XII LISTE ALPHABÉTIQUE DES PEINTRES, SCULPTEURS, ETC
Pages.
Le Commissionnaire 323
Louis XVI, Marie- Antoinette et le dauphin 33
Les Portraits à la mode * 364
La Promenade aux remparts * 3/0
La Sortie du collège 257
Schenau (Jean-Éléazar), peintre. 1734-1806.
Clairon (Mlle) 415
La Dissimulée, costume de femme .... 502
Les Mariés selon la coutume 67
Schmidt (Georges-Frédéric), graveur. 1712-1775.
Le Théâtre-Italien, d’après Lancret 411
Scotin ( Louis- Gérard ) , dessinateur et graveur.
XVIIIe s.
Festin à l’ambassade d'Espagne * 384
Surugue (Louis), graveur. 1686 ?-1762.
Réception d’un ambassadeur à Versailles, d’après Ch. Parrocel G
Tardieu (Jacques-Nicolas) , graveur. 171G-1792.
Marie Leczinska , d’après Nattier 29
Tilliard (Jean-Baptiste), graveur. 1740-1812?
Pas de deux, d'après Carmontelle 426
Ulin (Pierre d’ ), peintre. 1670-1748.
Les Grands dignitaires du sacre ** 26
Le Repas du sacre . 392
Vanloo ( Louis-Michel) , peintre. 1707-1771.
Déjeuner de chasse * * 462
Lo Duc de Gesvres 17
Pages.
LvT .is XV jeuue 27
Turgot . . . 217
Vernet (Claude-Joseph), peintre. 1714-1789.
Port de Rochefort * 228
Vernet (Carie), peintre. 1758-1836.
Toilette du clerc de procureur 92
Vigêe (Louis), peintre. 1727-1767.
Sartines (Gabriel de), lieutenant de police 299
Vivien (Joseph), peintre. 1657-1734.
Aguesseau (d’), chancelier de France 179
Voyez l’aîné ( Nicolas- Joseph ) , graveur. 1742-
La Dame de charité, d’après Eisen 218
Watteau (Antoine), peintre. 1684-1721.
Costume 475
Costume d’homme 484 et 485
Dumirail en habit de paysan 413
Marche d’infanterie * 108
Poisson en habit de paysan 413
Soldats 106 et 107
Le Tailleur pour femmes 493
Watteau fils (Louis), dessinateur. xviiic s.
Jeunes dames, costumes 502
Weis (J.-M.), dessinateur et graveur. xvine s.
Entrée de Louis XV à Strasbourg * 454
Feu d'artifice sur 1*111 * 460
Jeux, danses et exercices à Strasbourg 243
Wille (Jean-Georges) , dessinateur. 1717-1808.
Bonnet de sapeur garde-suisse 120
Wille fils (Pierre- Alexandre), dessinateur et graveur. 1748-1815.
Volange (l’acteur) 421
Cartouche, d’après Meissonnier.
LE ROI ET LA COUR
Introduction historique. — Fin du règne de Louis XIV. — La régence. — Louis XY. — Louis XYI et Marie- Antoinette. — La cour et les charges de cour.
es dernières années du règne de Louis XIV jetèrent encore quelque éclat sur les commencements du dix-huitième siècle ; mais le vieux roi, qui, malgré les défaites de ses armées et les désastres de sa marine, malgré la perte d’une partie de ses conquêtes, malgré la ruine de ses finances et la misère de ses peuples, conservait toujours le prestige de sa gloire passée et restait grand au milieu des souverains de l’Europe, put craindre, à son lit de mort, que la monarchie, qu’il avait élevée à un si haut degré de puissance et de prospérité, ne descendît avec lui dans la tombe.
Louis XIV, dont l’immense orgueil avait été si bien servi par les hommes et par les événements, connaissait pourtant les devoirs que lui imposait la royauté et qu’il eut toujours à cœur de remplir pour sa propre satisfaction. Voici en quels termes il appréciait lui-même son
XVIIIe SIÈCLE, ni. — INSTITUTIONS. — 1
INSTITUTIONS, USAGES, ETC
rôle, sa mission, sa destinée : « Le métier de roi est grand, noble, flatteur, quand on se rend digne de bien s’acquitter de toutes les choses auxquelles il engage ; mais il n’est pas exempt de peines, de fatigues, d’inquiétudes. Quand on a l’Etat en vue, on travaille pour soi : le bien de l’un fait la gloire de l’autre ; quand le premier est heureux, élevé et puissant, celui qui en est cause en est glorieux et, par conséquent, doit plus goûter que ses sujets, par rapport à lui et à eux, tout ce qu’il y a de plus agréable dans la vie ; quand on s’est mépris, il faut réparer sa faute le plus tôt qu’il soit possible, et que nulle considération n’en empêche, pas même la bonté. )) Ces belles maximes royales, que Louis XIV avait formulées pour son usage, prouvent qu’il ne se faisait pas illusion sur ses fautes et sur ses erreurs, puisqu’il se préoccupait sans cesse de les réparer. S’il n’a pas été toujours et absolument un bon roi, on peut dire qu’il eût désiré l’être et qu’il cherchait à le devenir. « Avouons, a dit Voltaire, qu’un véritablement bon roi est le plus beau présent que le ciel puisse faire à la terre! )>
Le caractère et l’aspect de la cour de France changèrent complètement à la fin de ce règne , qui avait eu d’abord tant de splendeur et qui se termina dans la plus sombre monotonie. L’influence de Mme de Maintenon fut la seule cause de cet étrange changement, qui remontait à 1681 et qui ne fit que s’accuser de plus en plus, à mesure que le roi subissait davantage la domination de la femme adroite et ambitieuse qu’il avait épousée en secret, sans oser jamais déclarer son mariage avec la veuve Scarron. La marquise de Maintenon, qui avait été belle, qui était instruite, intelligente, spirituelle, ne tarda pas à exercer une autorité souveraine, tout en paraissant ne se mêler de rien. Elle s’empara par degrés de l’esprit du roi, après s’être emparée de son cœur, et elle lui inspira une telle confiance que l’impérieuse volonté du monarque s’était soumise aux désirs et aux ordres d’une reine véritable, qui se cachait sous les apparences les plus humbles et les plus timides. La piété de Mme de Maintenon était sincère, quoique trop exclusive ; c’est par là qu’elle exerçait le plus d’empire sur le roi, quelle avait rendu dévot, minutieux observateur de la règle et du devoir, sévère pour les autres comme pour lui-même, mais chagrin, ennuyé, souvent découragé.
Le grand Trianon, d’après Rigaud.
