‹ Zadig et MicromégasChapitre 16 sur 47 · CHAPITRE Vm · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vm

Cndor, dans le moment même, fit placer deux dromadaires des | légers à la course vers une porte secrète du palais : il y fit m Zadig, qu'il fallut porter, et qui était près de rendre l';\me. Un seul domestique l'accompagna ; et bientôt Cador. plongé dans l'étonneraent et dans la douleur, perdit son ami de vue.

Cet illustre fugitif, arrivé sur le bord d'une colline dont on voyait Babylone, tourna la vue sur le palais de la reine, et s'évanouit; il ne reprit ses sens que pour verser des larmes, et pour souhaiter la mort. Enfin, après s'être occupé de la destinée déplorable de la plus aimable des femmes et de la première reine du monde, il fit un moment de retour sur lui-même, et s'écria : « Qu'est-donc que la vie humaine ?0 vertu ! à quoi m'avez-vous servi ? Deux famines m'ont indignement trompé; la troisième, qui n'est point coupable et qui est plus belle que lesautres, va mourir ! Tout ce que j'ai fait de bien a toujours été pourmoi une source de malédictions, et je n'ai été élevé au comble de la grandeur que pour tomber dans le plus horrible précipice de l'infortune. Si j'eusse été méchant comme tant d'autres . je serais heureux comme eux. » Accablé de ces réflexions funestes, les yeux chargés du voile de la douleur, la pilleur de la mort sur le visage, et l'âme abtmée dans l'excès d'un sombre désespoir, il continuait son voyage vers l'Egypte.

Chap. IX. — La femme battue.

Zadig dirigeait sa route sur les étoiles. La constellation d'Orion et le brillant astre de Sirius le guidaient vers le port de Canope. Il admirait ces vastes globes de lumière qui ne paraissent que de faibles étincelles à nos yeux, tandis que la terre , qui n'est en effet qu'un poiat imper ceptible dans la nature, paraît à notre cupidité quelque chose de s grand et de si noble. Il se figurait alors les hommes tels qu'ils sont er effet, des insectes se dévorant les uns les autres sur un petit atome d boue. 3ette image vraie semblait anéantir ses malheurs, en lui retraçant le péa.itde son être et celui de Babylone. Son Ame s'élançait jus que dam l'infini, et contemplait, détachée de ses sens, l'ordre immuable de l'jnivers. Mais lorsque ensuite, rendu à lui-même et rentrant dans son cœur, il pensait qu'Astarté était peut-être morte t.our lui, l'univers disparaissait à ses yeux, et il ne voyait dans la nature entière qu'Astarté mourante et Zadig infortuné. Comme il se livrait à ce flux et à ce reflux de philosophie sublime et de douleur KCablanl avançait vers les I minières de l'Egypte; et déjà son domestique fi était dans la première bourgade, où il lui cherchait un logement ! cependant se promenait vers les jardins qui bordaient ce village. Il vit, non loin du grand chemin, une femme éplorée qui appelait le ciel et la terre à son secours, et un homme furieux qui la suivait. Elle était déjà atteinte par lui, elle embrassait ses genoux. Cet homme l'accacablait de coups et de reproches. Il jugea, à la violence de l'Eg\; et aux pardons réitérés que lui demandait la dame, que l'un était un jaloux , et l'autre une infidèle ; mais quand il eut considéré cette femme, qui était d'une beauté touchante, et qui même ressemblait un peu à la mal

heureuse Astarté, il se sentit pénétré de compassion pour elle , etd'horreur pour l'Egyptien. «Secourez-moi, s'écria-t-elle à Zadig avec des sanglots; tirez-moi des mains du plus barbare des hommes, sauvez-moi la vie ! » A ces cris, Zadig courut se jeter entre elle et ce barbare. Il avait quelque connaissance de la langue égyptienne. 11 lui dit en cette langue : « Si vous avez quelque humanité, je vous conjure de respecter la beauté et la faiblesse. Pouvez-vous outrager ainsi un chef-d'œuvre de la nature, qui est à vos pieds, et qui n'a pour sa défense que des larmes? — Ah! ah! lui dit cet emporté, tu l'aimes donc aussi ! et c'est de toi qu'il faut que je me venge. » En disant ces paroles . il laisse la dame, qu'il tenait d'une main par les cheveux, et, prenant sa lance , il veut en percer l'étranger. Celui-ci, qui était de sang-froid , évita aisément le coup d'un furieux. Use saisit de la lance près du fer dont elle estarmée. L'un veut la retirer, l'autre l'arracher. Elle se brise entre leurs mains. L'Egyptien tire son épée; Zadig s'arme dé la sienne. Ils s'attaquent l'un et l'autre. Celui-là porte cent coups précipités; celui-ci les pare avec adresse. La dame, assise sur un gazon, rajuste sa coiffure, et les regarde. L'Egyptien était plus robuste que son adversaire, Zadig était plus adroit. Celui-ci se battait en homme dont la tête conduisait le bras, et celui-là comme un emporté dont une colère aveugle guidait les mouvements au hasard. Zadig passe à lui, et le désarme; et tandis que l'Égyptien, devenu plus furieux, veut se jetter sur lui, il le saisit, le presse, le fait tomber en lui tenant l'épée sur la poitrine; il lui offre de lui donner la vie. L'Egyptien hors de lui tire son poignard; il en blasse Zadig dans le temps môme que le vainqueur lui pardonnait. Zadig indigné lui plonge son épée dans le sein. L'Egyptien jette un cri horrible . et meurt en se débattant. Zadig alors s'avança vers la dame, et lui dit d'une voix soumise : a II m'a forcé de le tuer : je vous ai vengée; vous êtes délivrée de l'homme le plus violent que j'aie jamais vu. Que voulez-vous maintenant de moi, madame? — Que tu meures, scélérat, lui répondit-elle; que tu meures! tu as tué mon amant; je voudrais pouvoir déchirer ton cœur. — En vérité , madame, vous aviez là un étrange homme pour amant, lui répondit Zadig ; il vous battait de toutes ses forces, et il voulait m'arracher la vie parce que vous m'avez conjuré de vous secourir. — Je voudrais qu'il me battît encore, reprit la dame en poussant des cris. Je le méritais bien, je lui avais donné de la jalousie. Plût au ciel qu'il me battit, et que tu fusses à sa place! » Zadig, plui surpris et plus en colère qu'il ne l'avait été de sa vie , lui dit : « Madame , toute belle que vous êtes, vous mériteriez que je vous battisse à moD tour, tant vous êtes extravagante, maisje n'en prendrai pas la peine. » La-dessus il remonta sur son chameau, et avança vers le bourg. A peine avait-il fait quelques pas qu'il se retourne au bruit que faisaient quatre courriers de Babylone. Ils venaient à toute bride. L'un d'eux, en voyant cette femme s'écria : a C'est elle-même! elle ressemble au portrait qu'on nous en a fait. » Ils ne s'embarrassèrent pas du mort, et se saisirent incontinent de la dame. Elle ne cessait de crier à Zadig : a Secourez-moi encore une fois, étranger généreux ! je vous demande pardon de m'être plainte de vous : seçourez-moi , et je suis à vous jus

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