‹ Woodstock (volume 2)Chapitre 12 sur 22 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

H Ce fut U quM trouva ce Protecteur rigide » D’un paya auervî sous son joug rdgicide v » Armé de cè regard qui faisoit tout frémir \

» Du pouvoir du sëoat quand il vint s^afTrancInr ,

» Il cbassa les marauds qui composoient U chambre ; m Ferma le Parlement /n’j laissa pas un memlire ;

» Forcé d'étreseul maître d son hien grand regret^^ » S’il ne le penioit pas , du moins il le disoU. »

Cbàbbe.

Laissait le colonel Everard à ses méditations sérieuses, nous suivrons dans son voyage le joyeux cavalier, son ami, qui avant de monter à cheval ne manqua pas de prendre à l’auberge de Saint- George quelques œufs arrosés de quelques verres de vin muscat, pour se mettre en état de faire face au vent du matin.

Quoiqu’il se fût laissé entraîner par la licence extravagante à laquelle se livroient les cavaliers, comme pour faire contraster leur conduite, sous tous les rapports, avec le rigorisme de leurs ennemis , cependant Wildrîike, bien né, bien élevé, doué de talents naturels , et dont ni la débauche ni la vie désordonnée d’un franc cavalier n’avoient pu entièrement corrompre le cœur, étoit agité

d’un mélange de sensations telles qu’il n’en avoit peut-être jamais éprouvées. ’

Ses sentiments, comme royaliste, le portoient à détester Cromwell , et , en toute autre circonstance, il n’auroit probablement désiré le voir que sur le champ de bataille, où il auroit pu avoir le plaisir d’échanger avec lui quelques coups de pistolet ; mais à celte haine se joignoit un certain degré de crainte. Toujours victorieux quand il combattoit, l’homme remarquable dont Wildrake s’ap’prochoit avoit acquis sur l’esprit de ses ennemis cette influence qui est due si souvent à des succès constants. — Ils le craignoient tout en le haïssant ; — et il se méloit à ces deux sentiments un mouvement impatient de curiosité, qui fonmoit un trait particulier du caractère de Wildrake. N’ayant depuis long-temps que peu d’affaires personnelles, naturellement insouciant d’ailleüfrs, le messager de Mârkham's’occupoit surtout de son désir curieux dans cette circonstance.

— Après tout, se dit-il à luùmême, je ue serois pas fâché de voir ce vieux coquin , quand ce ne serait que pour pouvoir dire que je l’ai'vu.

Il arriva à Windsor dans l’après-niidi , ’ et il éprouva en y arrivant une grande tentation de descertdre dans quélques-uns des rendez-vous de joie et de plaisir qu’il avoit fréquentés autrefois dans un temps moins triste, quand par hasard

woobsTOCft. 1 7 1

il venoit dans cette ville;. mais il résista couurageusement, et s’arrêta- à la» principale auberge, dont l’ancienne enseigne, la' Jarretière , avait dis- • paru depuis long-temps. L’aubergiste lui-même, que Wildrake, très-versé dans la connoissance des .cabarets et des hôtelleries. Se rappeloit comme un brillant échantillon de Mon Hôte de l’École de la reine Élisabeth , s’étbit conformé à l’esprit du temps; il branloit la tête en parlant du parlement; tenoit sa broche avec la même gravité qu’un prêtre qui se prépare à faire un sacrifice; souhaitoit à l’Angleterre une heureuse fin de toutes ses afflictions , et donnoit de grands éloges à Son Excellence le lord général. Wildrake remarqua aussi que son vin étoit meilleur que de coutume, les puritains ayant un don du ciel tout particulier pour découvrir la fraude à cet égard ; et que ses mesures avoient diminué en proportion de ce que ses prix avoient augmenté, — circonstance qu’il remarqua d’autant mieux que Mon Hôte lui parla davantage de sa conscience.

(^t important personnage lui dit que le lord général étoit accessible pour tout le monde, et qu’il pourroit être admis près de lui le lendemain matin, à huit heures, sans autre peine que de se présenter à la porte du châtean, et de s’annoncer comme porteur de dépêches pour Son Excellence.

Le cavalier déguisé' se rendit an château à

WOOUSTOCK.

l’heure indiquée. Le- soldat en uniforme rouge, qui, l’austérité puritaine sur le front et le mousquet sur l’épaule , montoit la garde à la' porte extérieure de ce noble bâtiment , le laissa passer sans difficulté. Wildrake traversa la cour en jetant un coup d’œil sur la belle cbapelle qui, il n’y avoit pas bien long-temps , avoit reçu en silence , pendant les ténèbres et sans la moindre distinction honorifique, le corps du roi d’Angleterre assassiné. De quelque fermeté que se fût armé Wildrake , le souvenir de cett<; circonstance fit sur lui une forte impression ; même il fut sur le point de retourner sur ses pas, tant il éprouvoit de répugnance à voir en face cet homme sombre et audacieux, qui, de tous les acteurs de cette sanglante tragédie, étoit celui à qui l’on devoit principalement en attribuer le funeste dénouement. Cependant il sentit la nécessité de maîtriser le sentiment qui l’animoit, et fit un violent effort sur lui-méme pour accomplir la mission que lui avoit donnée un ami à qui il avoit tant d’obligations.

A la montée, près de la Tour-Ronde , il jeta les yeux siu* l’endroit où étoit ordinairement déployée la bannière d’Angleterre. Elle avoit disparu avec tous ses splendides attributs, ses armoiries royales, et sa riche broderie^ et l’on voyoit flotter en place celle de la république , l’élendard bleu et rouge, la croix de Saint-George,

WOODSTOCK. ‘ iy3

quoiqu’on n‘y vk point encore la Croix diagonafe d’Écosse, qui y fut ajoutée peu de temps après, en signe de la victoire remportée par l’Angleterre sur son ancienne ennemie. Ce changement n’étoit pas propre à détourner le cours de ses tristes réflexions , et elles l’occupoient à un tel point , . contre son ordinaire , que la prefnière chose qui le rappela à lui, fut le bruit de la crosse d’un mousquet qui tomboit lourdement sur le pavé.

Ce bruit fut accompagné de la voix forte d’une sentinelle , lui demandant d’un ton brusque qui fit tressaillir Wildrake :

— Où allez-vous ? Qui êtes-vous?

— Je suis porteur d’une lettre pour le lord général.

— Attendez que j’appelle l’officier de garde.

Le caporal arriva. Il se distinguoit des soldats qu’il commandoit , par un rabat génevois de double longueur, par un chapeau à grande forme de double hauteur, par des vêtements plus amples, et par une triple provision de gravité sévère. On pouvoit lire sur sa physionomie qu’il étoit du nombre de ces enthousiastes farouches à qui Olivier devoit ses victoires, et qu’un zèle religieux rendoit redoutables même à ces cavaliers , aussi distingués par leur naissance que par leur bravoure , qui s’épuisoient en vains efforts pour défendre la couronne et la personne de leur sou-

verain. Il regarda Wildrake d’un air solennel , comme s’il eût fait en esprit l’inventaire de ses traits et de ses vêtements ;.et» après avoir fini cet examen , il lui demanda quelle affaire l’amenoit.