LE ROI ET LA COUR
La cour s’était transformée, à l’exemple du roi : plus de fêtes, plus de spectacles; quelquefois des appartements , grandes réceptions du soir, où les assistants se promenaient dans les galeries et se groupaient dans les salons autour des tables, pour jouer à l'hombre, au hoc, et à d’autres jeux de cartes. Le roi jouait avec les princes et les princesses ainsi qu’avec quelques personnes de son entourage. Mme de Maintenon ne paraissait jamais aux appartements , où sa personnalité invisible était toujours présente, pour ainsi dire, dans les entretiens et les préoccupations des courtisans. On entendait encore, mais rarement, des concerts de musique instrumentale; et dans certaines circonstances exceptionnelles, à l’occasion des victoires, des traités de paix, des baptêmes et des mariages de la famille royale, on exécuta des divertissements en musique, chantés par des artistes de théâtre ou de chapelle. Le dernier ballet dansé devant le roi (en 1681) avait été le Triomphe de V Amour ; la dernière représentation de l’Académie royale de musique, à laquelle assistèrent le roi et la cour, fut donnée à Versailles, en 1685 ; quant aux représentations des comédiens ordinaires du roi, elles étaient tout à fait supprimées à la cour, et Louis XIV ne daigna plus honorer de sa présence que les représentations de la maison royale de Saint-Cyr, où les demoiselles pensionnaires de l’établissement jouaient parfois, devant lui et Mme de Maintenon, les deux tragédies d ' Esther et d ' Athalie, que Racine avait composées exprès pour ces solennités plus religieuses que profanes.
Mme de Maintenon ne sortait presque pas de son appartement, où elle vivait retirée avec deux ou trois dames, pieuses comme elle. Le roi venait la voir plusieurs fois par jour, après son dîner, avant et après le souper; il s’installait alors chez elle jusqu’à minuit, pour travailler avec ses ministres et donner ses soins aux affaires de l’Etat, pendant que Mme de Maintenon écoutait tout, surveillait tout, dirigeait tout, et ne semblait s’occuper que de sa lecture ou de ses ouvrages d’aiguille, ne parlant pas si le roi ne lui adressait pas la parole, et ne répondant qu’avec une extrême réserve aux questions qu’il voulait bien lui soumettre. Louis XIV l’accompagnait, de temps à autre, à la promenade, surtout à Marly, où elle suivait toujours le roi. « Enfermée dans une
INSTITUTIONS, USAGES, ETC
chaise pour éviter les moindres impressions de l’air, raconte Duclos, elle voyait le roi marcher à côté, se découvrant chaque fois qu’il se baissait pour lui parler. » (Fig. 1 et 2). On ne pouvait donc pas méconnaître une reine, d’autant plus exigeante et d’autant plus puissante qu’elle affectait de n’avoir droit à aucune suprématie. Elle ne
Fig. 1. — Promenade royale dans le parc de Versailles. ( Fac-similé , d’après nigaud.)
manquait pas non plus de venir à la chapelle du château toutes les fois que le roi y allait seul ou avec sa maison, et elle se tenait toujours cachée dans une tribune fermée de rideaux, derrière lesquels l’œil le plus pénétrant ne distinguait que l’ombre des coiffes de taffetas noir où sa figure fanée et livide était comme ensevelie.
Cette cour, majestueuse encore plutôt que- brillante, semblait ne plus se souvenir de ce qu’elle avait été, vingt ans, quarante ans auparavant, quand Louis XIV, à l’apogée de sa gloire, obéissant aux inspirations de la jeunesse et de la galanterie, ne rêvait que plaisirs, fêtes et magnificences, pour célébrer le règne éphémère de la duchesse de la Vallière, ou de la marquise de Montespan, ou de Mlle de Fontange.
On ne saurait mieux se représenter l’étiquette sévère et presque solennelle qui présidait à tous les actes de la vie privée de Louis XIV, qu’en empruntant quelques détails de son lever et de son coucher au cérémonial officiel que le duc de Saint-Simon a recueilli dans ses Me-
moires. A huit heures du matin, le premier valet de chambre en quartier, qui avait couché dans la chambre du roi, allait l’éveiller. Le premier médecin et le premier chirurgien entraient aussitôt et se livraient à l’examen de la santé. A huit heures et un quart, le grand chambellan,
LE ROI ET LA COUR
et en son absence le premier gentilhomme de la chambre, était appelé, ainsi que les grandes entrées , c’est-à-dire les grandes charges de la cour et de la maison du roi. Le premier gentilhomme ou le grand chambellan ouvrait le rideau et présentait au roi, encore couché, l’eau
Fig. 2. — Chaises à porteurs pour le parc. ( Fac-similé , d’après Rigaud.)
bénite et le livre de l’office du Saint-Esprit ; puis tout le monde se retirait dans la chambre voisine. Le roi, qui s’était levé avec l’aide de son valet de chambre et qui avait fait à la hâte ses ablutions, rappelait le grand chambellan ou le premier gentilhomme, qui lui donnait sa robe de chambre ; aussitôt la porte s’ouvrait et l’on faisait entrer successivement ceux qui attendaient au dehors, c’est-à-dire, selon l’expression de Saint-Simon, « les secondes entrées et les brevets d’affaires, ensuite tout ce qui se trouvait de plus distingué, puis tout le monde connu. » Le roi (( se faisait presque tout lui-même, avec grâce et adresse : » il se chaussait, se peignait, se lavait et s’habillait, sans table de toilette devant lui ; on lui tenait seulement un miroir. Dès qu’il était habillé, il priait Dieu dans la ruelle de son lit ; les ecclésiastiques présents, même les cardinaux, se mettaient à genoux, les laïques restaient debout, et le capitaine des gardes, l’épée nue à la main, s’appuyait au balustre du lit. Sa prière faite, le roi passait dans son cabinet, où étaient réunis ceux
INSTITUTIONS, USAGES, ETC
qui avaient cette entrée par le privilège de leurs charges. Là, il donnait l’ordre pour la journée. Tout le monde sortait alors, et le roi, resté avec ses enfants, leurs gouverneurs et les plus familiers de son entourage, recevait les intendants de ses palais, de ses jardins et (( d’autres choses d’agrément. )) Il y avait quelquefois des audiences sécrétés, qu’on appelait ainsi pour les distinguer de celles qui avaient lieu dans la ruelle du lit et qu’on qualifiait d’audiences particulières. Pendant ces audiences et ces conversations, la cour attendait dans la galerie, et si le roi allait à la messe, elle s’empressait de le suivre. Lorsque le roi quittait la chapelle pour se rendre au conseil, on avait le droit de lui adresser la parole, même sans avertir le capitaine des gardes, si l’on appartenait à la cour.
