‹ William ShakespeareChapitre 2 sur 38 · LIVRE I · texte numérisé non relu

LIVRE I

Il y a une douzaine d'anne'es, dans une île voisine des côtes de France, une maison, d'aspect mélancolique en toute saison, devenait particulièrement sombre à cause de l'hiver qui commençait. Le vent d'ouest, soufflant là en pleine liberté, faisait plus épaisses encore sur cette demeure toutes ces envelopj)es de brouillard que novembre met entre la vie terrestre et le soleil. Le soir vient vite en automne ; la petitesse des fenêtres s'ajoutait à la brièveté des jours et aggravait la tristesse crépusculaire de la maison.

La maison, qui avait une terrasse pour toit, était l'cctiligne, correcte, carrée, badigeonnée de frais, toute blanche. C'était du méthodisme bâti. Rien n'est glacial

comme cette blancheur anglaise. Elle semble vous offrir l'hospitalité de la neige. On songe, le cœur serre', aux vieilles baraques paysannes de France, en bois, joyeuses et noireSj avec des vignes.

A' la maison était attenant un jardin d'un quart d'arpent, en plan incliné, entouré de murailles, coupé de degrés de granit et de parapets, sans arbres, nu, où l'on voyait plus de pierres que de feuilles. Ce petit terrain, pas cultivé, abondait en touffes de soucis qui fleurissent l'automne et que les pauvres gens du pays mangent cuits avec le congre. La plage, toute voisine, était masquée à ce jardin par un renflement de terrain. Sur ce renflement il y avait une prairie à herbe courte où prospéraient quelques, orties et une grosse cigué.

De la maison on apercevait, à droite, à l'horizon, sur une colline et dans un petit bois, une tour qui passait pour hantée ; à gauche, on voyait le dick. Le dick était une file de grands troncs d'arbres adossés à un mur, plantés debout dans le sable, desséchés, décharnés, avec des nœuds, des ankyloses et des rotules, qui semblait une rangée de tibias. La rêverie, qui accepte volontiers les songes pour se proposer des énigmes, pouvait se demander à quels hommes avaient appartenu ces tibias de trois toises de haut.

La façade sud de la maison donnait sur le jardin, la façade jiord sur une route déserte.

Un corridor pour entrée, au rez-de-chaussée, une cuisine, une serre et une basse-cour, plus un petit salon ayant vue sur le chemin sans passants et un assez grand cabinet à peine éclairé; au premier et au second étage, des chambres, propres, froides, meublées sommairement, repeintes à neuf, avec des linceuls blancs aux

fenêtres. Tel était ce logis. Le bruit de la mer toujours entendu.

Cette maison, lourd cube blanc à angles droits, choisie par ceux qui l'habitaient sur la désignation du hasard, parfois intentionnelle peut-être, avait la forme d'un tombeau.

Ceux qui habitaient cette demeure étaient un groupe, disons mieux, une famille. C'étaient des proscrits. Le j)lus vieux était un de ces hommes qui, à lïn moment donné, sont de trop dans leur pays. Il sortait d'une assemblée ; les autres, qui étaient jeunes, sortaient d'une prison. Avoir écrit, cela motive les verrous. Où mènerait la pensée, si ce n'est au cachot?

La prison les avait élargis dans le bannissement»

Le vieux, le père, avait là tous les siens, moins sa fille aînée, qui n'avait pu le suivre. Son gendre était près d'elle. Souvent ils étaient accoudés autour d'une table ou assis sur un banc, silencieux, graves, songeant tous ensemble, et sans se le dire, à ces deux absents.

Pourquoi ce groupe s'était-il installé dans ce logis, si peu avenant? Pour des raisons de hâte, et par le désir d'être le plus tôt possible ailleurs qu'à l'auberge. Sans doute aussi parce que c'était la première maison à louer qu'ils avaient rencontrée, et parce que les exilés n'ont pas la main heureuse.

