‹ XVIIIme siècleChapitre 15 sur 72 · COSTUMES UE L’ARMEE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

COSTUMES UE L’ARMEE FRANÇAISE

L’ARMÉE ET LA MARINE

des racoleurs, recevaient, en échange de leur liberté, une chétive indemnité pécuniaire ; puis, au lieu d’être incorporés, comme ils l’espéraient, dans les gardes du corps ou dans les mousquetaires de la maison du roi, ils allaient obscurément manger le pain dn roi , suivant l’expression populaire, dans quelque régiment de province et (( porter l’habit blanc, )) qui n’était pas souvent, on le pense bien, d’une blancheur immaculée. Quant au pain du roi , il était, avant 1727, si grossier, si noir, si dur, si détestable, que les plus robustes estomacs avaient de la peine à le digérer, car une partie du son était restée dans la farine, et l’on y ajoutait un affreux mélange de châtaigne et d’avoine. Encore ne délivrait-on, par jour, à chaque homme, qu’une livre et demie de ce mauvais pain, outre la ration quotidienne de vin et de viande. Ce fut le ministre de la guerre Yoyer d’Argenson, qui, faisant droit aux justes plaintes des troupes, augmenta la quantité de pain accordée à chaque homme; de plus, il ordonna que la farine serait livrée en nature aux soldats, qui pourraient ainsi faire fabriquer euxmêmes leur pain de munition.

Les enrôlés, une fois envoyés au corps qui les absorbait dans ses cadres, étaient bien loin d’y trouver la vie d’abondance et de délices que le recruteur ou le racoleur leur avait promise, en leur disant qu’ils mangeraient toujours du pain blanc et qu’ils auraient du vin à discrétion au régiment. Ils apprenaient trop tard que le soldat, en temps de paix, alors qu’il ne pouvait plus se nourrir sur le pays ennemi, trouvait à peine, dans son chétif ordinaire, de quoi satisfaire son appétit. Cet ordinaire était, devait être très-frugal et très-parcimonieux, mais il devenait trop souvent déplorable et insuffisant, par suite de l’indélicatesse des fonctionnaires de l’Intendance, qui s’enrichissaient aux dépens de la nourriture du soldat. De là des murmures presque continuels et quelquefois des séditions, dans les régiments les plus mal partagés à l’égard des subsistances.

C’était là un vice organique de l’armée ; mais les réclamations du soldat n’avaient aucun écho au dehors, car le soldat sous les drapeaux se voyait condamné à la vie de caserne et ne communiquait plus avec le peuple. On s’explique donc comment les racoleurs trouvaient toujours des du-

INSTITUTIONS, USAGES, ETC

pes pour fournir des recrues aux régiments qui manquaient de soldats. Le racoleur était, d’habitude, un lieutenant de fortune ou un bas officier, que le colonel propriétaire d’un régiment envoyait dans les centres de population, et surtout à Paris, pour y faire des enrôlements et acheter des hommes. Tantôt ces marchands de chair humaine avaient une haute paye, pendant leurs congés ; tantôt ils étaient récompensés en raison des produits de leur « chasse à l’homme. )) D’autres racoleurs, la plupart anciens soldats ou sous-officiers, travaillaient pour le compte d’un entrepreneur, qui revendait ensuite à différents prix les enrôlés auxquels on avait fait signer un engagement temporaire, moyennant quelques écus. Les beaux hommes étaient plus recherchés que les autres; on les payait aussi plus cher, selon la taille qu’ils avaient : « Un louis par chaque pouce au-dessus de cinq pieds, dit l’auteur du Tableau de Paris , était un prix courant. )>

On ne peut imaginer quelles inventions, quelles ruses, quels procédés abominables un bon racoleur pouvait employer pour se procurer des hommes aux meilleures conditions possibles. Les quais de Paris, et surtout le quai de la Ferraille, étaient le théâtre habituel du racolage. Il y avait une quantité de cabarets borgnes, de tabagies enfumées et de tripots infâmes, où l’on entraînait, de gré ou de force, les nombreuses et crédules victimes qui devaient en sortir ivres-mortes, mais engagées à servir le roi pendant un laps de temps plus ou moins prolongé. On avait profité de leur ivresse pour les décider, pour les contraindre à mettre leur signature au bas d’un engagement qu’ils n’avaient pas lu (généralement ils ne savaient pas lire) ou bien qu’ils n’avaient pas compris. L’enrôlé, quelles que fussent les circonstances graves de la tromperie qui avait fait de lui un soldat du roi, ne devait point espérer d’obtenir justice contre les auteurs de cette tromperie : on eût dit que les racoleurs exerçaient leur odieux métier sous la garantie du gouvernement. On les voyait, vêtus de splendides uniformes, dresser en plein vent leur bureau d’enrôlement et appeler, au son d’une musique militaire qui attirait la foule des badauds, le gueux famélique, le campagnard naïf, le domestique sans place et tous les batteurs de pavé, qui voulaient s’enrôler pour quelques écus, qu’on faisait briller à leurs yeux éblouis.