— Une affaire , répondit Wildrake aussi fermement qu’il le. put, car les regards pénétrants de cet homme lui avoient occasioné une agitation peu agréable , - — une affaire qui concerne votre général.

— Son Excellence le lord généxal , vous voulez dire? répliqua le caporal. — Vos discours, l’ami, ne sentent pas assez le respect qui est dû à Son Excellence.

— Au diable Son Excellence! pensa Wildrake; mais la prudence veilloit sur ses lèvres et ne permit pas à ces mots dangereux d’y passer. Il fit une inclination de tète et garda le silence.

— Suivez-moi , dit le sous-officier empesé qui venoit de lui parler; et Wildrake le suivit dans le corps-de-garde, dont l’intérieur offroit une scène bien différente de celle que présentent de nos jours nos postes militaires.

Près du feu étoient assis trois ou quatre fusiliers écoutant un soldat qui leur expliquoit quelque mystère religieux. L’orateur avoit commencé à parler presque à voix basse, quoique avec beaucoup de volubilité; mais son ton s’élevoit à mesure qu’il avançoit dans son discours; et, en ar-

WOOUSTOCK. 1^5

rivantTà la conclusion, il devint aigre etvéhément, comme exigeant une prompte réponse ou le si* lence de la conviction. Ses auditeurs sembloient l’écouter avec une gravité imperturbable , et ne lui répondoient que par des bouffées de fumée de tabac , qui s’élevoit en petits nuages le long de . leurs épaisses moutaches. — Sur un banc étoit couché un soldat , le visage tourné vers la terre, et livré au sommeil ou à la contemplation, ce qu’il n’auroit pas été facile de décider. — Au milieu de l’appartement étoit un officier , — à"èn juger du moins par son baudrier brodé et par l’écharpe qu’il portoit, car du reste il étoit mis très-simplement. — 11 s’occupoit à faire faire l’exercice à un vigoureux manant nouvellement enrôlé, qui exécutoit ce qu’on appeloit alors le manuel. Il y avoit axi moins une vingtaine de mouvements à effectuer, et autant de termes techniques pour les commander; et, jusqu’à ce que le tout fût terminé régulièrement, le caporal ne permit à Wildrake, ni de s’asseoir, ni de s’avancer au-tlelà du seuil de la porte. Le jeune cavalier eut donc à entendre successivement ; — Posez le mousquet,'- — levez le mousquet, — armez le mousquet ^ — - la main au chien , — et maints autres termes maintenant oubliés, jusqu’au moment où les mots, — le mousquet au bras, — terminèrent la leçon pour le moment.

— Ton nom, Fami? dit Fofficier au soldat de

recrue.--' .

— Ephraïm, répondit celui-ci avec un accent nasillard.

— Et quel autre nom suit celui d’Ephraïm?

— Ephraïm Cobb , de la sainte cité de Glocester, où j’ai servi sept ans comme apprenti d’un pieux cordonnier.

— C’est un métier honnête , dit l’officier; mais, en servant avec nous , ne doute pas que tu ne t’élèves au-dessus de l’alène et de la forme.

Un sourire qui n’avoit rien de séduisant accompagna cette pauvre tentative de plaisanterie; et l’officier , se tournant alors vers le caporal qui restoit à quelques pas, avec l’air d’un homme désirant de parler , lui dit ; — Eh bien , caporal , qu’y a-t-il de nouveau.?

— Voici quelqu’un qui ést porteur d’une lettre pour Votre Excellence, répondit le caporal; mais mon cœur ne se réjouit point en lui, vu que je le regarde comme un loup revêtu de la peau d’une brebis.

Ce fut ainsi que Wildrake apprit qu’il étoit en présence de l’homme remarquable, vers lequel il étoit envoyé , et il se mit à réfléchir à la hâte sur la manière dont il devoit lui parler.

La physionomie d’Olivier Cromwell, comme

WOOUSTOCK.

on le sait généralement, ne prévenoit nullement en sa faveur. 11 étoitde moyenne taille, fortement constitué, et avoit des traits durs et sévères, mais qui annonçoient beaucoup de sagacité naturelle, et une grande profondeur de pensées. Ses yeux étoient gris et perçants , son nez trop grand en proportion de ses autres traits. ^ ,

Ses discours , quand il vouloit se faire •coftiprendre clairement, étoient forts et énergiqtieèymâi^é' pourvus de grâces etmémed’éloquence;pèrsorAie alors ne pouvoit exprimer ses idées en moins'de mots, et d’une manière plus décisive. Mais quand il vouloit, comme cela lui arrivoit souvent , jouer le rôle d’orateur, uniquement pour amuser les oreilles des auttes sans éclairer leur intelligence, Cromwell avoit coutume d’envelopper ses idées , ou ce qui paroissoit être ses idées, d’un tel brouillard de mots, d’accumuler tant de réserves et d’exceptions, et de s’égarer dans un tel labyrinthe de parenthèses , que , quoiqu’il, fût un des hommes les plus adroits d’Angleterre , il étoit peut-être l’orateur le plus inintelligible qui ait jamais intrigué ses auditeurs. Un historien a dit il y a long-temps que le recueil des discours prononcés par le protecteur, seroit, à peu d’exceptions près , l’ouvrage où l’on trouveroit le moins de sens commun; mais il auroit dû ajouter qu’on n’auroit pu y mettre plus de nerf, de concision et de clarté ,

WooDSTOCK. Tom. i. la

jiyg WOODSTOCK.

quand il vouloit réellement que ce qu’il disoit fut compris.

On a aussi remarqué de Cromwell que, quoiqu’il fût né d’une bonne famille dans les deux lignes paternelle et maternelle, et qu’il eût reçu l’éducation qui est la suite ordinaire de cet avantage, il n’avoit jamais pu acquérir cette politesse h^ituelle aux premières classes de la société dans leurs relations réciproques, ou du moins qu’il ne daignoit pas en faire usage. Ses manières étoient si brusques qu’elles pouvoient quelquefois passer pour grossières ; et cependant il s y trouvoit, ainsi que dans son langage, une force et une énergie qui imprimoient la crainte, si elles ne commandoient pas le respect ; il y avoit même des moments où cet esprit sombre et subtil se développoit de manière à se concilier presque l’affection. Il montroit, par accès, du goût pour la plaisanterie , mais ses plaisanteries' étoient basses et ignobles. Son caractère n’étoit pas sans offrir quelques points de conformité avec celui de ses concitoyens: il méprisoitla frivolité, détestoit l’affectation, ne pouvoit souffrir la cérémonie , ce qui, joint à ses qualités incontestables de bon sens et de courage , en faisoit, sous bien des rapports, un représentant assez convenable de la démocratie d’Angleterre.