L’ordre donné et connu pour tous les détails de la journée, le cérémonial s’attachait en quelque sorte à tous les pas du roi, surtout dans des circonstances où Louis XIV tenait à mettre en relief le prestige de la royauté, comme dans la réception des ambassadeurs et ministres étrangers. A la chasse, à la promenade, le roi, sans cesser d’être entouré des mêmes respects, se relâchait un peu des entraves du cérémonial, quand il invitait, par exemple, les assistants â se couvrir, en disant à demi-voix : « Le chapeau, messieurs! »
Le dîner et le souper étaient également soumis à des usages d’étiquette aussi minutieuse. Après le souper, le roi rentrait dans sa chambre, environné de toute la cour ; il se tenait quelques instants debout, le dos au balustre du lit; puis, avec des révérences aux dames, il passait dans son cabinet, où la famille royale était ordinairement rassemblée ; il ne restait pas moins d’une heure avec elle ; il ne la quittait un moment que pour aller donner à manger à ses chiens; il revenait souhaiter le bonsoir à sa famille et passait dans sa chambre, où se trouvaient les grandes et secondes entrées ou brevets d’affaires. Il parlait aux uns et aux autres pendant qu’il se déshabillait, et dès qu’il s’était mis au lit, tous les assistants se retiraient, excepté le premier valet de chambre de quartier. Le cérémonial du grand coucher se terminait au moment où le roi, rentré dans sa chambre, faisait sa prière au chevet de son lit et congédiait les assistants, en leur don-
Réception d’un Ambassadeur à Versailles, d’après Parrocel.
LE ROI ET LA COUR
nant le bonsoir avec une inclinaison de tête. Il n’v eut plus de grand coucher dans les douze dernières années du roi ; mais le petit coucher, auquel assistaient les grandes et les secondes entrées, continua jusqu’à la fin, dans la forme ordinaire et avec la même étiquette. Ces règles sévères trouvaient quelque tempérament au grand Trianon, une des créations favorites de Louis XIY : lorsqu’il s’y rendait en promenade, tout le monde était admis à lui faire sa cour, et les dames avaient l’honneur de manger à sa table.
Au surplus, le cérémonial de cour, que Louis XIV avait réglé luimême d’une manière si ponctuelle et si minutieuse, subsista dans toute sa rigueur sous le règne de Louis XV, et ne se relâcha peu à peu de ses exigences et de ses formalités qu’à partir de l’avénement de Louis XVI.
Si le genre de vie qu’on menait à la cour était de plus en plus triste et uniforme pendant la vieillesse de Louis XIV, on a lieu de croire que l’existence du roi n’avait rien de moins maussade ni de moins pénible que celle des courtisans. Son éternel tête-à-tête avec Mme de Maintenon commençait à lui peser, quand la mort, une mort foudroyante et ’ terrible, entra dans sa famille avec toutes les horreurs de l’imprévu et du mystère le plus sinistre. La perte de son fils unique, le grand dauphin (1711), ne lui avait pourtant pas fait craindre de ne point laisser d’héritier direct après lui : son petit-fils, le duc de Bourgogne, avait deux fils en bas âge; quant aux deux autres fils du grand dauphin, l’un était Philippe V, roi d’Espagne, et l’autre, le duc de Berry, n’avait pas d’enfants. Tout à coup, une maladie subite, inconnue, effrayante, enleva en peu de jours, en peu d’heures, la duchesse de Bourgogne et son mari, avec leur fils aîné (1712). Leur second fils, le duc d’Anjou, depuis Louis XV, atteint de la même maladie, ne fut sauvé que grâce à un remède énergique que sa gouvernante lui avait fait prendre à l’insu des médecins. Des bruits d’empoisonnement, accueillis depuis par divers historiens, circulèrent dans le public à propos de cette triple mort.
La cour devint un tombeau : « Tout est mort ici, la vie en est ôtée ! » écrivait Mme de Caylus. (( Tout manque, tout paraît vide, il n’y a plus de joie, tous nos plaisirs sont passés! » écrivait Mme de Maintenon à son amie, à sa confidente, Mme des Ursins. Dans une autre lettre à Mme de
INSTITUTIONS, USAGES, ETC
Maisonfort, Mme de Maintenon, qui se plaignait d’être « vieille, triste, retirée du monde, » exprime encore mieux l’immense ennui au milieu duquel elle tramait sa vie enchaînée à celle du roi : « Que ne puis-je vous faire voir l’ennui qui dévore les grands et la peine qu’ils ont à remplir leurs journées! Ne voyez-vous pas que je meurs de tristesse dans une fortune qu’on aurait peine à imaginer? » Si le roi avait déposé ses confidences dans le sein d’un ami, on peut assurer qu’elles eussent été encore plus lugubres. Mme de Maintenon était parvenue à lui arracher, au profit du duc du Maine, un des princes légitimés, un testament qui éloignait de la régence le duc d’Orléans. Louis XIY, à l’heure de la mort, se repentit de sa faiblesse et fit tout bas des vœux pour que ce testament fût mis à néant. Il mourut en roi et en chrétien : « Vous allez être bientôt roi d’un grand royaume, dit-il au dauphin, qu’il tenait sur son lit entre ses bras, tâchez de conserver la paix avec vos voisins. J’ai trop aimé la guerre, ne m’imitez pas en cela, non plus que dans les trop grandes dépenses que j’ai faites. Prenez conseil en toutes choses et cherchez à connaître le meilleur, pour le suivre toujours. Soulagez vos peuples le plus tôt que vous pourrez, et faites ce que j’ai eu le malheur de ne pouvoir faire moi-même. » Le grand roi n’avait pas encore fermé les yeux, qu’il ne restait auprès de lui que deux ou trois domestiques subalternes. La cour s’était divisée en plusieurs groupes, les uns autour du duc du Maine, les autres autour du duc d’Orléans. Mme de Maintenon n’avait pas attendu le dernier soupir de son époux pour aller s’ensevelir dans la Maison de Saint-Cyr. La cour était dès lors au château de Sceaux et au Palais-Royal, à Paris. Il n’y avait, au Louvre, que quelques vieux courtisans auprès du jeune roi.
Le peuple français avait toujours aimé ses rois. C’était une tradition nationale. Cette tradition sembla s’effacer à la mort de Louis XIV, qui avait été Louis le Grand. (( Je ne puis me rappeler encore sans horreur, écrivait le duc de Richelieu longtemps après l’événement, les indécences du peuple de Paris, le jour du convoi de son souverain. La mort du tyran le plus odieux n’aurait point fait plus de plaisir. On l’accusait de tous les malheurs. On regarda sa mort comme un bien que le ciel accordait. Quelques années de disgrâce avaient tout
LE ROI ET LA COUR
détruit ; sa gloire passée n’était plus rien ; le peuple maudissait sa mémoire et insulta grossièrement le cercueil d’un roi dont s’honorera éternellement la France, et qu’on ne put déposer sans crainte dans le tombeau de ses pères. »
Fig. 3. — La Remueuse du duo d’Anjou (depuis, Louis XV).
