I. l'nMrc iH't'sliyli'iicr
contrôler ou réprimer vos désirs , — à Dieu ne plaise ! — Je ne fais que vous dire ce que la raison , l'Écriture , la religion et la morale vous prescrivent comme règle de conduite,
— Et moi , dit le roi en souriant et en étendant les bras vers la malheureuse canne du docteur, je suivrai votre exemple plutôt que votre précepte. Si un révérend docteur vide ses querelles le bâton à la main, quel droit a-t-il d'intervenir dans celles des antres? — Allons, Monsieur, retirez-vous, et ne me faites pas oublier par votre obstination actuelle toutes les obligations que je vous ai.
— Songez que je n'ai qu'un mot à prononcer pour empêcher ce duel.
— Prononcez-le , et en le prononçant démentez toute la teneur et toutes les actions d'une vie honorable ; renoncez aux principes de voire église; devenez parjure, traître et apostat, pour empêcher quelqu'un de remplir son devoir comme gentilhomme. Ce serait tuer votre ami pour l'empêcher de courir un danger. Que l'obéissance passive que vous avez si souvent à la bouche , et qui est sans doute aussi dans votre esprit , mette une fois vos jambes en mouvement, et tenez-vous à l'écart une dizaine de minutes. Avant qu'elles soient écoulées , vos secours pourront être nécessaires comme médecin de l'âme et du corps.
— En ce cas , dit RochecUffe , il ne me reste plus qu'un argument à employer.
Pendant que cette conversation avait lieu en aparté, Everard employait presque sa force pour retenir auprès de lui son ami Wildrake , (jui, plus curieux et moins délicat, ne se serait pas fait scrupule de s'approcher des interlocuteurs et de se mettre en tiers dans leurs secrets. ÎNlais quand il vit le docteur s'avancer vers le buisson , le Cavalier dit tout bas avec vivacité : — Je parie un bon carolus d'or contre un farthing républicain , que le docteur est venu ici non-seulement pour prêcher la paix, mais qu'il va même en présenter les principales conditions.
Everard ne lui répondit rien ; il avait déjà tiré son épée du fourreau , et dès que Charles vit que Rocheclitfe avait le dos tourné, il ne perdit pas un instant pour suivre l'exemple de son antagoniste. Mais à peine avaient-ils eu le temps de se faire le salut d'armes de politesse et d'usage , que le docteur était de retour entre les deux combattants , donnant la main à Alice, dont tous les vêtements étaient trempés par la rosée, et dont h's longs cheveux humides tombaient débouclés autour de sa tête. Son visage était pâle , mais c'était la pâleur d'une résolution inspirée par le désespoir, et non celle de la crainte. La surprise occasionna un instant de silence et d'inimobilité. Les deux coni-
battants appiiyrronl à lom- la pointe de Inu't'pt't'. — Wildrakelui-mênio, malgré son assurance, ne put que s'adresser à lui-même à demi-voix les exclamalioiis suivantes : Bravo, docteur! — cela vaut le curé dans la botte de pois '. — Hien de moins que la fille de votre patron ! — Et miss Alice Lee que je croyais une. boule de neige , — c'est un genêt des champs après tout , — une vraie Lindabrides -, de par le ciel ! — une des nôtres en im mot.
Ces mots prononcés peu distinctement n'attirèrent l'attention de personne, et Alice fut la première à parler.
— Maître I^vorard , maître Kerneguy, dit-elle, vous êtes surpris de me voir ici, — et pourquoi hésiterais-je à en dire la raison?— Convaincue (pie je suis , quoique innocemment , la malheureuse cause de votre mésintelligence, je suis trop intéressée à empêcher qu'elle n'ait des suites fatales pour craindre de faire aucune démarche qui puisse y mettre fin. — Maître Kerneguy, mes désirs, mes prières, mes supplications, vos nobles pensées, le souvenir des devoirs importants que vous avez à remplir, tout cela n'a-t-il donc aucun poids pour vous dans cette affaire? Permettez-moi de vous conjurer d'écouter la raison, la religion et le bon sens , et de r.mettre votre épée dans le fourreau.
— Je suis obéissant comme un esclave de l'Orient , miss Lee, répondit Charles en rengainant son épée; mais je vous assure que l'affaire qui vous cause tant de trouble n'est qu'une bagatelle, qu'en cinq minutes le colonel Everard et moi nous arrangerons beaucoup mieux (|ue ne pourrait le faire tout un concile de ministres dont les sages délibérations seraient aj)puyées de toute la sagesse d"un parlement de femmes. — Monsieur Everard , me ferez-vous le plaisir de fain? un tour de promenade un peu plus loin ? — Il parait qu'il faut que nous changions de terrain.
— Je suis prêt à vous accompagner , Monsieur , répondit Everard , qui avait imité son antagoniste en remettant, lui aussi, son épée dans le fourreau.
— Je n'ai donc nul crédit sin* vous, Monsieiu'? dit Alice en continuant de s'adresser au roi ; - ne craignez-vous pas que je ne fasse usage du secret qui est en mon pouvoir pour empêcher cette allaire d'aller [)lus loin? Pensez-vous que Markhain Everard lèverait la main contre vous s'il savait...
— Que je suis lord Wilmot? dit le roi. Le hasard lui a déjà (U)uné
I. Allusion il l'unecdult' d'un curé qui s'intruiUiisit tliez ttes damfs l'iiibalU dans une botte de |i is secs. — •!. (iouilisaiu*.
sur ce point des preuves qui lui paraissent suffisantes ; et je crois (ju il vous serait fort difficile de le faire changer d'opinion.
Alice garda le silence un instant , et regarda le roi avec un air d'indignation. Ensuite les mots suivants sortirent de sa bouche à quelque distance les uns des autres , comme s'ils lui eussent été arrachés par une force irrésistible , en dépit des sentiments qui auraient voulu les retenir ; — Froid, égoïste, dur, ingrat ; malheur au pays qui.... — Elle fit une pause qui avait une emphase bien marquée, et ajouta : — Malheur au pays qui le comptera, lui ou des honnnes tels que lui, parmi ses nobles et ses grands !
— Belle Alice, dit Charles qui . malgré sa bonne humeur habituelle, ne pouvait s'empêcher de sentir la sévérité de ces reproches , quoique trop légèrement pour qu'ils fissent sur lui toute l'impression que miss Lee désirait produire, — vous êtes injuste à mon égard, et trop partiale pour un plus heureux mortel. — Ne m'appelez ni dur, ni ingrat ; je ne suis venu ici que pour répondre au cartel de M. Everard. Je ne pouvais refuser de me trouver à ce rendez-vous : maintenant que j'y suis, je ne puis me retirer sans perdre mon honneur, et la perte de mon honneur serait une tache qui s'étendrait loin. — Je ne puis fuir M. Everard. Ce serait trop de honte. S'il persiste dans son cartel , c'est une affaire qui doit se décider d'après l'usage établi. S'il s'en désiste et qu'il le révoque, je consens, par égard pour vous, à ne point me montrer trop pointilleux. Je n'exigerai pas même qu'il me fasse ses excuses du dérangement qu'il m'a causé ; je veux bien que toute cette affaire passe pour une méprise , un malheureux malentendu , dont, quant à moi, je ne chercherai jamais à approfondir la cause. — Je ferai tout mon possible pour vous ; c'est assez de condescendance pour un homme d'honneur, et vouf save:^, miss Lee, que, venant de moi, cette condescendance est grande. — Ne m'accusez donc ni de dureté , ni d'ingratilude , ni de manque de générosité , puisque je suis disposé à faire tout ce qu'un homme peut faire , et peut-être plus que ne devrait faire un homme d'honneur.
— Entendez-vous cela, Markham Everard! s'écria Alice, l'entendezvous? — La terrible alternative est laissée entièrement à votre disposition.— Vous aviez coutume d'être modéré, calme, religieux, conciliant; — voudrez-vous pour une vétille pousser cette querelle privée jusqu'à l'extrémité impie du meurtre? Croyez-moi, si, contre les principes que vous avez professés toute votre vie , vous lâchez en ce moment les rênes à vos passions, les conséqueiicrs |)euvent en être telles, que vous vous en repentirez cruellement |)entiant tout le reste de vos jours,
etiiirnu", si le ciel n'a pilic de vous , après (jifils soronl terminés. Markliaiii resta iiii nioinciit dans un sombre silence^ , ses regards lixt's sur la terre, lailin il leva l(\s yeux, et répondit : —Alice, vous êtes tille d'un soldai .— s(eur d'un soldat ; — tous vos parents, en y comprenant même un d'cuti'e eux pour qui vous aviez naguère (pielfpie att'ection, sont devenus soldats par suite de nos malheureuses dissensions; cependant vous les avez vus [)rendre les armes, et même se ranger sous des bannières opposées pour remplir les devoirs que leur imposaient leurs principes resjiectifs, sans montr(;r un si vif intérêt. Repondez-moi ; — votre réponse réglera ma conduite. — Ce jeune honune que vous connaissez depuis si peu de temps a-t-il déjà plus de prix à vos yeux que tons ceux qui vous touchaient de si jirès , un père , un frère , des parents dont vous avez vu le départ pour la guerre avec ce que je puis, par comparaison, appeler de l'inditierence ? - Répondezmoi affirmativement , et je m'éloigne d'ici pour ne vous revoir jamais, pour ne plus revoir mon pays.
— Restez , Markham, restez ! croyez-moi (ju and je vous dis que si je réponds atiîrmativement à votre question, c'est parce que la sûreté de maitre Kerneguy est plus importante , bien plus importante que celle d'aucun des individus dont vous venez de parler.
