‹ Xavier de MaistreChapitre 18 sur 24 · VOYAGE AUTOUR DE MA CHAMBRE · texte numérisé non relu

VOYAGE AUTOUR DE MA CHAMBRE

nenients singuliers ^ui in'arrivent lors(|ue je voyage |irès de ma bibliothèque. Les voyages de Cook et les observations de ses coni[)agnons de voyage, les docteurs Bancks et Solandcr, ne sont rien en comparaison de mes aventures dans ce seul district; aussi je crois que j'y passerais ma vie dans une espèce de ravissement, sans le buste dont j'ai parlé, sur le(iuel mes yeux et mes pensées Unissent toujours par se lixer, quelle que soit la situation de mon âme ; et lorsqu'elle est trop violemment agitée, ou qu'elle s'abandonne au découragement, je n'ai qu'à regarder ce buste porir la remettre dans son assiette naturelle ; c'est le diaj^ason avec lequel j'accorde l'assemblage véritable et discord des sensations et des perceptions qui forment mon existence.

€omme il est ressemblant ! Voilà bien les traits que la nature avait donnés au plus vertueux des hommes. Ah ! si le sculpteur avait pu rendre visible son àme excellente, son génie et son caractère ! — Mais qu'ai-je entrepris? Est-ce donc ici le lieu de laire son éloge ? est-ce aux hommes qui m'entourent que je l'adresse ? Eh ! que leur importe ?

Je me contente de me prosterner devant ton image chérie, ô le meilleur des pères ! Hélas ! cette image est tout ce qui me reste de toi et de ma patrie ! tu as quitté la terre au moment où le crime allait l'envahir ; et tels sont les maux dont il nous accable que ta famille elle-même est contrainte de regarder aujourd'hui ta perte comme un bienfait. Que de maux t'eût fait éprouver une plus longue vie ! 0 mon père ! le sort de ta nombreuse famille est-il connu de toi dans le séjour du bonheur ? Sais-tu que tes enfants sont exilés de cette patrie que tu as servie pendant soixante ans avec tant de zèle et d'intégrité ? Sais-tu qu'il leur est défendu de visiter ta tombe ? Mais la tyrannie n'a pu leur enlever la partie la plus précieuse de ton héritage, le souvenir de tes vertus et la force de tes exemples : au milieu du torrent criminel qui entraînait leur patrie et leur fortune dans le gouffre, ils sont demeurés inaltérablement unis sur la ligne que tu leur avais tracée ; et lorsqu'ils pourront encore se prosterner sur ta c«ndre vénérée, elle les reconnaîtra toujours.

Xavier de Maistre. ix

C'était le matin à l'aube du jour, les rayons du soleil doraient à la fois le sommet du mont Viso et celui des montagnes les plus élevées de l'île qui est à nos antipodes; mon âme, s'éveillant, rentra chez elle, amenant à sa suite la raison. « Faites du café, » dit-elle à Joannetti, qui entrait dans la chambre.

Le bruit des tasses attirant toute l'attention de Vautre, je m'assoupis insensiblement pendant que l'eau chauffait. —Je jouissais de ce plaisir charmant dont j'ai entretenu mes lecteurs, et qu'on éprouve lorsqu'on se sent dormir. Le bruit agréable que faisait Joannetti, en frappant de la caletière sur le chenet, retentissait sur mon cerveau, et faisait vibrer toutes mes fibres sensitives, comme l'ébranlement d'une corda de harpe fait résonner les octaves. — Enfin je vis comme une ombre devant moi ; j'ouvris les yeux, — c'était Joannetti. — Ah ! quel parfum ! quelle agréable surprise ! du café ! de la crème ! une pyramide de pain grillé ! Bon lecteur, déjeune avec moi.

XXXU.

