William Hogarth, gravures et eaux-fortes. --
Sala, George Augustus. William Hogarth. Londres 1866 (paru d'abord dans le Cornhill Magazine, 1860)
Feuillet de Conches, F. William Hogarth. Gazette des Beaux-Arts, XXV (1868), 185
The Works of William Hogarth, reprodueed from the Original Engravings in permanent Photographs and newly described (by Cosmo Monkhouse and Austin Dobson), with an Essay on the Genius and Character of Hogarth, by Charles Lamb. Londres 1872
Dobson, Austin. William Hogarth. Londres 1879 (nombreuses éditions postérieures ; c'est l'œuvre maîtresse pour les critiques de Hogarth, la bibliographie et le catalogue)
YVeitenkampf, Frank. A Bibliography of William Hogarth. Cambridge
Fils de Richard Hogarth (maître d'école, mort en 171 8), William Hogarth est né à Londres le 10 novembre 1697 ; il fit son apprentissage chez Ellis Gamble, orfèvre et graveur à l'enseigne de Y Ange Doré, Cranbourne Street, Leicester Fields. Le jeune homme s'établit à son compte comme graveur en 1720 ; exerça d'abord son art dans l'héraldique et l'illustration. En 1729, il épousa la fille du peintre Sir James Thornhill, qui s'appelait Jane ; en 1734, le jeune ménage se fixa à Leicester Fields dans une maison sur l'emplacement de laquelle on a depuis installé l'école de l'archevêque Tenison ; en 1749, l'artiste acheta une maison à Chisvvick où il passa dès lors la plus grande partie de l'été. En 1757, il fut nommé peintre du roi. Il mourut le 25 octobre 1764, à Leicester Fields, et fut enseveli à Chiswick.
" "Ï NN me rappelant de quelle manière j'ai toujours été impres- 1-^ sionné par ces gravures, écrivait Charles Lamb, je me suis
M -À souvent étonné de voir Hogarth traité de peintre comique,
dont le désir suprême fût de faire rire. On ne saurait certes nier sans paradoxe qu'il se dégage de son œuvre des épisodes, des éléments de haute gaîté ; mais de là à faire du rire la maîtresse faculté, la préoccupation constante d'un artiste qui a surtout pour but de remuer en notre cœur les fibres les plus sérieuses, il y a un abîme qu'on ne saurait franchir sans méconnaître absolument son génie. Il existe certaine suite de planches par lui qu'on décore parfois du nom de comédie ; ce sont de véritables et âpres satires : du Juvénal, du Timon d'Athènes.
J'aime à citer, continue Charles Lamb, la réponse d'un gentleman à qui on demandait quel littérateur il mettait le plus haut. Il répondit : ' Shakespeare.' 'Et après ? ' 'Après ? Eh bien, après Shakespeare, c'est Hogarth.' Ses dessins sont de la vraie littérature ; ils sont éloquents, suggestifs comme des paroles ; on regarde les dessins des autres ; ceux de Hogarth, on les lit.
" Dans la plupart des traits satiriques du maître, dit toujours Lamb, on perçoit quelque chose de sain et de vigoureux, flagellant les vices, les exorcisant comme fait l'eau bénite pour le mauvais esprit. . . . En outre, les dessins de Hogarth ont le mérite de nous
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faire connaître la figure humaine prise sur le vif dans le train-train de la vie journalière ; ils nous rendent capables de découvrir toutes les nuances qui échappent au témoin superficiel de la grande comédie qui se joue autour de nous ; ils nous sauvent du mépris de la vie ordinaire, du tœdium quotidianarum jormarum . ..." *
Dans ces lignes qui rendent si bien compte du caractère de Hogarth, l'auteur apprécie l'homme, mais oublie un peu l'artiste ; il fait surtout état de l'extrême richesse de pensée que contient la moindre gravure du maître ; peut-être cependant y a-t-il lieu d'admirer, au moins autant qu'une philosophie profonde, l'habileté pénétrante avec laquelle il représente nos travers. Hogarth nous parle de la discipline à laquelle il avait soumis sa faculté d'observation, de l'entraînement auquel il s'est livré pour acquérir une mémoire " technique," c'est-à-dire, retenant les particularités les plus caractéristiques des choses vues de telle sorte que, les repassant dans son esprit, il pût graduellement les combiner à sa guise et les traduire par le crayon. Il n'a jamais beaucoup aimé ce qu'il appelait "copier froidement" d'après nature, et parfois son inaptitude à cet égard a fait douter de son talent de peintre des contemporains plus académiques. N'était-il pas absolument dans son droit en faisant jouer un rôle à sa mémoire dans l'art de rendre la nature afin que cette imitation ne dégénérât pas en une simple copie ? De légers croquis crayonnés à la hâte en pleine rue semblent avoir été les seuls éléments dont il aidât son souvenir.