— Vraiment? je ne savais pas qu'une couronne de comte eût une valeur si supérieure au cimier d'un gentilhomme ; et cependant j'ai entendu dire que bien des femmes pensent ainsi.
— Vous me comprenez mal , dit Alice fort embarrassée entre la difficulté de s'exprimer de manière à prévenir tout accident fatal et le désir de combattre la jalousie et de désarmer le ressentiment qu'elle voyait s'élever dans le sein de son amant . Mais elle ne put trouver d'expressions assez bien choisies pour tracer cette distinction sans conduire à la découverte de la véritable qualité du roi, et peut-être par là occasionner sa perte. — Markham, lui dit-elle, ayez pitié de moi. — Ne me pressez pas en ce moment. — Croyez-moi , — l'honneur et le bonheur de mon père, de mon frère, de toute ma famille , sont intéressés à la sûreté de maître Kerneguy,— essentiellement intéressés à ce que cette atfaire n'aille pas plus loin.
— Oh! je n'en doute nullement. — La maison de Lee a toujours aspiré à un titre, et dans ses alliances elle a toujours fait plus de cas de la loyauté capricieuse d'un courtisan que du franc et honnête patriolisuie d'un simple gentilhonune campagnard. Ue ce côté rien ne m'etonue. — Mais vous, Alice! — oh! vous que j'ai si tendrement chérie, — vous qui m'avez laissé croire que mon atVrelion (Mait payée de ipu-lipu»
retour, est-il possible que lallrait d'un vain titre, les compliments frivoles d'un courtisan qu(î vous n'avez vu que quelques heures , vous fassent préférer un lord libertin à un cœur tel que le mien?
— Non , non , oh non! croyez-moi , s'écria Alice dans une agitation que rien ne saurait peindre.
— Faites-moi la réponse qui paraît vous êlre si pénible, et faites-la en un seul mot : — Quel est celui dont la sijreté vous intéresse si vivement?
— Je m'intéresse à celle de tous les deux.
— Cette réponse ne peut me suffire, Alice. L'égalité ne peut avoir Heu ici ; il faut que je sache sur quoi je dois compter, et je le saurai. Je n'entends rien aux tergiversations d'une jeune fille qui hésite à se prononcer entre deux amants, et je ne voudrais pas avoir à vous accuser de cette coquetterie qui ne peut se contenter d'en conserver un seul.
La véhémence d'Everard et cette supposition que la galanterie d'un courtisan débauché avait pu lui faire oublier si légèrement sou sincère attachement, éveillèrent enfin la fierté d'Ahce ; car, comme nous l'avons déjà dit, il y avait en elle quelque chose de cette fierté léonine qui caractérisait sa famille.
— Si mes paroles sont si mal interprétées, dit-elle, si je ne suis pas jugée digne de la moindre confiance, si je ne puis obtenir un jugement impartial, écoutez ma déclaration, et quelque étrange que puisse vous paraître mon langage, soyez assuré, Markham, que, lorsque vous pourrez bien l'interpréter, vous n'y trouverez rien qui puisse vous faire injure. — Je vous dis donc, — je dis à tous ceux qui sont ici présents, — je dis à maitre Kerneguy lui-même, et il sait parfaitement dans quel sens je parle ainsi , — que sa vie et sa sûreté sont et doivent être plus précieuses à mes yeux que la vie et la sûreté de quelque autre homme que ce soit dans ce royaume et même dans le monde entier.
Elle prononça ces mots d'un ton si ferme et si décidé qu'ils coupaient court à toute discussion, ("harles la salua d'un air grave et en silence. Everard , agité par des émotions que sa fierté lui donnait à peine la force de sujjporler, s'avança vers son antagoniste, et lui dit d'un ton qu'il cherchait eu vain à rendre ferme : - Vous venez d'entendre la d(''claratiou de, miss Lee, Monsieur, et sans doute avec les sentiments de reconnaissance qu'elle doit exciter si éminemment ; comme son pauvre parent, comme indigne aspirant à ses bonnes grâces, je vous cède les prétentions (pie j'avais osé concevoir, et, comme je ne lui causerai jamais volontairement la nmindre affliction , je me flatte que vous ne croirez pas que j'agis d'une manière indigne d'un
hoiuiiic (riioiiiit'iii' t'ii voub disant, coiiiine je le fais, que je rclracte la lettre qui xoiis a donné la peine de vous rendre ici à pareille heure. — Aliee, ajoiila-t-il en tournant la lèle vers elle, adieu; Alice! adieu pour toujours!
La pauvre jeune tille, que son courage factice avait presque abandonnée, essaya de répéter le mot Adieu! mais elle ne put y réussir; elle ne tit entendre qu'un son vague et inarticulé : elle serait tombée si le docteur Uocheclifilé ne l'eût soutenue, Roger Wildiake se hâta d'aider le docteur: énui autant que lui de la douleur d'Alice, quoiqu'il n'en put comprendre la cause mystérieuse, il s'était deux ou trois fois essuyé les yeux avec les restes d'un mouchoir.
Le prince déguisé avait vu toute cette scène en silence , mais avec une agitation qui ne lui était pas ordinaire, et que ses traits basanés et surtout ses gestes coumiencèrent à trahir. D'abord, il était resté complètement immobile, les bras croisés sur la poitrine, en homme qui veut se laisser guider par le cours des événements. Bientôt il changea d'attitude : il avançait un pied et le reculait, il fermait une main et il l'ouvrait; enfin tout annonçait que, près de prendre une résolution soudaine, il luttait entre des sentiments opposés.
Mais quand il vit Markham , ai)rès avoir jeté sur Alice un regard d'angoisse inexprimable, se détourner pour s'en aller, son exclamation familière lui échappa : — Corbleu! s'écria-t-il, cela ne peut finir ainsi. En trois enjambées il se trouva auprès d'Eve; ard, qui s'éloignait à pas lents, lui frappa sur l'épaule, et celui-ci s'étant retourné : — Monsieur, lui dit le roi avec cet air d'autorité qu'il savait parfaitement prendre à volonté, un mot, s'il vous plait.
— Connue il vous plaira, Monsieur, répondit Everard; et, supposant à son antagoniste ([uelques projets hostiles , il saisit de la main gauche le fourreau de sa rapière, et porta la droite sur la {loignée, n'étant pas très-fâché de ce renouvellement supposé de querelle ; car la colère est aussi voisine du désappointement que la pitié, dit-on, l'est de l'amour.
— Non, non, dit le roi; cela ne se peut plus « présent. — Colonel Eveiard, je suis Charles Stuart.
Everard recula de surprise. — Impossible! s'éeria-l-il ; — cela ne peut ètr(!l — Le roi d'Ecosse s'est embar(|iié à Bristol. — Milonl Wilniot, vos talents en intrigut; sont comuis, — vous ne m'ei» imposerez pas.
— Le roi d'Ecosse, maître Everard, r«'pli(|ua Charles, puis(|uil \t>us jilait (le liniiler ainsi sa souveraineté, — dans l(»iis les cas, le tils aine
du fou roi de la Grande-Bretagne est luaiiitenant devant vos yeux, et jiar conséquent il est impossible qu'il se soit embarqué à Bristol. Le docteur Rocliecliffe vous le crrtifiera. Il vous dira en outre que Wihnot a le teint blanc, les cheveux blonds; et vous voyez que j'ai la peau basanée, et la chevelure noire comme le plumage d'un corbeau.
Le docteur Rochcclitt'f, voyant ce qui se passait, abandonna Alice aux soins de Wildrake, dont la délicatesse et la retenue dans les tentatives qu'il faisait pour la rappeler à la vie offraient un frappant contraste avec son insouciance et sa pétulance habituelles. Il en était tellement occupé qu'il resta momentanément dans l'ignorance d'une découverte à laquelle il aurait pris tant d'intérêt. Quant au docteur Rochecliffe, il avança en se tordant les mains, en donnant tous les signes de la plus vive inquiétude, et en faisant de ces exclamations qui échappent involontairement quand on a l'esprit en désordre.
— Paix, docteur Rochecliffe ! dit le roi avec tout le calme qui convenait à un prince. — Je suis convaincu que nous avons affaire à un homme d'honneur. Maître Everard ne doit pas être fâché de ne trouver qu'un prince fugitif dans celui en qui il avait cru reconnaître un rival heureux. Il doit rendre justice aux sentiments qui m'ont décidé à lever le voile dont la loyauté sans égale de cette jeune personne continuait à me cou^1:■ir au risque de son propre bonheur. C'est lui qui doit profiter de ma franchise; et j'ai certainement le droit d'espérer que ma situation, déjà assez fâcheuse, ne le deviendra pas encore davantage parce qu'il en a été instruit dans de pareilles circonstances. Dans tous les cas, l'aveu est fait, et c'est au colonel Everard à voir de quelle manière il doit se conduire.
— 0 Sire! Votre Majesté, — mon prince, mon maître, mon roi! s'écria Wildrake, qui avait enfin découvert ce qui se passait, et qui, s'avançant vers lui en rampant sur ses genoux, lui saisit la main et la baisa plutôt comme un amant que comme un sujet qui donne à son souverain cette marque de respect, — Si mon cher ami Markham Everard se conduisait en chien dans cette circonstance, je lui couperais la gorge à l'instant, dussé-je après cela mêla couper à moi-même!
— Paix, paix ! mon bon ami, mon sujet loyal, dit le roi! calmezvous ; car quoique je sois obligé de reprendre un instant mon rôle de prince, nous ne somnu-s pas assez en sûreté, ni assez en particulier, pour recevoir nos sujets à la manière du roi Gambyse '.
1. C'esl-à-(liic avec louie la pompe d'usage. Alliisiuii à une ancienne tragédie ampoulée du Roi Camiyne, où lous les personnages agisscui cl parlent en héros épiques.