Sa religion fera toujours une grande question

de doute, qu’il n’auroit peut-être pu éclaircir luimême. Sans contredit , il y eut une époque de savie où il étoit sincèrement enthousiaste , et où son caractère naturel, sujet comme il l’étoit à de légers accès d’hypocondrie, étoit fortement imbu du même fanatisme qui influoit alors sur la conduite de tant de monde. D’une autre part, sa carrière politique offre certaines périodes , pendant lesquelles on peut, sans injustice, l’accuser d’affectation hypocrite. On le jugera probablement avec équité , lui et beaucoup d’autres du même siècle, si l’on suppose que leur zèle religieux prenoit naissance autant dans leur conviction intérieure que dans leur intérêt personnel. Le cœur humain est si ingénieux à se tromper lui-même comme les autres , qu’il est assez vraisemblable que, ni Cromwell ni ceux qui affichoient les mêmes prétentions que lui à la piété , n’auroient pu fixer exactement le terme où s’arrêtoit leur enthousiasme , et où commençoit leur hypocrisie ; ou , pour mieux dire, ce n’étoit pas un point fixé en lui-même, mais qui avançoit ou reculoit suivant la bonne ou mauvaise fortune , la bonne ou mauvaise humeur de chaque individu. .

Tel étoit l’homme célèbre qui, se tournant vers Wildrake et l’examinant avec attention, parut si. peu satisfait de ce qu’il voyoit, qu’un mouvement d’instinct lui fit relever son baudrier -de nianière

à mettrp à sa portée la poignée de sa longue épée. Cependant, croisant ses bras par-dessus ses habits , comme si une seconde pensée lui eût fait rejeter ses soupçons ou croire qu’une telle précaution étoit au-dessous de lui, il lui demanda qui il étoit et d’où il venoit.

— Un pauvre gentilhomme. Monsieur, c’està-dire Mylord, répondit Wildrake, arrivant de Woodstock.

— Et quelles nouvelles m’en apportez-vous , monsieur le gentilhomme? dit Cromwell en appuyant sur ce mot. Véritablement j’ai vu bien des gens se donner ce titre ; et , malgré toute leur gentilhommerie , n’être ni sages , ni braves , ni vertueux. Et cependant le titre de gentilhomme étoit honorable dans la vieille Angleterre quand on se rappeloit davantage la signification de ce mot.

— Vous dites la vérité. Monsieur , répondit Wildrake, supprimant non sans difficulté quelques-uns des termes énergiques dont il ornoit souvent ses discours. Autrefois on trouvoit des gentilshommes dans les lieux que des gentilshommes dévoient habiter; mais aujourd’hui le monde est si changé, qu’on voit le ceinturon brodé céder la place au tablier de cuir.

— Est-ce à moi que tu parles ainsi ? dit le général. Il faut que tu sois un grivois bien hardi

pour oser t’exprimer si librement. Tiï rends un son un peu trop haut , à ce qu’il me semble , pour que tu sois de bon métal. Et encore unè fois, quelles nouvelles m’apportes-tu?

— Cette lettre, que le colonel Markham Everard m’a chargé de remettre entre vos mains , répondit Wildrake.

— Ah ! je t’ai donc mal jugé , dit Cromwell , dont le ton. s’adoucit en entendant le nom d’un homme qu’il avoit le plus grand désir d’attacher efficacement à son parti. Pardon , notre ami ; car nous ne doutons pas que tu ne le sois. Assiedstoi ici, et livre-toi à quelques pieuses réflexionsf pendant que nous allons lire le contenu de cette lettre. — Qu’on ait soin de lui et qu’on lui donne tout ce dont il aura besoin.

A ces mots le général quitta le corps-de-garde; et Wildrake , s’asseyant dans un coin , attendoit avec patience le résidtat de sa mission.

Les soldats se crurent alors obligés à le traiter avec plus de considération; et ils lui offrirent une pipe garnie de tabac de la Trinité et une grande cruche pleine de bière d’octobre. Mais malgré les égards de Cromwell, la situation dangereuse dans laquelle il pouvoit se trouver s’il étoit découvert pour ce qu’il étoit véritablement , décidèrent Wildrake à refuser ces offres hospitalières ; et , s’appuyant sur le dosier de sa chaise, il feignit de

i8a WOODS TotJt.

sommeiller, et évita ainsi d’exciter l’attention et d’étre obligé de prendre part à la conversation.

Enfin une espèce d’aide-de-camp ou d’officier à la suite de Cromwell vint le chercher pour le conduire en présence du général. Son guide le fit entrer dans le château par une poterne; et, après avoir traversé plusieurs corridors et monté quelques escaliers, il se trouva enfin dans un petit cabinet garni de meubles somptueux , dont quelques-uns portoient le chiffre du feu roi, mais où tout étoit hors de place et en confusion. On avoit descendu quelques tableaux encadrés dans de •massîvfe&bordures qui décoroient naguère la boiserie ; et la peinture étoit tournée du côté de la muraille , comme si l’on se fut disposé à les emporter.

Au milieu de cette scène de désordre le général de la république, si souvent victorieux , étoit assis dans un grand fauteuil couvert en damas et richement brodé, dont la splendeur formait un contraste frappant avec son costume simple et même négligé, quoique son air et son maintien annonçassent un homme qui sentoit que le siège qu’un monarque avoit autrefois occupé n’avoit rien de trop noble pour sa fortune et son ambition.

Wildrake étoit debout devant lui, et Cromwell ne lui dit pas de s’asseoir.

— Pearson , dit-il à l’officier , restez dans la galerie, et ne vous écartez pas hors de la portée de ma voix.

L’officier salua; et il alloit se retirer quand le général ajouta : — Quels sont ceux qui se trouvent dans la galerie ?

— Le digne monsieur Gordon, votre chapelain, prononçoit à l’instant une exhortation au colonel Overton et à quatre capitaines du régiment de Votre Excellence.

— C’est ce que nous désirons. Nous voudrions qu’il n’y eût pas un seul coin dans notre demeure où l’âme de ceux qui ont faim de la parole divine ne pût recueillir la manne spirituelle. — Le digne homme avoit-il le ton inspiré en prononçant son discours ?

— Puissamment inspiré, Mylord. Il parloit des droits légitimes que l’armée, et principalement Votre Excellence, ont acquis en devenant les instruments du grand ouvrage. Il disoit que ce n’étoient pas des instruments qu’on dût briser et rejeter quand le jour de leur service est passé , mais qu’on devoit les conserver, les estimer, les honorer, les regarder comme précieux, à cause de leurs longs et fidèles travaux en combattant , en marchant, en jeûnant, en priant, en souffi-ant le froid et le chagrin , tandis que tant d’autres qui voudroient les voir cassés, congédiés, renvoyés.

s’engraissoient de la substance du pays et ne songeoient qu’à boire et à se réjouir.

— Le digne homme! et parloit-il avec tant d’onction? Je pourrois dire à ce sujet quelque

chose qui mais pas à présent. — Retirez-vous

dans la galerie, Pearson. Que nos amis soient toujours ceints de leurs armes; qu’ils veillent, mais qu’ils prient.

Pearson se retira , et le général , tenant en main la lettre d’Everard, resta encore quelque temps les yeux fixés sur Wildrake, comme s’il eût réfléchi au ton qu’il devoit prendre en lui parlant.

