisons disséminées au hasard, mais mieux construites que les autres. Il nous conduisit à la meilleure. Comme cela était convenu, le porteur de fil, Saint-Cliristoplieel moi entrâmes les premiers ; dès que nous eûmes salué gaiement les gens de la maison, l'appareilleur nousrejoii^iiit, et son entrée causa dans la famille une explosion gér^irale de joie et desurprise.Lc père, la mère, les fiUet-' et

les enfants se pressèrent autour de lui Une belle jeane fille, assise devant le métier, laissa immobile dans sa mainla navettequi allait courir à travers la trame, ellese leva et vint après les autres, avec un certain embarras, tendre la main au brave bomme. Le porteur de fil etl'appareilleur se mirent à plaisanter et à raconter des histoires, c'est le droit des vieux amis de la maison ; quand on eut bavardé quelque temps, le maître de la maison se tourna vers moi et me dit : «Il ne faut, pas mon bon mon- « sieur, que le bonheur que nous éprouvons à revoirnos « amis nous fasse vous oublier; nous avons tout le temps a de causer ensemble, tandis quevous, vous partez demain ; «initions monsieur aux secrets de notre industrie. Il « connyît le collage et l'ourdissage, montrons-lui le reste, « voilà des jeunes filles qui vont m'aider. Je vois que l'on « va monter une pièce sur ce métier. » C'était eu effet à quoi était occupée la cadette, dont nous nous approchâmes. L'aînée se remit à son métier, et reprit son travail d'un air aimable et tranquille.

« J'examinai soigneusement le montage. Pour l'exécuter, on fait passer en ordre les portées à travers un grand peigne, aussi large que l'ensouple sur laquelle on doit tisser. Cette ensouple est garnie d'une rainure dans laquelle s'insère une baguette ronde, qui est passée à travers l'extrémité de la chaîne et assujettie dans la rainure. Un enfant ou une jeune fille est assis sous le métier, et tient fortement la chaîne, tandis que la tisseuse tourne vivement l'ensouple avec un levier et veiile à ce que tout se dispose en bon ordre. Lorsque tout est monté, on pousse à travers la croisée un bâton rond et deux plats, afin qu'elle .se maintienne ferme, et alors on commence à nouer.

« Il est resté à la seconde ensouple environ un quart

(faune de la pièce précédente, avec des fils JoDgs d'à peu prés trois quarts d'aune; à ces fils le tisserand rattache soigneusement, l'un après l'autre, les fils de la nouvelle chaîne, et, quand il a fini, il les passe tous à la fois à travers les lames, de façon que les nouveaux fils arrivent jusqu'à l'ensouple antérieure encore vide. On renoue les fils rompus, la trame est roulée sur de petites bobines proportionnées à la navette, et l'on passe à la dernière opération, qui est le collage.

Sur toute la longueur du métier, on humecte la chaîne, au moyen de brosses, avec une colle de peau de gants ; puis on retire les baguettes qui retiennent la croisée; on range tous les fils avec le plus grand soin, et avec une aile d'oie, fixée à un bâton, on évente le tout jusqu'à ce que ce soit bien sec : alors on peut commencer le tissage, et le continuer jusqu'à ce qu'il soit de nouveau nécessaire de coller.

« Le collage et l'éventage sont ordinairement^ abandonnés aux jeunes apprentis ; mais, dans les loisirs de l'hiver, un frère ou un amant rend souvent ce service à la jolie tisseuse, ou du moins enroule la trame sur les

petites bobines.

« Lamousseline fine est tissée humide ; c'est-à-dire que le filde la trameest humecté d'eaucollée, qu'on l'enroule encore humide sur les bobines, et qu'on le travaillesurle-champ ; le tissu en est plus uni et plus brillant. »

Jeudi, 18 septembre.

«Gesateliers de tisserands ont quelque chose d'animé, d'intime, de paisible, qu'il est difficile de décrire. Plusieurs métiers étaient en mouvement ; les roues et les bobines marchaient, et auprès du poêle les vieillards eau-

saient doucement avec leurs voisins ou leurs connaissances qui étaient venues leur rendre visite. Par moments on entenduit chanter : c'était la plupart du temps les psaumes à quatre parties d'Ambrosius Lobwasser, rarement des chants mondains; de temps en temps, aussi, un joyeux rire éclatait du côté des jeunes Glles, lorsque le cousin Jacques avait dit quelque chose de plaisant.