L’ARMEE ET LA MARINE

On rencontrait des racoleurs sous tous les déguisements ; on en voyait aux portes de la capitale, guettant les nouveaux venus, qui arrivaient à Paris pour y chercher fortune. Le racolage usait de toutes sortes de violences, et ceux qui se rendaient coupables de ces violences monstrueuses n’encouraient pas d’autre châtiment que la prison, d’après

Fig. TU. — Un Racoleur; d'après un Recueil de costumes, à la bibliothèque de l’Arsenal.

l’ordonnance royale de 1716. On comprend donc qu’ils osaient enlever les gens jusque dans les maisons et sur les chemins, pour les enrôler de vive force. Néanmoins, personne n’était admis à s’enrôler avant seize ans d’âge, et l’enrôlement, pour être valable, ne devait pas avoir moins de six années de durée. D’ordinaire, les pauvres diables qui avaient pris, même à leur insu , un engagement irrévocable, et qui ne voyaient aucun moyen de s’y dérober, si ce n’est par la désertion, qu’on punissait de mort, se résignaient à leur sort malheureux, en gémissant tout bas, et une fois au dépôt du régiment, habillés, équipés, armés, ils ne tardaient pas à devenir aussi bons soldats que leurs camarades. On a peine à s’expliquer comment une armée, recrutée ainsi par des moyens factices et incertains, se maintenait à un effectif aussi élevé ; car, en 1735,

INSTITUTIONS, USAGES, ETC

le nombre total des troupes de terre était de 309,390 hommes, y compris l’état-major composé de 21,878 officiers.

Cet enrôlement perpétuel, qui fonctionnait surtout à Paris sur une grande échelle, expliquerait l’aversion instinctive de la population parisienne pour l’état militaire. La capitale et sa banlieue avaient d’ailleurs le privilège d’être exemptes du service obligatoire dans la milice , dont l’organisation a été exposée plus haut. On essaya cependant, à diverses époques, de faire des levées générales à Paris, mais les résultats en furent peu satisfaisants. En février 1742, par exemple, une ordonnance du roi demanda 1,800 hommes pour la milice, et le tirage au sort eut lieu entre les garçons âgés de seize à quarante ans ; mais les catégories d’exemption étaient innombrables, et une foule de jeunes gens, qu’on nomma les fuyards , eurent la précaution de s’absenter pendant les opérations du tirage, qui fournit au roi 5,000 soldats, au lieu de 1,800 qu’il avait demandés. Il est vrai, comme on le disait dans le peuple, que « le roi payait le vin, » et les cabarets furent rempli durant plusieurs jours. On tira ainsi des milices provinciales onze régiments d’infanterie, auxquels on donna le titre de grenadiers royaux, et qui ne tardèrent pas à se faire connaître dans les guerres d’Allemagne. (( On vit, dit M. d’Espagnac, qui commandait un de ces régiments de nouvelle formation, on vit, dans les grenadiers royaux, ce que peut le point d’honneur chez les hommes : des paysans, sortis de leurs villages, à qui on avait donné le nom de grenadiers, servir, dès leur arrivée à l’armée, avec le même courage et la même distinction que les grenadiers des anciens corps. »

Cependant le soldat ne pouvait être alors attaché au drapeau que par le sentiment du point d’honneur, sinon par patriotisme. Les avantages qu’il avait à retirer du service militaire, en compensation des fatigues et des dangers auxquels il se vouait, étaient à peu près nuis ou insignifiants. Il n’avait pas le moindre espoir de monter au rang d’officier, s’il n’était pas noble, et il devait borner ses plus ambitieuses prétentions à parvenir au grade de brigadier ou d’enseigne. Il n’obtenait la croix de Saint-Louis et la pension qui en dépendait que dans de rares occasions, comme, par exemple, après une action d’éclat à la guerre.