Quand enfin il ouvrit la bouche, ce fut pour prononcer un de ces discours ambigus auxquels nous avons déjà fait allusion , et qui rendoient très-difficile de comprendre ce qu'il vouloit dire, si toutefois il le savoit lui-même. Nous serons , en le rapportant, aussi concis que le permettra le désir que nous avons de donner les propres paroles d’un homme aussi extraordinaire.

— Vous m’avez apporté cette lettre, dit-il, de la part de votre maître ou de votre patron , Markham Everard , homme véritablement aussi brave et aussi honorable que qui que ce soit qui ait jamais porté l’épée , et qui s’est distingué dans le grand ouvrage de la délivrance de ces trois pauvres et malheureuses nations. — Ne me réponds pas; je sais ce que tu voudrois dire. — Et il t’a

choisi pour m’apporter cette lettre, toi son clerc, son secrétaire , en qui il a confiance , et à qui il me prie d’accorder la mienne, afin qu’il y ait entre nous un messager fidèle et exact. — Ne me réponds pas; je sais ce que tu voudrois dire. — Et enfin il t’a envoyé vers moi ; vers moi qui me regarde comme étant de si peu de considération que je me trouverois trop honoré de porter seulement une hallebarde dans cette grande et victorieuse armée d’ Angleterre, et qui cependant me trouve élevé au rang de son chef et chargé du bâton de commandement. — Encore une fois , l’ami, ne me réponds pas; je sais ce que tu voudrois dire. — Or, tandis que nous conférons ainsi ensemble , notre discours , relativement à ce que je viens de dire, roule sur trois objets ou se partage en trois divisions. D’abord ce qui concerne ton maître, ensuite ce qui nous regarde nous et la pladè que nous occupons; et enfin ce qui te touche toi-meme. Quant à ce qui concerne ce brave et digne homme , le colonel Markham Everard , il est très-vrai qu’il s’est conduit en homme depuis le commencement de ces malheureux troubles, ne se détournant ni à droite ni à gauche, mais ayant toujours en vue le but vers lequel il tendoit. Oui, c’est véritablement un homme plein d’honneur et de fidélité qui peut bien m’appeler son ami , et je suis charmé de voir qu’il me

rend cette justice. Néanmoins, dans cette vallée de larmes , nous devons moins être gouvernés par nos rapports privés et nos affections intimes que par ces grands principes et ces points de devoir auxquels le bon colonel Everard a toujours conformé sa conduite , comme véritablement je me suis efforcé d’y conformer la mienne, afin que nous puissions tous agir comme doivent le faire de vrais Anglais et de dignes patriotes. Quant à Woodstock , c’est une grande chose que le colonel me demande , que de retirer cette propriété de la masse des dépouilles appartenant à Israël , 6t d’en confier la garde aux Moabites, et principalement au malveillant Henry Ia;e , dont la main a toujours été contre nous toutes les fois qu’il a trouvé l’occasion de pouvoir la lever. Je dis donc que le colonel demande une grande chose , tant en ce qui le concerne qu’en ce qui me regarde. Car nous autres qui composons cette pauvre mais sainte armée d’Angleterre, le parlement voit en nous comme des gens qui doivent mettre à sa disposition les dépouilles que nous avons remportées , sans avoir droit à les partager, de même que les chiens qui ont mis le cerf aux abois ne sont pas admis à s’en repaître; mais en sont écartés à graiids coups de fouet, comme méiitant d’être punis de leur audace, au lieu de recevoir la récompense de leurs services. .Si pourtant je parle

ainsi , ce n’est pas tout-à-fait à l’égard de cette concession de Woodstock, vu que peut-être Leurs Seigneuries du conseil et le comité du parlement peuvent croire gracieusement qu’ils m’en ont accordé une portion , attendu que mon parent Desborough y a obtenu quelques droits ; et comme il a bien mérité ces droits par les loyaux et fidèles services qu’il a rendus à ce malheureux pays , il ne me conviendroit pas d’y porter atteinte à son préjudice, à moins que ce ne fut pour de grandes raisons et dans l’intérêt public. Ainsi , mon honnête ami , tu vois dans quelle situation je me trouve relativement à b demande de ton maître, et quelle est mon opinion à cet égard; non que je veuille dire que je puisse tout-à-fait et sans condition l’accorder ou la refuser, je ne fais qu’exposer simplement mes idées à cet égard. — Je ne doute pas que tu ne me comprennes?

Roger Wildrake avoit écouté le discours du lord général avec toute l’attention dont il étoit capable; mais son esprit s’étolt tellement égaré dans le labyrinthe des longues phrases de cette harangue, qu’il éprouvoit la même conhision et le même embarras qu’un paysan qui se trouve dans une capitale au milieu d’une foule de voitures, et qui ne peut faire un pas pour échapper à l’une sans risquer de tomber sous les roues d’une autre.

IjC général vit sf>n air de perplexité , et il com-

mciiça un second discours dans le même sens que le premier. — Il s’étendit sur son affection pour son bon ami le colonel; parla des égards qu’il devoit à son jneux et digne parent Desborough; — fit valoir tour à tour la grande importance du palais et du parc de Woodstock; la détermination du parlement de les confisquer, et d’en faire entrer le produit dans les coffres de l’état; — sa vénération profonde pour l’autorité du parlement; — son regret non moins profond de l’injustice faite à l’armée. Il ajouta que son désir et sa volonté étoient que toutes les affaires fussent arrangées d’une manière paisible et amicale, sans débats, sans contestations, sans vues d’intérêt personnel, entre ceux qui avoient été les bras agissants , et ceux qui s’étoient montrés la tète gouvernante , dans cette grande cause nationale; — qu’il étoit prêt , véritablement prêt, à contribuer à cette œuvre en renonçant non-seulement à son rang, mais même à la vie si ce sacrifice étoit exigé de lui et pouvoit se concilier avec la sûreté des pauvres soldats, auxquels, malfieureuses créatures ! il étoit obligé en conscience de ser,vir, de père, vu qu’ils l’avoient suivi avec la même affection que s’ils eussent été ses enfildlb. * Ici il fit une longue pause, laissant Wildrafée,», aussi incertain q^auparavant sur la questioiv^'^ savoir s’il avoit ou n’avoit pas dessein d'acdi|||H

, e<rby Ciïijgle

WOODSTOCIt. 189

au colonel Everard les pouvoirs que celui-ci demandoit pour protéger Woodstock contre les commissaires du parlement. Il commençoit intérieurement à concevoir l’espérance que la justice du ciel, oti l’effet des remords de sa conscience, avoit dérangé le cerveau du régicide. Mais non ; il ne pouvoit voir que de la sagacité dans cet œil ferme et austère, qui, tandis que sa langue débitoitiine telle profusion de phrases insignifiantes,, sembloit surveiller avec une attention sévère l’effet que son éloquence prodiiisoit sur son auditeur.

