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IV. — MALLARMÉ EST-IL OBSCUR

DISSERTATION j± L'oeuvre de Mallarmé mérite-t-elle toujours sa

■ réputation d'obscurité et correspond-elle encore à la définition que Mallarmé donnait lui-même de la poésie : O hiéroglyphes inviolés des rouleaux de '▼'papyrus !

Introduction :

Le nombre croissant des commentateurs de Mallarmé ne doit pas faire illusion aux lecteurs : aucune explication unique ne peut rendre compte complètement de poèmes écrits non dans le but d'enseigner des idées ou d'exposer des sentiments, mais de suggérer un état d'âme poétique; il n'y a donc pas un seul sens, une seule interprétation possible, mais une infinité, ce qu'indique P. Valéry dans le mot fameux : il n'y a pas de vrai sens d'un texte.

Explication :

On peut toutefois, sinon saisir les diverses nuances d'une poésie qui est restée, en grande partie, impressionniste, du moins, étudier le mécanisme qui a été utilisé par le poète car il n'y a pas de poème, si vaporeux, si aérien soit-il, qui ne comporte un ensemble de procédés. L'obscurité de l'œuvre de Mallarmé tient à deux séries de causes :

# la première, c'est l'originalité du poète, sa tentative sans cesse renouvelée d'atteindre Y azur ;

• la seconde réside dans la forme, dans l'usage d'une syntaxe insolite, d'un vocabulaire inattendu, dans l'accouplement surprenant de termes appartenant à des ordres différents. Ces obscurités sont-elles toujours voulues ? Cachent-elles toujours une intention profonde du poète ou bien ne sont-elles dues parfois qu'à l'ignorance des lecteurs? On sait combien de commentaires ingénieux ont été suscités par la mauvaise lecture de notes de Pascal. N'en serait-il pas de même pour certaines expressions de Mallarmé?

M. Chassé, ancien professeur d'anglais, qui étudie l'œuvre de Mallarmé depuis 19 12, a entrepris la

traduction de ces « hiéroglyphes » et il semble bien avoir découvert plusieurs clés. De nombreuses difficultés formelles disparaissent, en effet, si Ton admet que Mallarmé a suivi souvent la syntaxe anglaise et transporté dans ses vers des anglicismes, qui expriment mieux sa pensée, sans nul doute, mais ne constituent pas des inventions. D'autre part, comme tous les grands écrivains, Mallarmé rend la vie aux mots en les employant dans leur sens originel; il a recours au Littré et celui-ci, par le rapprochement des mots à l'intérieur des colonnes, par le voisinage purement accidentel, suggère au poète des variations surprenantes; enfin Mallarmé n'aurait pas toujours transposé ses impressions par une série d'analogies, mais aurait assez souvent exprimé le réel en jouant sur les doublets si fréquents dans notre langue; de nombreuses mystifications ne seraient pas impossibles ; l'inspiration charnelle et même scatologique serait moins rare qu'on ne l'attendrait chez un poète épris de pureté absolue.

Discussion: Que faut-il penser de ces tentatives? Doit-on crier

au sacrilège? C'est ce qu'ont fait des admirateurs fanatiques, qui ont considéré les explications de M. Chassé comme des profanations, attitude peu justifiée chez des critiques littéraires soucieux de vérité. Doit-on, au contraire, trouver tout Mallarmé dans ces « lueurs » ? M. Chassé ne le pense pas lui-même; ce serait une erreur fâcheuse que d'interpréter les poèmes de Mallarmé à l'aide de ces seules clés. Certaine invocation aux « lieux absolus » 1 aurait son origine non dans une méditation métaphysique, mais dans l'inscription « lieux », qui ornait les chalets municipaux de Marseille : c'est possible, vraisemblable même, mais quelle conclusion en tirer ? Que Mallarmé trouvait autour de lui mille sujets cocasses et qu'il s'est diverti aux dépens de ses lecteurs ?

i. M. Chassé, Lueurs sur Mallarmé (éd. N.R.C.), p. 113. Allusion aux vers :

La muraille

De lieux, les absolus lieux !

(La Marchande d'herbes aromatiques

Qu'il est imprudent de parer de sens prestigieux une boutade, une facétie grossière? Tout cela ne mène pas très loin, si on ne veut pas distinguer dans l'œuvre ce qu'il y a de sublime et ce qu'il y a de périssable ou d'accessoire.

Conclusion :

Les « hiéroglyphes » mallarméens ne sont plus complètement inviolés., mais le travail de déchiffrement ne suffit pas à restituer le climat poétique qui a présidé à leur assemblage, ni à expliquer leur pouvoir d'incantation.

SUJET VOISIN. Vous expliquerez et commenterez cette opinion de

Paul Valéry sur l'obscurité de Mallarmé (Lettre à Jean Royère, Variété II, p. 216) :

Sa conception le conduisait nécessairement à envisager et à écr're des combinaisons assez éloignées de celles dont l'usage commun fait la «clarté», et que l'accoutumance nous rend si faciles à entendre sans presque les avoir perçues. L'obscurité qu'on lui trouve résulte de quelque exigence par lui rigoureusement maintenue... Qu'il se soit éloigné dans ses pensées comme tout être qui creuse ou ordonne les siennes s'éloigne des humains, en s'éloignant de la confusion et de la superficie, — ceci témoigne de la hardiesse et de la profondeur de son esprit.

Albert Samain

Henri de Régnier

Paul Valéry «

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