Le souffle des révolutions, qui avait attisé la Ligue et la Fronde, menaçait de renverser la monarchie de Louis XIV, avant que le cadavre du roi eût pris possession de sa sépulture dans l’abbaye de Saint-Denis. Le duc d’Orléans, par bonheur pour la France, n’avait jamais eu la pensée de prêter la main à de grands changements dans
XVIIIe SIÈCLE, III. — INSTITUTIONS. — 2
INSTITUTIONS, USAGES, ETC
l’ordre politique : il avait sans doute à cœur de gouverner le royaume pendant la minorité du jeune roi, mais il ne voulait pas être roi luimême par le fait d’une odieuse usurpation. Le testament de Louis XIV, qui l’éloignait autant que possible de la régence pour lui substituer le duc du Maine, devait être ouvert en parlement. Philippe d’Orléans, soutenu par les grands, par la cour et par le peuple, qui se prononçait hautement en sa faveur, n’eut d’autre ambftion que de bien administrer l’Etat : (( Je consens qu’on me lie les mains pour le mal, avait-il dit dans la séance solennelle du parlement où le testament du feu roi fut discuté et cassé; mais, pour le bien, je veux être libre. )) La nation l’acclamait déjà comme un libérateur, et trois jours avant les funérailles de Louis XIV, quand Louis XV, âgé de cinq ans, conduit par sa gouvernante, Mme de Ventadour, alla tenir son lit de justice aux Tuileries, le même peuple qui, trois années auparavant, avait failli lapider et mettre en pièces le duc d’Orléans, sur le soupçon d’avoir empoisonné les princes, lui fit une ovation, en le ramenant en triomphe au Palais-Royal.
Le duc d’Orléans, qui fut jusqu’à sa mort (1723) le chef absolu et irresponsable du conseil de régence, n’aimait pas plus les courtisans que les flatteurs. Ceux-ci ne l’épargnèrent pas dans leurs calomnies, et il n’a pas tenu à eux que l’histoire ne l’ait mis à son pilori comme un monstre exécrable. Ce fut la cour, surtout la vieille cour, qui prépara le venin des Pliilippiques de la Grange -Chancel. Voici le portrait réel et très-ressemblant qu’on peut opposer aux hideuses caricatures peintes avec du fiel dans ces Pliilippiques : <( Le duc d’Orléans était d’une figure agréable, d’une physionomie ouverte, d’une taille médiocre, mais avec une aisance et une grâce qui se faisaient sentir dans toutes ses actions. Doué d’une pénétration et d’une sagacité rares, il s’exprimait avec vivacité et précision. Ses reparties étaient promptes, justes et gaies. Ses premiers jugements étaient les plus sûrs ; la réflexion le rendait indécis. Des lectures rapides, aidées d’une mémoire heureuse, lui tenaient lieu d’une application suivie : il semblait plutôt deviner qu’étudier les matières ; il avait plus que des demi-connaissances en peinture, en musique, en chimie, en mécanique. Avec une valeur brillante, modeste en parlant de lui et peu indulgent pour ceux qui lui étaient
LE ROI ET LA COUR
suspects sur le courage, il eût été général, si le roi lui eût permis de l’être, mais il fut toujours en sujétion à la cour et en tutelle à l’armée. Une familiarité noble le mettait au niveau de tous ceux qui l’approchaient; il sentait qu’une supériorité personnelle le dispensait de se prévaloir de son rang. Il ne gardait aucun ressentiment des torts qu’on avait eus avec lui et en tirait avantage pour se comparer à Henri IV. Son insensibilité à cet égard venait de son mépris pour les hommes. )> Le philosophe Duclos, qui était contemporain du régent et qui le jugeait ainsi d’après le témoignage des contemporains, ne lui reprochait que d’avoir été quelquefois un fanfaron de vice et d’immoralité.
On s’aperçut bientôt que le duc d’Orléans ne voulait pas avoir affaire à l’ancienne cour, que l’on n’appelait plus que X antiquaille : il lui avait fermé les portes du Palais-Royal, où il entendait rester libre avec ses amis, ses complaisants, qu’on surnomma les roués, et tous les compagnons de ses plaisirs. Les soupers se renouvelaient tous les soirs et duraient toute la nuit ; le duc d’Orléans s’en était fait une telle habitude , qu’il ne pouvait plus s’en passer, malgré la fatigue des veilles et des excès en tous genre, quoiqu’il fût naturellement sobre et qu’il eût honte de s’enivrer comme ses convives. (( Il y formait, disait-il, son jugement sur la valeur des personnes de distinction, et chacun ayant le droit de tout dire, il y étudiait l’opinion publique; mais il gardait son secret, ne laissant pas connaître à la compagnie quel profit il pouvait retirer de cette licence. »
On comprend que de pareilles mœurs devaient être antipathiques à la cour de Versailles, telle que Louis XIV l’avait façonnée pendant son long règne, et qui conservait l’empreinte austère de cette servitude d’étiquette, avec sa morgue aristocratique, ses arrogantes prétentions, ses inépuisables ressources d’intrigue. Il fallait donc que cette cour, raide et guindée, prude et revêche, renonçât désormais à jouer son rôle, ou bien attendît, pour le reprendre sur nouveaux frais, que le roi fût, sinon majeur, dumoins en âge d’avoir des courtisans. Or, le roi, qui semblaitdéjà bon pour tenir un lit de justice, n’avait encore que des domestiques, sous l’œil de sa gouvernante, la duchesse de Ventadour ; et, même lorsqu’il passa sous la direction du maréchal de Villeroy, que le testament de
INSTITUTIONS, USAGES, ETC
Louis XIV -lui avait donné pour gouverneur, le temps était loin encore où la cour aurait pu reprendre position autour du roi et mener son train, comme à l’ordinaire, en reconstituant la vie de palais. Louis XV, environné de précautions excessives et presque ridicules, qui n’étaient qu’injurieuses pour le régent, se trouvait gardé, à l’instar d’un prisonnier, à Vincennes, aux Tuileries (fig. 4), au Louvre, et son gouverneur affectait de craindre sans cesse pour le petit prince, confié à sa garde, mille dangers qui n’existaient pas. La cour se voyait absolument bannie du palais, où elle n’était convoquée que dans des circonstances d’apparat et pour des cérémonies officielles. Ce fut pour elle une sorte d’exil qui lui pesait et qu’elle ne supportait qu’en grondant ; elle ne se montrait jamais au Palais-Royal, et rarement au château de Sceaux, chez le duc du Maine. Elle se renfermait dans ses hôtels, à Paris et à Versailles, ou se retirait en province dans ses domaines, donnant carrière à ses regrets et à ses espérances.
