‹ ÿtudes sur Aristophane par ÿmile DeschanelChapitre 9 sur 119 · I. Voir, à la fin de ce volume, l’Appendice, numéro II · texte numérisé non relu

I. Voir, à la fin de ce volume, l’Appendice, numéro II

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héritera du pouvoir; qu’un charcutier évincera le corroyeur.

Un ch'a’rcutier ambulant vient à passer : ils s’emparent de lui, et, dans une scène qui a pu servir de modèle à la farce du Médecin malgré lui (moins les coups de bâton toutefois) , le saluent sauveur de la République. Le charcutier s’en défend d’abord, comme Sganarelle se défend d’ôtre médecin. — On le débarrasse, bon gré mal gré, de son éventaire et de sa poêle à saucisses.

« Vois-tu ce peuple nombreux ? (On lui montre les spectateurs). Tu en seras le maître souverain, et aussi des marchés, des ports, de l’Assemblée; tu fouleras aux pieds le Sénat, tu casseras les généraux, tu les garotteras , les emprisonneras ; tu mèneras des filles dans le Prytanée. »

Le charcutier commence à se laisser faire plus volontiers. Alors s’engage un dialogue plein de verve et d’audace.

DÉMOSTHÈNE

Tourne maintenant l’œil droit du côté de la Carie, et l’autre vers Chalcédoine, et, dis-moi, n’es-tu pas heureux ?

LE CHARCUTIER

Parce que tu me fais loucher?

DÉMOSTHÈNE

Non ; mais d'avoir tout cela à t’administrer : car cet oracle te fait souverain.

LE CHARCUTIER

Souverain, moi? un charcutier!

DÉMOSTHÈNE

Oui, souverain, pour cela môme, parce que tu n’es rien, que vaurien, faubourien !

LE CHARCUTIER

Je ne me crois pas digne d’un si haut rang.

DÉMOSTHÈNE

Et pourquoi donc, pas digne? Aurais-tu des scrupules? serais-tu d’honnête famille!

ÉTUDES

LE CHARCUTIER

Par tous les dieux! je suis de la canaille!

DÉMOSTHÈNE

Heureux drôle ! tu es né pour gouverner !

LE CHARCUTIER

Mais je n’ai pas d’éducation : à peine je sais lire, et mal.

DÉMOSTHÈNE

Ceci pourrait te faire tort de savoir lire, si mal que ce soit. Le gouvernement populaire n’appartient pas aux hommes instruits ni aux honnêtes gens, mais aux ignorants et aux gredins.

Aristophane ici confond l’ochlocratie, ou gouvernement de la populace, avec la démocratie, ou gouvernement du peuple : c’est que les démagogues, dont il est l’adversaire, font de leur côté la même confusion, pour des raisons différentes, et, par de perpétuelles agitations, ne veulent faire monter à la surface que la lie ; il retourne donc contre eux- mêmes cette confusion sophistique.

LE CHARCUTIER

Mais je ne puis comprendre comment je serai capable de gouverner le peuple.

DÉMOSTHÈNE

Rien de plus simple ; continue ton métier : brouille et pétris ensemble les affaires, comme quand tu fais tes andouilles; tire-les en longueur, comme tes boudins; pour t’attacher le peuple, cuisine-lui toujours quelque petit ragoût qui lui plaise. Au surplus, que te manque-t-il pour faire un bon démagogue? Voix crapuleuse, nature de gueux, vrai voyou, tu as tout ce qu’il faut pour gouverner!

Voilà la grande audace du poêle dans cette pièce : ce n’est pas seulement d'avoir offert aux risées du peuple le peuple lui-même, tel que l’on vient de le décrire et tel que nous allons le voir paraître; ce n’est pas seulement d’avoir désigné et dénigré Cléon , le puissant démagogue, et de l’avoir servi en pâture à la haine de ses

ennemis, à la jalousie de ses rivaux; c’est encore d’avoir attaqué parfois la démocratie elle-même, de l’avoir confondue avec l’ochlocratie ; c’est d’avoir ouvert par-devant le bonhomme Peuple ce débat qui remplit presque toute la pièce, entre le corroyeur et le charcutier, celui-ci succédant à celui-là uniquement parce qu’il est encore plus voleur et plus impudent; c’est d’avoir osé dire à la multitude que bien souvent, si elle chasse un coquin, ce n’est que pour se livrer à un autre coquin plus détestable encore.

