SCENE II ANATOLE seul, puis MARGUERITE, puis HENRI
ANATOLE, avec amertume.
Plus heureux que jamais! Ah! voilà bien ma
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veine I... (Regardant la malle resiée ouverte.) Sa malle!...
C'est sa malle !... La malle de la femme que.j'aime!...
(Prenant dans la malle un pantalon garni de dentelles.) Un pantalon!... Le pantalon de la femme que j'aime !... C'est là-dedans... Non! ne pensons pas à ça... (Re
gardant le pantalon avec émotion.) Ah ! pantalon, pantalon !... que ne donnerais-je pas pour être à ta place... pas quand tu es dans la malle, bien entendu... (Embrassant le pantalon.) Tiens.! Tiens !
MARGUERITE, à la cantonade.
Ne vous impatientez pas, me voici !
ANATOLE
Elle! C'est elle!
Dans son trouble, il met le pantalon dans sa poche. MARGUERITE, entrant de droite.
C'est gentil à vous, mon cher Lejubier, de venir nous dire bonjour, comme ça, tout de suite...
ANATOLE, à part, la regardant.
Elle est encore plus jolie... c'est désolant!
Eh bien, on n'embrasse pas sa petite Margot ?
ANATOLE, avec force.
Non !
Non ?
MARGUERITE, étonnée.
ANATOLE, vivement.
Si !... Si !... J'ai dit non, parce que je suis furieux, mais tout à l'heure, je regretterais trop de ne pas vous avoir embrassée !
MARGUERITE
Furieux ?... Et pourquoi ?
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ANATOLE
Si vous croyez que c'est gai ce que vient de m'apprendre votre femme de chambre.
MARGUERITE
Que vous a appris Irma ?
ANATOLE
Ce qu'elle m'a appris'' (s'interrompant.) Laissez-moi d'abord vous embrasser, voulez-vous ?
MARGUERITE
Là... sur la joue...
Pourquoi la joue quand la nature vous a donné des lèvres ?
MARGUERITE, sérèrement, et se retirant.
Lejubier !
ANATOLE, vivement.
Non, non, ne VOUS fâchez pas. (il l'embrasse sur la joue.)
La joue pour moi, la bouche pour lui...
Il regarde la porte de droite.
MARGUERITE
Dame!... Henri a tous les droits.
ANATOLE, soupirant.
Il est VOtre amant, hélas! (Avec amertume.) Et VOUS
êtes toujours heureux, parait-il... votre femme de chambre vient de m'annoncer ça à l'instant, sans ménagement.
MARGUERITE
Et c'est pour ça que vous êtes furieux':'
ANATOLE
Mettez- vous à ma place ? Voilà un]an que je vous aime.
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MARGUERITE
Non, ça dure encore ce béguin-là ?
ANATOLE, indigné.
Un béguin? Elle appelle ça un béguin?... Un amour qui grandit tous les jours!
MARGUERITE, riant.
Gomme s'il était espagnol !
Elle s'assied sur le canapé.
ANATOLE
Ne riez pas, allez, je suis bien à plaindre. J'augurais si bien de votre saison à Aix I... Je pensais : il voudra aller à la Villa des Fleurs... ils se disputeront et qui sait, ça finira peut-être par des gifles ?
MARGUERITE
Des gifles I
ANATOLE
Il est violent, vous savez !
MARGUERITE
Pas avec moi!
ANATOLE
Ah! (A part, à l'adresse d'Henri.) Chameau, va!
MARGUERITE
Quant à la salle de jeu, il n'y est pas allé une seule fois... Nous passions toutes nos soirées à l'hôtel... tout le monde m'appelait madame Thomerel. On nous a pris pour des jeunes mariés en voyage de noces f
ANATOLE, avec amertume.
Délicieux !
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MARGUERITE
Mais un peu gênant... à cause des jeunes filles... Aussi sommes-nous partis à l'anglaise.
ANATOLE, avec une fureur comique.
Ah! bon Dieu de bon Dieu, mais qu'est-ce que j';ii donc fait au ciel? Qu'est-ce que je lui ai donc fait?
MARGUERITE
Lejubier !
Paraît Henri par la porte de droite, il s'arrête sur le seuil de la porte, et, sans être vu, écoute en souriant. ANATOLE.
J'avais tout pour être heureux... une fortune confortable, un physique agréable, une intelligence remarquable, et il a fallu que je tombe amoureux de la maîtresse de mon meilleur ami!... Mais, je me disais : patience, Lejubier, Henri est un coureur... au bout de six semaines, il en aura plein le dos, il lui fera une saleté et ton tour viendra... et comme sœur Anne...
HENRI, continuant et descendant.
