CHAPITRE IV
me parait que des gens de bon sens ne voudraient pas y demeurer. — Eh bien! dit Micromegas, ce ne sont peut-etre pas non plus des gens de bon sens qui Thabitent. Mais enfin il y a quelque apparence que ceci n'est pas fait pour rien. Tout vous parait irregulier ici, s dites-vous, parce que tout est tire au cordeau dans Saturne et dans Jupiter. Eh! c'est peut-etre pour cette raison-la meme qu'il y a ici un peu de confusion. Ne vous ai-je pas dit que dans mes voyages j'avais tou jours remarque de la variete? Le Saturnien repliqua 10 a toutes ces raisons. La dispute n'eut jamais fini, si par bonheur Micromegas, en s'echauf fant a parler, n'eut casse le fil de son collier de diamants. Les diamants tomberent ; c'etaient de jolis petits carats assez inegaux, dont les plus gros pesaient quatre cents livres, et les 15 plus petits cinquante. Le nain en ramassa quelquesuns; il s'apergut, en les approchant de ses yeux, que ces diamants, de la fagon dont ils etaient tailles, etaient d'excellents microscopes. II prit done un petit microscope de cent soixante pieds de diametre, qu'il appliqua 20 a sa prunelle; et Micromegas en choisit un de deux rnille cinq cents pieds. Ils etaient excellents;. mais d'abord on ne vit rien par leur secours, il fallait s'ajuster. Enfin Thabitant de Saturne vit quelque chose d'imperceptible qui remuait entre deux eaux dans la 2$ mer Baltique: c'etait une baleine. II la prit avec le petit doigt fort adroitement ; et, la mettant sur Tongle de son pouce, il la fit voir au Sirien, qui se mit a rire pour la seconde fois de Texces de petitesse dont etaient les habitants de notre globe. Le Saturnien, convaincu 30 que notre monde est habite, s'imagina bien vite qu'il ne Tetait que par des baleines, et comme il etait grand
raisonneur, il voulut deviner d'ou un si petit atotiie tirait son mouvement, s'il avait des idees, une volonte, une liberte. Micromegas y fut fort embarrasse; il examina Tanimal fort patiemment, et le resultat de
5 rexamen fut qu'il rCy avait pas moyen de croire qu'une ame fut logee la. Les deux voyageurs inclinaient done a penser qu'il n'y a point d'esprit dans notre habitation, lorsqu'a Taide du microscope ils aper9urent quelque chose d'aussi gros qu'une baleine qui flottait sur
10 la mer Baltique. On sait que dans ce temps-la meme une volee de philosophes revenait du cercle polaire, sous lequel ils avaient ete faire des observations dont personne ne s'etait avise jusqu'alors.^ Les gazettes dirent que leur vaisseau echoua aux cotes de Bothnie,
15 et qu'ils eurent bien de la peine a se sauver: mais on ne sait jamais dans ce monde le dessous des cartes.^ Je vais raconter ingenument comme la chose se passa, sans y rien mettre du mien ; ce qui n'est pas un petit effort pour un historien.