EPITRE DEDICATOIRE
vous aimez vos amis, et vous ne vous faites point d'ennemis. Votre esprit n'emprunte jamais ses agrements des traits de la medisance; vous ne dites de mal ni n'en faites, malgre la prodigieuse facilite que vous 5 y auriez. Enfin votre ame m'a toujours paru pure comme votre beaute. Vous avez meme un petit fonds de philosophie qui m'a fait croire que vous prendriez plus de gout qu'une autre a cet ouvrage d'un sage. II fut ecrit d'abord en ancien chaldeen, que ni vous
10 ni moi n'entendons. On le traduisit en arabe, pour amuser le celebre sultan Ouloug-beb. C'etait du temps ou les Arabes et les Persans commengaient a ecrire des Mille et une nuits, des Mille et un jours, etc. Ouloug aimait mieux la lecture de Zadig; mais
25 les sultanes aimaient mieux les Mille et un. Comment pouvez-vous preferer, leur disait le sage Ouloug, des contes qui sont sans raison, et qui ne signifient rien? — C'est precisement pour cela que nous les aimons, repondaient les sultanes.
20 Je me flatte que vous ne leur ressemblerez pas, et que vous serez un vrai Ouloug. J'espere meme que, quand vous serez lasse des conversations generates, qui ressemblent assez aux Mille et un, a cela pres qu'elles sont moins amusantes, je pourrai trouver une
25 minute pour avoir I'honneur de vous parler raison. Si vous aviez ete Thalestris^ du temps de Scander, fils de Philippe; si vous aviez ete la reine de Sabee du temps de Soleiman, c'eussent ete ces rois qui auraient fait le voyage.
30 Je prie les vertus celestes que vos plaisirs soient sans melange, votr^ beaute durable, et votre bonheur sans fin. Sadi. ,