Quel riche trésor de jouissances la bonne nature a livré aux hommes dont le cœur sait jouir ! et quelle variété dans ces jouissances ! Qui pourra compter leurs nuances innombrables dans les divers individus et dans les différents âges de la vie ! — Le souvenir confus de celles de mon enfance me fait encore tressaillir. Essaierai-je de peindre celles qu'éprouve le jeune homme dans cet âge heureux où l'on ignore encore jusqu'au nom de l'intérêt, de l'ambition, de la haine et de toutes les passions honteuses qui dégradent et tourmentent l'humanité ? Durant cet âge, hélas ! trop court, le soleil brille d'un éclat qu'on ne lui retrouve plus dans le reste de la vie. L'air est plus pur, les fontaines sont plus limpides et plus fraîches, la nature a des aspects, les bocages ont des sentiers qu'on ne retrouve plus dans l'âge mûr. Dieu ! quels parfums envoient ces fleurs ! que ces fruits sont délicieux ! de quelles couleurs se pare l'aurore ! Tous

VOYAGE AUTOtm DIO M\ CHAMIJIIE. \Htj

les hommes sont bons, généreux et sensibles ; partout on rencontre la cordialité, la Iranchisc et le (lésinlércssement ; il n'existe dans la nature (jue des Heurs, des vertus et des plaisirs.

Le spectacle de la nature et sa contemplation dans l'ensemble et les détails ouvrent devant la raison une immense carrière de jouissances. Bientôt l'imaj^ination planant sur cet oc4an de plaisirs, en augmente le nombre et l'intensité ; les sensations diverses s'unissent et se combinent i)Our en lormer de nouvelles ; les rèvcs de la gloire se mêlent aux palpitations du sentiment ; la bienfaisance marche à côté de l'amour-propre ([ui lui tend la main ; la mélancolie vient de temps en temps jeter sur nous son crêpe solennel, et changer nos larmes en plaisir. Enlin, les perceptions de l'esprit, les sensations du cœur, sont pour l'homme des sources inépuisables de plaisir et de bonheur. — Qu'on ne s'étonne donc point que le bruit que faisait Joannetti, en frappant de la cafetière sur le chenet, et l'aspect imprévu d'une tasse de crème, aientfait sur moi une impression si vive, si agréable.

Je mis aussitôt mon habit de voyage, après l'avoir examiné avec un œil de complaisance, et ce fut alors que je résolus de faire un chapitre ad hoc pour le faire connaître au lecteur. La forme et l'utilité de ces habits étant assez généralement connues, je traiterai plus particulièrement de leur influence sur l'esprit des voyageurs. — Mon habit de voyage pour l'hiver est fait de l'étoffe la plus chaude et la plus moelleuse qu'il m'ait été possible de rencontrer ; il m'enveloppe entièrement de la tête aux pieds ; et lorsque je suis dans mon fauteuil, les mains dans mes poches, et la tète enfoncée dans le collet de mon habit, je ressemble à la statue de Vishnou, sans pieds et sans mains, qu'on voit dans les pagodes des Indes.

On taxera, si l'on veut, de préjugé l'influence que j'attribue aux habits de voyage sur les voyageurs ; ce que je puis dire de certain à cet égard, c'est qu'il me paraîtrait aussi ridicule d'avancer d'un seul pas mon voyage autour de ma chambre, revêtu de mon uniforme, et l'épée au côté, que de sortir et d'aller dans le monde en robe de

chambre. — Lorsque je me vois ainsi habillé, suivant toutes les rigueurs de la pragmatique, Hon seulement je ne serais pas à même de continuer mon voyage, mais je crois que je ne serais pas même en état de lire ce que i'en ai écrit jusqu'à présent, et moins encore de le comprendre.

Mais cela vous étonne-t-il ? ne voit-on pas tous les jours des personnes qui se croient malades parce qu'elles ont la barbe longue, ou parce que quelqu'un s'avise de leur trouver l'air malade et de le dire ? Les vêtements ont tant d'influence sur l'esprit des hommes, qu'il est des valétudinaires qui se trouvent beaucoup mieux lorsqu'ils se voient en habit neuf et en perruque bien poudrée : on en voit qui trompent ainsi le public et eux-mêmes par une parure soutenue ; — ils meurent un beau matin tout coiffés, et leur mort trappe tout le monde.