Kveranl, qui ttait resté tout ce temps immobile et cont'ondu, s'éveilla piitiii coininc un hoiinno (|ni sort d'un rêve :
— Sire, dit-il en saluant C.harles avec un [jrolbnd respect, si mon {^(Miou et mon épée ne vous rendent pas l'honnnage qu'un sujet doit à son prince, c'est parce que Dieu, par qui les rois régnent, vous a refusé. quant à présent, les moyens de monter sur votre trône sans exciter une guerre civile. Que votre imagination ne se livre pas un seul instant à l'idée que je puisse compromettre votre sûreté. Quand je n'aurais pas déjà respecté votre personne ; quand je ne vous serais pas si redevable par la candeur avec laquelle votre noble aveu a prévenu le malheur de toute ma vie , vos infortunes auraient rendu votre personne aussi sacrée pour moi qu'elle peut l'être pour le royaliste du royaume qui vous est le plus dévoué. Si vos j)lans sont bien réfléchis, et qu'ils soient sûrs, considérez tout ce qui vient de se passer comme un songe, et s'ils sont tels que je puissi^ les favoriser sans manquer à mes devoirs envers la république, qui ne me permettent de prendre part à aucun projet de violence effective. Votre Majesté peut disposer de mes services.
— Il peut arriver que je vous donne quelque embarras à cet égard, Monsieur, car ma situation est de nature à ne pas permettre de refuser une offre d'assistance, même quand elle est accompagnée d'une pareille restriction. Mais, si je le puis, je me dispenserai de m'adresser à vous, car je n'aime pas à mettre la compassion d'un homme aux prises avec ce qu'il regarde comme son devoir. — Docteur, je crois qu'il ne sera plus question aujourd'hui de s'escrimer de la canne ou de l'épée ; ainsi nous pouvons retourner à la Loge, et nous laisserons ici, — ajouta le roi en jetant un coup d'œil sur Alice et sur Everard, — ceux qui peuvent avoir besoin de quelque explication ultérieure.
— Non ! non ! s'écria Alice, qui avait complètement repris l'usage de ses sens, mon cousin Everard et moi nous n'avons besoin d'aucune explication. Il me pardonnera de lui avoir parlé en énigmes quand je n'osais m'expliquer plus clairement, et je lui pardoimerai de n'avoir pu les deviner. Mais mon père a ma promesse ; nous ne d(>vons avoir ni correspondance ni conversation quant à présent. - Nous retournerons à l'instant, moi à la Loge, lui à Woodstock, — à moins, ajouta-l-elle en saluant le roi, (|ue Votre Majesté n'ait d'autres ordres à lui donner. — Partez, cousin Markham, retournez à la ville, et si quelque danger nous menaçait, donnez-nous-en avis.
Flverard aurait voulu retarder son départ, s'excuser de ses injustes soupçons, lui dire mille choses; mais elle ne voulut pas l'écouter, et
lui dit pour toute réponse : — Adieu, Markham, adieu jusqu'à ce que le ciel nous envoie un temps plus heureux.
— C'est un ange de vérité et de beauté! s'écria Wildrake, — Et moi qui, comme un hérétique blasphémateur, l'appelais une Lindabridesl — Mais, pardon, Sire, Votre Majesté n'aurait-elle pas quelques ordres à donner au pauvre Roger Wildrake, qui ferait sauter la cervelle de qui que ce soit en Angleterre, et môme la sienne, pour exécuter le bon plaisir de Votre Grâce?
— Nous prions notre bon ami Wildrake de ne rien faire à la hâte, dit Charles en souriant; une cervelle comme la sienne est rare, et s'il la faisait sauter, on pourrait avoir de la peine à en trouver une semblable. Nous lui recommandons d'être discret et silencieux, — de ne plus jouter contre de loyaux ministres de l'église anglicane, — et de se faire faire, aussi promptement (|ue possible, un pourpoint neuf, aux frais duquel nous lui demanderons la permission de contribuer. — Quand le temps en sera arrivé, nous espérons l'occuper différemment.
A ces mots il glissa dix pièces d'or dans la main du pauvre Wildrake, qui, confondu par l'excès de sa gratitude loyale, pleura comme un en. faut. Il aurait suivi le roi si le docteur Rochecliffe, en peu de mots mais prononcés d'un ton péremptoire, n'eût insisté pour qu'il suivit son patron, en lui promettant qu'il serait certainement employé pour faciliter la fuite du roi si l'occasion se présentait de recourir à ses services.
— Soyez assez généreux pour cela, révérend docteur, dit le Cavalier, et vous m'enchaînerez à vous pour la vie. Et je vous conjure de ne pas conserver de rancune contre moi à cause de la folie que vous savez.
— Je n'en ai aucun motif, capitaine Wildrake ; — il me semble que ce n'est pas moi qui ai eu le désavantage.
— Eh bien , docteur, quant à moi, je vous pardonne, et je vous supplie, au nom de la charité chrétienne, de faire en sorte que je mette la main au service du roi, car je ne vis que dans cet espoir, et vous pouvez compter qu'un désappointement me causerait la mort.
Pendant que le docteur et le Cavalier s'entretenaient ainsi, Charles prenait congé d'Everard, qui restait tête nue, tandis que le roi lui parlait avec sa grâce ordinaire.
— Je n'ai pas besoin de vous dire de ne plus être jaloux, lui dit le roi, car je présume que vous sentez qu'il ne peut être question de nuiriage entre miss Lee et moi; et quel lib(ïrtin serait assez dépravé pour concevoir d'autres projets à l'égard d'une créature dont l'âme est si noble et si élevée? Croyez que j'avais rendu justice à son mérite avant d'en avoir reçu cette preuve pénible de sa fidélité et de sa loyauté. Ses
réponses à (|iielqiies vains propos de galanterie m'ont fait assez connaître la dignité de son earar;tère. Je vois qne son bonheur dépend de vons, monsieur Everard, et j'espère que vous en serez le yardien tidèle. Si nous pouvons faire disparaître quelqu'un des obstacles qui s'opposent à votre félicité mutuelle, soyez assuré que nous y emploierons notre inlluence. — Adieu, Monsieur, Si nous ne pouvons être meilleurs amis, ne nous regardons pas du moins de plus mauvais œil que nous ne le faisons à présent.
Il y avait dans les manières de Charles quelque chose de toucliant, et sa situation, comme fugitif dans un royaume qui lui appartenait par droit de naissance, parlait au cœur d'Everard, quoique la sym[)alhie qu'il éprouva tout à coup fût directement contraire aux inspirations de la politique d'après laquelle il croyait devoir se conduire dans les circonstances malheureuses de l'Angleterre. Il restait la tète découverte, comme nous l'avons dit, et tout son extérieur annonçait le respect le plus profond qu'on puisse montrer à un monar(|ue sans se reconnaître son sujet. Il courba la tète si bas en le saluant que ses lèvres touchèrent presque la main du roi : mais il ne la baisa point. — Si je pouvais contribuer à votre sûreté, prince, dit-il, je le ferais aux dépens de ma vie.
— C'est tout.... il s'interrompit, et le roi se chargea de finir la phrase.
— C'est tout ce que vous pouvez faire, dit-il, pour rester honorablement d'accord avec vous-même. — Ce que vous avez dit me sulilt. — Vous ne pouvez rendre hommage à la main que je vous tends comme à celle d'un souverain, mais vous ne m'empêcherez pas de prendre la vôtre connue mon ami, si vous trouvez bon que je me donne ce titre :
— du moins comme un honnne qui vous veut du bien.
L'âme généreuse d'Everard fut vivement émue. Il prit la main du roi, et y posa respectueusement ses lèvres.
— Oh! s'il pouvait arriver un temps plus heureux ! s'écria-t-il.
— Ne vous engagez à rien , mon cher Everard , dit le bon prince partageant son émotion ; on raisonne mal quand on est ému. Je ne veux ni que personne s'attache à ma cause contre son opinion , ni que ma fortune déchue entraîne la ruine de ceux (jui ont assez d'huuiauilé pour avoir compassion de ma situation i)r(''seute. Si un tenq^s plus heureux arrive, eh bien, nous nous reverrons, et j'espère que ce sera à notre satisfaction nuituelle, sinon, cotume le dirait votre futur beaupère, ajouta-t-il avec un sourire de bieuveillauce jtarfaiteuient daecord avec ses yeux humides, — sinon, nous aurons en raison de nous séparer.
Everard se retira eu le saluant prolondeiueut, le cœur déchire par
des sentiments opposés et dont le plus dominant était la reconnaissance de la générosité avec laquelle Charles, bravant son propre péril, l'avait éclairé sur un mystère qui menaçait de troubler le bonheur de toute sa vie. Il reprit le chemin de Woodstock, suivi de son fidèle compagnon Wildrake, qui tournait si souvent la tête en levant vers le ciel ses yeux humides et ses mains jointes, qu'Everard fut obligé de l'avertir que de telles démonstrations pourraient être remarquées et faire naître quelques soupçons.
La conduite généreuse du roi pendant toute la fin de cette scène n'a\ ait pas échappé à miss Lee. Elle bannit sur-le-champ de son cœur tout ressentiment contre lui et tous les soupçons auxquels elle s'était livrée. Elle rendit justice à la bonté naturelle du cœur du monarque, rendit à sa personne comme à son rang ce respect qu'on lui avait appris dès l'enfance à regarder comme faisant partie de ses devoirs religieux. Elle se sentit convaincue que les vertus du roi lui appartenaient, et que ses défauts étaient la suite de son éducation, ou plutôt de son manque d'éducation, et des conseils de ses flatteurs corrompus; enchantée de celte conviction, elle ne savait pas, — ou peutêtre elle ne s'arrêta pas à y réfléchir en ce moment, — que l'ivraie, quand on ne songe pas à l'extirper, devient maîtresse du sol et étouffe les plantes utiles. Car, comme le docteur Rocheclitfe le lui dit ensuite pour son édification, en lui promettant, suivant son usage, de lui expliquer ce passage quand elle l'y ferait penser dans un autre moment, — virtus rectorem ducenique desiderat; vitia sine magistro discuntur '.