Les prédicateurs du temps de Louis XIV, Bossuet, Bourdaloue, Massillon, avaient eu souvent l’occasion de dire de rudes vérités aux courtisans et de représenter la cour avec des couleurs peu flatteuses. O11 ne leur avait pas su mauvais gré cependant de leur hardiesse, quoiqu’il y eût bien de l’exagération dans les tableaux vagues et incohérents qu’ils se plaisaient à placer, comme des énigmes à deviner, devant les personnes intéressées à s’y reconnaître : (( Le sang touche le sang, disait Massillon dans un sermon où le roi seul semblait excepté de la réprobation générale, le père scandalise l’enfant, le trère dresse des pièges au frère, l’époux cherche à se séparer de son épouse. Il n’y a plus entre les hommes d’autres liens que l’intérêt, la passion, l’humeur, le caprice; le crime est respecté chez les grands ; la vertu n’est plus que le partage des simples, et la piété que l’apanage du petit peuple. » C’était la cour, la cour seule, que l’orateur sacré osait traduire au tribunal de l’opinion, en présence du vieux roi, qui n’eut jamais la générosité de prendre la défense de ses courtisans, qu’il savait meilleurs et moins criminels que ne les faisait l’orateur sacré, pour avoir un prétexte de flatter le peuple aux dépens des grands.
On croira sans peine que la cour a été mieux étudiée et mieux con-
LE ROI ET LA COUR
nue par les moralistes et les philosophes que par les orateurs de la chaire les plus éloquents. Dufresny, un auteur comique, traçait d’une plume vive et légère, en 1705, ce charmant croquis, où le véritable
Fig. 4. — Louis XV enfant, promené dans le jardin des Tuileries. (Communiqué par M. Bonnardot.)
caractère de la cour est si finement accusé : « La cour , dit-il dans les Amusements sérieux et comiques, est un pays très-amusant. On y respire le bon air ; les avenues en sont riantes, d’un abord agréable , et aboutissent toutes à un seul point. La fortune de cour paraît nous attendre, au bout d’un grand chemin ouvert atout le monde; il semble qu’on n’ait qu’à y mettre le pied pour parvenir ; cependant on n’arrive
INSTITUTIONS, USAGES, ETC
à ses fins que par des chemins couverts et de traverse, disposés de manière que la voie la plus droite n’est pas toujours la plus courte. Je ne sais si le terrain de la cour est bien solide : j’ai vu de nouveaux débarqués y marcher avec confiance , et de vieux routiers n’y marcher qu’en tremblant ; c’est un terrain haut et bas , où tout le monde cherche l’élévation. Mais , pour y arriver , il n’y a qu’un seul sentier, et ce sentier est si étroit qu’un ambitieux ne saurait y faire son chemin sans renverser l’autre.
« En voyageant dans le pays de la cour, j’ai remarqué que l’oisiveté règne parmi les habitants. Je ne parle que du peuple, car les grands et ceux qui travaillent à le devenir ont des affaires de reste. Le manège des courtisans est un travail plus pénible qu’il ne paraît. A l’égard des subalternes , ramper et demander , c’est tout leur manège, et leurs longs services font tout leur mérite. J’excepte quelques officiers, qui, sans bassesse et sans manège, bornent leur ambition à bien servir le maître, et vivent tranquilles dans cette médiocrité d’état où l’on trouve ordinairement le vrai mérite. Dans cet état médiocre que je mets entre le peuple et les grands seigneurs, on peut être poli sans fourberie et franc sans grossièreté ; on peut n’avoir ni la bassesse du peuple ni la hauteur des grands ; en un mot, on peut être ce qu’on appelle un galant homme. ))
A cette peinture si fine et si ingénieuse il faut ajouter le portrait du courtisan, tracé de main de maître par l’auteur de l 'Esprit des lois. Montesquieu avait lui-même trop de goût et de politesse pour ne pas constater que ces deux qualités étaient des habitudes ordinaires de la cour. (( Dans les monarchies, disait-il, la politesse est naturalisée à la cour. On trouve à la cour une délicatesse de goût , en toutes choses , qui vient d’un usage continuel des superfluités d’une grande fortune , de la variété et surtout de la lassitude des plaisirs , de la multiplicité , de la confusion même des fantaisies, qui, lorsqu’elles sont agréables, y sont toujours reçues. » Mais, tout en appréciant ce qui faisait la distinction et le charme de la cour, il se montrait sévère et impartial pour juger les courtisans : c< L’ambition dans l’oisiveté, la bassesse dans l’orgueil, le désir de s’enrichir sans travail, l’aversion pour la
LE ROI ET LA COUR
vérité, la flatterie, la trahison, la perfidie, l’abandon de tous ses engagements, le mépris des devoirs du citoyen, la crainte de la vertu du prince, l’espérance de ses faiblesses, et, plus que tout cela, le ridicule perpétuel jeté sur la vertu , forment , je crois , le caractère du plus grand nombre des courtisans, marqué dans tous les lieux et dans tous les temps. »
La cour de France se composait d’une immense agglomération de personnes de tout âge, de tout rang, de toute condition, réunies et alliées les unes aux autres par cette espèce de mot d’ordre consistant à se dire de la cour; ce que Dufresnya très-bien exprimé, en indiquant les différents degrés qui séparaient les grands et le peuple dans le Pays de la Cour. Ce n’est pas tout : au-dessous des maîtres il y avait les serviteurs et les subalternes, qui avaient l’honneur d’appartenir aussi à la cour et s’en glorifiaient. Une foule de familles nobles ou roturières faisaient partie de la cour depuis cinq ou six cents ans et occupaient, de père en fils, les memes charges, les unes effectives, exigeant un service réel , les autres honorifiques , quelques-unes impliquant pour les titulaires une espèce d’anoblissement. Chaque personne attachée à la cour avait ses attributions minutieusement délimitées, ses privilèges exactement fixés, ses droits régulièrement établis. Tout ce qui était de la cour ou dans la cour, jusqu’aux 'pousse-fauteuil du roi, se montrait jaloux de son titre et de son service spécial.
Piganiol delà Force, avant d’énumérer les officiers qui composaient la maison du roi Louis XV, nous fait observer qu’elle était comme « l’image et l’abrégé du royaume, étant composée du clergé , de la noblesse et du tiers. » Piganiol aurait pu ajouter, avec raison, que le petit peuple môme y était représenté dans les fonctions les plus infimes.