A la vérité, les faits étaient là pour prêter quelque vraisemblance aux attaques du poëte comique : en effet, à un marchand d’étoupes, nommé Eucrate, avait succédé un marchand de moutons appelé Lysiclès; à celui-ci, le corroyeur Cléon; à Cléon, le lampiste Hyperbolos. Y avait-il eu aussi un charcutier parmi ces démagogues? ou était-ce une invention par analogie? Peu importe^

Ce qu’il y a de vrai au fond de tout cela, c’est qu’à Athènes, où il n’existait guère de grands propriétaires fonciers, tout homme public, si public qu’il fût, tenait à un commerce quelconque, à un négoce, à un métier. Et il n’y avait pas de sots métiers. Mais le poëte oligarchique tirait parti de ces métiers pour la drôlerie et la mise en scène. Et le public, tout démocratique qu’il était, ne demandait pas mieux que de s’y prêter pour un moment*.

Que de verve cependant ne fallait-il pas pour faire pardonner, pour faire applaudir, pour faire couronner une témérité si grande, pour faire rire de bon cœur la

1. Voir, à la fin du volume, dans l'Appendice, numéro III, les excellentes observations de M. Grote, pour compléter ce point..

ÉTUDES

spirituelle Athènes en lui riant au nez! Rabelais se moque bien aussi du peuple de Paris, « tant sot, tant badaud, et tant inepte de nature, qu’un bateleur, un porteur de rogatons, un mulet avec ses cymbales, un vielleux au milieu d’un carrefour, assemblera plus de gens que ne feroit un bon prescheur évangélique. » Il ne s’en moque pas sur le théâtre, devant un public parisien.

Mais, outre que jamais souverain n’entendit mieux la plaisanterie que le peuple d’Athènes, surtout le jour où il fêtait Bacchus, peut-être aussi sentait-il tant de courage sous cette témérité du poète, et tant de bon sens sous ces bouffonneries, qu’il se mettait volontiers, contre lui-même, du parti d’Aristophane, sauf à ne pas profiter de ses avis.

Le Paphlagonien parait; le charcutier va pour s’enfuir. Les deux esclaves le rappellent, lui promettant l’assistance des Chevaliers.

Les Chevaliers, ainsi nommés parce que chacun d’eux devait entretenir à ses frais un cheval de guerre, étaient la classe moyenne, les propriétaires aisés, la bourgeoisie de la République. En les choisissant pour former le chœur qui donne le titre à la pièce, le poète les lie habilement à sa cause. Le langage qu’il leur prête est fait pour leur plaire : ils célèbrent la gloire ancienne des Athéniens, promettent de rendre toujours à l’État des services gratuits; enfin, comme il ne serait pas séant qu’ils chantassent leurs propres louanges, ils chantent celles de leurs coursiers; ou plutôt le brillant poète, dans sa fantaisie intrépide, confond ensemble et amalgame les chevaux et les chevaliers. Ailleurs nous trouverons une personnification aussi brillante et aussi vive des guêpes attiques.

Par ce panégyrique des chevaliers, Aristophane indiquait clairement que le meilleur gouvernement, à son avis, était une aristocratie tempérée, juste-milieu entre un patriciat oppressif et une turbulente démagogie. L’a* ristocralie qui plaisait à Aristophane, comme à Thucydide, à Périclès et à Platon, ce n’était pas celle qui prétend être fondée sur la naissance ou la fortune, mais celle qui s’acquiert par le mérite et qui est, ainsi que son nom l’exprime, « le gouvernement des meilleurs. » Or, précisément, la beauté de la véritable démocratie, c’est d’être la source féconde de la véritable aristocratie, jamais fermée, toujours ouverte à qui se rend digne d’y entrer. C’est cexju’Aristophane, sans doute, comprenait bien en théorie, mais oubliait parfois dans la pratique, étant ennemi instinctif et des nouvelles choses et des nouvelles gens, et conservateur à l’excès.

Son esprit était, à vrai dire, plus vif qu’étendu. On peut avoir beaucoup d’esprit, et êlré rétrograde par les idées : nos temps en fourniraient plus d’un exemple. Eh bien! Aristophane était ainsi : lui aussi, de nos jours, il eût parlé contre les chemins de fer à leur naissance. Lut aussi, en toute occasion, se défie du progrès, regrette le bon vieux temps, ce temps d’ignorance et de rudes mœurs, « où un marin athénien ne savait que demander son gâteau d’orge, et crier : Ho! ho! ryppapaye! » Il va même parfois' jusqu’à présenter la corruption et la turpitude morale comme la conséquence naturelle du progrès intellectuel de l’époque agitée et critique dans laquelle il vit et que nous analyserons.