— Morbleu ! pensa en lui-même le jeune cavalier, qui commençoit à se familiariser un peu avec la situation dans laquelle il se trouvoit, et à s’impatienter d’une longue conversation qui ne paroissoit aboutir à aucune conclusion ; quand le vieux Noll seroit le diable en personne , au lieu d’être le favori du diable, je ne souffrirai pas qu’il me mène ainsi par le nez. Je brusquerai les choses, s’il continue à marcher de ce train, et je verrai s’il est possible de lui arracher quelques paroles intelligibles.

Ayant conçu ce projet hardi, mais craignant à demi de l’exécuter, il attendit qu’il se présentât une occasion d’en faire la tentative. Cromwell, comme s’il lui eût été impossible d’exprimer plus clairement ses intentions, commençoit déjà

1 go WOOÜSTOCK.

lin troisième panégyrique du colonel Everard, en y joignant diverses assurances du désir qu’il avoit de l’obliger, quand Wildrake profita d’une nouvelle pause oratoire du général pour parler à son tour,

— Si Votre Excellence me permet une observation, dit-il avec hardiesse, je Ini dirai qu’elle a déjà parlé de deux points de son discours, ce qui la regarde elle-même, et ce qui concerne mon maître. Mais pour me mettre en état d’exécuter ma mission , il me semble qu’il seroit à propos qu’elle voulût bien dire quelque mots sur le troisième.

: — Sur le troisième! répéta Cromwell.

— Sans doute , répliqua Wildrake. Dans la subdivision qu’a faite Votre Honneur du sujet de son discours, le troisième point devoit avoir rapport à son indigne serviteur, à moi-méme. Que dois-je faire? Quel rôle dois-je jouer dans tout ceci?

Le ton d’Olivier changea tout à coup, et sa voix', au lieu de ressembler à celle du chat qui caresse-, devint le rugissement sourd du tigre jft-èt à s’élancer sur sa proie. Ton rôle, gibier de potence! s’écria-t-il; ton rôle sera de figurer sur un gibet , — sur un gibet semblable à celui d’Aman, si tu oses trahir mes secrets. Mais, ajoutat-il avec un accent plus doux , si tu les gardes fidèlement, ma faveur fera quelque chose de toi.

Écoute-moi; lu ne manques pas de hardiesse; tu la portes même un peu loin. Tu as été un malveillant. Mon digne ami le colonel Everard me l’écrit; maig tu as abandonné cette cause désespérée. • Je te dis, l’ami, que tout ce que le parlement et l’armée auroient pu faire n’auroit pas été en état de renverser les Stuart de leur trône si le ciel ne s’étoit déclaré contre eux. Il est aussvdoux que sage de ceindre son armure pour la cause du ciel, sans quoi, et en ce qui me concerne, les Stuart pourroient encore porter la couronne aujourd’hui. Je ne blâme même pas ceux qui les ont aidés jusqu’à ce que les grands jugements successifs du ciel aient éclaté sur eux et leur maison. Je ne suis point un homme de sang, et je connois la fragilité humaine. Mais, l’ami, quiconque met une fois la main à la charrue pour faire avancer le grand ouvrage qui s’exécute maintenant dans cette nation doit prendre garde de ne pas regarder en arrière, car, compte sur ma parole, si tu me trompes, je ne te ferai pas grâce d’un seul pied de la hauteur de la potence d’Aman. Fais-moi donc savoir d’un seul mot si le levain de la malveillance est entièrement sorti de ton cœur.

— Votre Excellence a fait de telles choses et nous a si bien frottés, répondit Wildrake en se grattant les épaules, que la malveillance ne peut plus trouver de place où s» loger.

— Est-ce ton avis? dit le général avec un sourire qui serabloit indiquer qu’il n’étoit pas toutà-fait inacessible à la flatterie. — Eh bien, tu ne mens pas en cela ; nous avons été un instrument dans les mains du ciel. Et comme je te l’ai déjà donné à entendre, nous ne sommes pas aussi sévèrement disposés à l’égard des malveillants qui ont lutté contre nous que peuvent l’être tant d’autres. Le parlement connoît son intérêt et son bon plaisir; mais, à mon humble avis, il est grand temps de mettre fin à ses dissensions , et de permettre aux gens de tous les partis de rendre service à leur pays , et nous pensons que ce sera ta faute si tu n’es pas employé utilement pour l’état et pour toi-même, à condition que tu te dépouilleras entièrement du vieil homme, et que tu donneras toute ton attention à ce que j’ai maintenant à te dire.

— Votre Excellence ne doit pas douter de mon attention , répondit le cavalier.

Et le général républicain, après une autre pause, en homme qui n’accordoit pas sa confiance sans y réfléchir, commença à lui expliquer ses vues avec une clarté qui ne lui étoit pas très-ordinaire , quoique ce ne fût pas sans retomber de temps en temps dans son habitude de circonlocution , qu’il ne perdoit jamais totalement que sur le champ de bataille.*

^ — Tu vois, l’ami, luidit-U, dans quelle position je me trouve. Le parlement ne m’aime pas ; peu m’importe qui le sache. Le conseil d’état, par le moyen duquel il fait jouer les ressorts du pouvoir exécutif, m’aime encore moins. Je ne puis dire pourquoi ils nourrissent des soupçons contre moi, si ce n’est parce que je ne veux pas trahir les intérêts de cette pauvre et innocente armée qui m’a suivi dans un si grand nombre d’expéditions militaires , et là voir réduite , démembrée , licenciée, de sorte que ceux qui ont protégé l’état aux dépens de leur sang n’auroient peut'.ètre pas le moyen d’assurer leur subsistance par leur travail; ce qui seroit, ce me semble, un traitement bien dur, puisque ce seroit ravir à Esaù son droitd’aînesse , sans même lui donner une pauvre as-' siette de lentilles.

— Je crois qu’Esaü saura bien se servir luimême, dit Wildrake. .

— Tu parles sagement, reprit le général; il ne faut pas affamer un homme armé si, pour se pro^ curer des vivres, il ne lui en coûte que la peine de les prendre. Loin de moi pourtant l’idée d’encourager la rébellion, ou le manque de subordination envers ceux qui nous gouvernent. Je ne youdrois que pétitionner d’une manière juste, convenable, douce et harmonieuse , pour, qu’ils écoutent nos demandes,, et, qu’ils aient*'égard à nos besoins.

WooMToau Xom. i. 1 3

Mais dans un moment où ils me témoignent si peu d’attention ^ si peu de considération , tu dois sentir, l’ami, que ce seroit de ma part faire une provocation au conseil d’état aussi bien qu’au parlement si, uniquement pour satisfaire ton digne maître,- j’agissois d’une manière contraire à leurs desseins en empêchant la commission qui agit sous leur autorité, — autorité qui est encore la première de l’élat, et quant à moi, puisse-t-elle l’être long-temps I — de mettre hors du séquestre une^ propriété qu’ils en ont frappée. Et ne m’accuseroit-on pas aussi de protéger les malveillants si je souffrois que ccrepaire de nos anciens tyrans lascifs et sanguinaires devînt de nos jours un lieu de refuge pour cet Amalécite invétéré, sir Henry Lee , et que je le laissasse en possession du lieu dans lequel il s’est si long-temps glorifié? Véritablement ce seroit une démarche dangereuse !

