MODES D'HOMMES
LE COSTUME ET LES MODES
brusques changements de la mode ; c’était le goût du jour, c’était la rivalité des marchandes de modes et des coiffeurs. Les étoffes se renouvelaient, se perfectionnaient sans cesse, mais moins souvent qu’elles ne changeaient de noms, et ces noms étaient inventés plutôt pour caractériser des couleurs et des nuances que pour attirer l’attention, comme ceux-ci : dos de puce, ventre de puce, soupir étouffé , larmes indiscrètes , boue de Paris, entrailles de procureur, entrailles de \ petit-maître , etc. Désormais, la reine porte les modes, mais autant que possible ce n’est plus elle qui les fait et qui les fixe ; ce sont les circonstances, ce sont les moindres faits du moment, les pièces de théâtre en vogue, les nouvelles du jour, la pluie et le beau temps. La chanson de Marlborough revient à la mode, parce que la reine l’a chantée (1782) : ce Depuis la chanson, disent les auteurs des Mémoires secrets de Bachaumont, Marlborough est devenu le héros de toutes les modes ; tout se fait aujourd’hui à la Marlborough. Il y a des rubans, des coiffures, des gilets, mais surtout des chapeaux à la Marlborough, et l’on voit toutes les dames aller, dans les rues, aux promenades, aux spectacles, affublées de ce grotesque couvre-chef. » On invente les ballons (1783), et tout à coup les modes sont au ballon , à la Montgolfier , au globe de Paphos , au globe de Eobert. Le succès du Mariage de Figaro fait éclore les mode's à la Chérubin , à la Suzanne , à la Basile , etc. Les pièces de Beaumarchais, de Lemierre, de Mercier, de Monvel, témoignent de leur vogue par des modes aux Amours de Bayard , à la Veuve du Malabar, à la Brouette du vinaigrier , à la Tarare , etc. Les feuilles publiques donnent la description d’un animal fantastique, trouvé, disait-on, au Chili (1784), et toutes les modes sont éclipsées par la mode à la harpie.
Les hommes n’étaient pas restés en arrière de la mode ; ils avaient, à l’exemple des femmes, subi le despotisme des tailleurs et des coiffeurs. Ils portaient les cheveux bouclés ou tressés, mis en queue ou nattés à la Panurge , mais couverts de pommade et de poudre ; ils n’avaient pas renoncé sans peine au petit chapeau-claque, qu’ils ne posaient jamais sur la tête et qu’ils tenaient sous le bras ou à la main ; ils adoptèrent les chapeaux à la hollandaise , à V anglo-américaine , àla jockey ,
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à Vanglomane , à l'indépendant. La poudre semblait ne pas vouloir quitter son domaine : tout le monde était poudré, jusqu’aux cuisiniers et aux domestiques. « L’usage de la poudre dans la chevelure, écrivait
Fig. 311 à 319. — Perruques. — N" 1 , à deux queues. — N° 2 , en bourse. — N“ 3, carrée. — N° 4, naissante. — Nu 5, d'abbé. — K" 6, de femme. — N° 7, à catogan. — N° 8 , à la brigadière. — N° 9 , à nœuds.
(Tiré des planches de l 'Encyclopédie de Diderot.)
le républicain Sobry dans son traité du Mode français (1786), tient à la bienséance autant qu’à la commodité, et il a été regardé comme de première nécessité chez tous les peuples civilisés. )) Le costume des hommes était loin d’avoir la gravité qui convenait à une
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tête poudrée ; ils portaient l’habit à basques pointues, à collet droit ou à châle, et toujours d’étoffe de laine ou de soie en couleur tendre ou éclatante, ordinairement de deux couleurs rayées, rose et bleu, vert et blanc, avec doublure jaune ou grise. La culotte de peluche, ou de ratine, ou de droguet, le gilet chiné, les bas à côtes, complétaient l’habillement. Un petit-maître avait l’air d’un berger de trumeau. Le luxe des boîtes d’or, des montres, des chaînes, des bagues, des boutons était aussi effréné chez les hommes que chez les femmes. Les boutons surtout de l’habit et du gilet avaient inspiré les plus bizarres inventions : tantôt ils étaient d’or ou d’argent avec des
Corps de garçon. Corps de garçon à sa première culotte. Veste. Justaucorps.