Les Chevaliers viennent, comme on l’a promis, prêter main-forte au charcutier, qui peu à peu, se sentant sou-

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tenu, s’enhardit. Ils accablent le corroyeur des accusations les plus violentes :

« Infâme! scélérat! braillaid! ton audace envahit tout, le pays, l’assemblée, les bureaux de finances, le greffe, le tribunal. Tu ravages la ville, comme un torrent fangeux. Tu assourdis Athènes de tes clameurs. Perché sur une roche, tu guettes l’arrivée des tributs, comme un pêcheur les thons. »

Le corroyeur n’est pas en reste d’invectives. Il y a là un formidable assaut d’injures : cela dure pendant plus de deux cent cinquante vers. Il faut que vous imaginiez cette abondance d’énormités , qui sans doute plaisait au , peuple en liesse, comme les ripostes flamboyantes du catéchisme poissard dans notre carnaval d’autrelois.

CLÉON

M’opposer un rival à moi ! Bah! quand j’ai dévoré un thon bien chaud, et bu, par-dessus, un grand pot de vin pur, je me moque des généraux de Pylos!

LE CHARCUTIER

Moi, quand j’ai avalé les tripes d’un bœuf avec le ventre d’une truie, et bu-la sauce par-dessus, je suis capable, tout dégouttant de graisse, de hurler plus haut que les orateurs et de faire peur à Nicias !

LE CHŒUR

Ton langage me plaît, la seule chose que je n’approuve pas, c’est que tu avales toute la sauce à toi tout seul.... cléon, au charcutier.

Je ferai de ta peau un tabouret!

LE CHARCUTIER

Et moi, de la tienne une poche de filou!

CLÉON

Je l’étendrai par terre avec des clous !

LE CHARCUTIER

Je te hacherai menu comme chair à pâté !

CLÉÜN.

Je t’arracherai les paupières!

LE CHARCUTIER

Je te crèverai le jabot !...

Nous ne citons que les répliques les plus douces. Beaucoup d’autres sont trop colorées pour qu’on en puisse donner même une faible idée. Gela étonnera peut-être quelques personnes qui ne s’imaginaient pas que l’atticisme admît de pareilles libertés. Ces mêmes personnes, sans doute, expurgeraient Molière, au nom de la moralé, et même Mme de Sévigné, au nom du bon goût. Les Athéniens étaient encore moins délicats que Mme de Sévigné et que Molière. Pourtant il est à croire que les Athéniens se connaissaient en atticisme. Mais les bienséances du Midi ne sont pas celles du Nord, et qui dit convenances dit conventions. La morale est une et identique dans ses principes; mais ses applications varient à l’infini, comme le thermomètre et le baromètre montent et descendent.

Les deux rivaux font gloire, à qui mieux mieux, de leur friponnerie et de leur impudence. Le charcutier, comme Scapin, se vante de son habileté qui fut précoce. Il n’était pas plus haut que cela, qu’il se signalait déjà par cent tours d’adresse jolis. '

* Dès mon enfance, je savais plus d’un tour. Pour attraper les cuisiniers, je leur disais : O mes amis, regardez donc! une hirondelle! Voilà le printemps!... Eux de regarder; moi, pendant ce temps, je leur chipais de bons morceaux.... Ordinairement, ils n’y voyaient que du feu. Mais, si l’un d’eux s’apercevait du tour, vite je cachais la viande entre mes fesses, et je niais par tous les dieux ! Ce qui fit dire à un orateur : « Voilà un enfant qui ira loin; il y a en lui l'étoffe d’un homme d’État ! »

le charcutier, par sa vive éloquence et ses chaudes répliques, prélude à sa victoire, et prouve déjà, dans cette première lutte, qu’il mérite mieux - de gouverner.

Bientôt - , en effet, il triomphe devant le Sénat, qu’il achète en lui promettant les sardines à bon marché, et en lui offrant un peu de coriandre et de ciboules pour

ÉTUDES

les assaisonner. Le chœur, son fidèle allié, avait eu soin de le munir préalablement d’utiles conseils : « Frotte-toi le cou avec ce saindoux, et tu glisseras entre les mains de la calomnie.... »

Après une admirable parabase, dont nous reparlerons plus tard, le charcutier vient faire un récit animé de cette victoire devant le Sénat. C’est udc vive parodie des manœuvres et des stratagèmes employés par les orateurs pour tromper l’auditoire, et une mordante raillerie de la crédulité et de la mobilité des assemblées.