Cette maison, — qu'il est temps de réhabiliter un peu et de consoler, car qui sait si, dans son isolement, elle n'est pas triste de ce que nous venons d'en dire? un logis a une àme ; — cette maison s'appelait Marine- Terrace. L'arrivée y fut lugubre; mais, après tout, déclarons-le, le séjour y fut bon, et Marine-Terrace n'a

laissé à ceux qui l'habitèrent alors que d'affectueux et chers s«)uvenirs. Et ce que nous disons de cette maison Marine-Terrace, nous le disons aussi de cette île, Jersey. Les lieux de la souffrance et de l'épreuve finissent par avoir une sorte d'amère douceur qui, plus tard, les fait regretter. Ils ont une hospitalité sévère qui plaît à la conscience.

Il y avait eu, avant eux, d'autres exilés dans cette île. Ce n'est point ici l'instant d'en parler. Disons seulement que le plus ancien dont la tradition, la légende peut-être, ait gardé le souvenir, était un romain, Vipsanius Minator, qui employa son exil à augmenter, au profit de la domination de son pays, la muraille romaine dont on voit encore quelques pans, semblables à des morceaux de collines, près d'une baie nommée, je crois, la baie Sainte-Catherine. Ce Vipsanius Minator était un personnage consulaire, vieux romain si entêté de Rome qu'il gêna l'empire. Tibère l'exila dans cette île cimmérienne, Cœsarea; selon d'autres, dans une des Orcades. Tibère fit plus : non content de l'exil, il ordonna l'oubli. Défense fut faite aux orateurs du sénat et du forum de prononcer le nom de Vipsanius Minator. Les orateurs du forum et du sénat, et l'histoire, ont obéi; ce dont Tibère, d'ailleurs, ne doutait pas. Cette arrogance dans le commandement, qui allait jusqu'à donner des ordres à la pensée des hommes, caractérisait certains gouvernements antiques parvenus à une de ces situations solides oii la plus grande somme de crimes produit la

plus grande somme de sécurité.

Revenons à Marine-Terrace.

LTn matin de la fin de novembre, deux des habitants

du lieu, le père et le plus jeune des fils, étaient assis

clans la salle basse. Ils se taisaient, comme des naufragés qui pensent.

Dehors il pleuvait, le vent soufflait, la maison était comme assourdie par ce grondement extérieur. Tous deux songeaient, absorbés ])eut-etre par cette coïncidence d'un commencement d'hiver et d'un commencement d'exil.

Tout à coup le fils éleva la voix et interrogea le père :

— Que penses-tu de cet exil?

— Qu'il sera long.

— Comment comptes-tu le remplir?

Le père répondit :

— Je regarderai l'Océan.

Il y eut un silence. Le père reprit :

— Et toi?

— Moi, dit le fils, je traduirai Shakespeare.

Il y a des hommes océans en effet.

Ces ondes, ce flux et ce reflux, ce va-et-vient terrible, ce bruit de tous les souffles, ces noirceurs et ces transparences, ces végétations propres au gouffre, cette démagogie des nuées en plein ouragan, ces aigles dans l'écume, ces merveilleux levers d'astres répercutés dans on ne sait quel mystérieux tumulte par des millions de cimes lumineuses, têtes confuses de l'innombrable, ces grandes

foudres errantes qui semblent guetter , ces S'anglots énormes, ces monstres entrevus, ces nuits de ténèbres coupées de rugissements, ces furies, ces frénésies, ces tourmentes, ces roches, ces naufrages, ces flottes qui se heurtent, ces tonnerres humains mêlés aux tonnerres divins, ce sang dans l'abîme ; puis ces grâces, ces douceurs, ces fêtes, ces gaies voiles blanches, ces bateaux de pêche, ces chants dans le fracas, ces ports splendides, ces fumées de la terre, ces villes à l'horizon, ce bleu profond de l'eau et du ciel, cette âcreté utile, cette amertume qui fait l'assainissement de l'univers, cet âpre sel sans lequel tout pourrirait j ces colères et ces apaisements, ce tout dans un, cet inattendu dans l'immuable, ce vaste prodige de la monotonie inépuisablement variée, ce niveau après ce bouleversement, ces enfers et ces paradis de l'immensité éternellement émue, cet infini, cet insondable, tout cela peut être dans un esprit, et alors cet esprit s'appelle génie, et vous avez Eschyle, vous avez Isaïe, vous avez Juvénal, vous avez Dante, vous avez Michel-Ange, vous avez Shakespeare, et c'est la même chose de regarder ces âmes ou de regarder l'Océan,

