CHAPITRE XIV
fidelement suivi par les autres. Le roi le savait; il avait change de tresorier plusieurs fois; mais il n'avait pu changer la mode etablie de partager les revenus du roi en deux moities inegales, dont la plus petite revenait tou jours a Sa Majeste, et la plus 5 grosse aux administrateurs.
Le roi Nabussan confia sa peine au sage Zadig. Vous qui savez tant de belles choses, lui dit-il, ne sauriez-vous pas le moyen de me faire trouver un tresorier qui ne me vole point? — Assurement, repon- ic dit Zadig, je sais une fagon infaillible de vous donner un homme qui ait les mains nettes. Le roi charme lui demanda, en Tembrassant, comment il fallait s'y prendre. II n'y a, dit Zadig, qu'a faire danser tous ceux qui se presenteront pour la dignite de tresorier, xs et celui qui dansera avec le plus de legerete sera infailliblement le plus honnete homme. — Vous vous moquez, dit le roi; voila une plaisante fagon de choisir un receveur de mes finances. Quoil vous pretendez que celui qui fera le mieux un entrechat 20 sera le financier le plus integre et le plus habile! — Je ne vous reponds pas qu'il sera le plus habile, repartit Zadig; mais je vous assure que ce sera indubitablement le plus honnete homme. Zadig parlait avec tant de confiance, que le roi crut qu'il avait 25 quelque secret surnaturel pour connaitre les financiers. — Je n'aime pas le surnaturel, dit Zadig ; les gens et les livres a prodige m'ont tou jours deplu; si Votre Majeste veut me laisser faire Tepreuve que je lui propose, elle sera bien convaincue que mon 30 secret est la chose la plus simple et la plus aisee. Nabussan, roi de Serendib, fut bien plus etonne d'en-
tendre que ce secret etait simple que si on le lui avait donne pour un miracle: Or bien, dit-il, faites comme vous Tentendrez. — Laissez-moi faire, dit Zadig, vous gagnerez a cette epreuve plus que vous ne 5 pensez. Le jour meme il fit publier, au nom du roi, que tous ceux qui pretendaient a Temploi de haut receveur des deniers de Sa gracieuse Majeste Nabussan, fils de Nussanab, eussent a se rendre, en habits de soie legere, le premier de la lune du Cro-
10 codile, dans Tantichambre du roi. lis s'y rendirent au nombre de soixante et quatre. On avait fait venir des violons dans un salon voisin; tout etait prepare pour le bal; mais la porte de ce salon etait fermee, et il fallait, pour y entrer, passer par une petite
15 galerie assez obscure. Un huissier vint chercher et introduire chaque candidat, Tun apres Tautre, par ce passage, dans lequel on le laissait seul quelques minutes. Le roi, qui avait le mot, avait etale tous ses tresors dans cette galerie. Lorsque tous les preten-
20 dants furent arrives dans le salon, Sa Majeste ordonna qu'on les fit danser. Jamais on ne dansa plus pesamment et avec moins de grace; ils avaient tous la tete baissee, les reins courbes, les mains coUees a leurs cotes. Quels fripons! disait tout bas Zadig.
25 Un seul d'entre eux formait des pas avec agilite, la tete haute, le regard assure, les bras etendus, le corps droit, le j arret ferme. Ah! Thonnete homme! le brave homme ! disait Zadig. Le roi embrassa ce bon danseur, le declara tresorier, et tous les autres furent
30 punis et taxes avec la plus grande justice du monde; car chacun, dans le temps qu'il avait ete dans la galerie, avait rempli ses poches, et pouvait a peine