« Une ouvrière habile et laborieuse peut, quand elle est secondée, faire dans sa semaine une pièce de trentedeux aunes de mousseline commune ; mais cela est rare, et, si elle a quelque occupation domestique, ce travail exige ordinairement quinze jours,

« La beauté du tissu dépend de la marche régulière du métier, de l'égalité du coup de chasse, et aussi de l'humidité ou de la siccité de la trame. Une tension bien égale et en même temps forte y contribue beaucoup aussi ; à cet effet, la tisseuse de cotonnade fine suspend une pierre pesante à la cheville de l'ensouple antérieure. Si le tissu est fortement tendu pendant le travail, il s'étend de trois quarts d'aune sur trente-deux, et d'environ une aune et demie sur soixante-quatre ; cet excédant appartient à la tisseuse, on le lui paye à part, ou elle s'en fait des mouchoirs, des tabliers ou quelque autre objet de toilette à son usage. »

Il faisait un de ces clairs de lune comme on n'en voit quedans les hautes montagnes ; lafaraille était assise avec ses hôtes sur le devant de la porte et causait avec animation, tandis que Lénardo était plongé dans une profonde rêverie. Au milieu de ses occupations diverses, de ses études industrielles, la lettre que l'ami Wilhelm lui avait écrite j^our le tranquilliser lui revenait eu mémoire. Ceg

LES ANNÉES DE VOYAGE. 49 d

mots qu'il avait lus et relus , ces ligues qu'il avait cent fois contemplées, se représentaient à son imagination. De même qu'une mélodie favorite résonne malgré nous au fond de notre oreille, cette nouvelle, qui le touchait si agréablement, se représentait comme un écho dans son ame paisible.

« Un intérieur basé sur la piété, animé et maintenu par l'ordre et le travail, pas trop restreint, pas trop vaste, parfaitement proportionné aux forces et aux facultés ; autour d'elle se groupe une industrie toute primitive, bornée et influente, prévoyante, modeste, innocente et active. »

Mais, dans les circonstances présentes, ce souvenir était plutôt dénature aie stimuler qu'aie calmer. «Cette description vague et laconique s'accorde parfaitement avec tout ce qui m'entoure. N'est-ce pas ici que régnent la paix, la piété, une activité incessante? Je ne retrouve pas bien clairement, il est vrai, cette existence qui étend ses effets au loin. La bonne Nachodine doit animer un cercle semblable à celui-ci, mais plus vaste; elle doit être aussi heureuse que ces gens-là, plus heureuse peut-être, vivre dans une plus grande liberté, une plus grande sérénité. »

A ce moment Lénardo fut tiré de sa rêverie par la conversation devenue plus animée et plus vive; et, prêtant plus d'attention à ce qui se disait, il fut tout d'un coup saisi d'une pensée, que depuis qucbiue temps il roulait dans son esprit : Cet homme si habile, qui allait de tous côtés réparant les outils et les métiers, ne pourrait-il pas devenir le membre le plus utile de notre société? Lénardo réllôcbissait à la chose, pensant aux talents de cet adroit ouvrier. Il dirigea la conversation dans ce sens, et demanda au jeune homme, moitié en plaisan-

tant, moitié sérieusement, s'il ne consentirait pas à s'affilier à une association importante, et à prendre le parti d'émigrer outre-mer.

Le jeune homme s'excusa, assurant que son métier lui réussissait et qu'il attendait encore mieux ; qu'il était né dans le pays, qu'il y était habitué, connu partout et partout bien reçu. Il ajouta qu'en général on rencontrerait dans les vallées peu de goût pour l'émigration ; aucune nécessité n'y poussait les habitants, et la montagne garde son monde.

a C'est pourquoi je m'étonne, reprit le porteur de fil, d'un bruit qui dit que modemoiselle Suzanne va épouser son facteur, vendre ses propriétés et passer la mer avec son bel argent. »

En questionnant, notre ami apprit que mademoiselle Suzanne était une jeune veuve qui faisait dans d'excellentes conditions un trafic avantageux des produits de la montagne, ce dont il pourrait s'assurer par luimême, car, d'après leur itinéraire, ils devaient arriver bientôt chez elle. « Je l'ai plusieurs fois entendu citer, répondit Lénardo, comme une personne qui fait beaucoup de bien à cette vallée; j'avais négligé de vous parler d'elle.

— Allons nous reposer , dit le porteur de fil, pour mettre à profit la journée de demain, qui promet d'être belle. i>

Ici se terminaitle manuscrit, et, lorsqueWilhelm en demanda la suite , on lui répondit qu'elle n'était pas en ce moment entre les mains de ses amis. On l'avait envoyée à Macarie, dontl'espritetlabontédevaientaplanir certaines

difficultés qui s'y trouvaient mentionnées et démêler de graves complications. Notre ami dut se résigner à cette interruption, et se préparer à goûter, le soir, le charme d'une joyeuse conversation avec l'intéressante société.

Page 1