Peu de contemporains ont refusé l'admiration à son talent de satirique et de caricaturiste ; mais en général ils ont été sobres d'éloges à l'adresse de son exécution et surtout ils ont refusé de le mettre au rang des peintres historiques et des portraitistes réputés de son temps. Certes sa production est de valeur inégale, ce qu'explique assez l'irrégularité de son éducation artistique ; mais ses meilleurs portraits sont cependant dignes d'être comparés aux bonnes peintures classiques du XVIIIe siècle. Ainsi par exemple le portrait du peintre par lui-même, qui se, trouve à la National Gallery et qui a été gravé de la propre main du maître {Frontispice), est de facture aussi solide que n'importe quel portrait de Reynolds ; et même dans d'autres portraits tels que sa Sœur Anne (Mrs. Salter) et les Six Domestiques, tous deux à la National Gallery, on remarque une franchise de touche, une maîtrise dans le coloris et la lumière qui anticipe sur les conquêtes des meilleurs portraitistes modernes.
* Charles Lamb, Essai sur le génie et le caractère de Hogarth, paru d'abord dans le Reflrctor, n° III. 1811.
Dans ses sujets, dans ses types, dans la prédilection qu'il montre pour les lumières blanches, il a quelque chose d'italien, un peu de ce qu'avait hérité de Tiepolo Alessandro Longhi, le jeune contemporain de Hogarth. D'autre part, il rivalise avec Chardin pour le charme qu'il répand dans telles de ses meilleures peintures de la vie courante, celles où l'on ne sent plus son amertume satirique, telles que la Green Rooni, Drury Lane (qu'a recueillie la collection de Lord Glenconner). Hogarth affectait de dédaigner les artistes étrangers en Angleterre surtout quand ils y avaient du succès comme J. B. Vanloo ; mais Mercier et Gravelot qui ont, avec tant d'originalité personnelle, continué la manière de Watteau, ont certainement exercé une influence réelle sur notre artiste ; ils lui ont appris le secret d'aviver par certaines touches pleines de verve sa manière habituelle, ce qui fait que ses meilleures œuvres respirent quelque chose de la grâce et de la finesse du génie français. Mais s'il fut influencé par les Français de son temps, il le fut plus encore par un artiste d'une génération antérieure, le célèbre aquafortiste Jacques Callot, de qui il apprit à traiter les figures de beaucoup de ses planches, en particulier les Mascarades et Opéras (v).
Hogarth, au début de sa carrière, se bornait en général à faire œuvre de graveur héraldiste ; mais son amitié avec John Thornhill le mit en contact avec le père de ce dernier, le fameux peintre Sir James Thornhill, qui lui donna sans doute l'occasion de travailler, dans ses moments de loisir, à l'Académie Thornhill à Covent Garden. Il en jouit pendant des années sans interruption, sauf une courte fugue avec la fille de Sir James, qu'il épousa d'ailleurs. Après la mort de Thornhill, en 1734, il devint le chef de l'Académie de son beau-père et en transporta le siège à Peter's Court, Saint Martin's Lane. C'est par une curieuse ironie du hasard qu'on put ainsi voir Hogarth, l'ennemi juré et irréconciliable des Académies, devenir pour un temps directeur d'une École qui devait devenir plus tard, en 1768, l'Académie Royale. La peinture intitulée Y Étude du Nu à Peter's Court, aujourd'hui à Burlington House, est un souvenir intéressant de l'établissement qu'il dirigea.