L’ARMÉE ET LA MARINE

Quand il était vieux et infirme, il avait seulement des droits pour être admis dans les 135 compagnies de soldats invalides, en garnison dans les places d’armes et les forteresses, ou pour entrer, à force de protections, dans le personnel de l’iiôtel royal des Invalides. En tout cas, ce qui

Fig. 71. — Croix de l’ordre de Saint-Louis, fondé par Louis XIV, en 1G93.

Fig. 72. — Grand-Croix de l’ordre de Saint-Louis.

Fig. 73. — Ordre du Mérite militaire, fondé par Louis XV, en 1759, en faveur des officiers nés en pays où la religion protestante est établie.

lui restait de sa demi-solde ne devait pas suffire à payer son tabac.

Quoi qu’il en soit, le soldat était fier de porter l’uniforme, en temps de paix comme en temps de guerre. Il avait un soin particulier de cet uniforme, que l’Etat renouvelait tous les six ans, et qui, par la nature de ses couleurs éclatantes, par le genre de ses détails d’ornementa-

INSTITUTIONS, USAGES, ETC

tion, par le nombre de ses poches, de ses galons d’or et d’argent, de ses boutons de métal, exigeait les plus minutieuses recherches d’entretien et de propreté. Plus tard, cet uniforme se simplifia, lorsque l’adop-

Fig. 74. — Casque de Capitaine de Dragons.

Fig. 75. — Bonnet de Sapeur des Gardes Suisses ; d’après Wille.

tion des manoeuvres à la prussienne fit disparaître tout ce qui faisait saillie dans l’habillement, et remplaça par de simples lisérés les poches ouvertes en diminuant aussi le nombre des boutons, de manière à ne gêner en rien les mouvements de l’exercice du fusil. C’est alors seulement qu’on retroussa sur les cuisses, avec des agrafes, les deux pans de l’habit long, qui tombait jusqu’au genou et qui empêchait d’apprécier la régularité mathématique de la marche militaire. Mais on conserva, malgré tout, les bas blancs ou de couleur avec la culotte, et la coiffure poudrée et pommadée avec les cheveux tressés et noués sur la nuque en bourse ou en queue.

Les armes avaient changé et s’étaient transformées à diverses reprises, à partir de 1701. Les piques (fig. 78 et 80) furent absolument supprimées dans l’infanterie, mais les colonels, lieutenants-colonels et capitaines restèrent armés d’un esponton, long de sept à huit pieds (fig. 76, 77, 78, 80) , espèce de lance légère qui ne leur était pas inutile

L’ARMÉE ET LA MARINE

ARMES DIVERSES EN USAGE AU XVIIIe SIÈCLE.

Fig. 76 et 77. — Officiers armés. de l’Esponton.

dans le commandement et qui pouvait servir d’arme défensive dans un combat. Les officiers inférieurs et subalternes, de même que les simples caporaux, avaient un fusil â baïonnette. Les sergents seuls portaient la hallebarde (fig. 78, n° 2), et l’employaient à l’alignement des rangs de leurs honmes. Tous les soldats étaient armés du fusil, avec la baïonnette à douille ajustée, et chacun d’eux avait dans son cartouchier ou giberne vingt coups à tirer. Le modèle de ce fusil, haut de quatre pieds et demi en totalité, très-massif et trop lourd, fut modifié plusieurs fois dans le cours du siècle (fig. 79 et 80). On avait même invente des carabines,

Fig. 79. — Batterie du fusil de munition à, pierre.

de trois pieds de longueur, à canon rayé circulairement ou perpendiculairement, et à balle forcée ; mais, comme il fallait faire entrer à coups de maillet cette balle dans le canon, l'arme parut d’un maniement trop difficile et fut abandonnée.

L’artillerie de campagne était encore dans l’enfance avant que l’exemple du roi de Prusse, qui avait augmenté et perfectionné son artillerie de manière à la rendre formidable, eût déterminé le bureau de la guerre à faire fondre plus de canons, sans changer le modèle du canon de France , long de dix pieds sept pouces, pesant six mille deux cents livres et envoyant des boulets de trente-trois livres. Les autres calibres étaient des diminutifs de ce modèle unique. Au reste, le corps de l’artillerie resta longtemps dans un état d’infériocrité regrettable, quoi qu’il y eût en France quatre écoles d’artillerie, établies par Louis XIV à la Fère, à Metz, à Strasbourg et à Grenoble. Quant à l’école du génie, elle était à Mézières. Avant que Gribeauval eût organisé l’artillerie française (1775),

L’ARMÉE ET LA MARINE

ARMES DIVERSES EN USAGE AU XVIIIe SIÈCLE.

