Conseiiler au parlement. (Ed
VISION DE BABOUC. 5
jeune homme a une grande charge, parce que son père est richp, et qu'ici le droit de rendre la jjstice s'achète comme une métairie. — 0 mœurs !ô malheureuse ville ! s'écria Babouc; voilà le comble du désordre; sans doute, ceux qui ont acheté le droit de juger vendent leurs jugements : je ne vois ici que des abîmes d'iniquité. »
Comme il marquait ainsi sa douleur et sa surprise, un jeune guerrier qui était revenu ce jour même de l'armée, lui dit : a Pourquoi ne voulez-vous pas qu'on achète les emplois de la robe? j'ai bien acheté, moi, le droit d'affronter la mort à la tèiede deux mille hommes que je commande; il m'en a coûté quarante mille dariques d'or cette année, pour coucher sur la terre trente nuits de suite en habit rouge, et pour recevoir deux bons coups de flèche dont je me sens encore. Si je me ruine pour servir l'empereur persan que je n'ai jamais vu. M. le satrape de robe peut bien payer quelque chose pour avoir le plaisir de donner audience à des plaideurs. ■ Babouc indigné ne put s'empêcher de condamner dans son cœur un pays où l'on mettait à l'encan les dignités de la paix etde la guerre; il conclut précipitamment que l'on y devait ignorer absolument la guerre et les lois, et que, quand même Ituriel n'exterminerait pas ces peuples, ils périraient par leur détestable administration.
Sa mauvaise opinion augmenta encore à l'arrivée d'un gros homme, qui, ayant salué très-familièrement toute la compagnie, s'approcha du jeune officier, et lui dit : « Je ne peux vous prêter que cinquante mille dariques d'or; car, en vérité, les douanes de l'empire ne m'en ont rapporté que trois cent mille cette année. » Babouc s'informa quel était cet homme qui se plaignait de gagner si peu; il apprit qu'il y avait dans Persépolis quarante ■ rois plébéiens qui tenaient à bail l'empire de Perse, et qui en rendaient quelque chose au monarque.
VI. Après dîner, il alla dans un des plus superbes temples de la ville; il s'assit au milieu d'une troupede femmes etd'hommes qui étaient venus la pour passer le temps. Un mage parut dans une machine élevée, qui parla longtemps du vice et de la vertu. Ce mage divisa en plusieurs parties ce qui n'avait pas besoin d'être divisé: il prouva méthodiquement tout ce qui était clair; il enseigna tout ce qu'on savait. Il s sionna froidement, et sortit suant et hors d'haleine. Toute l'assemblée alors se réveilla, et crut avoir assisté à une instruction. Babouc dit : « Voilà un homme qui a fait de son mieu\ pour ennuyer deux ou cents de ses concitoyens; mais son intention était bonne : il n'y a pas là de quoi détruire Persépolis. »
Au sortir de cette assemblée, on le mena voir une fête publique qu'on donnait tous les jours de l'année; c'était dans une espèce de basilique, au fond de laquelle on voyait un palais. Les plus belles cinés de Persépolis. les plus blés satra; ordre formaient un spectacle si beau, (pie Babouc crut d'abord que
t. Quarante est ce qu'on lit dans les éditions depuis 1786. Les éditions s et 1750 portent soixante et douze. Le nombre des fermiers gène: varie. Loui» XV , en 175 I nouvelles : . le chapi-
tre xxxi du Préci$ du Siècle <k LouU AT. fNoU de M. Beuchot.)
c'était là toute la fête. Deux ou trois personnes, qui paraissaient des rois et des reines, parurent bientôt dans le vestibule de ce palais; leur langage était très-différent de celui du peuple; il était mesuré, harmonieux, et sublime. Personne ne dormait, on écoutait dans un profond silence, qui n'était interrompu que par les témoignages de la sensibilité et de l'admiration publique. Le devoir des rois, l'amour da la vertu, les dangers des passions étaient exprimés par des traits si vifs et si touchants que Babouc versa des larmes. Il ne douta pas que ces héros et ces héroïnes, ces rois et ces reines qu'il venait d'entendre, ne fussent les prédicateurs de l'empire. Il se proposa même d'engager Ituriel à les venir entendre, bien sûr qu'un tel spectacle le réconcilierait pour jamais avec la ville.