Mais le corroyeur espère bien prendre sa revanche devant le Peuple. C’est ici une des scènes capitales de la pièce, une scène homérique et rabelaisienne, d’une philosophie profonde, d’une admirable bouffonnerie.

CLÉON

Je te traînerai devant le Peuple, pour avoir justice de toi!

LE CHARCUTIER

Moi aussi, je t’y traînerai et je te dénoncerai encore bien plus! '

CLÉON

Mais, misérable, le Peuple ne te croit pas ; moi, je me moque de lui tant que je veux !

LE CHARCUTIER

Comme il est sûr que le peuple est à lui !

CLÉON

Oui, car je sais les friandises qui lui plaisent.

LE CHARCUTIER

Bon! Tu fais comme les nourrices: tu goûtes avant lui chaque chose et lui en. mets dans la bouche une miette, puis tu en avales trois fois plus que lui.

CLÉON

Grâce k mon habileté, je sais lui élargir ou lui resserrer le gosier....

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Peuple paraît enfin. Le poëte a fait longtemps attendre son entrée pour la mieux préparer. Ainsi fera Molière pour Tartuffe. L’entrée du bonhomme Peuple est excellente.

PEUPLE

Quel tapage! Allons, hors d’ici! décampez de devant ma porte!... Voyez un peu! ils en ont fait tomber le rameau d’olivier.... Ah! c’est toi, Paphlagonien ; qui est-ce qui te fait du mal?

CLÉON

C’est cet homme et ces gamins-là, qui me battent à cause de toi.

PEUPLE

Comment cela?

CLÉON

Parce que je t’aime., ô peuple, et te chéris....

Alors chacun des deux adversaires, tour à tour, essaye de se faire valoir auprès du bonhomme.

CLÉON

Peuple, convoque vite l’assemblée, afin de connaître lequel de nous deux t’est le plus dévoué et mérite tes faveurs.

LE CHARCUTIER

Oui, décide entre nous, pourvu que ce ne soit pas dans la Pnyx !

LE PEUPLE

Je ne saurais siéger ailleurs : on se rendra à la Pnyx comme de coutume.

LE CHARCUTIER

Ah! malheureux! je suis perdu ! Chez lui, ce vieillard est le plus, raisonnable des hommes; mais, sitôt qu’il siège sur ces bancs de pierre là-bas, aussitôt il baye aux corneilles.

Ici probablement la scène changeait et représentait la Pnyx.

Le charcutier, pour gagner la victoire, promet à

ÉTUDES

Peuple de le bien nourrir, de le dorloter comme il faut. Il commence par lui apporter un bon coussin, qu’il a cousu lui-même. « Allons, soulève-toi, cher maître, et repose plus mollement ce derrière qui s’est tant fatigué en ramant à Salamine ! »

Aux bouffonneries se mêlent des paroles sérieuses. « On te connaît, dit le charcutier à Gléon, tu veux que la guerre enveloppe comme d’un brouillard tes friponneries, que le peuple n’y voie goutte, et que la nécessité, le besoin, l’attente dç son salaire, le réduisentà n’espérer qu’en toi. Mais, si jamais la paix lui est rendue, s’il retourne à ses champs se réconforter avec du pain frais et saluer ses chères olives, il saura de quels biens tu le sevrais, tout en lui payant un salaire, et il se lèvera, plein de haine et de rhge, brûlant de voter contre toi. Tu le sais, et c’est pour cela que tu le berces de tes mensonges ! »

Le Paphlagonien, de son côté, s’évertue et proteste, et fait assaut de zèle. Les deux rivaux luttent de platitude avec fierté....

Combien de fois avons-nous assisté, depuis quinze ans, à des luttes pareilles !

cléon, au bonhomme Peuple.

Ah ! tu ne trouveras jamais d'ami plus dévoué que moi! Seul j’ai su étouffer les conspirations! Il ne se trame pas un complot dans la ville, que je ne sonne aussitôt l’alarme I

LE CHARCUTIER

Oui, tu fais comme les pêcheurs d’anguilles: si l’eau reste calme, ils ne prennent rien; mais, après qu il3 ont agité la vase, la pêche est bonne. Et toi aussi tu pêches en eau trouble, et pour cela tu imagines des complots....

Le charcutier donne encore au bonhomme un manteau à manches pour l’hiver et une paire de souliers. Peuple, tout doucement, se sent attendrir, et témoigne * au charcutier sa royale satisfaction. « A mon avis, dit-il, nul citoyen, de tous ceux que je connais, n’a si bien mérité du Peuple, ni ne s’est montré aussi dévoué à la ville et à mes orteils. »

le chabcutier, encouragé par son succès.