— Dois-je donc faire rapport au colonel Everard que Votre Excellence ne peut lui prêter son appui dans cette affaire? demanda -Wildrake.

>. — Sans conditions, oui , répondit Cromwell; mais avec dés' conditions , la; réponse peut être différente. — Je 'irjis’^que tu ni’fis pas en état d’approfondir mes’*âesseins ; je te les développerai donc partiellement ; mais prends bien garde que ta langue ne trahisse mes secrets, sauf ce que je te chargerai de dire à ton maître ; car de par tout

; * WOOBSTOCK.. 1^5

le sang qui a été répandu dans' ce malheureux temps, tu mourras de mille morts dans une seule, si tu ne m’es pas fidèle.

, — Ne craignez rien de moi. Monsieur, dit Wildrake, dont la hardiesse naturelle à son ca- . ractère insouci^t se trouvoit intimidée et comprimée comme celle du faucon en présence de l’aigle. .

— Écoute-moi donc, et qu’une seule syllabe de ce tu vas entendre ne sorte pas de tes lèvres. —

Ne connois-tu pas le jeune Lee, qu’on appelle Albert , malveillant comme son père, et qui étoit avec le jeune ho^nme à la dernière bataille que nous livrâmes à Worcester?-^ Puissions-nous être dignement reconnoissants de la victoire qui nous a été accordée! ,

— Je sais que sir Henry Lee a un fils nommé Albert. » .

— Et ne sais-tu pas , — -je ne parle pas ainsi , pour tirer de toi les secrets de ton maître, mais uniquement parc^ qii’il convient que je sois bien instruit à ce su|i^^a%i de voir comment je puis le servir; — ne saàbggpas, di|fikgque ton maître Markbam Everâi^Kne lasœuaMtfit malveillant, la fillej du vieux gardien de Woodstdck , qu’on appelle sir^Jlenry Lee? ’'' ,

— J’ai entendu dire tout cela, et je ne nie pas

que je ne le croie. ^ ■'«

ig6 woonsTocK.

. — Eh bien donc, écoute. - — Quand le jeune homme, Charles Stuart, prit la fuite après la bâ-, . taille de Worcester, et qu’il se trouva poursuivi’- . dé si près qu’il fût obligé de se séparer de" ses»' partisans'!, je sais , — je sais de science certaine que cet Albert Lee fut un des derniers , péüt-etre même le dernier de ceux qui restèrent avec lui.

— Il en étoit diablement capable ! s’écria Wildrake oubliant un instant en présence de qui il se trouvoit et combien il lui étoit nécessaire de peser ses expressions; — ^ oui, je soutiendrai, la rapière à la main, que c’est un vrai rqeton de- la vieille souche. . -•

^ — Ah! tu jures! dit le général. Est-ce là ta' réformation?

— Je ne jure jamais, — répondit Wildrake voulant réparer son étourderie , — que lorsque j’entends parler de malveillants et de cavaliers; mais alors la vieille habitude revient , et je jure comme un soldat de Goring. .

— - Fi ! répliqua le général ; à quoi bon prononcer des 'paroles profanes qui scandalisent les oreilles qui les' entendent, et qui ne peuvent être profitables à celui qui les emploie?

— Il y a sans doute dans le monde des péchés plus profitables que celui de jurer, fut tenté de répondre le jeûné cavalier; mais la prudence y substitua quelques expressions de regret d’avoir

laissé échapper le malheureux adverbe qui avoit offensé Cromwell. La vérité étoit que la conversation comme^çoit à prendre une tournure qui la rendoit plus intéressante que jamais pour Wil- 'drake , et il résolut en conséquence de ne pas laisser échapper l’occasion de se mettre en possession du secret qui sembloit sur le point de sortir des lèvres du général ; il ne pouvoit y réussir qu’en veillant soigneusement sur les siennes.

' — Quelle espèce de maison est ce Woodstock? demanda Cromwell changeant brusquement le sujet de l’entretien. . .

— Une sorte de vieux château < répondit Wildrakè; et, si j’en puis juger par une seule nuit que j’y ai passée, il n’y manque ni escaliers dérobés, ni passages secrets, ni toutes ces communications souterraines qu’on trouve si souvent dans ces vieux nids de corbeaux.

— Et bien certainement des endroits cachés pour recéler des prêtres ? Il est rare qu’il n’y ait pas dans ces anciens édifices quelque étable secrète pour héberger ces veaux de Béthel.

— Votre Excellence peut en jurer sans crainte de se tromper. . ' .

— Je ne jure jamais, répondit Cromwell sèchement. — Mais qu’en penses-tu, l’ami? réponds franchement à ma question. — OÙ4;çojÿ>*tu qh’il ’ :

soit plu3 vraisemblable que ces deux fugitifs de '

198 WOCHMTOCK^

Wbrcester, que tu sais, cherchent un refuge,’ — et je sais parhiitement qu’il £aut qu’ils se réftigient quelque part, — que dans cette Loge dont le jeune . Albert connoît tous les coins et recoins depuis son enfance? • '

— Vraiment, dit Wildrake faisant- un effort pour répondre avee un air d’indifférence , tandis que la possibilité de- cet événement et les conséquences qu’il pouvcMt avoir se présentoient à son imagination d’ime manière effrayante, — je penserois comme Votre Excellence si je ne croyois que la compagnie qui s’est installée à Woodstock en vertu de la commission du parlement les en écartera comme un çhàt fait déguerpir les pigeons du colombier. Le voisinage des généraux Desborough et Harrison ne convient guère à des échappés du champ de bataille de Worcester.

— Je le pense de même, et c’est ce que je désire. Puisse-t-il se passer bien du temps avant que nos noms cessent de jeter la terreur parmi nos ennemis ! — Mais , si tu veux jouer un rôle actif dans cette. affaire, pour l’intérêt de ton maître, je crois que tu pourrois tirer de cette circonstance quelque chose de favorable à ses désirs.

— ^ Mon e.sprit est trop foible poiir, atteindre la . profondeur des desseins de Votre Excellence.

—Ecoute donc, et que ce soit pour en profiter. — Assurément la victoire de Worcester fut un

grand acte de la merci définitive du ciel ; mais il me semble que notre reconnoissance n’y seroit . guère proportionnée si nous ne faisons pas tout ce qui est en notre pouvoir^ pour en profiter , et pour amener à sa conclusion le grand ouvrage qui a tellement prospéré entre nos mains,' déclarant en toute humilité et sincérité de cœur que notis ne désirons pas qu’on se souvienne que nous en avons été l’instrument; priant et suppliant au contraire que notre nom soit oublié à jamais, jMîurvu que notre grand ouvrage ne reste pas imparfait. Néanmoins, placés comme nous le sommes, il nous importe plus qu’à personne, c’est-àdire de si chétives créatures telles que nous peuvent parler d’elles-mémes comme plus ou moins intécessées à ces changements qui .ont été effectués autour de nous , non par nous oïl par notre pouvoir, mais par suite d’un destin que nous étions appelés à remplir avec charité et Inunilité ; il nous importe, disois-je, que tontes choses se fassent d’une manière conforme aux grandes choses qui se sont opérées et qui s’opèrent encore dans ce pays. Telles sont mes intentions , et elles .sont simples et claires. En con.séquence il est fort à désirer que le jeune homme, 'ce roi d’Écosse, comme il se nomme, ce Charles Stûart, ne puisse s’échapper d’un pays où son. arrivée a semé tant de troubles et fait conler tant de sâng.^

aoo

^ ■'•'O •%Jf! .