Dès que cette fête fut finie, il voulut voir la principale reine qui avait débité dans ce beau palais une morale si noble et si pure; il se fit introduire chez Sa Majesté; on le mena par un petit escalier, au second étage, dans un appartement mal meublé, où il trouva une femme mal vêtue, qui lui dit d'un air noble et pathétique : a Ce métier-ci ne me donne pas de quoi vivre; un des princes que vous avez vus m'a fait un enfant; j'accoucherai bientôt; je manque d'argent, et sans argent on n'accouche point. * Babouc lui donna cent dariques d'or, en disant : a S'il n'y avait que ce mal-là dans la ville, Ituriel aurait tort de tant se fâcher. »
Delà il alla passer sa soirée chez des marchands de magnificences inutiles. Un homme intelligent, avec lequel il avait fait connaissance, l'y mena; il acheta ce qui lui plut, et on le lui vendit avec politesse beaucoup plus qu'il ne valait. Son ami, de retour chez lui, lui fit voir combien on le trompait. Babouc mit sur ses tablettes le nom du marchand, pour le faire distinguer par Ituriel au jour de la punition de la ville. Comme il écrivait, on frappa à sa porte; c'était le marchand lui-même qui venait lui rapporter sa bourse que Babouc avaitlaisséepar mégarde surson comptoir. «Comment se fait-il, s'écria Babouc, que vous soyez si fidèle et si généreux, après n'avoir pas eu honte de me vendre des colifichets quatre fois au-dessus de leur valeur? — Il n'y a aucun négociant un peu connu dans cette ville, lui répondit le marchand, qui ne fût venu vous rapporter votre bourse ; mais on vous a trompé quand on vous a dit que je vous avais vendu ce que vous avez pris chez moi quatre fois plus qu'il ne vaut , je vous l'ai vendu dix fois davantage : et cela est si vrai, que si dans un mois vous voulez le revendre, vous n'en aurez pas même ce dixième. Mais rien n'est plus juste; c'est la fantaisie passagère des hommes qui met le prix à ces choses frivoles; c'est cette fantaisie qui fait vivre cent ouvriers que j'emploie; c'est elle qui me donne une belle maison, un char commode, des chevaux; c'est elle qui excite l'industrie, qui entretient le goût, la circulation, et l'abondance.
« Je vends aux nations voisines les mêmes bagatelles plus chèrement qu'à vous, et par là je suis utile à l'empire. » Babouc, après avoir un peu rêvé, le raya de ses tablettes : «Car enfin, disait-il, les arts du luxe ne sont en grand nombre dans un empire que Quand tous les arts né-
VISION DE BABOUC. 7
cessaires sont exercés, et que la nation est nombreuse et opulente. Ituriel me paraît un peu sévère. »
VII. Babouc, fort incertain sur ce qu'il devait penser de Persépolis, résolut de voir les mages et les lettrés; car les uns étudient la sagesse, et les autres la religion; et il se flatta que ceux-là obtiendraient grâce pour le reste du peuple. Dès le lendemain matin il se transporta dans un collège de mages. L'archimandrite lui avoua qu'il avait cent mille écus de rente pour avoir fait vœu de pauvreté, et qu'il exerçait un empire assez étendu en vertu de son vœu d'humilité; après quoi il laissa Babouc entre les mains d'un petit frère qui lui fit les honneurs.