Tu ne vois rien venir !... Bonjour, vieux I
ANATOLE, froidement.
Bonjour, mon cher, bonjour !
Henri lui tend la main. Anatole lui tourne le dos. HENRI.
Eh bien, tu ne me serres pas la main ? Ça, c'est un comble ! J'ai une maîtresse, tu lui fais la cour; c'est moi qui devrais me fâcher... Mais dis-moi tout de suite que tu m'en veux ?
ANATOLE
Certes ! Et je ne te l'envoie pas dire ! Quand on
a l'habitude de se conduire salement avec les femmes, on continue!... C'est vrai, ça, si tu t'étais conduit avec Margot comme avec les autres, (Montrant Marguerite.) nous serions ensemble depuis dix mois!... Et voilà que tu deviens fidèle?... Et tu crois que je vais te sauter au cou ?
HENRI
Il est admirable !
MARGUERITE, qui s'est levée.
Ah ! ça, dis donc, toi, c'est vrai ce qu'il raconte : tu es un coureur ?
HENRI, tendrement.
Je l'étais... jusqu'au jour où ces jolis yeux-là m'ont arrêté !
MARGUERITE
Et tu ne courras plus jamais?
HENRI
Si!
ANATOLE, avec joie.
Ah!
MARGUERITE, furieuse.
Hein?
HENRI, tendrement.
Après toi... si un jour tu voulais filer avec Leju bier !
T'es bête!
ANATOLE
Charmant!
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HENRI, prenant Marguerite dans ses bras
Je t'adore !...
MARGUERITE, très tendre.
Ah! Riquet, mon petit Riquetl
HENRI
Tes lèvres ?
MARGUERITE
As-tu besoin de les demander ?
Ils s'embrassent.
ANATOLE, éclatant, furieux.
Ah I non ! Ah ! non ! je vous en prie ! . . . Pas devant moi !
HENRI, gaîment.
Si ca te gêne, retourne-toi.
ANATOLE, des larmes dans les yeux.
Il ne lui suffit pas de me broyer le cœur, il faut encore qu'il se paye ma tête!
Il s'assied sur le canapé.
Gomment il pleure ?
Elle s'assied à gauche d'Anatole.
H B N" Il I .
Anatole !
Il s'assied à droite d'Anatole.
ANATOLE, naïvement, et pleurant.
Si vous saviez combien je suis malheureux de vous voir heureux !
HENRI
Au moins, il est franc!... Anatole, mon vieil Anatole, je t'aime bien, tu sais.
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ANATOLE
Moi aussi je t'aime bien... seulement^ l'amour que j'ai pour toi n'a rien de comparable avec celui que j'ai pour elle. (Avec émotion.) Alors, vraiment, mes amis, je n'ai pas d'espoir? (Marguerite et Henri
font signe que non.) Rien à faire pour moi ici? (Même jeu.)
Enfin, vous vous adorerez toujours?
MARGUERITE et HENRI, se regardant tendrement.
Toujours !
ANATOLE, se levant résigné.
Ça va bien ! (a Henri.) Passe-moi mon chapeau.
MARGUERITE
Où allez-vous?
Connaissez- vous le Grand Morin ?
HENRI, qui est allé prendre le chapeau d'Anatole.
Le Grand Morin?... Est-ce qu'il est du Cercle ?
ANATOLE
Mais non... le Grand Morin... la rivière...
HENRI
Ah ! oui !
Oui!
MARGUERITE
ANATOLE, lugubre.
Je vais me jeter dans le Grand Morin !
HENRI, vivement.
Hein?
MARGUERITE
Lejubier !
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ANATOLE
La Seine est trop sale, ça me dégoûte !
HENRI
Veux-tu bien rester ici !
Je vous défends d'avoir des idées pareilles !
ANATOLE, avec âme.
Je suis un type dans le genre de Werther : je veux me tuer pour celle que j'aime !
MARGUERITE
Lejubier, mon bon Lejubier, je vous assure que vous vous exagérez vos sentiments pour moi !
ANATOLE
Oh!
HENRI, vivement.
Elle a raison!... Tu es un imaginatil', un emballé... un exalté!
ANATOLE
Possible... mais vous savez, mourir un peu plus tôt ou un peu plus tard... Du reste, je n'en avais plus pour longtemps... depuis quelque temps j'ai des éblouissements.
Il s'assied à gauche de la table.
MARGUERITE
Des éblouissements?
HENRI
Et tu n'as pas consulté ?
ANATOLE
Si... Le médecin m'a dit que c'était très mau-
vais, quand on est sanguin comme moi, de rester aussi longtemps sans...
Il hésite.
HENRI
Sans quoi?
ANATOLE, gêné.