Ce n'était pas alors le moment de se livrer à de pareilles réflexions. Comptant sur leur sincérité mutuelle, par cette sorte de communication intellectuelle qui fait souvent que deux individus placés dans des circonstances délicates s'entendent mieux l'un l'autre de cette manière que par le secours de la parole, le roi et Alice semblaient avoir renoncé à toute réserve, à toute dissimulation. Avec la confiance d'un homme bien né, et en même temps avec la condescendance d'un prince, Charles pria miss Lee d'accepter son bras pour retourner chez elle, au lieu de celui du docteur Rocheclift'e, et Alice y consentit avec une humble modestie, mais sans le moindre mélange de crainte et de
\. Les rilaiions du savant ilocleiif ot anliiniaiif. losiaieiil soiiveiil sans cxiilication, (itiuiqu'il aiiiiàl ;i(!ii faire, allendii son nic|ins pour ceux qui ii'enteiiilaieiil pas les langues niorles, et parce qu'il ne se souciait pas de se donuer la peine de les iiaduiie puir les mettre à la portée des dames et des yeutilslioinmes fani|iagiiards. Mais pour ipie ces dames et ces geiitilslioninies campasii-irds ne ciévent pas de dépit de leur iijnorance, nous leur donnons ici la traduction dp ce i'assa!,'e : — I/i verlii a heno'ni d'un tjunle et d'un direvleur; muis k.t v'iccx .s'aiiiirrininil .■iaii.i liwilrf.
métiance. Il semblait que la dernière demi-liourc leur avait fait connaître parfaitement à Ions dtnix leur earaetrrc n'ciproque, et les avait convaincus de la pureté de leurs intentions mutuelles.
Cependant le docteur RochecliHe était en arrière de quelques pas ; car étant moins léger et moins actif ([u'Alico, qui avait en outre le secours du bras du roi, il fallait (ju'il fit des etforls pour suivre Charles, cpii était alors, comme nous l'avons dit ailleurs, un des meilleurs piétons d'Anjjçleterre, et, qui, suivant l'usage des grands, oubliait souvent que les autres n'étaient pas doués de la même activité.
— Ma chère Alice, dit le roi, mais d'un ton qui prouvait que cette épithète était purement fraternelle , votre Everard me plaît beaucoup !
— plut à Dieu qu'il fût des nôtres ! Mais puisque cela ne peut être, je suis sur que je trouverai en lui un ennemi généreux.
— Sire, répondit Alice avec modestie, mais non sans fermeté, mon cousin ne sera jamais un ennemi personnel de Votre Majesté, et il est de ce petit nombre d'hommes sur la parole desquels on peut compter plus sûrement que sur les serments de ceux qui font des protestations plus formelles. Tl est incapable d'abuser de la confiance généreuse de Votre Majesté.
— Sur mon honneur, je le crois comme vous, Alice, dit le roi. Mais, corbleu! ma chère enfant, laissez dormir ma Majesté quant à présent,
— il y va de ma sûreté, comme je le disais à votre frère il n'y a pas longtemps. — Appelez-moi monsieur ; ce nom convient également au roi, au pair, au gentilhomme et au particulier, ou plutôt que je redevienne ce fou de Louis Kerneguy.
— S'il plaît à Votre Majesté , répliqua Alice en baissant les yeux et en secouant la tète , cela est impossible.
— Ah! ah ! reprit le roi, j'entends.— Louis était de mauvaise compagnie,—un jeune présomptueux;— vous ne pouvez le souftVir.— Vous avez peut-être raison.— Mais attendons le docteur Uochecliiîe, ajoulat-il , une délicatesse qui prenait sa source dans la bonté de son cœur lui faisant désirer de prouver à Alice qu'il n'avait nul dessein de l'engager dans une conversation qui pourrait lui raj)[)eler des idées pénibles.
Ils s'arrêtèrent un instant , et Alice put se livrer au seul sentiment d<» sa reconnaissance.
— Je ne puis convaincre notre bell<> amie miss Lee, docteur, dit Charles, ([u'elle doit [^ar prudence s'abstenir de me donner les litres (jui appartiennent à mon rang , même lors(iue j'ai si peu de moyens de le soutenir.
— C'est un reproche à faire à la terre et ;i l;i fortune. Sire, répondit
WOODS TOCK. 389
le docteur dès qu'il eut repris haleine, que la situation actuelle de Votre Majesté très-sacrée ne permette pas qu'on lui rende les honneurs dus à sa naissance , et dans lesquels , si Dieu bénit les efforts de vos fidèles sujets, j'espère que nous vous verrons bientôt rétabli, comme dans un droit héréditaire , par le vœu unanime des trois royaumes.
— Fort bien, docteur; mais, en attendant, pouvez-vous expliquer à miss Lee deux vers d'Horace que j'ai portés plusieurs années dans ma tête jusqu'à ce qu'ils trouvassent une bonne occasion pour en sortir? Comme le disent mes prudents sujets d'Ecosse , si l'on garde quelque chose pendant sept ans , on finit par trouver le moyen de s'en servir. — Voyons. — Telephus : — oui , c'est cela ,
Telephus et Peleus, quutn pauper et exul uterque, Projicit ampullas et sesquipedalia verba.
— J'expliquerai ces vers à miss Alice quand elle m'y fera penser. — ou plutôt , dit le docteur réfléchissant que sa réponse dilatoire ordinaire n'était pas de saison quand l'ordre émanait de son souverain , je lui citerai deux vers de ma traduction d'Horace ;
Pauvre prince exilé bien loin de ses banlieues , Abandonne l'emphase et les mois de sept lieues.
— Admirable version , docteur, dit Charles, j'en sens toute la force; et surtout la beauté de la traduction de sesquipedalia verba par bottes de sept lieues, — mots de sept lieues , je veux. dire. — Cela me rappelle, comme la moitié des choses que je vois en ce monde, les contes de ma mère l'Oie.
Tout en causant ainsi , ils arrivèrent à la Loge , et le roi remonta dans sa chambre pour y attendre l'heure du déjeuner , qui commençait à approcher. — Wilmot , Villiers et Killigrevv riraient bien à mes dépens , pensa-t-il en y montant , s'ils entendaient parler d'une campagne dans laquelle je n'ai pu vaincre ni homme ni femme. Mais , corbleu ! qu'ils rient tant qu'ils voudront ; il y a quelque chose dans mon cœur qui me dit que , pour cette fois du moins , j'ai bien agi.
Cette journée et la suivante se passèrent tranquillement , le roi attendant avec impatience la nouvelle qui devait lui annoncer qu'un navire était prêt à le recevoir ; mais tout ce qu'il put savoir , c'était que l'infatigable Albert Lee i)arcourait , en s'exposant à de grands dangers , toutes les villes et tous les villages de la côte , pour s'y assurer d'im navire à l'aide des amis de la cause royale et des correspondants du docteur Rochecliife.
ciiAPnnh: xxix.
l'as (le sciiibliililes jeux de mains, drôle!
MONTCUMKIIY.
L faut iiiaintonant que nous disions ([uelquc choso dos autres i>ersonnagês de notre drame , ceux qui y jouent les premiers rcMes ayant exclusivement occupé notre attention depuis (juelque temps.
Nous informerons donc nos lecteurs que les regrets des commissaires qui avaient été bainiis du paradis qu'ils espéraient trou- ' ver à Woodstock , non par un chérubin connue Adam et Eve , à la vérité , mais , à ce qu'ils croyaient , par des esprits d'une autre espèce, les retenaient encore dans les environs. Ils avaient pourtant quitté Woodstock sous prétexte qu'ils y étaient mal logés; mais la véritable raison en était qu'ils avaient conçu du ressentiment contre Everard, qu'ils regardaient comme la cause de leur désappointement, et qu'ils ne voulaient pas rester dans im endroit où il pouvait surveiller leurs démarches. Cependant ils le quittèrent avec tous les signes de la meilleure intelligence ; mais ils n'allèrent pas plus loin qu'Oxford , où ils se fixèrent, comme des corbeaux accoutumés à voir une chasse , qui se perchent sur un arbre ou sur une montagne à peu de distance, et qui y attendent que le cerf soit aux abois , pour avoir enfin leur part des restes de la victime. Là l'université et la ville , mais surtout l'université, leur fournissaient quelques moyens d'employer avantageusement leurs talents divers, jusqu'au moment désiré où , comme ils l'espéraient, ils seraient appelés à Windsor , ou du moins réintégrés dans leur mission à la Loge de Woodstock , qui serait de nouveau abandonnée à leur discrétion.
Bletson, pour passer le temps, cherchait à s'insinuer dans la société des savants et pieux docteurs , qui ne pouvaient le souffrir, et il leur arrachait l'âme par sou athéisme, ses sophismes et ses propositions impics auxquelles il les défiait de répondre. Desborough, un des hommes les plus grossièrement ignorants de cette époque, s'était fait nommer chef d'un collège, et il ne perdait jias de temps pour faire abattre les arbres des domaines de cet établissement et s'en apfiroprier la vaisselle d'argent. Quant à Harrison , il prêchait , en grand uniforme,
dans l'église de Sainte-Marie, portant son justaucorps de buffle, ses bottes et ses éperons, comme s'il était sur le point de se mettre en campagne pour la bataille d'Armageddon. Et il serait difficile de dire si Oxford, ce siège illustre de la science, de la religion et de la loyauté, comme l'appelle Clarendon , était plus tourmenté par le froid scepticisme de Bletson et la rapine insatiable de Desborougb que par l'enthousiasme frénétique du champion de la cinquième monarchie.