Le grand aumônier de France, à la table du roi , où il disait le bénédicité et les grâces, à la chapelle, où il donnait la communion et les autres sacrements, pouvait être, en cas d’absence, suppléé par le premier aumônier , souvent remplacé lui-même par un des huit aumôniers de quartier. La chapelle du roi avait, déplus, huit chapelains servant par quartier, huit clercs, un sacristain, un maître de la chapelle ayant sous ses ordres les chantres et les artistes de la musique.
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Le grand maître de la maison du roi, dont la charge consistait surtout à régler la dépense de bouche, avait juridiction sur les sept offices qui en dépendaient, et c’était entre ses mains que les officiers, depuis les aumôniers jusqu’aux écuyers , prêtaient serment de fidélité au roi. Il présidait le bureau du roi , lequel tenait séance deux fois par semaine et réunissait, comme assistants, le premier maître d’hôtel et les maîtres d’hôtel de quartier, les maîtres de la chambre aux deniers, le contrôleur général de la bouche et les contrôleurs de quartier, et différents ordres de commis. Chaque membre du bureau du roi remplissait à la cour une fonction particulière. Le premier 'maître d’hôtel avait sous sa direction personnelle les sept offices, savoir: le gobelet,
Fig. 5. — Grand Pannetier ( duc de Cossé-Brissac , 1782 ).
Fig. 6. — Grand Bouteiller Echanson (André de Gironde, 1731).
la cuisine-bouche , la panneterie, l’échansonnerie, la cuisine-commune, la fruiterie et la fourrière. Il faisait les honneurs de la table du grand maître, et si le roi voulait prendre un bouillon à son lever, c’était le premier maître d’hôtel qui conduisait le bouillon. Il pouvait être remplacé par un des maîtres d’hôtel ordinaires. Ceux-ci, au nombre de douze, conduisaient la viande du roi, un bâton garni de vermeil à la main, et présentaient à Sa Majesté la serviette mouillée avec laquelle le roi s’essuyait les mains avant de manger. Les trois maîtres de la chambre aux deniers étaient chargés de régler et de payer toutes les dépenses de bouche et les gages de la petite et de la grande livrée. Quant au contrôleur général de la maison, il tenait la comptabilité des dépenses
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de bouche et avait la garde de la vaisselle d’or, d’argent et de vermeil.
Le grand chambellan, qui avait eu dans l’ancienne cour une si haute position , n’était plus chargé que du service intérieur de la chambre du roi. Il se trouvait habituellement suppléé par un des quatre pre-
Fig. 7. — Le duc de Gesvres, premier gentilhomme de la chambre, en costume d'apparat ; d’après le portrait de L. M. Yanloo fils, gravé par G. E. Petit (1735).
miers gentilshommes de la chambre, qui avaient la direction du nombreux personnel de la chambre du roi. Au-dessous d’eux, les quatre premiers valets de chambre servaient par quartier et exerçaient plusieurs fonctions honorables : ils couchaient au pied du lit du roi et gardaient les clefs des coffres. Dans l’énumération des officiers de la chambre, il suffit de citer seize huissiers, trente-deux valets de chambre, douze
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porte-manteaux, deux porte-arquebuses, huit barbiers, un chirurgien dentiste, huit tapissiers, trois horlogers, six garçons de chambre, deux porte-chaise d’affaires, etc. Il n’y avait pas d’emploi qui fût jugé indigne ou dégradant, dès qu’il s’agissait de servir le roi à l’ordinaire ou par quartier. Parmi les autres officiers de la chambre du roi , compris sous le titre générique de « valets de chambre hors rang, )) qui ne remplissaient pas des fonctions domestiques, on trouvait les peintres, les sculpteurs, les vitriers, etc., les gardes des lévriers et des levrettes de la chambre, les chefs des équipages du vol pour les champs et du vol pour pie, derniers représentants de l’ancienne fauconnerie du roi. Quant aux vingt-six gentilshommes ordinaires, ils servaient par quartiers, et leur charge était essentiellement honorifique. Ces gentilshommes, on le devine, appartenaient tous à la noblesse de race et devaient justifier de l’ancienneté de leur extraction.
Fig. 8. — Grand Chambellan (prince de Turenne, 1747).
Fig. 9. — Capitaine de la porte (vicomte de Vergennes, 1783).
Le grand maître de la garde-robe, qui était un des plus grands seigneurs du royaume , avait soin des habits, du linge et de la chaussure du roi. Quand le roi s’habillait, le grand maître de la garde-robe devait lui mettre sa camisole , son cordon bleu et son justaucorps 5 quand le roi se déshabillait, il lui présentait sa camisole de nuit, son bonnet et son mouchoir ; mais il avait, d’ordinaire, pour suppléant, un des deux maîtres de la garde-robe, qui étaient toujours là, dans la chambre, pour donner au roi son mouchoir, ses gants, sa canne et son chapeau, ou pour l’aider à vider ses poches, quand le roi rentrait et changeait d’ha-
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bit, car les poches de Sa Majesté se trouvaient sans cesse remplies de lettres , de mémoires et de placets. Les officiers de la garde-robe comprenaient quatre premiers valets de chambre, seize valets, un portemalle, quatre garçons ordinaires, trois tailleurs-chaussetiers, un empeseur et deux lavandiers ou blanchisseurs du linge de corps.
Les officiers du cabinet du roi n’avaient aucun rapport avec les officiers de la chambre. Ils n’étaient pas obligés de faire preuve de noblesse, et ils devenaient nobles du fait seul de leur charge. C’étaient les quatre secrétaires du cabinet, prenant la qualité de conseillers ordinaires du roi en ses conseils, les quatre lecteurs ordinaires, et les interprètes pour les langues; dans un rang inférieur, les deux huissiers du cabinet, prenant la qualité d’écuyers, et les courriers de cabinet. Les charges de cour se maintenaient par ancienneté, lors même quelles tombaient en désuétude et n’avaient plus d’utilité. Par exemple, il y avait un capitaine général des fauconneries du cabinet du roi, lequel
Fig. 10. — Grand Fauconnier (comte de Vaudreuil, 1780).
ne relevait pas du grand fauconnier, et dont l’emploi se bornait à prendre les ordres du roi pour toutes les chasses au vol ; il devait aussi recevoir les oiseaux dont on faisait présent au roi et qu’on lui envoyait de toutes les parties du monde. Un autre service, devenu une des annexes du cabinet, était celui des bâtiments et des maisons royales, service qui comprenait des charges considérables et qui employait un grand nombre de personnes. L’inspection et la direction des bâtiments, jardins, arts et manufactures du roi, avaient toujours été confiées à des
grands seigneurs ; ils le furent ensuite à de grands artistes , tels que Mansard, ou à des princes, tels que le duc d’Antin, qui prenaient le titre de surintendant des bâtiments du roi. Ce surintendant avait sous ses ordres un premier architecte, plusieurs architectes ordinaires, trois intendants et ordonnateurs des bâtiments, deux trésoriers, un intendant des eaux, un intendant des devises et inscriptions , un premier commis archiviste, et beaucoup d’autres officiers de tout grade, ayant chacun leur titre, leur emploi et leurs honoraires. Ainsi, dans le service des maisons royales, on trouvait, pour le canal de Versailles, tout un équipage de flotte, capitaine des matelots, maître, mariniers, gondoliers et calfateurs ; entre les préposés à l’entretien des jardins , on comptait un nettoyeur de statues et un preneur de taupes.