Tiens, voici une boite d’onguent pour les plaies de tes jambes.

CLÉON

Permets que j'ôte tes cheveux blancs, pour te rajeunir.

LE CHARCUTIER

Prends cette queue de lièvre, pour essuyer tes yeux.

CLÉON

Quand tu te moucheras, ô Peuple, essuie tes doigts à mes cheveux !

• LE CHARCUTIER

Aux miens!

CLÉON

Aux miens !

Qu’on se figure ces jeux de scène : quel mouvement I.!. Quelle brûlante verve!... Et quels immenses éclats de rire dans le public-!...

Que dire de la joute d’oracles qui vient ensuite? Et de ces répliques entrechoquées, comme celles de Bartholo et de Figaro plaidant!,..

Les orateurs aimaient beaucoup à s’appuyer sur des textes d’oracles. Aussi, lorsque le bonhomme Peuple ne veut plus de Cléon pour intendant et lui redemande l’anneau, signe de ses fonctions, Cléon s’écrie :

Maître, je t’en conjure, no décide rien avant d'avoir entendu mes oracles 1

LE CHARCUTIER

Et les miens!...

ÉTUDES

CLÉON

Mes oracles disent que tu dois, couronné de roses, régner sur la terre entière !

LE CHARCUTIER

Les miens, que revêtu d'une robe de pourpre brodée à l’aiguille, et couronne en tête, tu parcourras la Thrace sur un char d’or!

PEUPLE

Va me chercher tes oracles, afin qu’il les entende.

LE CHARCUTIER

.Volontiers.

PEUPLE

Et toi, apporte aussi les tiens.

CLÉON

J’y cours.

LE CHARCUTIER

J’y cours aussi : rien de mieux.

Au bout de quelques instants, ils reviennent, apportant chacun des monceaux d’oracles.

CLÉON

Tiens, regarde !... Et je ne les apporte pas tous!

LE CHARCUTIER

Ouf! je crève sous le poids, et je n’apporte pas tout!

PEUPLE

Qu’est-ce-oi?

CLÉON

Des oracles.'

PEUPLE

Tout cela ?

CLÉON

Tout cela. Tu en es étonné?.,. Mais j’en ai encore une caisse pleine.

LE CHARCUTIER

Et moi, deux chambres et mon grenier.

PEUPLE

Allons, lisez-les' moi, et d’abord celui que j’aime tant, où il est dit que je serai « l’aigle planant dans les nues! »

Après l’assaut d’oracles, il y en a un autre, d’offrandes culinaires, digne de Rabelais : croûtes contre gâteaux, sauces contre purées, andouilles contre poissons, le tout au profit du bonhomme Peuple et de son ventre souverain.

A ces caricatures d’une gaieté si franche le poète mêle de graves leçons, tempérées par de délicates flatteries :

LE CHOEUR

O Peuple, ta puissance est grande: tous les hommes te craignent comme»un maitre absolu ; mais tu es facile à séduire ! tu te plais à être flatté, trompé ; tu écoutes, bouche béante, chaque orateur, et ton esprit va et vient avec eux.

PEUPLE

Ah ! qu’il n’y en a guère, d’esprit, sous vos cheveux, si vous croyez que je ne sais pas ce que je fais! C’est à dessein que j’ai l’air imbécile. J’aime à boire tout le jour, et me plais à nourrir un ministre voleur; mais, quand il est plein, je le frappe, il tombe.

Rien de mieux, si, comme tu le prétends, tu mets du calcul dans cette conduite, si tu les engraisses exprès dans la Pnyx comme des victimes publiques, et qu’ensuite, en guise de provisions, tu prennes le plus gras pour l’immoler et le manger.

PEUPLE

Oui, voilà comme j’attrape ceux qui so croient bien fins et pensent me tromper! je les suis de l’œil, sans en avoir l’air, pendant qu'ils me volent; ensuite je leur fourre un jugement dans la gorge, et ils rendent tout ce qu’ils ont pris.

• op

Enfin Cîléon, vaincu encore une fois, devant le Peuple comme devant le Sénat, est livré au charcutier son vainqueur.