Avec son penchant pour la satire, Hogarth devait être naturellement amené à pratiquer la gravure, qui constituait un plus sûr moyen d'arriver à la notoriété. Il n'a jamais été un grand graveur ; mais ce sont cependant ses dessins et caricatures qui ont fondé sa réputation beaucoup plus que ses toiles. La renommée des Mascarades et Opéras (v) est attestée par les contrefaçons qui en résultèrent immédiatement et Hogarth raconte que les marchands de tableaux
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lui rendaient des originaux et vendaient à moitié prix les copies.
Les graveurs de cette époque ont eu lieu d'être reconnaissants à l'artiste d'avoir adressé au Parlement, de concert avec Georges \ ertue, Gérard Vandergucht et quelques autres, une pétition tendant à défendre les droits des graveurs originaux. Ces droits ont en effet été reconnus en 1735 et, depuis lors, protégés par le premier bill du Parlement qui ait été promulgué en la matière. La formule Published according to Act of Parliament (publié en vertu de l'acte du Parlement) qui pour la première fois fit son apparition au bas de la Carrière du Roué de Hogarth (xvm et xix) et figure sur maintes gravures postérieures signées de son nom ou d'autres noms, se réfère à cette loi.
Il existe un grand nombre de copies contemporaines de l'artiste ou qui ont été faites après sa mort ; et ces gravures doivent rendre le collectionneur circonspect. Ceux qui s'intéressent surtout aux sujets traités peuvent à la rigueur se contenter des copies comme, par exemple, la longue série de gravures en fac-similé exécutées par Thomas Cook et publiées en 1802 sous le titre de Hogarth Restored. On peut encore prendre quelque intérêt à des gravures faites du vivant de l'artiste, comme la sérié publiée par Thomas Bakevvell avec le consentement de Hogarth en 1735, d'après la Carrière du Roué ; mais c'est à peu près tout. Nul amateur de belles impressions, nul admirateur du génie de Hogarth ne saurait se contenter d'imitations même relativement fidèles ; il y manque toujours le je ne sais quoi qui fait le charme et la vie des originaux.
Hogarth, selon son propre témoignage, retouchait et reparait régulièrement ses planches : "A quelques égards, dit-il, elles en ressortaient meilleures qu'au moment de la première impression." Mais le collectionneur peut être d'un avis différent de l'artiste et préférer la riche qualité des premières épreuves à la correction des planches remaniées. Le catalogue de M. Dobson apporte quelques détails au sujet de ces différences entre les diverses éditions et quand ces différences ne sont que des nuances, c'est cette qualité qui doit déterminer le choix.
La veuve de Hogarth a continué à publier des impressions tirées de cuivres originaux et cela jusqu'à sa mort, en 1789. Sa cousine et héritière, Mary Lewis, vendit alors les planches de Hogarth à un certain Boydell à condition qu'il lui assurât une rente annuelle et viagère de £250 (6250 fr.). Plus tard, ces planches passèrent entre
les mains de MM. Baldwin, Cradock et Joy, à Paternoster Row, qui en tirèrent en 1822 une édition retouchée par le graveur James Heath ; Baldwin et Cradock en firent une nouvelle édition en 1835- 1837; ma^s cette édition et les suivantes n'intéressent plus le collectionneur des Hogarth authentiques et de bonne qualité. Nous ne savons ce qu'il est advenu ces planches.