De temps en temps, des soldats, soit pour relever la garde, soit pour d'autres prétextes , allaient et venaient entre Woodstock et Oxford, et entretenaient, comme on peut le supposer, une correspondance suivie avec Tomkins le Fidèle, qui, quoique résidant principalement dans la ville de Woodstock , faisait d'assez fréquentes visites à la Loge, et sur qui les commissaires comptaient sans doute pour être instruits de ce qui s'y passait.
Dans le fait, ce Tomkins semblait avoir trouvé quelque secret moyen pour gagner la confiance partielle, sinon entière, de presque tous ceux qui jouaient un rôle dans les intrigues du temps. Tous s'emparaient de lui; tous avaient avec lui des conversations particuHères. Ceux qui en avaient le moyen se le rendaient favorable par des présents; ceux qui étaient moins riches étaient prodigues de promesses. Quand il arrivait à la Loge, ce qui avait toujours l'air d'être l'etîet du hasard , s'il traversait le vestibule, et que sir Henry le rencontrât, le chevalier ne manquait jamais de lui proposer de prendre les fleurets, et il était également certain, après avoir éprouvé plus ou moins de résistance, de remporter les honneurs du triomphe; de sorte qu'en considération de tant de victoires , le bon royaliste lui pardonnait presque le double péché de rébellion et de puritanisme : si ensuite son pas lent et méthodique se faisait entendre dans les corridors voisins de la galerie, le docteur Rochecliffe, sans jamais l'introduire dans le boudoir dont nous avons fait la description, emmenait maître Tomkins dans quelque appartement neutre, et avait avec lui de longs entretiens qui paraissaient aussi intéressants pour l'un que pour l'autre.
La réception de l'indépendant dans les régions inférieures de la maison n'était pas moins gracieuse qu'au rez-de-chaussée. Jocelyn ne manquait pas de l'accueillir avec la franchise la plus cordiale, quelque pâté et quelque flacon étaient mis sur-le-champ en réquisition, et bonne chère était le mot d'ordre. Il est juste de faire remarquer ici que les moyens de faire bonne chère étaient plus abondants à Woodstock depuis l'arrivée du docteur Rocheclitté , qui, en sa qualité d^agent général du parti royaliste, disposait de sommes assez consi-
392 WOOnSTOCK.
dérablos, ot il est à présninci' (jik! Tuiiikins lo Fi<lt'le y Iroiivail aussi son compte.
Lorsqu'il se livrait à ce qu'il appelait la fragilité de la chair, privilège dont il prétendait avoir reçu le droit de jouir, et cpii était dans le fait un goût pour les liqueiu's fortes, goût qu'il portait au delà de la modération, les discours de Tomkins, en toute occasion décents et réservés, devenaient licencieux et animés. Il parlait avec toute l'onction d'un vieux débauché des exploits de sa première jeunesse, consistant en faits de braconnage , de pillage , d'ivroguerie et de querelles de toute espèce; il chantait des chansons bachiques et amoureuses, et racontait quelquefois certaines aventures qui forçaient Phœbé à quitter la compagnie, et qui, parvenant même aux oreilles de dame Jellicot, malgré sa surdité , rendaient les offices un séjour peu convenable , même pour la vieille femme.
Au milieu de ces orgies, il arrivait quelquefois que Tomkins tombait sur quelques sujets religieux, et parlait mystérieusement, mais du ton le plus animé, et avec une éloquence inspirée, des heureux saints qui, comme il le disait, étaient bien véritablement saints , — des hommes éminents qui avaient pris d'assaut le trésor intérieur du ciel, et s'étaient mis en possession de ses joyaux les plus précieux. Il traitait avec le plus souverain mépris toutes les sectes autres que la sienne, les comparant à des pourceaux qui se querellaient autour d'une auge pour des glands et des cosses de pois. Il parlait en termes non moins injurieux des rites et des cérémonies publiques de dévotion , des formes extérieures de religion des diverses églises chétiennes, et des devoirs et des privations qu'elles imposent à toutes les classes de chrétiens.
L'écoutant à peine , et ne le comprenant nullement , Jocelyn , qui semblait être son plus fréquent compagnon en de telles occasions , le ramenait ordinairement sur quelque sujet plus joyeux , ou sur le souvenir de ses anciennes folies avant les guerres civiles, sans s'inquiéter, sans même s'etibrcer d'analyser les opinions de ce saint de nouvelle fabrique , et ne songeant qu'à la protection que sa présence pouvait procurer à Woodstock. D'ailleurs, comment n'aurail-il pas cru aux bonnes intentions d'un gaillard pour qui l'aie et l'eau -de -vie, — quand il ne trouvait pas de vin, — semblaient les principaux objets de la vie , et qui buvait à la santé du roi et de qui l'on voulait, pourvu que la coupe qui devait servir à cette libation fût remplie jusqu'au bord?
Ces doctrines particulières, entretenues par une secte tjuehiuefois
nommée la Famille de rAnionr, mais plus communément Ranlers\ avaient fait quelques progi'ès dans un temps où il régnait une telle diversité d'opinions religieuses que ces hérésies étaient poussées jusqu'à la démence et presque jusqu'à l'impiété. Le secret était enjoint à ces sectateurs frénétiques d'une doctrine blasphématoire, de crainte des conséquences qui auraient pu en résulter pour les croyants si elles avaient été publiquement avouées. JMaitre ïomkins avait donc grand soin de cacher la liberté spirituelle qu'il prétendait avoir acquise, à tous ceux dont il aurait excité le ressentiment s'il en avait fait profession à découvert. Ce voile n'était pas diliicile à conserver, car la croyance des Familistes leur permettait et même leur enjoignait de se conformer, au besoin , quant à l'extérieur, aux pratiques de toute secte qui pouvait avoir de l'ascendant.
En conséquence, ïomkins avait l'art de se faire passer dans l'esprit du docteur Rocheclitfe pour un membre toujours zélé de l'église d'Angleterre , et qui ne servait dans les rangs ennemis que pour y jouer le rôle d'espion ; et comme il en avait plusieurs fois reçu des avis véritables et importants, l'intrigant docteur n'en croyait que plus aisément à ses protestations.
Cependant , de crainte que la présence accidentelle de cet homme singulier à la Loge , dont on ne pouvait guère lui défendre la porte sans éveiller des soupçons, ne put mettre en danger la personne du roi, Kochechffe, quelque confiance qu'il lui accordât d'ailleurs, avait recommandé à Charles de tâcher de ne pas se montrer à lui , et si par hasard il était aperçu, de bien jouer le rôle de Louis Kerueguy. Joseph Tomkins était bien , à ce qu'il croyait, Joseph l'Honnête 5 mais l'honnêteté était , selon lui , un cheval qu'il ne fallait pas trop charger, et il était inutile d'induire son prochain en tentation.
Il semblait que Tomkins lui-même consentait à se renfermer dans les bornes qu'on mettait à la confiance qu'on avait en lui , ou qu'il voulait paraître fermer les yeux plus qu'il ne le faisait réellement sur la présence de cet étranger dans la famille. Jocelyn, qui était un gail-
^. Les Familistes eurent pour iiieniier t'oiiilatciir David-Coorgc de Ueift, eiUliousiasle qui se croyait le Messie. Ils se divisèrent eu tlifféreiites sectes connue-; sous les noms de Grindletoniens, Familistes des montagnes, des vallées, de l'ordre du collet, du troupeau épars, etc. Parmi leurs doctrines trop alisurdcs et trop ini urcs i>our être citées, ils soutenaient qu'il était permis de se conformer, au besoin et quand cela leur convenait, aux pratiiiiies de toute secte dominante, et d'ol)éir aux ordres des magistrats et des autorités supérieures, qurlcpie peclié qu'ils crussent commettre en s'y soumettant. Ils désavouaient les principales doctrines du christianisme, et disaient que la loi clirclienne avait été annulée par l'avénemeni de David-fleoiKC. Ils satisfaisaient sans scrupule les passions les plus grossières et les plus desordonnées, et se livraient entre eux à tous les excès du liljertinage. Voyez la Gangrène d'Edouard, \' lléré.iinçiruphie de Pagiti, et un (Uivrage très-curieux écrit par Ludovic Claxton, un de leurs cliels, inliliile : la Itrchis perdue ri rclroiivce . Londres, 1(>Gii.
3«4 ' WOODSTOr.K.
lard avist', roiuarqua une on deux l'ois (jue, lorsqu'un hasard inévitable voulail que ïonikins rencontrât le page , il y faisait moins d'attention qu'il ne l'aurait atlomlu d'un homme de son caractère, naturellement curieux et questionneur. — Il ne m'a rien demandé sur cet étranger, pensa Jolîti'e ; à l>ieu ne plaise qu'il en sac-lie trop, ou qu'il ait seulement des soupçons! — Mais ses craintes à cet égard se dissipèrent quand, dans une conversation qu'il eut depuis avec lui, Tomkins parla de la fuite du roi hors d'Angleterre comme d'une chose certaine, et alla même jusqu'à citer le nom du navire sur lequel il prétendait qu'il s'était embarqué à Bristol, et celui du capitaine qui le commandait : il paraissait si convaincu de la vérité de ce fait , que Jocelyn regarda comme impossible qu'il eût le moindre soupçon de la réalité.