ÉTUDES

Puis on voit reparaître Peuple, régénéré et rajeuni par les soins du charcutier, qui l’a fait bouillir dans sa marmite, comme Médée le vieil Éson. Il est paré élégamment, quoiqu’à la vieille mode. Il est brillant de paix, de bien-être et d’honneur. Il a recouvré la vigueur de son esprit comme de son corps, et rougit de son imbécillité passée, — qui était donc plus réelle qu’il ne l’avouait. — Agoracrite, de son côté,' n’est plus dèslors, évidemment, le charcutier impudent et fripon, mais Aristophane lui-même. Aristophane se sert de sa fiction comme d’un masque qu’il ôte ou reprend à son gré (Rabelais fera de même). Selon le moment, dans la même pièce, Aristophane appelle la ville d’Athènes « la République des Gobe-mouches, » r}|v xsyryxîtov ttôXiv, ou bien c’est ensuite, « l’antique Athènes, couronnée de violettes, la belle et brillante Ville, qui porte sur sa chevelure la cigale d’or! »

Il sait que ses concitoyens riront volontiers de ses railleries sur leur légèreté et leur mobilité, s’il caresse leur patriotisme.

Telle est celte comédie pleine de verve, si mal appréciée par La Harpe, et beaucoup mieux par M. Grote : « C’est, dit-il, le chef-d’œuvre de la comédie diffamatoire. L’effet produit sur l’auditoire athénien quand cette pièce fut jouée à la fête Lénéenne (janvier 424 av. J. -G., six mois environ après la prise de Sphactérie), en présence de Gléon lui-même et de la plupart des chevaliers réels, a dû être puissant au delà de ce que nous pouvons facilement nous imaginer aujourd’jiui. Que Gléon ait pu se maintenir après cet humiliant éclat, ce n’est pas une faible preuve de sa vigueur et de sa capacité intellectuelles. Son influence ne semble pas en avoir

été diminuée. — Non pas, du moins, d’une manière permanente. Car non-seulement nous le voyons le plus fort adversaire de la paix pendant les deux années suivantes, mais il y a lieu de croire que le poète jugea à propos de baisser le tonti l’égard de ce puissant ennemi. — La plupart des écrivains sont tellement disposés à trouver Gléon coupable, qu’ils se contentent d’Aristophane comme témoin contre lui, bien que nul autre homme public, d’aucune époque ni d’aucune nation, n’ait jamais été condamné sur une telle preuve. Personne ne songe à juger sir Robert Walpole, ci M. Fox, ni Mirabeau, d’après les nombreux pamphlets mis en circulation contre eux. Personne ne prendra Punch comme mesure d’nn homme d’État anglais, ni le Charivari, d’un homme d’État français. L’incomparable mérite comique des Chevaliers d’Aristophane [n’est qu’une raison de plus de se défier de la ressemblance de son portrait avec le vrai Cléon ‘. »

En résumé, l’exposition vive et amusante faite parles deux esclaves qui entrent en poussant des mugissements fantastiques; le portrait si fin du bonhomme Peuple; qui rappelle les tètes de vieillards d’Holbein ; les scènes si hardies où le poète se sert des libertés de la démocratie pour en attaquer les excès; les luttes prolongées, et pourtant variées, du charcutier avec le corroyeur; leurs assauts d’impudence, d’effronterie, de coups de poings et de coups de tripes, leurs plaisanteries, grossières et jolies tour k tour, mais abondantes comme les eaux dans les montagnes; enfin la métamorphose joyeuse et touchante de Peuple, rajeuni et régénéré, entouré de trêves de

• 1. G. Grote, Hist. de la Grèce, trad. par A.-L. de Sadous, tome IX.

ÉTUDES

trente ans, personnifiées en de belles jennes femmes, et cette marche triomphale accompagnée de fanfares; tout cela valut au poète une nouvelle victoire, dans un sujet si délicat, si hasardeux ! Par sa gaieté et son adresse il fit applaudir son audace. Il obtint encore cette fois le premier prix, par-dessus Aristomène et Cratinos.

Aristophane aimait à rappeler cette victoire et n’en parlait qu’avec orgueil. Il se vante, en plusieurs endroits, du courage herculéen qu’il a déployé, au début de sa carrière, en attaquant un monstre affreux.

En effet, ne l’oublions pas, la hardiesse du poète comique, en cette circonstance, était moins de faire la caricature du peuple et de la démocratie elle-même que d’attaquer son meneur redouté. Car, selon la remarque de Macchiavel, « du peuple on peut médire sans danger, même là où il règne; mais, des princes, c’est autre chose. » Or Cléon, à ce moment-là, ayant remplacé Périclès, était en quelque sorte le prince de cette mobile démocratie.