Tandis que ce frère lui montrait les magnificences de cette maison de pénitence, un bruit se répandit qu'il était venu pour réformer toutes ces maisons. Anssitôt il reçut des mémoires de chacune d'elles; et les mémoires disaient tous en substance : <r Conservez-nous, et détruisez toutes les autres. » A entendre leurs apologies, ces sociétés étaient toutes nécessaires; à entendre leurs accusations réciproques, elles méritaient toutes d'être anéanties. Il admirait comme il n'y avait aucune d'elles qui, pour édifier l'univers, ne voulût en avoir l'empire. Alors il se présenta un petit homme qui était un demi-mage, et qui lui dit : « Je vois bien que l'œuvre va s'accomplir; car Zerdust est revenu sur la terre ; les petites filles prophétisent, en se faisant donner des coups de pincettes par devant et le fouet par derrière. Il est évident que le monde va finir : ne pourriez-vous point, avant cette belle époque, nous protéger contre le grand lama? — Quel galirm dit Babouc ; contre le grand lama ? contre ce pontife-roi qui réside au Tibet? — Oui, dit le petit demi-mage avec un air opiniâtre, contie lui-même. — Vous lui faites donc la guerre, vous avez donc des armées? dit Babouc. — Non, dit l'autre, mais nous avons écrit contre lui trois ou quatre mille gros livres qu'on ne lit point, et autant de brochures, que nous faisons lire par des femmes: à peine a-t-il entendu parler de nous, il nous a seulement fait condamner, comme un maître ordonne qu'on échenil s de ses jardins. » Babom.
frémit de la folie de ces hommes qui Taisaient profession de sagesse, des intrigues de ceux qui avaient renoncé au monde, de l'ambition et de la convoitise orgueilleuse de ceux qui enseignaient l'humilité et le intéressement; il conclut qu'Ituriel avait de bonnes raisons pour détruire toute cette engeance.
VIII. Retiré chez lui, il envoya chercher des livres nouveaux pour adoucir son chagrin, et il pria quelques lettrés à dîner pour se réjouir. II en vint deux lois plus qu'il n'en avait demandé, comme les £ qxie le miel attire. Os parasites se pressaient de manger et de parler; ils louaient deux sortes de personnes, les morts et eux-mém» jamais leurs contemporains, excepté le maître de la maison. Si qu'un d'eux disait un bon mot. les autres bail mor-
daient lt>s lerres de douleur de ne l'avoir pas dit. Ils avaient moi: dissimulation que les mages, parce qu'ils n'avaient pas de si grands objets d'ambition. Chacun d'eux briguait une place de valet et une réputation de grand homme; ils se disaient en face des choses insul-
tantes, qu'ils croyaient des traits d'esprit. Ils avaient eu quelque con naissance de la mission de Babouc. L'un d'eux le pria tout bas d'exterminer un auteur qui ne l'avait pas assez loué il y avait cinq ans; un autre demanda la perte d'un citoyen qui n'avait jamais ri à ses comédies; un troisième demanda l'extinction de l'Académie, parce qu'il n'avait jamais pu parvenir à y être admis. Le repas fini, chacun d'eux ''en alla seul, car il n'y avait pas dans toute la troupe deux hommes jui pussent se souffrir, ni même se parler ailleurs que chez les riches qui les invitaient à leur table. Babouc jugea qu'il n'y aurait pas grand mal quand cette vermine périrait dans la destruction générale.
IX. Dès qu'il se fut derait creux, n se mit à lire quelques livres nouveaux. Il y reconnut l'esprit de ses convives. Il vit surtout avec indignation ces gazettes de la médisance, ces archives du mauvais goût, que l'envie, la bassesse et la faim ont dictées; ces lâches satires où l'on ménage le vautour, et où l'on déchire la colombe; ces romans dénués d'imagination, où l'on voit tant de portraits de femmes que l'auteur ne connaît pas.
Il jeta au feu tous ces détestables écrits, et sortit pour aller le soir à h promenade. On le présenta à un vieux lettré qui n'était point venu ;ossir le nombre de ses parasites. Ce lettré fuyait toujours la foule, connaissait les hommes, en faisait usage, et se communiquait avec discrétion. Babouc lui parla avec douleur de ce qu'il avait lu et de ce qu'il avait vu.