Cependant, malgré cette conviction, et en dépit de l'espèce de commerce familier qui s'était établi entre eux , le fidèle garde forestier résolut de n'en pas moins surveiller exactement son compère Tomkins, et d'être toujours prêt à donner l'alarme. — Il est vrai, pensait-il, que j'ai eu lieu de croire que mon camarade , malgré ses excès d'ivrognerie et de fanatisme , mérite autant de confiance que lui en montre le docteur Rocheclifi'e ; mais pourtant ce n'est qu'un aventurier dont le vêtement et sa doublure sont de couleurs ditîéren.les ; et peut-on dire qu'une grande récompense et le pardon de quelques hauts faits de sa vie ne pourraient pas le tenter de retourner son habit? — D'après ces motifs, Jocelyn exerçait une surveillance rigoureuse sur tous les mouvements de Tomkins le Fidèle.
Nous avons dit (|ue le discret indépendant était uniformément bien accueilli, soit dans la ville de Woodstock, soit à la Loge. Il y avait pourtant deux individus qui , pour des raisons très-dittérentes, avaient conçu un éloignement insurmontable pour un homme si bien reçu partout.
L'un était Nehemiah Holdenough , qui se rappelait avec amertume la manière dont l'indépendant l'avait expulsé de vive force de sa chaire. Il ne parlait jamais de lui, dans ses conversations particulières, que comme d'un missionnaire de l'esprit de mensonge , que Satan avait doué du don d'imi)osturc. Il avait même prêché un sermon solennel sur la parabole du faux prophète de la bouche duiinel sortaient des grenouilles. Ce discours fit le plus grand ettet sur le maire et sur la partie la plus distinguée de l'auditoire, qui trouvèrent que leur ministre avait porté un coup terrible a la racine même de V indépendant isftne. D'une autre part , ceux du parti contraire soutenaient que Joseph Tomkins avait riposté avec succès, (ït .ivait remporte les honneurs du Irioniplie
dans une oxhortation qu'il avait prononcée le soir du même Jour, et dans laquelle il avait prouvé, à la satisfaction d'une nombreuse congrégation d'ouvriers et d'artisans, que ce passage de Jérémie : — Les prophètes prophétisent faussement , et les prêtres gouvernent par leur moyen, — était directement applicable au système presbytérien du gouvernement de l'église. Le ministre envoya au révérend maître Edouard une relation de la conduite de son adversaire , pour qu'il le désignât dans la prochaine édition de sa Gangrène comme un hérétique pestilentiel ; et Toinkins recommanda à Desborough le ministre presbytérien comme un excellent sujet , propre à supporter une bonne amende pour avoir blessé l'esprit des fidèles clairvoyants , l'assurant en même temps que , quelque pauvre que pût paraître le ministre , si l'on installait chez lui quelques soldats à discrétion jusqu'à ce que l'amende fut payée, les femmes de tous les riches boutiquiers de la ville pilleraient le comptoir de leurs maris plutôt que d'épargner le Mammon d'iniquité pour tirer de souffrance leur apôtre, pensant comme Laban, disait-il :— Vous m'avez dérobé mes dieux ; que me reste-t-il ? — On j uge bien qu'il régnait peu de cordialité entre ces deux argumentateurs polémiques.
•Mais Joseph Tomkins voyait avec beaucoup plus de déplaisir la mauvaise opinion que semblait avoir conçue de lui une personne dont les bonnes grâces lui paraissaient infiniment plus désirables que celles de Neheraiah Holdenough. Ce n'était rien moins que la gentille Phœbé , pour la conversion de laquelle il s'était senti une forte vocation, depuis sa déclamation contre Shakspeare , la première fois qu'il l'avait vue à la Loge. Il semblait pourtant désirer concerter et exécuter secrètement cette grande entreprise , et surtout dérober ses travaux apostoliques à la connaissance de son ami Jocelyn Jolifte , de crainte qu'il ne fût porté à la jalousie. Mais c'était en vain qu'il débitait à Phœbé tantôt des versets du Cantique des Cantiques , ou des citations de l'Arcadie de Green' j tantôt des passages de Vénus et Adonis^, ou des doctrines d'une nature plus abstraite , puisées dans un ouvrage alors fort en vogue , intitulé le Clief-(r œuvre d'Arutote : il avait beau faire la cour d'une manière sacrée ou profane, classique ou métaphysique, Phœbé ne paraissait nullement disposée à l'écouter sérieusement.
D'une part, Phœbé aimait .Jocelyn Joliffe; de l'autre, si Joseph Tomkins lui avait déplu , connue puritain rebelle , dès la première fois qu'elle l'avait vu , elle n'avait trouvé aucun motif pour le goîjter davantage depuis qu'elle avait reconnu en lui un libertin hypocrite. Elle le
1. Auteur du leinps. — 2. Un dos pr{'ini(!is iioi'iiies de Siiakspcai'O.
haïssait donc sous ces doux ra[)|>oils; elle ne soiill'rail sa conversation que lorscju'elle no pouvait y échappei'; et quand elle était obligée de l'ester en sa compagnie, elle ne l'écoulait que parce (jif elle savait que la confiance (ju'on avait placée en lui faisait qu'eu l'ottensant elle pourrait conipronietlre la sûreté de ses maîtres, d'une famille qui l'avait vue naître , qui l'avait fait élever, et pour laquelle elle avait un attachement sans bornes.
Par des raisons à peu près semblables , elle ne manifestait pas l'aversion qu'elle avait conçue pour l'indépendant, en présence de Jocelynj l'humeur belliqueuse de cekn-ci, connue soldat et comme garde forestier, aurait pu amener les choses à une explication dans laquelle le couteau de chasse et le bâton à deux bouts n'auraient pas été des armes égales contre la longue rapière et les pistolets dont son dangereux rival était toujours armé. Mais il est difficile d'aveugler la jalousie quand elle trouve quelque cause de doute ; et peut-être la surveillance exacte de Jocelyn sur son camarade avait-elle pour motif non-seulement son zèle pour la sûreté du roi , mais aussi quelque soupçon vague que Joseph l'Honnête pouvait avoir quelque envie de braconner sur ses terres.
Phœbé , en tille prudente , se tenait , autant que possible , à couvert sous la présence de dame Jellicot. Il est vrai que l'indépendant , ou (juel qu'il fût , ne l'en persécutait pas moins alors de ses discours et de sa morale erotiques, mais sans en retirer aucun fruit, car elle semblait aussi sourde, parce qu'elle le voulait bien, que la vieille femme l'était elle-même par suite d'une intirmité naturelle. Cette inditiérence était un sujet de dépit pour son nouvel amant, et ce fut ce qui le porta à chercher un temps et un lieu où il pût faire valoir son amour avec une énergie qui forçât l'attention. La Fortune , cette maligne déesse , qui cause si souvent notre perle en nous accordant ce qui est l'objet de nos désirs , lui procura eiitin l'occasion qu'il avait longtemps désirée.
Un soir, vers le coucher du soleil, ou immédiatement après, Phœbé, sur l'activité de qui roulait le gouvernement domestique de la Loge, se rendit à la fontaine de Kosemoiule , alin d'y puiser de l'eau pour le repas du soir, et de se conformer aux préjugés du vieux chevalier, qui croyait (|ue, dans aucun lieu du monde, cet élément ne se trouvait aussi pur i[w. dans cette; célèbre source. Or tel était le respect que toute la maison de sir Henry Lee avait pour lui, (jue négliger un seul de ses désirs (|ui pût être satisfait, (pielque peine (|u"il tlùt eu coûter, eût été regardé comme un aussi grand crime cpie l'oubli tlun devoir relii'ieux.
Depuis quelque temps , comme nous en avons vu un exemple , il n'était pas très-facile d'emplir une cruche à cette fontaine ; mais l'adresse de Jocelyn avait tout récemment remédié à cet inconvénient en réparant grossièrement une partie de la façade, et en y plaçant nn tuyau en bois dans lequel l'eau un peu plus abondante formait un tiiet qui tombait d'une hauteur d'environ deux pieds. On n'avait donc plus besoin que de placer la cruche au-dessous, et d'attendre sans autre embarras qu'elle se remplît presque goutte à goutte.
Phœbé, dans la soirée dont nous parlons, voyait pour la première fois ce petit changement avantageux , et en faisant honneur avec raison à la galanterie du Sylvain, son amant, qui avait voulu lui rendre plus facile sa tâche journalière, sa reconnaissance la porta à employer le temps qui s'écoulait pendant que sa cruche s'emplissait lentement, à réfléchir sur la prévoyance et l'adresse de l'obligeant ingénieur, et peut-être à penser qu'il aurait aussi bien fait de l'attendre sur le bord de la fontaine, pour recevoir ses remerciements de la peine qu'il avait prise. Mais elle savait qu'il était resté à l'office avec cet odieux Tomkins; et, plutôt que de le voir avec cet hypocrite indépendant, elle aimait mieux renoncer au plaisir de rencontrer Jocelyn e!i ce lieu.
Tandis qu'elle faisait ces réflexions, la fortune eut assez de malice pour envoyer Tomkins à la fontaine, et pour l'y envoyer sans Jocelyn. Dès que Phœbé l'aperçut dans le sentier qui y conduisait, une inquiétude soudaine agita le cœur de la pauvre fdle. — Elle était seule, — dans l'enceinte de la forêt. — Elle n'avait de secours à espérer de personne, car il était défendu d'y entrer après le coucher du soleil, pour ne pas troubler le repos des cerfs et des daims, qui en faisaient alors leur retraite nocturne. Elle chercha j)Ourtant à s'armer de courage, et résolut de ne montrer aucune apparence de crainte, quoique, à mesure que l'indépendant approchait, elle vît dans son air et dans ses yeux quelque chose qui n'était pas fait pour calmer ses appréhensions.
