CHAPITRE I
on peut faire le tour en une demi-heure, compares a Tempire de Turquie, de Moscovie ou de la Chine, ne sont qu'une tres faible image des prodigieuses differences que la nature a mises dans tous les etres.
La taille de Son Excellence etant de la hauteur que s j ai dite, tous nos sculpteurs et tous nos peintres conviendront sans peine que sa ceinture peut avoir cinquante mille pieds de roi de tour ; ce qui fait une tres jolie proportion.
Quant a son esprit, c'est un des plus cultives que lo nous ayons ; il sait beaucoup de choses ; il en a invente quelques-unes : il n'avait pas encore deux cent cinquante ans, et il etudiait, selon la coutume, au college des jesuites^ de sa planete, lorsqu'il devina, par la force de son esprit, plus de cinquante propositions d'Euclide. is C'est dix-huit de plus que Blaise Pascal,^ lequel, apres en avoir devine trente-deux en se jouant, a ce que dit sa soeur, devint depuis un geometre assez mediocre, et un fort mauvais metaphysicien. Vers les quatre cent cinquante ans, au sortir de Tenfance, il dissequa beau- 20. coup de ces petits insectes qui n*ont pas cent pieds de diaraetre, et qui se derobent aux microscopes ordinaires; il en composa un livre fort curieux, mais qui lui fit quelques affaires. Le mufti' de son pays, grand vetillard et fort ignorant, trouva dans son livre des 25 propositions suspectes, malsonnantes, temeraires, heretiques, sentant Theresie, et le poursuivit vivement: il s'agissait de savoir si la forme substantielle des puces de Sirius etait de meme nature que celle des colimagons. Micromegas se defendit avec esprit, il mit les femmes 30 de son cote ; le proces dura deux cent vingt ans. En fin le mufti fit condamner le livre par des jurisconsultes qui
ne Tavaient pas lu, et Tauteur eut ordre de ne paraitre a la cour de huit cents annees.
II ne fut que mediocrement afflige d'etre banni d'une cour qui n'etait remplie que de tracasseries et de peti- 5 tesses. II fit une chanson fort plaisante contre le mufti, dont celui-ci ne s'embarrassa guere; et il se mit a voyager de planete en planete, pour achever de se former V esprit et le cceur^ comme Ton dit. Ceux qui ne voyagent qu'en chaise de poste ou en berline seront
10 sans doute etonnes des equipages de la-haut ; car nous autres, sur notre petit tas de boue, nous ne concevons rien au dela de nos usages. Notre voyageur connaissait merveilleusement les lois de la gravitation, et toutes les forces attractives et repulsives. II s'en servait si a
IS propos, que, tantot a Taide d'un rayon de soleil, tantot par la commodite d'une comete, il allait de globe en globe, lui et les siens, comme un oiseau voltige de branche en branche. II parcourut la voie lactee en peu de temps; et je suis oblige d'avouer qu41 ne vit jamais
20 a travers les etoiles dont elle est semee, ce beau ciel empyree que Tillustre vicaire Derham^ se vante d'avoir vu au bout de sa lunette. Ce n'est pas que je pretende que M. Derham ait mal vu, a Dieu ne plaise! mais Micromegas etait sur les lieux, c'est un bon observa-
-«5 teur, et je ne veux contredire personne. Micromegas, apres avoir bien tourne, arriva dans le globe de Satume. Quelque accoutume qu'il fut a voir des choses nouvelles, il ne put d'abord, en voyant la petitesse du globe et de ses habitants, se defendre de ce sourire de supe-
30 riorit^ qui echappe quelquefois aux plus sages. Car enfin Saturne n'est guere que neuf cents fois plus gros que la Terre, et les citoyens de ce pays-la sont des