Fig. 320. — Coupes de vêtements d'hommes. (Tiré des planches de Y Encyclopédie de Diderot.)
ornements ciselés, tantôt en nacre et en bois de senteur avec incrustation de pierreries, tantôt offrant des lettres pour former le nom de l’individu qui les portait, tantôt décorés de peintures sous verre, d’insectes, de minéraux, d’objets d’histoire naturelle, etc. On cite des garnitures de boutons, ayant deux pouces de diamètre, sur lesquels l’artiste avait peint des rébus comiques , les portraits des douze Césars ou des derniers rois de France, les métamorphoses d’Ovide, etc. Ces étranges boutons accompagnaient des gilets non moins étranges, que la broderie en soie de couleur couvrait de sujets pittoresques : chasses, pastorales, scènes militaires, caricatures, etc. Les petits-maîtres semblaient faire parade de mauvais goût, à mesure que les femmes s’en corrigeaient, sous l’influence de la reine, qui ne voulait plus que des
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modes simples et modestes. (( Rien de plus léger, de plus élégant, de plus jeune que la parure actuelle des femmes, )> écrivait Mercier en 1786. Il n’aurait pu en dire autant de la toilette des hommes. Louis XVI, en affectant la plus grande simplicité et même une complète négligence dans son habillement, ne trouvait pas d’imitateurs, même dans la bourgeoisie. Lorsqu’il alla visiter l’hôtel-Dieu, le 27 février 1786, on fut étonné et même attristé de sa tenue fort peu royale : (( Ce gros homme, comme on l’appela, raconte Restif de la Bretonne dans le Monument du costume , était coiffé en perruque ronde, très-mal peigné, en méchante redingote. »
La réforme des modes, sinon de tout le luxe somptuaire, avait commencé à la cour et à la ville dès 1783. L’auteur du Petit tableau de Paris écrivait alors (peut-être en se faisant illusion sur les progrès de cette réforme , qui eut bien de la peine à se décider) : « Le luxe n’est plus que dans les bâtiments et dans les décorations extérieures. Les voitures sont simples [on sait, au contraire, jusqu’à quel point avait été porté jusque-là le luxe des équipages (voirfig. 321-322)] ; mais les domestiques, moins nombreux ; les beaux habits, de mauvais goût ; les chevaux de prix, supprimés; les diamants, tombés; les bijoux, ridicules. » Le moment était venu où la reine, dégoûtée de la politique, s’éloignait de la cour, et cherchait des plaisirs champêtres dans sa retraite du Petit Trianon, où elle avait pris le costume de la bergère des Alpes : elle ne se montrait, dans ce costume, qu’aux dames de son entourage et à la famille royale, mais les marchandes de modes trahirent le secret de l’auguste bergère. (( Jamais les femmes ne se sont mises avec autant de simplicité, disait Mme de Sartory, l’auteur anonyme du Petit tableau de Paris. Plus de robes riches, plus de garnitures sur les robes, plus de manchettes à trois rangs. Un chapeau de paille avec un ruban, un mouchoir uni sur le cou, un tablier dans la maison , plus de boucles , de hérisson , de ces folles coiffures ; plus de pointes, plus de falbalas. Les hommes, plus simplement encore, n’ont ni habits brodés, ni vestes de drap, ni écharpes, ni épaulettes. » Les modes d’étiquette, avec le grand habit, les paniers, les barbes pendantes et les coiffures montées, se maintenaient à la cour, mais le
Voitures légères.
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costume avait entièrement changé à la ville, où tout devenait anglais et américain. On ne voyait que des chapeaux de paille ornés de rubans, des robes courtes en étoffes légères, de grands tabliers, des fichus énormes,
Fig. 321. — Diable (carrosse coupé) ; d'après Lucotte. Fig. 322. — Calèche en gondole ; d’après Lncotte.
des souliers plats. Beaucoup de femmes de la riche bourgeoisie et quelques-unes de la haute société se piquaient d’être sérieuses ou de le paraître, en prenant des airs et des habits empruntés à l’autre sexe. « Les femmes, écrivait Mercier en 1788, portent actuellement des ha-
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bits d’homme : une redingote à trois collets, des cheveux liés en catogan, une badine à la main, des souliers à talons plats, deux montres et un gilet coupé. )) Les hommes, comme pour renchérir sur ces modes sévères et discordantes, avaient endossé le frac noir, supprimé la poudre et pris le claque. C’était à qui copierait le mieux les Anglais et les Américains : chapeaux à V Anglaise et à la Jockey; pour les femmes, robes à l’Anglaise en popeline, en moire, en tulle, en linon d’Angleterre. L’acier et les verroteries avaient remplacé les diamants. La mode française, si riche et si magnifique, si capricieuse et si variée, si élégante et si gracieuse, avait presque disparu aux approches de la révolution. C’était déjà une royauté déchue et abandonnée par ses sujets.
Fig. 323. — Garçon de restaurant ( d’après une estampe satirique ) .
TABLE DES ILLUSTRATIONS
CONTENUES DANS LE VOLUME
(. -‘V'. B. — Les chromolithographies et les gravures hors texte sont placées en regard des pageB indiquées à la table. )