— Que les bénédictions du soir tombent siu- vous, la jolie fille ! lui dit-il. Je vous rencontre ici précisément comme le plus ancien des serviteurs d'Abraham rencontra Kebecca, tille de Béthuel, tîls de IMilca, près du puits de la ville de Naeor en Mésopotamie. Ne dois-je donc pas vous dire : iiaisse la cruche, alin (jue je boive?
— La cruche est à votre service, maître Tomkins, lui ré[)(»ndil-(>lle, et vous pouvez boire tout autant ([u'il vous plaira ; mais j(! reponds ((ue vous avez bu de meilleures liqueurs, et il n'y a pas longlenq)S.
Dans le fait, il f';tail évident (|ne l'inJlépendant venait de l'aii'e une
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t»i'i;i(', car il avait lo visagn onllammô, (|ii()i(|iril no IVit millenient ivre. Mais ralaniie que Plui'bé avait éprouvéo en le voyant paraître s'accrut encore (iiiand elle vit ces sijijnes extérieurs de la manière dont il venait de passer le temps.
— Je ne fais qu'user de mes priviléfïes, ma jolie Hebecca. La terre est accordée aux saints avec tout ce qui s'y trouve. Us doivent être maîtres des richesses des mines et des trésors de la vigne : et ils se réjouiront, et leurs cœurs se dilateront. — Tu as encore à apprendre quels sont les privilèges des saints, ma jolie Hebecca.
— Mon nom est Phu'bé, dit la jeune tille pour tâcher de calmer un transport d'enthousiasme réel ou affecté.
— Phœbé suivant la chair, mais Hebecca suivant l'esprit. — Car n'es-tu pas une brebis égarée? — Ne suis-je pas celui qui est envoyé pour te faire rentrer dans le bercail? — Sans cela, pourquoi serait-il dit : — Tu la trouveras assise dans le bois, près de la source qui porte 1(^ nom de Tancienne prostituée Rosemonde ?
— 11 n'est pas douteux que vous ne m'ayez trouvée assise ici, monsieur Tomkins ; mais si vous vouiez me tenir compagnie, il faut que vous retourniez au château avec moi , et vous porterez ma cruche , si vous êtes assez bon pour cela. Chemin faisant, j'écouterai toutes les belles choses que vous avez à me dire ; mais il faut que je parte, car sir Henry demande toujours son verre d'eau avant les prières.
— Quoi ! le vieillard au cœur pervers et à la main ensanglantée t'a-t-il envoyée ici pour faire l'ouvrage d'une esclave? — Véritablement tu t'en retourneras atï'ranchie ; et, quant à l'eau que tu as puisée, elle sera répandue comme l'eau du puits de Bethléem.
A ces mots il vida la cruche en dépit des j)rièreset des exclamations de Phœbé ; et, l'ayant replacée sons le petit tuyau qui conduisait l'eau, il continua :
— Sache que ceci va être pour toi un signe. — Leau qui tombe dans celte cruche sera connue le sable qui passe par le sablier. — Si, pendant le temps qui s'écoulera avant qu'elle soit remplie, tu écoutes les paroles (pie je vais t' adresser, tu t'en trouveras bien, et tu seras placée en haut rang parmi ceux qui, oubliant l'instruction qu'ils ont reçue, et qui est comme le lait pour les enfants à la mamelle, s'alimentent de la nourriture des forts. — Mais, si l'eau dépasse les bords de la cruche avant que ton oreille m'ait entendu et que ton esprit m'ait compris, tu seras abandonnée en proie et en esclavage à ceux (pii possèdent les biens de la terre.
— Vous in'eHVayo/, monsieur Tonikiiis; je suis pourtant si^iriMpie ce
n'est pas votre intention. Je suis surprise (pie vous osiez prononcer des paroles qui ressemblent tant à celles de la Bible, quand vous savez coinbien vous avez ri aux dépens de votre maître et de tous les autres lorsque vous avez aidé à faire paraître des esprits à la Loj^e.
— Es-tu donc assez simple pour croire qu'en me jouant ainsi d'Harrisson et des autres J'aie excédé mes privilèges? Non, véritablement. — Écoute-moi, jeune insensée. — Lorsque j'étais autrefois le plus grand vaurien du comté d'Oxford, fréquentant les veillées et les foires, dansant autour du mai, montrant ma vigueur au ballon et au bâton à deux bouts; oui, quand on me nommait, dans le langage des circoncis, Philippe Hazeldin, que j'étais chantre au chœur et sonneur de cloches, et que je servais le prêtre qui est là-bas, nommé Rochecliffe, je n'étais pas pins étonné de la route droite que lorsque, après avoir bien étudié, je n'ai trouvé pour guides que des aveugles se succédant les uns aux autres. Mais je les ai abandonnés tour à tour, — ce pauvre fou d'Harrison le dernier; et, par ma propre force, sans l'aide de personne, je me suis frayé un passage jusqu'à cette vive et heureuse lumière, que je veux aussi faire briller à tes yeux, Phœbé.
— Je vous remercie, monsieur Tornkins, répondit la suivante, cachant quelque crainte sous un air d'inditférence ; mais j'aurai assez de lumière pour retourner au logis avec ma cruche, si vous voulez bien me la laisser prendre. Je n'ai pas besoin d'autres lumières ce soir.
A ces mots, elle se baissa pour prendre sa cruche, mais l'indépendant la saisit par le bras, et l'empêcha d'exécuter son dessin. Phœbé en conçut aussitôt un autre, qui lui fut inspiré tout à cou)) par le désir de se défendre et par le courage dont elle avait hérité de son père, qui avait aussi été garde forestier; quoiqu'elle n'eût pu avancer jusqu'à sa cruche, elle eut le temps de ramasser un assez gros caillou qu'elle tint caché dans sa main droite.
— Relève-toi, jeune folle, et écoute-moi, dilTomkins. Apprends, en un mot, que le péché pour lequel l'âme de l'homme est punie par le courroux du ciel, n'existe pas dans l'acte du corps, mais dans celui de la peiisée du pécheur. Crois, aimable Phœbé, ([ue tout est pur pour celui qui est pur, et que le péché se trouve dans nos pensées et non dans nos actions, de même que le plus vif éclat du jour n'oH're (pie ténèbres à l'aveugle, tandis (pic celui (|ui a de bons yeux le voit et en jouit. Beaucoup est enjoint, beaucoiq) csl (hjft^ndu à celui ipii n'est (|ue novice dans les choses de l'esprit, et il est nourri de lait conune Tenfant au berceau, (l'est pour lui (]ue sont les défens(\s et les proliil)iti()ns, les ordres et les commandenients. — Mais le saint est élevé au-dessus de
ces restrictions et do ces injonctions. (Vest à lui, comme à l'enfant chéri (le la maison, (|n'cst donné le passe-partont pour ouvrir toutes les sorrnros qui s'opposent aux jouissances des désirs do son cœur. — Je te conduirai, aimable l'iuebé, par d'aj;roal)los soutiers qui nous mèneront à la joie; , à une liberté innocente , et à des plaisirs qui sont défondus et criminels pour ceux (jui ne sont pas |)rivilé^iés.
— Je voudi'ais réollomeut, monsieur Tomkins, que vous me permissiez de m'en aller, dit Phœbé, qui ne comprenait pas très-bien la nature de sa doctrine, mais à qui ni ses discours ni ses manières no plaisaient. Tomkins continua pourtant à lui débiter les principes impies et blasphématoires qu'il avait adoptés comme d'autres soi-disant saints de celte épocpio, après avoir erré de secte en secte, et s'être enfin fixé dans la croyance abominable que le péché, étant d'une nature exclusivement spirituelle, n'existait que dans la pensée, et que les plus mauvaises actions étaient permises à ceux qui avaient élevé leurs pensées au point de se croire au-dessus du péché.
— Tu vois, ma Phœbé, continua-t-il en cherchant à l'attirer vers lui, que je puis t'oftrir plus qu'on n'ofliVit jamais à une femme depuis qu'Adam prit son épouse par la main. Que d'autres gardent leurs lèvres sèches, etfassent pénitence par l'abstinence, comme les papistes, quand la coupe du plaisir verse ses délices. — Aimes-tu l'argent? j'en ai et je pnis en avoir davantage, car je suis privilégié pour m'en procurer de toutes mains et par tous les moyens. — Veux-tu des domaines? duquel de ces pauvres sots de commissaires désires-tu les biens? Je saurai les lui ravir pour toi ; car mon esprit est plus fort que le leur, et ce n'est pas sans raison que j'ai aidé le nudveillant Rochecliffe et le manant Jocelyn à les tromper et à les épouvanter. — Demande-moi ce que tu voudras, Phœbé, je puis te le donner ou te le procurer. — Commence donc avec moi une vie de délices on ce monde ; ce ne sera pour nous qu'une anticipation des joies du paradis.
Le débauché fanatique s'oftorça do nouveau d'attirer à lui la pauvre tille, qui, soriensomeul alarmée, mais no perdant jias sa présence d'esprit , chercha à force de prières à le déterminer à la lâcher. Mais ses traits, naguère si froids, avaient pris une expression ofirayante, et il s'écria : — Non , Ph(obo , non , no crois i)as m"tH'liappor,— tu m'es livrée connue captive , tu as néglige l'IuMur do grâce , et elle s'est écoulée. Rogai'do ! l'eau dépasse les bords de ta cruche, ce qui devait être un signe entre nous. — Je no chercherai donc pins à t'eclairor par des discours dont tu n'es pas digne : mais je le traiterai connue t'élant détournée do la grâce (pii s'offrait à toi.