On voit par cet exemple comment la liberté de la comédie ancienne n’était limitée que par la faveur ou la défaveur du public. Cette sorte de journalisme oral pouvait aller aussi loin qu’il voulait, à la seule condition de se faire applaudir.

Imaginez-vous la représentation d’une pareille pièce. Quelle journée! et que d’émotions! N’est-ce pas bien là cette Athènes que Bossuet définit ainsi : * Une ville où l’esprit, où la liberté et les passions donnaient tous les jours de nouveaux spectacles? »

Shakespeare, dans ses drames de Coriolan, de Jules César et de Richard III, a fait aussi d’admirables peintures dépeuple, de sa crédulité, de sa mobilité, qui sont

les mêmes dans tous les temps; il n’a pas effacé Aristophane. L’un et l’autre sont également vrais, par des procédés différents : Shakespeare, Anglais et réaliste, nous fait mieux voir la bête à mille têtes ; Aristophane, Grec et idéaliste, les réunit en une seule et fait du peuple une personne. L’un met eu mouvement la foule, comme les tlols de l’Océan; l’autre la résume en un type et anime une abstraction, qui semble une réalité. Shakespeare n’a aucun parti pris, que de peindre la nature humaine; Aristophane en a un autre , et très-arrêté : c’est de combattre la démagogie, et même quelquefois la démocratie.

Mais ce que l’on nommait alors démocratie, n’était pas encore, tant s’en faut, la démocratie véritable. « Le vrai malheur d’Athènes, non plus que d’aucune cité antique, dit M. Havet, n’a pas été d’aller jusqu’à la démocratie , mais plutôt de n’y pas atteindre. On ne voit nulle part, dans le monde grec, un peuple qui ne dépende que de lui-même, mais des villes sujettes d'une autre ville, et, dans la ville maîtresse, une population d’esclaves sous une plèbe privilégiée. Pour qui n’était pas citoyen, il n’y avait pas de droit proprement dit. Si c’était une grande nouveauté dans la physique que de briser la voûte de cette sphère, d’un si court rayon, où on enfermait l’univers, comme l’osèrent Démocrite et Épicure, ce ne fut pas une tentative moins hardie, dans la philosophie morale, que de franchir les bornes de la cité, comme le firent les stoïciens. Les socratiques ne s’occupaient encore que de la cité, et là point d’inégalité, point de maître ; on buvait, comme dit Platon, le vin pur de la liberté, on s’en enivrait jusqu’au délire, et la raison des sages se heurtait avec colère aux folies démagogiques qui s’étalaient de toutes parts. Il nous est facile aujourd’hui, de reconnaître que le véritable principe de ces excès n’était •pas l’égalité établie entre les citoyens, mais, au con-

traire, l’inégalité sur laquelle la cité était fondée. Et d’abord les délibérations de la multitude, amassée sur la place publique, seraient devenues chose impossible si dans le peuple eussent été compris les esclaves, et plus impossible encore si ces sujets d’Athènes, qu’on appelait ses alliés, eussent été tenus pour Athéniens, et n’avaient fait qu’un avec les habitants de l’Attique. Ainsi disparaissaient d’un seul coup l’extrême mobilité d’un gouvernement à vingt mille têtes, absolument incapable d’aucune suite ; l’influence des démagogues tournant au vent de leur parole une foule assemblée deux ou trois fois par môis comme pour un spectacle; le scandale de la souveraineté exercée pour un salaire 1 par une population besoigneuse, qui subsistait des oboles de l’agora ou des tribunaux; les fonctions publiques tirées au sort, non comme un service, mais comme un profit, tandis que les sages demandaient si ceux qui montent, un navire ont coutume do tirer au sort celui qui gouvernera le vaisseau; une justice capricieuse comme une loterie, faite non pour les jugés, mais pour les juges, car il fallait leur fournir des procès pour les faire vivre, et ils recevaient, pour ainsi dire, des bons pour juger comme ils auraient reçu des bons de pain; enfin les malheureux alliés faisant principalement les frais de cette justice, comme l’atteste Xénophon, et forcés, pour l’alimenter, de s’en venir plaider dans Athènes. Toutes ces misères ne résultaient pas de ce que la république athénienne était une démocratie, mais bien de ce qu’elle était la démocratie de quelques-uns, et non pas de tous. Cette multitude exerçait en réalité une tyrannie, et, comme les tyrans, elle usait de sa puissance pour satisfaire ses envies et pour se dispenser de ses devoirs. Elle voulait

