‹ Wissembourg au début de l'invasion de 1870Chapitre 35 sur 49 · AU MILIEU DE L OCCUPATION ALLEMANDE · texte numérisé non relu

AU MILIEU DE L OCCUPATION ALLEMANDE

De ce jour commeriQa, avec de rares heures cFillusion, une existence morne, déprimante, semée d'émotions lugubres. Visites aux ambulances, réquisitions accablantes, enterrements quotidiens des blessés les plus gravements atteints.

Le commandement d'étapes se préoccupait, avec une activité qui nous désolait, de recherclier dans toutes les maisons les blessés transportables. J'en avais deux, dont je craignais d'être obligé de me séparer de cette façon, et c'eût été comme un deuil pour nous. Pour éviter ce coup, sachant que la Kommandantur était irritée des soins un peu exclusifs que les familles donnaient aux blessés français, j'allai recueillir, sur la première voiture qui amena des blessés de Frœschwiller, un capitaine prussien, M. Bressler, du régiment de Hesse n" 2, atteint d'une sérieuse blessure à la jambe, et un lieutenant bavarois, M. Prand, adjudant au IP Corps, qui n'avait qu'un insignifiant coup de feu au visage et qui devint dès lors comme le palladium de MM. Liaud et de Mareuil , beaucoup plus sérieusement frappés. Ils furent installés ensemble dans un grand salon et entourés de tous les soins nécessaires. Puis encore, je demandai, à titre de réquisi-

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tioiiiié pour le logement, à recevoir un médecin. On m'envoyu un jeune docteur civil de Greifswald, garçon doux, très dévoué à son art, et dont les soins nous furent précieux, car, participant à nos repas, il veillait à tous les détails du traitement de nos blessés que dirigeait notre médecin ordinaire, réminent docteur Hornuss. Le capitaine du Closel dut en grande partie à ce jeune médecin allemand la guérison parfaite de sa dangereuse blessure au talon. C'était d'ailleurs un Prussien dans l'ame, qui ne comprenait que la Prusse au monde et avec qui j'eus, de ce clief, des discussions fréquentes et vives.

Des chevaliers de Saint-Jean^ personnages fort distingués et d'une prévenance parfaite, venaient visiter notre petite ambulance, s' arrêtant surtout auprès des leurs et ne les laissant manquer d'aucune douceur. C'est grâce surtout à l'intervention de ces messieurs que je réussis à ne pas me séparer de nos cbers officiers.

Les ambulances officielles étaient dirigées avec une perfection rare par le docteur Billrotli, l'illustre chirurgien viennois, et par le docteur Czerny, son aide, qui donnaient leurs soins avec une habileté et un dévouement extraordinaires à tous les blessés, sans distinction de nationalité.

Les visites aux ambulances étaient une de nos occupations journalières. Nous apportions aux malades des aliments appropriés et beaucoup de chocolat, — la grande gourmandise des turcos. — Je faisais aussi à foison des cigarettes — la gourmandise de tous — avec le tabac, denrée devenue fort rare, que j'avais mis en provision avant le pillage de l'entrepôt.

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Un jour que nous étions allés à la gare pour assister au départ d'un train de blessés qu'on évacuait en Allemagne, et à qui nous voulions apporter une dernière assistance et une dernière marque de sympathie, ma femme provoqua une scène bien caractéristique.

Elle s'était approchée d'un turco pour lui donner du chocolat et des gâteaux, mais fut aussitôt brutalement écartée par le factionnaire prussien, qui s'écria avec véhémence : « Nein, nichts filr dlesen ! Der Kaiser Napoléon hatfjegen uns a keine Menschen geschichl; das sind Lowen, Mô'lfe, Tlgerf » (Non, rien pour celui-là ! l'empereur Napoléon n'a pas envoyé contre nous des créatures humaines; ceux-là sont des lions, des loups, des tigres ! ) et, se retournant vers des artilleurs assis près du turco, il leur tendit la main en disant : (( das sind Menschen, brave Kameraden )) (voici des hommes, de braves camarades).

L'attaque furieuse et la résistance enragée des turcos avaient exaspéré les Allemands qui leur avaient voué une haine cruelle.

Un train de prisonniers arrivait en gare à ce moment. Je m'avançais vers les wagons pour serrer des mains amies, quand je fus interpellé par un officier âgé, la figure ravagée par la douleur, portant un uniforme de cuirassier déchiré et souillé de boue, sans épaulettes, et coiffé d'un méchant chapeau de paille. Il me demanda si je ne pouvais lui donner à fumer et me dit qu'au milieu de sa détresse un peu de tabac lui ferait grand plaisir. Je me nommai, il me dit son nom. C'était le baron Rosetti, colonel du 2" cuirassiers. Il avait été fait prisonnier à Wœrth, au milieu de l'a-

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ncantissement de son régiment. 11 partait en ciiptivité, le pauvre et grand soldat, le cœur déchiré^ manquant de tout et demandant du tabac pour endormir sa détresse ! Je volai chez moi et lui rapportai une ample provision de ce qu'il désirait.

Parmi les incidents particuliers de cette période^ je relève le suivant. Le 7 août, le lendemain de la bataille de Frœscliwiller, je fus appréhendé, conduit devant le commandant d'étapes et sommé de retrouver l'agent voyer d'arrondissement, en vue du rétablissement de poteaux indicateurs des routes, qui avaient disparu pendant le passage des armées. L'explication de cette réquisition me fut donnée spontanément : un corps de troupes allemand avait pris une direction opposée à sa destination ! Depuis ce jour, ma foi diminua dans l'impeccabilité de la science topographique, servie par des cartes admirables, de tous les officiers de Tétat-major allemand.

Mais je n'avais plus d'ordres à donner aux agents voyers à ce moment.

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