— Maître Tomkins , dit Phœbé d'un ton suppliant , songez , pour l'amour de Dieu , que je suis une pauvre orpheline , ne me faites pas d'injure ; ce serait une honte pour votre sexe et pour votre force. — Je n'entends rien à vos belles paroles. — J'y réfléchirai demain. — Enfin, son ressentiment montant au comble, elle s'écria avec plus de force : — Je ne prétends pas être si indignement traitée ! — Laissez-moi, ou il vous arrivera malheur ! — Eh bien ! ajouta-t-elle tandis qu'il la pressait avec une violence dont l'objet n'était pas douteux, et qu'il cherchait à s'emparer de sa main droite , recevez cela et soyez maudit. — Et en parlant ainsi elle lui porta de toutes ses forces , au milieu du front, un coup avec le caillou qu'elle gardait pour la dernière extrémité.
Le fanatique, à demi étourdi, chancela et lâcha le bras de la pauvre fille, qui profita de ce moment pour s'enfuir en criant au secours, et tout en conservant le caillou victorieux. Courroucé jusqu'à la rage du coup qu'il avait reçu , 'l'omkins la poursuivit agité par les plus noires passions , et par la crainte que sa brutalité ne fût découverte. Il cria à Phœbé de s'arrêter, et eut même l'infamie de la menacer de lui tirer un coup de pistolet si elle continuait de fuir. Elle n'en fît pourtant que courir plus vite , et il fallait qu'il exécutât ses menaces , ou qu'il la vît lui échapper et porter à la Loge l'histoire de sa scélératesse, si Phœbé , se heurtant le pied contre une grosse racine de sapin , ne fût malheureusement tombée. Mais tandis qu'il se précipitait sur sa proie, un secours inespéré arriva en la personne de Jocelyn son gourdin sur l'épaule.
— Comment ! que veut dire ceci ? s'écria Joliffe en se jetant entre Phœbé et celui qui la poursuivait.
Tomkins, dans un accès de fureur, ne lui répondit qu'en faisant feu contre lui du pistolet qu'il tenait à la main. La balle effleura la joue du garde forestier, qui, courroucé à son tour de cet attentat contre sa vie, s'écria : — Oui-da? eh bien , bois contre plomb ! — et levant en même temps son gourdin, il le fit tomber avec une telle force sur la tête de l'indépendant qu'il le frappa à la tempe d'un coup mortel.
Tomkins roula par terre avec quelques mouvements convulsifs, accompagnés de mots entrecoupés. — Jocelyn, — je suis mort; — je te pardonne, — le docteur Rocheclitle , — oh ! — le ministre, — le service funéraire. — Ces mots indiquaient peut-être son retour à une croyance qu'il n'avait probablement jamais abjurée aussi complètement qu'il se l'était persuadé à lui-même ; mais la voix lui man(|ua, et le râle de la mort annonçait seul qu'il vivait encore.— Ses mains serrées se relà-
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chèrent, ses yeux fermés se rouvrirent, se lixèrent sur le ciel, mais ils étaient éteints; — ses membres s'étendirent et se raidirent ; — l'âme, chassée de sa demeure terrestre dans un monient si terrible , était déjà devant le trône du jugement.
— Qu'avez-vous fait , Jocelyn ! qu'avez-vous l'ait ! s'écria Phœbé ; vous l'avez tué !
— Cela vaut mieux que s'il m'avait tué, répondit Jocelyn , — car ce n'était pas un de ces maladroits qui manquent leur coup deux fois de suite. — Et pourtant j'en suis fâché pour lui. — Nous avons fait ensemble plus d'une joyeuse partie quand il se nommait Philippe Hazeldin , et alors il ne valait déjà pas grand'chose; mais depuis qu'il a couvert ses vices d'un masque d'hypocrisie, il paraît qu'il est devenu plus mauvais diable que jamais.
— Allons, Jocelyn, allons-nous-en, ne restez pas à le regarder ainsi dit la pauvre Phœbé ; — car le garde forestier, appuyé sur son bâton, regardait le cadavre avec l'air d'un homme à demi étourdi par cet événement.
— Cela vient de la cruche d'ale , dit-elle dans le véritable style de consolation d'une fennne, connne je vous l'ai souvent dit. — Mais, pour l'amour du ciel , retournons à la Loge, et voyons ce qu'il y a à faire.
— Un moment, Phœbé ; laissez-moi d'abord le tirer du chemin , il ne faut pas qu'il reste ici à la vue de tout le monde. — Eh bien , ne me donnerez-vous pas un coup de main?
— Moi, Jocelyn ! oh, non ! je ne toucherais pas un de ses cheveux ponr tout Woodstock.
— Il faut donc ([ue je fasse la besogne tout seul, dit Jocelyn, qui, quoique soldat et garde forestier, éprouvait une grande répugnance à se charger de cette tâche nécessaire. Il y avait dans le dernier regard et les dernières paroles du mourant quelque chose qui avait [)rodui'^ une impression de terreur sur les nerfs d'ailleurs peu sensibles de Jocelyn. 11 eut cependant la force de trahier le corps du défunt secrétaire hors du chemin battu , et le cacha sous un buisson de ronces et d'épines. Il retourna ensuite auprès de Phœbé, qui, encore toute trenjhlante, s'était assise sous l'arbre dont une racine l'avait fait tombt>r.
— Allons, dit-il, nloinuoiis à la Loge, et voyons ce ((ue tout cela va devenir. — Un pareil accident ne diminuera pas nos dangers. — Mais que te voulait-il donc, Pluebé? -Pourcpioi courais-tu devant lui connne une folle? — Je crois que je puis h; deviner; il a toujours été un vrai diable avec les feuunes, et j(^ crois, conuiie le dit le docteur Hocheclill'e.
que depuis qu'il est devenu saint, sept diables pires que lui-même avaient pris possession de son corps. - C'est précisément ici que je l'ai vu lever la main contre le vieux chevalier, — et lui, un enfant de la paroisse : — c'était tout au moins un crime de haute trahison. — JNIais, sur ma foi ! il l'a bien payé.
— Mais comment avez-vous pu confier vos secrets à un si méchant homme, Jocelyn ? comment avez-vous pu entrer dans ses complots pour effrayer les commissaires Têtes-Rondes?
— Dès le premier instant que je le vis, il me sembla que je le reconnaissais, surtout quand je vis que Bevis, qu'on élevait ici quand il était piqueur, ne lui sautait pas à la gorge tout d'un coup. Et quand nous eûmes renoué connaissance à la Loge , j'appris qu'il était en correspondance secrète avec le docteur Rochecliffe, qui était persuadé que c'était un royaliste , et qui par conséquent vivait en bonne intelligence avec lui. — Le docteur se vante d'avoir appris de lui bien des choses 5 mais je prie le ciel qu'il ne lui en ait pas trop appris lui-même à son tour.
— Vous n'auriez jamais dû le laisser entrer à la Loge, Jocelyn.
— Et il n'y aurait jamais mis le pied si j'eusse su comment l'en empêcher. Mais au bout du compte, Phœbé, que pouvais-je penser en le voyant prendre part si franchement à tous nos projets? — quand il me dit comment je devais m'habiller pour ressembler au comédien Robison, dont l'esprit tourmente Harrison? — j'espère que l'esprit de personne ne me tourmentera; — et quand il m'apprit ce que j'avais à faire pour effrayer son maître? — J'espère seulement que le docteur lui a caché le plus grand secret de tous. — Mais nous voici à la Loge. Montez dans votre chambre, Phœbé, et tâchez de vous calmer. Il faut que je cherche le docteur liochecliffe; il parle toujours de son esprit riche et fertile en inventions : voilà , je crois , le moment d'en faire usage.
Phœbé monta à sa chambre; mais, dès qu'elle y fut arrivée, les forces que lui avait données l'urgence du danger s'évanouirent tout à coup, et elle eut une suite d'attaques de nerfs qui exigèrent toute l'attention de dame Jellicot et les soins moins inquiets mais plus judicieux d'Alice.
Pendant ce temps le garde forestier alla porter sa nouvelle au politique docteur, qui en lût extrêmement déconcerté et alarmé, et qu reprocha même sérieusement à Jocelyn d'avoir tué un homme sur les rapports ducjuel il s'était accoutumé à compter. Cependant son air annonçait qu'il ne savait s'il ne lui avait pas accordé sa conilance trop
légèrement, et ce doute le tourmentait d'autant j)lus qu'il ne voulait pas le laisser aperc«îvoir, de crainte de perdre quelque chose de la réputation d'adresse dont il se piquait.
La contiance du docteur Rocheclitlé en la tidélité de Tomkins semblait pourtant reposer sur d'assez bons fondements. Avant les guerres civiles, connue on peut l'avoir déjà entrevu d'après ce qui précède, Tomkins, sous son vrai nom d'Hazeldin, avait été sous la protection du recteur de Woodstock, lui avait quelquefois servi de clerc, avait été un des membres distingués de son chœur, et, ne manquant ni d'esprit ni d'adresse, il avait même souvent aidé le docteur dans ses recherches au milieu des ruines de Woodstock. En s'engageant sous les drapeaux de la république, il n'en avait pas moins conservé ses relations avec Rocheclifté, à qui il avait donné de temps en temps des renseignements qui paraissaient précieux. Tout récemment il s'était rendu extrêmement utile au docteur en l'aidant, avec le secours de Jocelyn et de Phœbé, à imaginer et à exécuter les différentes ruses qui avaient servi à expulser de Woodstock les connnissaires du parlement. Il est vrai que son zèle à cet égard avait été stimulé par la promesse d'un présent, et ce n'était rien moins que la vaisselle d'argent qui restait encore à la Loge. Le docteur, tout en admettant qu'il pouvait être un homme corrompu, le regrettait donc comme un homme utile, et dont la mort, si elle donnait lieu à quelque enquête, pouvait attirer de nouveaux dangers sur une maison déjà environnée de périls et qui renfermait un dépôt si précieux.