Enfin... sage!
HENRI
Et depuis combien de temps as-tu... ou plutôt n'as-tu pas ?
ANATOLE, regardant amoureusement Marguerite.
Depuis un an I
HENRI et MARGUERITE, stupéfaits.
Un an!
ANATOLE
Je croyais toujours votre rupture prochaine, j'attendais... et quand par hasard la nature se rebiffait, que la bête voulait parler, je faisais du footing, du foot-ball, du golf, du polo... (se levant.) La tête était muselée et la nature en était pour ses frais !
MARGUERITE
Mon pauvre ami !
ANATOLE
Et maintenant, adieu, mes enfants et continuez d'être heureux !
ANATOLE
Nous n'avons plus rien à nous dire.
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MARGUERITE, vivement.
Si !... Lejubier, monbon, mon excellent Lejubier, je suis touchée, émue de tant d'amour... et c'est au nom de cet amour que je viens vous demander une chose.
ANATOLE
Laquelle ?
MARGUERITE
Jurez-moi d'abord que vous répondrez oui... (Comme Anatole hésite.) Oh ! vous pourrez vous jeter dans le Grand Morin après.
ANATOLE
Alors c'est juré !
MARGUERITE
Eh bien, vous allez me faire un cadeau.
ANATOLE
Un cadeau?
MARGUERITE
Vous allez me donner un mois de votre existence.
Un mois de mon existence ?
MARGUERITE
Oui!... à partir de maintenant, et pendant un mois, vous ne vous appartenez plus, vous m'appartenez et vous ferez ce que je vous ordonnerai de faire.
ANATOLE
Et que voulez-vous que je fasse pendant un mois?
MARGUERITE
Je veux... je veux que vous ne restiez pas sage !
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HENRI
Bravo !
ANATOLE, à Marguerite, avec joie.
Avec vous alors ?
MARGUERITE, vivement.
Ah ! non !
HENRI
Tu en as de bonnes !
ANATOLES.
Alors, il n'y a rien de fait !
MARGUERITE
J'ai votre serment !
Tu as juré.
ANATOLE
Permettez...
MARGUERITE, avec reproche.
Oh! Lejubier! Parjure!
HENRI
Pouah !
ANATOLE, très digne.
Vous avez raison, j'ai juré !
MARGUERITE
A la bonne heure !
ANATOLE
Oh! je vous vois venir... Vous vous dites : il y a un an qu'il n'a pas... et quand il aura goûté de
nouveau... il ne VOUdra plus... (il fait le geste de se jeter
ù l'eau.) Soit, vous verrez, et dans un mois !
Il fait le geste de se jeter à l'eau.
YETTE 21
HENRI
Tu iras partager le lit du Grand Morin, c'est entendu.
ANATOLE
Oh ! toi, je t'en prie, hein? épargne-moi tes sarcasmes, (a Margueriie.) Et avec qui voulez-vous que je...
MARGUERITE
Eh bien, voilà... j'ai une amie, une amie charmante que vous ne connaissez pas et qui justement a besoin d'être consolée... son ami vient de la quitter pour se marier.
HENRI
La maîtresse de Grisolles?
MARGUERITE
Oui!
HENRI, à Anatole.
Délicieuse, tu sais!... Et faite... tout le confort moderne !
ANATOLE
Oh! ça m'est égal, (a Marguerite.) Brune ou blonde, maigre ou potelée, je fermerai les yeux, je penserai ù vous et je dirai tout bas : Margot ! Margot !
HENRI, sur l'air de la chanson.
Lève ton sabot !
ANATOLE, machinalement.
Lève ton Sabot ! (Se reprenant et vivement.) Non, Ce
n'est pas ça que je veux dire !
MARGUERITE
Et maintenant, Lejubier, reprenez votre cha-
peau, allez chez le fleuriste qui est au coin de la rue... choisissez les plus belles roses... elle adore les roses... Pendant ce temps-là je lui téléphone de venir ici, je vous présente... Vous lui faites la cour.
ANATOLE, éclatant.
Non! mais celui qui m'aurait dit que pour prouver mon amour à la femme que j'aime je serais forcé de... avec une autre !
MARGUERITE
Oh! le sourire Lejubier ! Je veux que vous ayez le sourire. Je suis le maître !
ANATOLE
Que n'ètes-vous la maîtresse!
MARGUERITE
Le sourire!
ANATOLE
Voilà!... Voilà!...
Il sourit.
HENRI
Très bien!
ANATOLE, exaspéré, à Henri.
Oh ! toi... toi ! !... (Enfonçant avec rage son chapeau sur la
tête et sortant par le fond.) Ah! oui, celui qui m'aurait dit ça !