CHAPITRE VIII
son secret a son ami Cador, comme un homme qui, ayant soutenu longtemps les atteintes d'une vive douleur, fait enfin connaitre son mal par un cri qu'un redoublement aigu lui arrache, et par la sueur froide qui coule sur son front. S
Cador lui dit: J'ai deja demele les sentiments que vous vouliez vous cacher a vous-meme; les passions ont des signes auxquels on ne pent se meprendre. Jugez, m^n cher Zadig, puisque j'ai lu dans votre coeur, si le roi n'y decouvrira pas un sentiment qui 10 Toffense. II n'a d'autre defaut que celui d'etre le plus jaloux des hommes. Vous resistez a votre passion avec plus de force que la reine ne combat la sienne, parce que vous etes philosophe, et parce que vous etes Zadig. Astarte est femme; elle laisse parler 15 ses regards avec d'autant plus d'imprudence qu'elle ne se croit pas encore coupable. Malheureusement rassuree sur son innocence, elle neglige des dehors necessaires. Je tremblerai pour elle tant qu'elle n'aura rien a se reprocher. Si vous etiez d'accord Tun et 20 Tautre, vous sauriez tromper tons les yeux : une passion naissante et combattue eclate; un amour satisfait sait se cacher. Zadig fremit a la proposition de trahir le roi, son bienfaiteur; et jamais il ne fut plus fidele a son prince que quand il fut coupable envers 25 lui d'un crime involontaire. Gependant la reine prononqait si souvent le nom de Zadig, son front se couvrait de tant de rongeur en le pronongant, elle etait tantot si animee, tantot si interdite, quand elle lui parlait en presence du roi; une reverie si profonde 30 s'emparait d'elle quand il etait sorti, que le roi fut trouble. II crut tout ce qu'il voyait et imagina tout
ge qu'il ne voyait point. II remarqua surtout que les babouches de sa femme etaient bleues, et que les babouches de Zadig etaient bleues, que les rubans de sa femme etaient jaunes, et que le bonnet de Zadig
5 etait jaune: c*etaient la de terribles indices pour un prince delicat. Les soupgons se tournerent en certitude dans son esprit aigrl
Le monarque ne songea plus qu'a la maniere de se venger. II resolut une nuit d'empoisonnep la reine,
10 et de faire mourir Zadig par le cordeau au point du jour. L'ordre en fut donne a un impitoyable eunuque, executeur de ses vengeances. II y avait alors dans la chambre du roi un petit nain qui etait muet, mais qui n'etait pas sourd. On le souffrait toujours:
15 il etait temoin de ce qui se passait de plus secret, comme un animal domestique. Ce petit muet etait tres attache a la reine et a Zadig. II entendit, avec autant de surprise que d'horreur, donner I'ordre de leur mort. Mais comment faire pour prevenir cet
20 ordre effroyable, qui allait s'executer dans peu d'heures? H ne savait pas ecrire; mais il avait appris a peindre, et savait surtout faire ressembler. II passa une partie de la nuit a crayonner ce qu'il voulait faire entendre a la reine. Son dessin repre-
25 sentait le roi agite de fureur, dans un coin du tableau, donnant des ordres a son eunuque; un cordeau bleu et un vase sur une table, avec des rubans jaunes; la reine, dans le milieu du tableau, expirante entre les bras de ses femmes ; et Zadig etrangW
30 k ses pieds. L'horizon representait un soleil levant pour marquer que cette horrible execution devait se faire aux premiers rayons de Taurore. Des qu'il eut