Comment nos chrétiens comprennent le Sacré-Cœur
Je me rappelle la parole d’un vétéran de nos missions à un bon prêtre qui, il y a trente ans, cherchait à le convañincre des effets que produirait, chez nos Indiens, la diffusion d'une image, du reste très belle, du Sacré-Cœur — représenté tout seul avec les emblèmes habituels.
— « Mon cher Monsieur », lui dit en toute franchise le missionnaire, « nos sauvages n’y comprendront rien du tout. Il ne faut pas oublier que, dans nos missions, nous en sommes encore aux premiers temps de l’Église, »
Quelques mois plus tard, — arrivant à la mission de Notre-Dame des Sept-Douleurs, où je devais faire mes premières armes —- je fus frappé par un beau Sacré-Cœur, lui aussi tout seul, qu’un de nos bons Frères convers avait peint sur le devant de l'autel.
— « Ce cœur-là est, en effet, un petit chef-d'œuvre
de peinture pour nos contrées », me fit remarquer mon mentor à barbe grisonnante. « Mais ça ne dit pas plus à nos sauvages que ferait un cœur de caribou. Ils en manipulent tant, durant leurs chasses. »
Il est certain que, par attrait, nos chrétiens vont plutôt et directement à la Personne même de Notre- Seigneur, qu’ils appellent « Sacré-Cœur » — quand ils Le voient le cœur sur la poitrine.
Je suis heureux de pouvoir en extraire la preuve d’une lettre sortie de la plume d’une de nos anciennes élèves de la Providence. Elle avait quinze ou seize ans. A la suite de la perte vivement sentie d’une personne aimée, elle m’écrivait, en français :
— « Mon unique consolation est de la retrouver tous les jours dans le Cœur du Sacré-Cœur. »
Pour cette enfant des bois, le Sacré-Cœur est bien la personne même de Notre-Seigneur montrant son Cœur.
Autre exemple. C’est à la veille de quitter notre mission Saint-Joseph pour me rendre en Europe. Louyson Dos-Noir, un des gros personnages Montagnais, venant me donner la poignée de main d’adieu, en profite pour me confier toute sa joie d’avoir le Sacré-Cœur — intronisé, depuis quelque temps, dans sa petite cabane.
— « C’est très bon! » me dit-il. « Il vit avec nous! Il est le Maître de la maison. Devant Lui nous prions réunis. Quand je suis à la chasse, 1] veille sur ma femme, qui ne se sent plus seule. Et cette pensée me rend le cœur fort et plus alerte pour chercher la vie de la famille. D'autant plus que, en même temps, Il me protège partout où je vais dans les bois. Ainsi, par Lui, malgré la distance, ma femme et moi restons toujours unis, et nous avons le cœur plus fort. Ouil c’est très bon! Je te remercie de nous l’avoir donné! »
Inutile de multiplier les faits. 11 n’y a aucun doute. C’est bien Notre-Seigneur que nos Indiens veulent honorer directement. Et je crois que le génie même de leurs différents dialectes les y pousse.
Chez nous, pas de mots abstraits. Pour exprimer les réalités, que les mots abstraits représentent dans les
autres langues, nous devons avoir recours à des verbes, employés à l’impersonnel, ou à des périphases.
Ainsi, deux mots sont en usage pour dire : aimer. Le premier, beganyeniges! an, plus général, signifie étymologiquement : « Je mets ou, mieux, j’ai mis mon esprit (ma pensée) auprès de lui. » — Le second, plus affectueux, plus tendre, begandareschie, veut dire : « Je me pousse (je me grandis) vers lui par désir ou par souffrance. » Quel que soit celui que l’on applique à Notre- Seigneur pour traduire son amour, il faudra toujours construire la phrase comme suit : « JÉSUS son amour (son-il-aime).» Comme on le voit, nous sommes contraints de mettre tout de suite en avant la Personne même — et agissante — du Verbe. De même, si nous parions du Sacré-Cœur, nous devrons dire : « JÉsus, son Cœur saint, — Jésus, son Cœur bienveillant... » Et l'amour du Sacré-Cœur de JÉsus s’exprimera ainsi : « JÉSUS son Cœur, son-Il-nous-aime. » Grammaticalement, impossible de s’expliquer autrement...
Pour nos Dénés, le Sacré-Cœur n’a donc jamais été que le Verbe Incarné, Mais c’est le Verbe Incarné se manifestant à eux sous une forme nouvelle plus attrayante. C’est JÉsus les aimant de tout son Cœur, et leur montrant son Cœur pour mieux leur faire comprendre son amour et leur en rappeler le souvenir.