1. Comme on a pu le voir précédemment, page 3, nous ne partageons pas absolument ce point de vue particulier.

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régner par la guerre et elle ne voulait pas faire la guerre : elle payait donc des mercenaires, et c’est la plainte perpétuelle des bons citoyens; mais avec quoi les payaitelle? Avec l’argent des sujets. Sans les sujets, il n’y aurait pas eu de mercenaires, car qui les aurait payés? Et, sans les enclaves, il n’y aurait pas eu non plus de mercenaires : car, si tous les habitants avaient été des citoyens, Athènes n’aurait pas eu besoin d’étrangers pour se défendre. La multitude voulait encore avoir des. fêtes, des spectacles, des distributions: elle payait tout cela, avec quoi encore? Toujours avec l’argent des sujets. Et, comme ce n’étaient pas ses propres deniers qu’elle administrait, ni les fruits de son travail, mais ceux du travail d’autrui, elle les administrait mal, et perdait en dépenses folles les ressources des services publics. Enfin toutes les misères privées ou publiques, toutes les espèces d’infériorité que l’esclavage entraîne avec soi, Athènes y était condamnée, ainsi que le monde ancien tout entier. Il ne s’agissait donc pas, pour la délivrer des maux qu’elle soulîrait ou la mettre à couvert des périls dont elle était menacée, de restreindre chez elle la démocratie; tout au contraire il aurait fallu l’élargir, là comme dans toutes les cités du monde antique, l’étendre jusqu’où la démocratie moderne s’est étendue, et faire de l’empire d’Athènes, ou plutôt de la Grèce elle-même, ce que nous appelons une nation, dont tous les membres, égaux et libres, servent au même titre la patrie, et ne sont sujets que de la loi 1 . »

Ne laissons pas cependant d’admirer la noble race athénienne. Quelle autre a plus fait pour a gloire et

1. Ernest Havet, Introduction 'au Discours d’fsocrate sur l’Aniidosis.

ÉTUDES

pour les progrès de l'humanité? Dans son amour de l’idéal , elle aurait voulu devancer les siècles ; mais à toute chose il faut le temps pour se développer et pour mûrir. C’est donc l’honneur d’Athènes, et non pas son erreur, quoi qu’en aient dit Aristophane, et avant lui les pythagoriciens , et après lui les socratiques , d’avoir conçu et essayé la démocratie avant le temps. « Elle a aimé, du moins pour ses citoyens, l’égalité, le droit, la seule souveraineté de la loi et de l’opinion ; elle a fait voir dans l’antiquité l’effort le plus indépendant et le plus hardi que la liberté humaine eût fait jusqu’alors vers l’idéal politique : la république de l’avenir a donné là ses prémices, bien imparfaites et cependant déjà grandes *.»

Le patriotisme d’Aristophane l’empêchait d’étendre ses regards vers l’avenir : il ne s’attachait qu’au présent, et même il eût voulu ramener le passé.

Dès cette époque, cinq siècles avant notre ère, la religion et la philosophie, par suite, la littérature et l’art, commençaient à être travaillés d’une crise de rénovation et de révolution qui ne devait aboutir que longtemps après, sous le nom de christianisme. Aristophane, dont l’imagination était si hardie, était d’une raison prudente à l’excès. Effrayé de l’ébranlement général des esprits, inquiet aussi et irrité dts excès démocratiques, il se déclare à la fois l’adversaire de la démagogie, ennemie de l’ordre, de la sophistique, qui renverse les croyances, de la nouvelle tragédie, qui prêche une morale téméraire et qui abuse du pathétique en l’excitant par de mauvais moyens. Il personnifie la première dans Gléon, la seconde dans

1. Ernest Havet, Introduction au Discours d'Isocrate sur l'Antidosis.

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Socrate, la troisième dans Euripide. En toute chose, il déteste l’excès et craint la nouveauté; il prêche les anciennes mœurs, l’ancienne religion, l’ancunne politique, l’ancienne tragédie, les anciennes formes et les anciennes idées.

Pour nous modernes, qui sommes instruits par la longue suite des événements historiques accumulés pendant vingt-deux siècles depuis lors, une vérité est évidente :

Il y a tel progrès qui ne peut s’accomplir pour l’humanité tout entière qu’en brisant le peuple qui l’accomplit. Telle nation enfante une grande révolution dont profiteront tous les autres peuples, et est destinée ellemême à périr dans l’enfantement. Aristophane avait-il le vague pressentiment de cette vérité, que les destins de la Grèce et de Rome devaient manifester plus tard ? et élait-il moins soucieux du progrès de l’humanité que du danger de sa patrie ? On pourrait le lui pardonner.

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