— Je ne doute pas, ditUe cavalier en baissant les yeux , que la sagessejîde Son Excellence n’ak pris toutes les mesures' ^i. peuvent le mieux con- . duire à une telle fin, et je prie le ciel de la récompenser de toutes -ses peines,- comme elle le • mérite.' ■ .vf ‘ , ■'•■'■rf .?! ;t a*

— Je te remercie, l’ami, dit Cromwell avec tin air d’humilité. Sans contredit nous obtiendrons notre récompense, puisqu’elle est entre les mains d’un bon m altre qui nelaisse jamais passer le samedi soir sans payer ses ouvriers. Mais , comprendsmoi bien, l’ami, je ne désire rien de plus que ma part dans cette bonne œuvre. Je voudrois de tout mon cœur rendre tous les pauvres services dont je suis capable à ton maître , et même à toi , suivant ton état, car- des hommes tels que nous ne conversent pas atspc des gens d’un rang ordinaire pour que leur présence et leurs discours s’oublient comme un événement qui arrive tous les jours." Nous parlons à des gens comme toi pour les récompenser bu les' punir , et j’espère que ce sera une récompense que tu mériteras de recevoir de moi. • • i

— Votre Honneur parle en horam^M^itué au commandement, dit Wildrake. î

— Il est vrai." C’est en inspirant la crainte et le respect que les hommes élevés dominent sur l’esprit des autres. Mais c’en est assez sur ce sujet, nè

aol

désirant pas qu’on m’accorde- individuellement plus de confiance que nous n’en devons tous à l’être qui est au-dessus de' nous. J’en reviens à ton maître et je v’o'udrois jeter cette balle d’or dws son chapeau. -Il a servi contre ce Charles Stuart et son père ; mais il’est parent de ce vieux Henry Lee,' et il est bien avec sa fille. — Et toimême , il faut que tu aies les yeux ouverts , l’ami. — Ton air un peu mondain te procurera la confiance de tous les malveillants, et notre proie ne pourra approcher du lieu où elle croit trouver im couvert, comme un lapin dans ùn terrier, sabs que tu sois informé de sa présence. •

• — Je fais un effort pour compirendre Votre Excellence, dit le cavalier; ’je vous remercie de tout mon cœur 'de la'. bonne opinion que vous avez de moi, et je prie le ciel de me fournir l’occasion de vous prouver que je la mérite, et les moyens de vous montrer toute ma reconnoissance. Mais, soit dit avec respect , le projet de Votre Excellence nemp paroît pas pouvoir réûssir si Wood-Îstock reste en la possession des commissaires au ■" séquestre. Le vieux chevalier, son fils; et siirtouti un fugitif-tel que celui auquel Votre Honneur lait allusion; auront grandisoih'dê ne pas' approcher de la Loge tant. "qu’elle sera en- de j>areilles mains. ’ , • ' • .

• — ^ C’êst précisément pour cela que je t’ai parlé

i02 WOOCSTOCK.j .

si long-temps» Je t’ai dit que jen’étoispas disposé à déposséder les commissaires au séquestre , de mon autorité privée , pptic de légers motifs, quoique j’aie peut être, assez vde pouvoir dans l’état pour agir- ainsi et pour mépriser les murmures de. ceux qui me blâmeront. En un mot, je ne me soucierois pas d’user de mes privilèges dans toute ' leur étendue et de mettre à l’épreuve leur force comparée à celle de la commission nommée par d’autres, sans une. nécessité reconnue, ou du moins sans une grande perspective d’avantage. Ainsi donc ,- si ton maître le colonel veut se charger, par amour pour la république, de trouver les moyens de prévenir le plus grand danger qu’elle ait à craindre, c’est-à-dire l’évasion de ce jeune homme hors du>pays, et veut faire tous ses efforts pour l’arréte^dans le cas où sa fuite le conduiroit à ceque je regarde comme

très-vrais’emblabïe j" je te donnerai un ordre aux , jicommissati^du séquestre d’évacuer la Loge sur-

t cham}^|ii^D|mne .compagnie démon régiment ^est ^.C^cj^d de les prendre par les épaules • pcîur les en faire déguerpir s’ils hésitent à obéir. Oui , quand même , pour l’exemple , ils devroient mettre à la porte Desborough le premier , quoiqu’il soit le mari de ma sœur.

^ Avec votre ordre tout puisant. Monsieur, je me flatte que je serai en état d’expulser les com-

Dlgitized byGoogle

missai^ V.niéme sans avoir recours à vos .wux et belliqueux soldats. . ^

— C’est ce dont je m’inquiète le moins, -^e voudrois bien voir le plus hardi d’entre eux s’b^ jj piniâtrer à rester après que je lui aurois fait signe > de se retirer, •j-' exceptant toujours l’honorable' chambre, au nom de laquelle nous tenons notre ^ commission, mais dont l’édifice politique , comme bien des gens le pensent, s’écroulera avant qu’elle ait le temps de le reconstruire. C’est pourquoi, ce qui m’importe principalement, c’est de savoir si ton maître' voudra entreprendre une besogne qui lui proii^t de si gi'ands avantages. Je suis coni^aû^u ^^yec un batteur d’estrade tel quei^j^jim^homme qui a été dans le camp des cavSffis*, et qui peut encore , à en juger sur. fa miné remettre A boire,' à jurer et à se livrer . à toute sorte de plaisirsijlprofane^avec éux,X ',‘. quand l’occasion le denp^^', il d<^tjm^ouvrir où ce Stuart est allé se Oul^awne Lee

ira voir le vieillard lui-même, oiâ vl tuÂécrim^/ ou il aura des communications avec lui de quelque autre manière. Dans tous les cas,” Markham Everard et toi, vous devez avoir un -œil sur chaque cheveu de votre tête.

En parlant ainsi une rougeur plus vive que de coutume colora le front de Cromwell : il se leva, se. promena dans l’appartement • d’tm air

WOODSTOCS..

ao4

agité, et ajouta ' — Malheur à vous si ce jeune aventurier m’échappe ! — Il vaùdroit mieiix pour vous être enterrés dans le plus profond cachot de toute l’Europe que de respirer l’air d’Angleterre, si vous me manquez de fidélité!- — Je t’ai parlé ‘clairement; —rr plus clairement que ce n’est ma coutume, — • le moment l’exigeoit; — mais avoir ma confiance, c’est être de garde près d’un magasin à poudre; la moindre étincelle peut té réduire en cendres. Rapporte à ton maître ce que je viens de te dire, — mais non comment je te l’ai dit. — Hélas ! faut-il que je me sois laissé emporter à un mouvement des p:;ssions humaines !