Il ne faudrait pas s’imaginer que toutes ces charges inférieures, dont beaucoup n’étaient que des sinécures, ne fussent pas ou fussent peu rétribuées : les grandes charges et les charges moyennes avaient une valeur considérable, puisque le brevet de retenue, ou prix de la charge garanti par le roi, était de 500,000 livres pour les premiers gentilshommes de la chambre, et de 400,000 livres pour le premier maître d’hôtel du roi. Ces charges produisaient aux titulaires un gros revenu. Les charges subalternes n’étaient pas relativement moins avantageuses : une quantité d’entre elles donnaient droit au logement, à la nourriture et à l’habillement ou à la livrée. Ainsi, le capitaine des levrettes et lévriers de la chambre du roi touchait 2,500 livres par an, sans compter l’extra et les menus bénéfices ; le gardien des petits chiens de la chambre avait 1,500 livres de gages et 200 fr. pour sa livrée. Les quatre apothicaires du roi, servant par quartier, recevaient 1,000 livres de gages et 600 livres d’indemnité pour leur sommier ou cheval de somme; leurs quatre aides, ceux que Molière avait tant ridiculisés dans ses comédies, n’avaient que 200 livres de gages, mais, outre cela, diverses gratifications qui montaient à plus de 400 livres , avec le droit de tenir boutique à Paris. La domesticité, de meme que les premières charges, avait bouche à cour , c’est-à-dire était nourrie, hébergée aux frais du roi. Le moindre balayeur, qui n’avait que 350 livres de gages, devait se trouver satis- - fait de son sort, si l’on considère qu’il ne travaillait que deux ou trois
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heures par jour, et que la valeur relative de l’argent s’est élevée dans une proportion considérable depuis un siècle : aussi, les fonctions les plus basses en apparence étaient-elles recherchées comme lucratives et honorables par des gens bien nés et qui se piquaient même de noblesse ; en 1735, un des deux porte-chaise d’affaires du roi était le sieur Jacques Calabre de Perrault, recevant 600 livres de gages payées sur les Menus et 200 de récompense payées au trésor royal.
Fig. 11. — Grand Maréchal des Logis (Chamillart, marquis de la Suze, 1774 ).
Quiconque appartenait à la cour et y avait une charge , se montrait jaloux d’en remplir les fonctions, si gênantes et si singulières qu’elles fussent. Chacun se faisait , à cet égard , un cas de conscience de servir le roi, sans paraître jamais se lasser ni se dégoûter des attributions que son titre lui imposait. Mais, en revanche, personne ne semblait disposé à dépasser les limites de son devoir , ni à empiéter sur les fonctions inférieures ou supérieures d’autrui. De là une étiquette inflexible , féroce, qui ne connaissait rien que l’usage établi. Le roi , les princes et princesses de la famille royale en auraient souffert en mainte occasion, s’ils n’y avaient pas été accoutumés dès l’enfance. (( Ces règles serviles, dit avec beaucoup de bon sens et de dignité Mme Campan, étaient érigées en espèce de code : elles portaient un Richelieu, un la Rochefoucauld, un Duras, à trouver dans l’exercice de leurs fonctions domestiques l’occasion de rapprochements utiles à leur fortune ; et, pour ménager leur vanité, ils aimaient des usages qui convertissaient en honorables préro-
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gatives le droit de donner un verre d’eau, de passer une chemise et de retirer un bassin. Des princes accoutumés à être traités en divinités finissaient naturellement par croire qu’ils étaient d’une nature particulière , d’une essence plus pure que le reste des hommes. ))
Cette multiplicité de charges et d’offices exigeait une dépense effroyable , et l’on ne s’étonnera pas que le roi ne pût y faire face avec ses ressources ordinaires, si l’on se représente que sa maison militaire coûtait beaucoup plus que sa maison civile. On n’a pas encore établi, par des calculs exacts, à quels frais s’élevait l’état général de la maison
Fig. 12. — Grand Veneur (duc de Penthièvre , 1737).
Fig. 13. — Grand Louvetier (comte d'Haussonville, 1780).
du roi. Les ministres les plus économes ,1e grand Colbert, son neveu, le contrôleur général Desmarets, ne parvinrent jamais à ramener une sorte d’équilibre entre le revenu du roi et ses dépenses. Ce revenu se montait à quarante-neuf millions en 1709, et, au commencement de 1715, les embarras pécuniaires de la trésorerie étaient si pressants qu’il fallut négocier trente-deux millions de billets pour obtenir huit millions en espèces. Louis XIV, peu de mois après cet emprunt ruineux, laissait près de trois milliards de dettes! Cependant les économies ne portèrent jamais sur les charges et les offices de la cour ; on ne diminua pas d’un valet de chien le service des chasses , on n’ôta pas aux cuisines du roi un seul tourne-broche, et pas un seul porteur de lits et meubles à la chambre du roi.
Louis XV n’avait encore que cinq ans, que déjà sa maison civile
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aussi nombreuse, aussi bien organisée que l’était celle de Louis XIV, attendait la majorité du roi pour le servir avec le cérémonial habituel de la cour.
Fig. 14. — Grand Maître de France (prince de Condé, 1740).