a Vous avez lu des choses bien méprisables, lui dit le sage lettré; mais dans tous les temps, dans tous les pays et dans tous les genres, le mauvais fourmille, et le bon est rare. Vous avez reçu chez vous le rebut de la pédanterie, parce que, dans toutes les professions, ce qu'il y a de plus indigne de paraître est toujours ce qui se présente avec le plus d'impudence. Les véritables sages vivent entre eux retirés et tranquilles; il y a encore parmi nous des hommes et des livres dignes de votre attention. » Dans le temps qu'il parlait ainsi, un autre lettré les joignit; leurs discours furent si agréables et si instructifs, si élevés au-dessus des préjugés et si conformes à la vertu, que Babouc avoua n'avoir jamais rien entendu de pareil. « Voilà des hommes, disaitil tout bas, à qui l'ange Ituriel n'osera toucher, ou il sera bien impitoyable. »
Raccommodé avec les lettrés, il était toujours en colère contre le reste de Ja nation, a Vous êtes étranger, lui dit l'homme judicieux qui lui parlait; les abus se présentent à vos yeux en foule, et le bien qui est caché, et qui résulte quelquefois de ces abus mêmes, vous échappe. » Alors il apprit que parmi les lettrés il y en avait quelques-uns qui n'étaient pas envieux, et que parmi les mages même il y en avait de vertueux. Il conçut à la fin que ces grands corps, qui semblaient en se choquant préparer leurs communes ruines, étaient au fond des institutions salutaires; que chaque société de mages était un frein à srs rivales; que si ces émules différaient dans quelques opinions, ils enseignaient tous la même morale, qu'ils instruisaient le peuple, et
VISION DE BABOUC. 9
qu'ils rivaient soumis aux lois; semblables aux précepteurs qui veillent sur le fils de la maison, tandis que le maître veille sur eux-mêmes. 11 >n pratiqua plusieurs, et vit des âmes célestes. Il apprit même que jarmi les fous ' qui prétendaient faire la guerre au grand lama, il y fait eu de très-grands hommes. Il soupçonna enfin qu'il pourrait bier în être des mœurs de Persépolis comme des édifices, dont les un* iui avaient paru dignes de pitié, et les autres l'avaient ravi en admiration.
X. Il dit à son lettré : a Je conçois très-bien que ces mages, que j'avais crus si dangereux, sont en effet très-utiles, surtout quand un gouvernement sage les empêche de se rendre trop nécessaires; mais vous m'avouerez au moins que vos jeunes magistrats, qui achètent une charge de juge dès qu'ils ont appris à monter à cheval, doivent étaler dans les 2 tribunaux tout ce que l'impertinence a de plus ridicule, et tout ce que l'iniquité a de plus pervers: il vaudrait mieux sans doute donner ces places gratuitement à ces vieux jurisconsultes qui ont passé toute leur vie à peser le pour et le contre. »
Le lettré lui répliqua : « Vous avez vu notre armée avant d'arriver à Persépolis; vous savez que nos jeunes officiers se battent très-bien, quoiqu'ils aient acheté leurs charges : peut-être verrez-vous que nos jeunes magistrats ne jugent pas mal , quoiqu'ils aient payé pour juger. »
Il le mena le lendemain au grand tribunal, où l'on devait rendre un arrêt important. La cause était connue de tout le monde. Tous ces vieux avocats qui en parlaient étaient flottants dans leurs opinions; ils alléguaient cent lois, dont aucune n'était applicable au fond de la question; ils regardaient l'a flaire par cent côtés, dont aucun n'était dans son vrai jour : les juges décidèrent plus vite que les avocats ne duutè- ;vnt. Leur jugement fut presque unanime; ils jugèrent bien, parce qu'ils suivaient les lumières de la raison; et les autres avaient opiné mal, parce qu'ils n'avaient consulté que leurs livres.
Babouc conclut qu'il y avait souvent de très-bonnes choses dans les abus. Il vit dès le jour même que les richesses des financiers, qui l'avaient tant révolté, pouvaient produire un effet excellent, car l'empereur ayant eu besoin d'argent, il trouva en une heure, par leur moyen, ce qu'il n'aurait pas eu en six mois par les voies ordinaires; il vit qi; gros Dliages, enflés de la rosée de la terre, lui rendaient en pluie ce qu'ils en recevaient ». D'ailleurs les enfants de ces hommes nouveaux. souvent mieux élevés que ceux des familles plus anciennes, valaient quelquefois beaucoup mieux; car rien n'empêche qu'on ne soit un bon juge, un brave guerrier, un homme d'État habile, quand on a eu un père bon calculateur.
XI. Insensiblement Babouc faisait grâce à l'avidité du financier, qui n'est pas au fond plus avide que les autres hommes, et qui est néces-
i. Les jansénistes. (Éd.) •2. L'édition de 1750 ) cite : leur* (Éd.)