Et c’est bien sous cette forme qu'ils préfèrent Jésus : avec le Cœur embrasé sur la poitrine.
Il leur parle plus au cœur : la Croix, la Couronne, la Plaie leur redisent sans cesse les excès auquel l’amour L’a porté pour les sauver.
Chez nos Indiens, comme chez tous les peuples, le cœur est considéré comme le siège de j’amour. Ils disent couramment : « Je t’aime de tout mon cœur. » Pour eux aussi, le cœur donne à l’homme sa vraie valeur morale ; suivant les qualités de son cœur, un Montagnais est bon ou mauvais. .
Ils ne trouvèrent donc point étrange que, pour mieux leur faire comprendre, estimer et aimer le Rédempteur, on s’appliquât plus spécialement à leur montrer toutes
les richesses de san Cœur adorable et à faire remonter vers Lui, comme à sa source, le fleuve de miséricorde dont les ondes purifiantes et vivifiantes parvenaient jusqu’à eux.
Chez eux, le cœur est-il considéré comme symbole de l'amour ? Il n’y a pas à en douter, bien que les mots symbole et le verbe symboliser ne se trouvent pas dans leur vocabulaire. Ils ont, en effet, l'expression qu’emploient les amis pour affirmer plus énergiquement leurs sentiments : « Si tu voyais mon cœur, — je voudrais pouvoir te moftrer mon cœur... »
Eh bien ! nos sauvages n’ont vu, dans le récit des manifestations que Notre-Seigneur a daigné faire de son Cœur, que la réalisation d’une chose impossible à l’amitié humaine. Et 1ls ont trouvé cette manifestation toute naturelle à un Dieu tout-puissant.
On leur a dit que le Verbe, le Fils de Drau, est l'image parfaite, substantielle, vivante du Père. De même que, de toute éternité, Il dit au Père ses amabilités infinies, le Père trouvant ses complaisances dans la contemplation de cette parole vivante, ainsi le Verbe a pour mission de parler à l’homme, dont l'intelligence’ est à l’image de celle du Père, et de lui dire que Dieu est parfait, surtout qu'il est fout amour, infiniment aimable. Son discours à l'humanité a commencé à la création : chaque être, sorti du néant au souffle de cette parole toute-puissante, porte le reflet de quelque amabilité divine.
Il a continué par ses révélations aux prophètes. Il s’est fait plus vivant par l’Incarnation dans les exemples, les enseignements, les miracles de Notre-Seigneur, plus pressant, plus explicite encore à mesure qu’approche la démonstration si éloquente du Calvaire... Quid potui facere et non feci ?.. 11 semblerait toucher à la fin, * quand on j'entend prier pour ses bourreaux, les excuser même !.. Encore un gémissement : Sitio / Appel suprême d’un amour insatiable |. Le « Tout est consommé » n'est qu'une pose impressionnante... Defuncius adhuc loguitur !.…
Les Apôtres, continuateurs du Verbe, qui vit en eux
et qui confirme leur parole par des miracles, s’en vont à travers le monde prêcher l’amour de Dreu.… Sic Deus dilexit mundum !.. Amour dont ils ont été les témoins, amour qu'ils ont, en quelque sorte, touché du doigt, avec saint Thomas, dans les plaies sacrées... Avec saint Jean ils répètent : « Nos auterm credidimus caritati, » — et leur témoignage, ils le scellent de leur sang!
Après eux, des milliers, des millions de martyrs mar-
chent sur leurs pas. Comme eux, ils attestent — sous les coups de fouet, au milieu des tortures, sous la dent des bêtes fauves — que biens, plaisirs et honneurs de
la terre ne sont que boue repoussante en face des amabilités divines.… Peu à peu, l'Évangile se répand, mais avec quelle lenteur pour l’amour du Sauveur — impatient du salut des hommes ses frères 1.
Alors, comme dans une péroraison sublime, pour jeter la conviction dans nos âmes. Il ne se contente pas de porter sa main à la poitrine, pour nous crier avec une émotion profonde :
— « Ah! si vous pouviez voir mon Cœur, vous verriez combien je vous aime ! »
Mais, Lui à qui rien n’est impossible, dans un geste de suprême éloquence, — geste vraiment divin — Ïl arrache, pour ainsi dire, son Cœur de sa poitrine, Il le met en relief, avec ses flammes débordantes, la croix plongée dans son intime, la couronne d’épines, la plaie encore béante, le sang qui en coule toujours, et Il lance à l’Univers cet appel suprême d’un amour méconnu :
— « Voilà ce Cœur qui a tant aimé les hommes ! ».. N'y aura-t-il donc personne pour l’aimer en retour ?.….