La duchesse de Ventadour, gouvernante du jeune roi, sous la surintendance du duc de Bourbon, avait pris à cœur la charge de haute confiance pour laquelle Louis XIV l’avait désignée : « Elle avait beaucoup de douceur et de l’élévation en même temps , dit Moufle d’ Angerville , un des historiens les plus impartiaux de Louis XV ; elle aimait passionnément son royal pupille , et ses soins tenaient plus de ceux d’une mère tendre que d’une étrangère ambitieuse. Sa vigilance ne pouvait que s’accroître par tout ce qui se passait; elle n’ignorait pas les affreux soupçons qui agitaient tous les cœurs en défiance... Elle en redoubla de zèle , et n’eut pas un instant de repos pendant près de dix-huit mois qu’elle fut au service du roi. » Lejeune roi fut remis ensuite à son gouverneur, le duc de Villeroy , qui ne veilla pas avec moins de sollicitude sur cet auguste dépôt , mais qui , le premier, gâta par la flatterie les belles qualités naturelles de son élève. C’est lui qui menait continuellement le roi, d’une fenêtre à l’autre du palais des Tuileries , en lui montrant la foule qui se pressait dans la cour du Carrousel pour le voir et l’acclamer : « Voyez, mon maître, voyez le peuple ; eh bien 1 tout cela est à vous , tout vous appartient , vous en êtes le maître! » Ces déplorables enseignements ne pouvaient que développer et enraciner l’égoïsme inné du jeune prince, à qui l’éduca-
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tion morale fit défaut complètement, malgré les leçons de son précepteur, le cardinal de Fleury. Louis XV était né délicat; il avait été gravement malade à l’âge de trois ans, et l’on craignait, peut-être avec raison , de le fatiguer en l’astreignant à un travail d’étude et d’application , qu’il eut toujours en horreur.
Il avait ,en revanche, des dispositions naturelles pour tous les exercices de corps, et il s’y adonnait avec une sorte de passion, qu’on était souvent forcé de modérer. Dès qu’il fut sorti des mains des femmes , on lui donna un maître d’armes , un maître à chanter , un maître à danser et même un maître à voltiger. Ce dernier, Louis Sciolly, ne touchait que 200 livres ; mais le maître d’armes , dont les leçons intéressaient beaucoup le royal enfant et qui était un habile homme , le sieur Henri Rousseau, maître teneur d’armes de la Grande-Ecurie, était appointé à 2,000 livres. Cela n’était rien auprès du maître de danse, qui avait 2,000 livres de gages , 2,000 livres de gratification et 3,000 livres de récompense ! Le roi aimait la danse et s’y perfectionna promptement , au point de devenir le meilleur danseur de la cour.
Il apprit sans peine tout ce qui pouvait augmenter la grâce de ses manières et le charme répandu dans toute sa personne. Il était le plus beau et le plus charmant des enfants, mais il conservait presque toujours l’air distrait, mélancolique et ombrageux. Son intelligence naturelle s’éveilla de bonne heure , mais on ne fit rien pour la cultiver et pour vaincre son indolence d’esprit et sa paresse de mémoire. « Prenez garde à la santé du roi ! )) répétaient sans cesse les médecins ; et tout l’entourage de redire, avec des grimaces de terreur : (( La santé du roi ! » Ces défiances , ces soupçons s’adressaient insolemment au duc d’Orléans , qui ne daignait pas s’en occuper. On eut pourtant, à plusieurs reprises, des inquiétudes sérieuses pour la vie du prince, qui fut atteint, en 1721, d’un mal de gorge très-menaçant. Aussitôt un cri s’éleva : « Le roi est empoisonné! )) et les regards se tournaient vers le régent, comme pour l’accuser. « Le duc d’Orléans, dit Saint- Simon, se conduisit d’une manière si simple et si sage pendant la maladie du roi, qu’il y gagna beaucoup aux yeux du public ; son inquiétude était raisonnable, mais mesurée, pour ne pas la rendre allectée...
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Il avait l’attention surtout de ne jamais croire le roi ni trop bien ni trop mal, ni laisser aucun lieu de dire qu’il le craignît trop bien ou qu’il le souhaitât mal. » La vérité est qu’il ne désira jamais la couronne.
Fig. 15. — Menuet dansé au bal paré donné parjleroi le 24 février 1745, dans le manège couvert de la Grande-Écurie, à Versailles; d’après C. N. Cochin.
Le roi guérit, et l’on put se convaincre que les Français avaient toujours la même affection, le même respect pour leurs rois. « On ne saurait peindre, écrit Duclos, les transports de joie que la convalescence du roi fit éclater par toute la France et qui succédèrent à la consternation universelle. Il n’était pas besoin d’échauffer l’amour des peuples. On ne voyait que danses et repas dans les rues. Les bourgeois faisaient
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servir leur souper à leurs portes et invitaient les passants à y prendre part ; tout Paris semblait chaque jour donner un repas de famille. Ce spectacle dura plus de deux mois. Les étrangers partageaient notre joie, et l’empereur disait hautement que Louis XV était l’enfant de l’Europe. »
Le duc d’Orléans ne fut pas le moins réjoui de la convalescence du roi : il avait pour cet auguste enfant, confié à sa garde, une véritable tendresse, et l’enfant la lui rendait bien, quoi qu’on fît, quoi qu’on eût fait pour lui inspirer de la méfiance et de l’aversion contre le régent. Aussi Louis XV, à treize ans accomplis, dans le lit de justice où il déclara lui-même sa majorité, priait-il encore le duc d’Orléans de lui continuer ses soins et de l’aider de ses conseils, de son expérience et de son dévouement. Il le regretta, le pleura comme un père, lorsque ce prince fut enlevé par une mort subite (21 décembre 1723). Louis avait été sacré l’année précédente. « Le roi était d’une charmante figure, raconte le marquis d’Argenson, qui fut un de ses ministres. On se souvient combien il ressemblait à l’Amour, lors de son sacre à Reims, le matin, avec son habit long et sa toque d’argent, en costume de néophyte ou de roi candidat... Je n’ai jamais rien vu de si attendrissant que cette figure. Les yeux en devenaient humides de tendresse pour ce pauvre petit prince, échappé à tant de dangers dans sa jeunesse, seul rejeton d’une famille nombreuse. »
Le règne de Louis XV a commencé. Ce n’est plus le duc d’Orléans qui gouverne, c’est maintenant le duc de Bourbon, premier ministre, ce sera bientôt le cardinal de Fleury; car le roi ne se soucie pas de gouverner et se décharge de tout le fardeau des affaires sur ses ministres, qui obéissent aux influences de la cour.
Le roi n’aimait, dans sa jeunesse, ni les fêtes, ni le grand appareil, ni les cérémonies. Il était silencieux, réservé, distrait ; il fuyait le bruit, l’éclat, la foule ; il réunissait pourtant, selon l’expression du duc de Richelieu, la politesse et les attentions détaillées aux grandes manières des souverains. Le maréchal de Villeroy, qui passait pour le type accompli de l’homme de cour, l’avait rendu très-minutieux dans la science de l’étiquette, et son précepteur, le cardinal de Fleury, en l’éle-
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