William Shakespeare naquit à Stratford-sur-Avon, dans une maison sous les tuiles de laquelle e'tait cache'e une profession de foi catholique commençant par ces mots : Moi John Shakespeare. John était le père de William. La maison^ située dans la ruelle Henley-Street, était humble, la chambre où Shakespeare vint au monde était misérable ; des murs blanchis à la chaux, des solives noires s'entrecoupant en croix, au fond une assez large fenêtre avec de petites vitres oii Ton peut lire aujourd'hui, parmi d'autres noms, le nom de IValler Scott, Ce logis pauvre abritait une famille déchue. Le père de William Shakespeare avait été alderman ; son aïeul avait été bailli. Shakespeare signifie secoue-lance ; la famille en avait le blason, un bras tenant une lance^ armes parlantes confirmées, dit-on, par la reine Elisabeth en i59o, et visibles, à l'heure où nous écrivons, sur le tombeau de Shakespeare dans l'égKse de Stratford-sur-Avon. On est peu d'accord sur l'orthographe du mot Shakespeare ^ comme nom de famille, on l'écrit diversement : Shakspere^ Shakespere^ Shakespeare, Shakspeare ; le dixhuitième siècle l'écrivait habituellement Shakespear ; le traducteur actuel a adopté l'orthographe Shakespeare^

comme la seule exacte, et donne pour cela des raisons sans re'plique. La seule objection qu'on puisse lui faire, c'est que Shakspeare se prononce plus aisément que Shakespeare^ que l'élision de Xe muet est peut-être utile, et que dans leur intérêt même, et pour accroître leur facilité de circulation, la postérité a sur les noms propres un droit d'euphonie. Il est évident, par exemple, que dans le vers français l'orthographe Shakspeare est nécessaire. Cependant, en prose et vaincu par la démonstration du traducteur, nous écrirons Shakespeare,

% Il

Cette famille Shakespeare avait quelque vice originel, probablement son catholicisme, qui la fit tomber. Peu après la naissance de William, l'alderman Shakespeare n'était plus que le boucher John. William Shakespeare débuta dans un abattoir. A quinze ans, les manches retroussées dans la boucherie de son père, il tuait des moutons et des veaux « avec pompe », dit Aubrey. A dix-huit ans il se maria. Entre l'abattoir et le mariage, il lit un quatrain. Ce quatrain, dirigé contre les villages des environs, est son début dans la poésie. Il y déclare que Hillbrough est illustre par ses revenants et Bidford par ses ivrognes. Il fit ce quatrain étant ivre lui-même, à la belle étoile, sous un pommier resté célèbre dans le pays à cause de ce Songe d'une nuit d'été. Dans cette nuit et dans ce songe oii il y avait des garçons et des filles, dans cette ivresse et sous ce pommier, il trouva jolie une paysanne, Anne Hatway. La noce suivit. Il épousa cette Anne Hatway, plus âgée que lui de huit

ans, en eut une fille, puis deux jumeaux fille et garçon, et la quitta ; et cette femme, disparue de toute la vie de Shakespeare, ne revient plus que dans son testament on il lui lègue le moins bon de ses deux lits, « ayant probablement, dit un biographe, employé le meilleur avec d'autres. r> Shakespeare, comme La Fontaine, ne fit que traverser le mariage. Sa femme mise de coté, il fut maître d'école, puis clerc chez un procureur, puis braconnier. Ce braconnage a été utile plus tard pour faire dire que Shakespeare a été voleur. Un jour, braconnant, il fut pris dans le parc de sir Thomas Lucy. On le jeta en prison. On lui fit son procès. Aprement poursuivi, il se sauva à Londres. Il se mit, pour vivre, à garder les chevaux à la porte des théâtres. Plante avait tourné une meule de moulin. Cette industrie de garder les chevaux aux portes existait encore à Londres au siècle dernier, et cela faisait une sorte de petite tribu ou de corps de métier qu'on nommait les Shakespeare s boys.

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