Enfin, dans la classe d'hommes parmi lesquels je vis, combien n'en est-il pas qui, se voyant parés d'un uniforme, se croient fermement des officiers, jusqu'au moment oii l'apparition inattendue de l'ennemi les détrompe ! — H y a plus : s'il plaît au roi de permettre à l'un d'eux d'ajouter à son habit certaine broderie, voilà qu'il se croit un général et toute l'armée lui donne ce titre sans rire, — tant l'influence d'un habit est forte sur l'imagination humaine !

L'exemple suivant prouvera mieux encore ce que j'avance.

On oubliait quelquefois de faire avertir plusieurs jours d'avance le comte de... qu'il devait monter la garde ; — un caporal allait l'éveiller de grand matin le jour même où il devait la monter, et lui annoncer cette triste nouvelle ; mais l'idée de se lever tout de suite, de mettre ses guêtres, et de sortir ainsi sans y avoir pensé la veille, le troublait tellement qu'il aimait mieux faire dire qu'il était malade, et ne pas sortir de chez lui. Il mettait donc sa robe de chambre et renvoyait le perruquier ; cela lui donnait un air pâle, malade, qui alarmait sa femme et toute la famille. — Il se trouvait réellement lui-même un peu défait ce jour-là.

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Il le (lisait à tout le monde, un peu pour soutenir ^aj,'cure, un peu aussi parce (ju'il croyait rètre tout de bon . — insensiblement rinlluence de la robe de chambre opérait ; les bouillons (|u'il avait pris, bon jçré, mal j<ré, lui causaient des nausées : bientôt les parents et les amis envoyaient demander des nouvelles ; il n'en lallait pas tant pour le mettre décidément au lit.

Le soir, le docteur Ranson lui trouvait le pouls concentré, et ordonnait la saignée pour le lendemain. Si le service avait duré un mois de [dus, c'était lait du malade.

Qui pourra douter de l'influence des habits de voyage sur les voyageurs, lorsc^u'on réfléchira que le pauvre comte de... pensa plus d'une t'ois l'aire le voyage de l'autre monde pour avoir mis mal à propos sa robe de chambre dans celui-ci ?

Charmant pays de l'imagination ! toi que l'Être bienfaisant par excellence a livré aux hommes pour les consoler de la réalité, il faut que je le quitte. — C'est aujourd'hui que certaines personnes, dont je dépends, prétendent me rendre la liberté ; — comme s'ils me l'avaient enlevée ! comme s'il était dans leur pouvoir de me la ravir un seul instant, et de m'empêcher de parcourir, à mon gré, le vaste espace toujours ouvert devant moi !

Ils m'ont défendu de parcourir une ville, un point, mais ils m'ont laissé l'univers entier ; l'immensité et l'éternité sont à mes ordres.

C'est aujourd'hui donc que je suis libre, ou plutôt que je vais rentrer dans les fers. Le joug des affaires va de nouveau passer sur moi ; je ne ferai plus un pas qui ne soit mesuré par la bienséance et le devoir. — Heureux encore si quelque déesse capricieuse ne me fait ouWier l'un et l'autre, et si j'échappe à cette nouvelle et dangereuse captivité !

Eh ! que ne me laissait-on achever mon voyage ! Était-ce donc pour me punir qu'on m'avait relégué dans ma chambre ? —

dans cette contrée délicieuse qui renferme tous les biens et toutes les richesses du monde ? Autant vaudrait exiler une souris dans un grenier.

Cependant, jamais je ne me suis aperçu plus clairement que je suis double. — Pendant que je regrette mes jouissances imaginaires, je me sens consolé par force ; une puissance secrète m'entraîne ; elle me dit que j'ai besoin de l'air et du ciel, et que la solitude ressemble à la mort. — Me voilà paré ; ma porte s'ouvre ; j'erre sous les spacieux portiques de la rue de Pô ; mille fantômes agréables voltigent devant mes yeux.

C'est ainsi qu'on éprouve un avant-goût acide lorsqu'on coupe un citron pour le manger.

0 ma bête, ma pauvre bête, prends garde à toi !

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