Fig. 80. — 1, Pertuisane dn chevalier Folard. — 2, Pique à feu de M. de Maizeroy. — 3, 5, 7, Fusils de nmuition de divers modèles. — 4 , Esponton du maréchal de Saxe. — C , Fusil-pique, de neuf pieds de long.

on avait les idées les plus routinières et les plus fausses sur l’utilité de cette arme dans les opérations de la guerre en rase campagne, quoique le grand Frédéric eût déjà créé l’artillerie à cheval. Le maréchal de

INSTITUTIONS, USAGES, ETC

Saxe partageait ses préjugés, puisqu’il prétendait que la grosse artillerie gênait la marche des troupes , en détériorant les chemins ; selon lui ,

une armée de 46,000 hommes n’avait besoin que de cinquante pièces de 16, et de douze mortiers de différentes grandeurs.

La musique militaire, moins importante, il est vrai, que l’artillerie dans une armée, surtout durant la guerre, ne fut adoptée que bien tar-

sliii

Fig. 82. — Grand Maître de l'Artillerie (comte d'Eu ; 1710).

divement dans l’ordonnance des troupes de France, malgré l’exemple des armées allemandes, qui avaient conservé les corps de musique très-complets et très-bien choisis, en usage au seizième siècle. En France, dans les compagnies des gardes de la maison du roi, on se contentait de six trompettes et d’un timbalier par compagnie ; dans les régiments d’infanterie, il n’y avait que des tambours , et encore ces tambours n’étaient-ils pas soumis à un règlement uniforme pour les batteries, qui s’exécutaient de la façon la plus capricieuse et la plus indépendante. Ce n’est qu’en 1754 que le tambour-major des gardes françaises fut chargé de régler définitivement ces batteries, et de

Fig. 81. — Canon au chiffre de Louis XV.

L’ARMEE ET LA MARINE

les apprendre à tous les tambours-majors de l’infanterie. On introduisit, dix années après, dans le régiment des gardes françaises, un corps de musique composé de quatre clarinettes, quatre hautbois, quatre cors et quatre bassons. Cette musique, tout à fait élémentaire, faisait l’admiration de la foule, qui se précipitait pour l’entendre ; mais l’administration de la guerre la considérait comme un surcroît de dépense, que l’Etat ne

Fig. 83. — Trophée militaire; d’après Ozenne.

devait pas supporter : aussi, laissa-t-on aux frais des colonels la musique que ceux-ci voulurent adjoindre à leurs régiments, et l’on jugea suffisant d’accorder à chaque régiment deux clarinettes et un fifre pour l’accompagnement des tambours.

On n’épargnait rien , au contraire , pour multiplier les drapeaux et les étendards avec un luxe et une variété extraordinaires. Il n’y avait pas deux corps qui eussent des drapeaux d’ordonnance entièrement semblables. Tous ces drapeaux, de couleurs différentes, étaient chargés d’armoiries, de devises et d’ornements particuliers, dans lesquels on aurait vainement cherché l’intention d’un système uniforme. Au resfe, depuis Henri IV, si le drapeau royal était blanc, le drapeau de France n’avait pas cessé d’être bleu-azur à trois fleurs de lis d’or. Le drapeau, dans l’armée, ne représentait donc que l’autorité supérieure militaire, sans offrir encore le caractère unique d’un symbole national. Cependant, dans chaque régiment, l’enseigne colonelle était toujours blanche, comme pour rappeler la couleur du roi. Les autres enseignes, remarquables aussi par leur décoration et leur richesse, ne devaient leurs couleurs et leurs devises qu’à la fantaisie des anciens propriétaires du régiment. Le nombre de ces enseignes était, d’ailleurs, aussi variable que leur physionomie. La

INSTITUTIONS, USAGES, ETC

première compagnie des gardes du corps du roi avait six étendards, et les deux compagnies des mousquetaires de la garde n’avaient que deux drapeaux et deux étendards ; mais la plupart des régiments d’infanterie

Fig. 84. — Le Salut du Drapeau ; d’après Gravelot.

française n’avaient que trois drapeaux, tandis qu’on en comptait dixhuit dans le régiment étranger Royal-Bavière, créé en 1709.

Le drapeau national n’exista que pour la marine, au dix-huitième siècle. Louis XIV avait ordonné, depuis 1661, que les vaisseaux et les frégates porteraient le pavillon blanc (fig. 85) ; ce pavillon fut donc arboré sur tous les bâtiments de guerre, à l’exception des galères, qui con*

Page 1