CHAPITRE IV
Babylone, et les dames les plus aimables: il donnait des soupers delicats, souvent precedes de concerts, et animes par des conversations charmantes dont il avait su bannir rempressement de montrer de Tesprit qui est la plus sure maniere de n'en point avoir, et de 5 gater la societe la plus brillante. Ni le choix de ses amis, ni celui des mets, n'etaient faits par la vanite; car en tout il preferait Tetre au paraitre, et par la il s'attirait la consideration veritable a laquelle il ne pretendait pas. 10
Vis-a-vis sa maison demeurait Arimaze, personnage dont la mechante ame etait peinte sur sa grossiere physionomie. II etait ronge de fiel et bouffi d'orgueil, et pour comble, c'etait un bel esprit ennuyeux. N'ayant jamais pu reussir dans le monde, il se ven- 15 geait par en medire. Tout riche qu'il etait, il avait de la peine a rassembler chez lui les flatteurs. Le bruit des chars qui entraient le soir chez Zadig Vim- a'^^^|^^ portunait, le bruit de ses louanges Tirritait davantage. II allait quelquefois chez Zadig, et se mettait a table 20 sans etre prie: il y corrompait toute la joie de la societe, comme on dit que les harpies infectent les viandes qu'elles touchent. II lui arriva un jour de vouloir donner une fete a une dame qui, au lieu de la recevoir, alia souper chez Zadig. Un autre jour, 25 causant avec lui dans le palais, ils aborderent un ministre qui pria Zadig a souper, et ne pria point Arimaze. Les plus implacables haines n'ont pas souvent des fondements plus importants. Cet homme, qu'on appelait YEniAeux dans Babylone voulut perdre 30 Zadig parce qu'on Tappelait YHeureux. L'occasion de faire le mal se trouve cent fois par jour, et celle
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de faire du bien une fois dans Tannee, comme dit Zoroastre.
L'Envieux alia chez Zadig, qui se promenait dans ses jardins avec deux amis et une dame a laquelle il 5 disait souvent des choses galantes, sans autre intention que celle de les dire. La conversation roulait sur une guerre que le roi venait de terminer heureusement contre le prince d'Hyrcanie, son vassal. Zadig, qui avait signale son courage dans cette courte guerre,
10 louait beaucoup le roi et encore plus la dame. II prit ses tablettes et ecrivit quatre vers qu'il fit sur-lechamp, et qu'il donna a lire a cette belle personne. Ses amis le prierent de leur en faire part : la modestie, ou plutot un amour-propre bien entendu Ten empecha.
IS II savait que des vers impromptus ne sont jamais bons que pour celle en Thonneur de qui ils sont faits: il brisa en deux la feuille des tablettes sur laquelle il venait d'ecrire, et jeta les deux moities dans un buisson de roses, ou on les chercha inutilement. Une
20 petite pluie survint; on regagna la maison. L'Envieux, qui resta dans le jardin, chercha tant, qu'il trouva un morceau de la feuille. EUe avait ete tenement rompue, que chaque moitie de vers qui remplissait la ligne faisait un sens, et meme un vers d'une
2$ plus petite mesure; mais par un hasard encore plus etrange, ces petits vers se trouvaient former un sens qui contenait les injures les plus horribles contre le roi; on y lisait:
Par les plus grands forf aits ^> r^ • .i
30 Sur le tr6ne affermi, ^ /
Dans la publique paix C*est le seul ennemi.
CHAPltRE IV 19
L'Envieux fut heureux pour la premiere fois de sa vie. II avait entre les mains de quoi perdre un homme vertueux et aimable. Plein de cette cruelle joie, il fit parvenir jusqu'au roi cette satire ecrite de la main de Zsidig: on le fit mettre en prison, lui, ses deux s amis et la dame. Son proces lui fut bientot fait, sans qu'on daignat Tentendre. Lorsqu'il vint recevoir sa sentence, TEnvieux se trouva sur son passage, et lui dit tout haut que ses vers ne valaient rien. Zadig ne se piquait pas d'etre bon poete; mais il etait au 10 desespoir d'etre condamne comme criminel de lesemajeste, et de voir qu'on retint en prison une belle dame et deux amis pour un crime qu'il n'avait pas fait. On ne lui permit pas de parler, parce que ses tablettes parlaient. Telle etait la loi de Babylone. 15 On le fit done aller au supplice a travers une foule de curieux dont aucun n'osait le plaindre, et qui se precipitaient pour examiner son visage, et pour voir s'il mourrait avec bonne grace. Ses parents seulement etaient affliges, car ils n'heritaient pas. Les 20 trois quarts de son bien etaient confisques au profit du roi, et Tautre quart au profit de TEnvieux.
Dans le temps qu'il se preparait a la mort, le perroquet du roi s'envola de son balcon, et s'abattit dans le jardin de Zadig sur un buisson de roses. Une 25 peche y avait ete portee d'un arbre voisin par le vent ; elle etait tombee sur un morceau de tablettes a ecrire auquel elle s'etait collee. L'oiseau enleva la peche et la tablette, et les porta sur les genoux du monarque. Le prince curieux y lut des mots qui ne formaient 30 aucun sens, et qui paraissaient des fins de vers. II aimait la poesie, et il y a tou jours de la ressource avec
les princes qui aiment les vers : Taventure de son perroquet le fit rever. La reine, qui se souvenait de ce qui avait ete ecrit sur une piece de la tablette de Zadig, se la fit apporter.
5 On confronta les deux morceaux, qui s'ajustaient ensemble parf aitement ; on lut alors les vers tels que Zadig les avait faits:
Par les plus grands forfaits j'al vu troubler la terre. Sur le tr6ne afferml, le roi salt tout dompter. 10 Dans la publique paix I'amour seul fait la guerre :
C'est le seul enneml qui soit k redouter.
Le roi ordonna aussitot qu'on fit venir Zadig devant lui, et qu'on fit sortir de prison ses deux amis et la belle dame. Zadig se jeta le visage contre terre, aux
15 pieds du roi et de la reine: il leur demanda tres humblement pardon d'avoir fait de mauvais vers: il parla avec tant de grace, d'esprit et de raison, que le roi et la reine voulurent le revoir. II revint, et plut encore davantage. On lui donna tous les biens de TEnvieux,
20 qui I'avait injustement accuse: mais Zadig les rendit tous; et TEnvieux ne fut touche que du plaisir de ne pas perdre son bien. L'estime du roi s'accrut de jour en jour pour Zadig. II le mettait de tous ses plaisirs, le consultait dans toutes ses affaires. La reine le
25 regarda des lors avec une complaisance qui pouvait devenir dangereuse pour elle, pour le roi son auguste epoux, pour Zadig, et pour le royaume. Zadig commenqait a croire qu'il n'est pas si difficile d'etre heureux.