Retire-toi, drôle. ■ — Pearson te remettra des ordres, cachetés. — Un instant ! je vois que tu as quelque chose à me demander.

. . — Je voudrois savoir, dit Wildrake , à qui l’air visiblement inquiet de Cromwell donnoit quelque confiance, quelle est à peu près la figure du jeune homme , afin de le reconnoître dans le cas où jë le verrois.

— On dit qu’il est devenu grànd -, sec , basané, répondit le général; voici son portrait, peint par un bon maître il n’y a pas très-long-temps;

A ces mots il retournasun des portraits dont la peinture faisoit face à la muraille; mais au lieu d’être celui de Charlès II, c’étoit celui de son roalheni'cux père.

Le premier mouvement de Cromwell indiqua l’intention de le replacer dans la meme position, et il parut avoir besoin de faire 'Un effort sur luiméme pour se déterminer, à y jeter un coup d’œil; mais U fit cet effort , èt , appuyant le por. trait contre le mur, il s’en éloigna lenterhent dé' quelques pas comme s’il eût cherché un endroit d’où il pût le voir dans son jour. “

Il fut. heureux pour Wildrake que son dange- ’■ reux compagnon n’eût pas jeté un regard sur'lui en ce moment; car son visage s’enflamma'qirând il vit le portrait de son maître entre les'màinS'de celui qui avoitété le principal auteur: de'sa*mort.’ Capable, de se porter à des extrérndésTdésespérées,' U eut grande peine à réj^imer; la'violencé de, son indignation , qt s’il avôit' eii/soûs'la'main, dans, sa première ardeur de vengeance , une arme cqnvenal)le, il est possible que" Cromwjell: ne se fût, jamais élevé plus haut dans. son essor audacieux vers le pouvoir suprême. " '

Mais cette étincelle électrique d’une indignation si naturelle, qui parcourut subitement toutes les veines d’un homme ordinaire tel que Wildrake, s’éteignit en un instant devant l’émotion terrible, quoique étouffée, que laissoit apercevoir un être doué d’un caractère aussi impassible que Cromwell. En contemplant sa physionomie sombre et audacieuse,agitée par des sentiments intérieurs

20(6 WOODMHJCK'.

indéfinissables, le jeune ■câyàlier5'sentk sa propre violence . s’évanouir et së> ch^gér? en' surprise. Tant il> est vrai que de rneine que. l’éclat d’une grande lumière engloutit et fait disparoître une clarté inférieure, ainsi les hommes d’un esprit vaste et dominateur subjuguent et anéantissent, les volontés et les, passions plus foiblçs des autres, comme la rivière- qui reçoit un ruisseau dans son sein semble repousser avec fierté le tribut de ses eaux. - . • ‘ '

■ Wildrake resta spectateur silencieux, immobile, et presque effrayé, tandis qiie Cromwell, donnant à.ses regards et à ses manières un air d’assurance, en homme qui ae force lui^neme à envisager un objet que quelque sentiment intérieur et puissant lui rend pénible et désagréable à voir, commençait,' par quelques expressions brèves efinterrompues, mais prononcées d’une voix ferme, à faire un commentaire sur le portrait du feu roi. Ses paroles sembloient moins s’adresser à Wildrake quétre l’effusion spontanée d’un cœur plein des souvenirs du passé et des présages de

l’avenir. ’

— ^Ce peintre flamand, dit-il, — cet Antoine Vandyck ! — - quel pouvoit* il a ! —-Le glaive peut mutiler, les guerrier? peuvent détruire, et voilà un roi que le temps a respecté. Nos petits-enfants, en lisant ses annales, pourront regarder

WOOMTOCK.

son portrait, et cmnparer ses traits mélancoU* ques avec sa fatale histoire; — ce fut une implacable nécessité, — un acte terrible! ■ — La fierté calme de cet œil auroit pu gouverner des mondes peuplés de Français rampants , de souples Italiens, d’Fspagnols formalistes; mais ses regards ne firent qu’éveiller le courage natitrel du fier Anglais. — Qu’on n’accuse pas un pauvre pécheur de la chute qu’il fait quand ü n’a pas reçu du ciel des nerfs assez forts pour se soutenir! — L’homme foible est renversé par son cheval fougueux qui le fait périr sous ses pieds; l’homme fort, le bon cavaher, s’élance siu la selle vide, et ^ fait jouer le mors et l’éperon jusqu’à ce que le coursier sente qu’il a un, maître; — celui qui, élevé bien haut , marche en triomphateur au milieu du peuple doit-il être blâmé pour avoir réussi, quand l’être foible et inhabile a échoué et a péri? .Véritablement il a sa récompense. — Et qu’est de plus pour .iïvoi que pour les autres ce morceau de toile couvert de couleurs? Non ; qu’il montre à d’autres les reproches de ce visage froid et calme; de cet oçil ou respirent la fierté et la plainte : ceux qui ont -agi d’après des motifs plus élevés n’ont pas sujet de tressaillir pour, des ombres. Ce n’est pas la soif des richesses et de la puissance qui m’a tiré de mon obscurité. Les consciences opprimées, les libertés de l’Angle-

2o8 woobstock..

terre envahies, telles sont les bannières que j’ai

suivies. " . '

Il éleva la voix si haut, comme s’il eût plaidé sa cause devant quelque tribunal, que Pearson, qui étoit dans la galerie, entr’ouvrit la porte du cabinet. Mais voyant que son maître avoit les yeux étincelants, le bras tendu, un pied en avant, et la voix élevée commé un général qui ordonne une charge à son armée, il se retira sur-lechamp. . '

- — C’est tout autre ehose que l’intérêt personnel qui m’a fait agir, continua Cromwell; et je défie le monde entier, — oui , les morts comme les vivants, ^ — ■ de dire que j’ai pris les armes pour une cause privée , ou pour augmenter ma fortune. Il n’y avoit pas un seul soldat dans le régiment qui y. fîit arrivé, avec moins de mauvaise volonté contre ce malheureux.... .

En ce moment la porte du cabinet s’ouvrit, et Wildrake y vit entrer une jeune dame que sa ressemblance au général pouvoit faire reconnoître polir sa fille; mais il n’y avoit dans ses traits qu’une douceur fémmine. ElIe s’avança vers Cromwell, passa un bras sous le sien avec une douceur mêlée de fermeté, et lui dit d’un ton persuasif :

— • Mon père, cela n’est pas bien; vous m’aviez prornis que cela -n’arriveroit pas.

Le général baissa la tête en homme qui étoit

honteux du mouvement auquel il s’étoit laissé emporter, ou de l’influence qu’une femme exerçoit sur lui. Il y céda pourtant , suivit l’impulsion affectueuse du bras de sa Elle, et sortit de l’appartement sans donner un autre regard au portrait qui l’avoit tellement ému.

WoODSTOCK. Tom. t.

Page 1