Nos illustrations donnent une idée fidèle de tout l'œuvre de Hogarth comme graveur et aquafortiste, depuis ses premiers essais jusqu'à ses dernières productions. Les notes dont nous les accompagnons rendent superflu d'en parler plus longuement dans cette introduction. L'admirable livre de M. Dobson en a dressé d'ailleurs un catalogue qui fait autorité partout. On peut aussi s'adresser aux diverses publications de John Nichols intitulées Anecdotes sur William Hogarth (i78i,etc.) et à la plus complète édition de J. B. Nichols (1833). Mais dans tous ces catalogues, on aperçoit une lacune : toiles et gravures sont décrites séparément, sans lien entre les deux séries. Certes, il est extrêmement difficile de collationner un œuvre aussi dispersé ; et cette difficulté est encore augmentée par l'habitude qu'avait Hogarth de traiter plusieurs fois le même sujet, comme aussi par la multitude des répliques qui ne sont pas de sa main. On ne sait plus de quelle variante, de quel tableau de la même famille est issue telle gravure ou telle eau-forte.
En général, lorsque nous lisons l'inscription dessiné et gravé far W. Hogarth ou encore W. Hogarth invertit et sculfsit, nous ne devons penser qu'à des dessins originaux, non à des toiles ; c'est le cas par exemple pour la série de Travail et Paresse (xxxn et suiv.), pour Béer Street, pour Gin Lane (xli, xlii) ; mais on ne saurait ériger cette distinction en règle absolue ; entre autres, la petite peinture du Tribunal, aujourd'hui au Fitzvvilliam Muséum, semble être, en même temps qu'un fort beau spécimen de l'art de Hogarth, l'original de la gravure qui y correspond (lui). Or cette gravure porte l'inscription dessiné et gravé -par W . Hogarth. Si la peinture avait été postérieure à la gravure et due à la main du maître, il l'aurait, il me semble, peint dans le même sens que la gravure.
Même difficulté pour la célèbre eau-forte de Lord Lovât (xxxi) ; elle porte l'inscription suivante : fris sur le vif et gravé à Peau-forte far William Hogarth. Que penser alors de la toile qui représente le même sujet dans la National Portrait Gallery : II est bien probable, à en croire l'inscription, que l'artiste s'est contenté de prendre des croquis d'après nature en vue de l'eau-forte et que la toile est une version postérieure. Mais surgit une autre difficulté :
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la toile ne possède certes pas les qualités de Peau-forte. Avec Hogarth, on doit se résigner parfois à reconnaître comme authentiques des toiles médiocres, ou même manquées, aussi bien que des œuvres géniales ; mais dans la toile en question, le maître aurait vraiment perdu sa griffe et serait resté trop au-dessous de lui-même. Faut-il donc en conclure à une copie ?
Comme technicien, Hogarth, ainsi que la plupart des graveurs ses contemporains, s'est servi très librement des procédés de l'eau-forte dans ses gravures. D'ailleurs, il n'a jamais donné à ses planches le fini et la précision qui semblent de rigueur dans cette spécialité. Dans la plupart des cas, il a simplement fait usage, sans rien innover, des méthodes de gravures auxquelles il s'était initié durant son apprentissage en les modifiant toutefois par une facture libre et hybride, dans laquelle le trait de la gravure proprement dite s'émousse et se grossit, sans que celui de l'eau-forte se développe librement. Et l'on doit reconnaître que pour sauver l'incorrection des procédés techniques, il ne faut rien de moins que le travail de son génie inventif.
Il aurait été beaucoup plus à l'aise dans le procédé de l'eau-forte ; mais il semble l'avoir regardé comme un art inférieur à la gravure proprement dite ; il ne s'en sert que comme d'un moyen expéditif pour faire des tickets de souscription, des formules de quittance à l'occasion de quelque vente. Et cependant certaines eaux-fortes enlevées de verve et sans prétentions se trouvent parmi les ouvrages les plus charmants du maître ; par exemple V Auditoire qui rit (xvn) qu'il a fait comme bulletin de souscription à la vente de sa Carrière du Roué et de la Foire de Southzvark. N'est-ce pas aussi un chefd'œuvre, et digne d'être comparé à ses meilleurs portraits à l'huile, que l'eau-forte de John Wilkes (lvi), si frappante de vérité, si pleine d'âme, et le portrait de Lord Lovât dont nous avons parlé plus haut ? Ces deux eaux-fortes contribuent autant que ses plus belles toiles à faire de Hogarth un des maîtres du XVIIIe siècle.