CHAPITRE V
dans toutes ieu-s opérations! comme il s'écria! comme il mit avec joie un de ses microscopes dans les mains de son compagnon de voyage ! a Je les vois, disaient-ils lous deux à la fois; ne les voyez- vous pas qui portent des fardeaux, qui se baissent, qui se relèvent? ■ Ln parlant ainsi, les mains leur tremblaient par le plaisir de voir des objets si nouveaux, et par la crainte de les perdre. Le Saturnien, passant d'un excès de défiance à un excès de crédulité, crut apercevoir qu'ils travaillaient à la propagation. ■ Ah! disait-il, j'ai pris la nature sur le fait.1 s Mais il se trompait sur les apparences; ce qui n'arrive que trop, soit qu'on se serve ou non du microscope.
Chap. VI. — Ce qui leur arriva avec tes nommes
Micromégas, bien meilleur observateur que son nain | vit clairement que les atomes se parlaient; et il le fit remarquer à son compagnon, qui, honteux de s'être mépris sur l'article de la génération, ne voulut point croire que de pareilles espèces pussent se communiquer des idées. Il avait le don des langues aussi bien que le Sirien; il n'entendait point parler nos atomes, et il supposait qu'ils ne parlaient pas: d'ailleurs, comment ces êtres imperceptibles auraient-ils les organes de la voix, et qu'auraient-ils à dire? Pour parler, il faut penser, ou a peu près; mais s'ils pensaient, ils auraient donc l'équivalent d'une Ame : or, attribuer l'équivalent d'une âme à cette espèce, cela lui paraissait absurde. « Mais, dit le Sirien, vous avez cru tout à l'heure qu'us faisaient l'amour; est-ce que vous croyez qu'on puisse faire l'amour sans penser et sans proférer quelque parole, ou du moins sans se faire entendre? Supposez- vous d'ailleurs qu'il soit plus difficile de pro duire un argument qu'un enfant? Pour moi l'un et l'autre me paraissent de grands mystères: je n'ose plus ni croire ni nier, dit le nain; je n'ai plus d'opinion ; il faut tâcher d'examiner ces insectes , nous raisonnerons après. — C'est fort bien dit, » reprit Micromégas; etaussitôt il tira une paire de ciseaux dont il se coupa les ongles, et d'une rognure de l'ongle de son pouce il fit sur-le-champ une espè grande trompette parlante, comme un vaste entonnoir, dont il mit le tuyau dans son oreille. La circonférence de l'entonnoir enveloppait le vaisseau et tout l'équipage. La voix la plus faible entrait dans les fibres circulaires de l'ongle; de sorte que, giâce à son industrie, ie philosophe de là-haut entendit parfaitement le bourdonnement de nos insectes de là-bas. En peu d'heures il parvint à distinguer les paroles, et enfin à entendre le français. Le nain en fit autant, quoique plus de difficulté. L'étonnement des voyageurs redoublait à chaque nstant. Ils entendaient des mites parler d'assez bon sens: ce jeu de la nature leur paraissait inexplicable. Vous croyez bien que le Sirien et son nain brûlaient d'impatience de lier convocation avec les mes; le nain craignait que sa voix de tonnerre, et surtout celle do
i. Expression heureuse et plaisante de Fontenelle, en rendant couinelques observations d'histoire naturelle. (Éd. dt Kehl.}
Voltuim ^v
Micromégas, n'assourdit les mites sans en être entendue. Il fallait tu diminuer la force. Ils se mirent dans la bouche des espèces de petits curedents, dont le bout fort effilé venait donner auprès du vaisseau. Le Sirien tenait le nain sur ses genoux, et le vaisseau avec l'équipage sur son ongle; il baissait la tête et parlait bas. Enfin, moyennant toutes ces précautions et bien d'autres encore, il commença ainsi son discours :
« Insectes invisibles que la main du Créateur s'est plu à faire naître dans l'abîme de l'infiniment petit, je le remercie de ce qu'il a daigné me découvrir des secrets qui semblaient impénétrables. Peut-être ne daignerait-on pas vous regarder à ma cour; mais je ne méprise personne et je vous offre ma protection. »
Si jamais il y eut quelqu'un d'étonné, ce furent les gens qui entendirent ces paroles. Ils ne pouvaient deviner d'où elles partaient. L'aumônier du vaisseau récita les prières des exorcismes, les matelots jurèrent, et les philosophes du vaisseau firent des systèmes; mais quelque système qu'ils fissent, ils ne purent jamais deviner qui leur parlait. Le nain de Saturne, qui avait la voix plus douce que Micromégas, leur apprit alors en peu de mots à quelles espèces ils avaient affaire. Il leur raconta le voyage de Saturne, les mit au fait de ce qu'était M. Micromégas; et après les avoir plaints d'être si petits, il leur demanda s'ils avaient toujours été dans ce misérable état si voisin de l'anéantissement, ce qu'ils faisaient dans un globe qui paraissait appartenir à des baleines, s'ils étaient heureux, s'ils multipliaient, s'ils avaient une âme. et cent autres questions de cette nature.
Un raisonneur de la troupe, plus hardi que les autres, et choqué de ce qu'on doutait de son âme, observa l'interlocuteur avec des pinnules braquées sur un quart de cercle, fit deux stations, et à la troisième il parla ainsi : a Vous croyez donc, monsieur, parce que vous avez mille toises depuis la tête jusqu'aux pieds, que \ous êtes un.... — Mille toises! s'écria le nain : juste ciel! d'où peut-il savoir ma hauteur9 Mille toises! il ne se trompe pas d'un pouce : quoi! cet atome m'a mesuré! il est géomètre, il connaît ma grandeur; et moi, qui ne le vois qu'à travers un microscope, je ne connais pas encore la sienne ! — Oui, je vous ai mesuré, dit le physicien, et je mesurerai encore bien votre grand compagnon, a La proposition fut acceptée ; Son Excellence se coucha de tout son long; car, s'il se fût tenu debout, sa tète eût été trop au-dessus des nuages. Nos philosophes lui plantèrent un grand arbre dans un endroit que le docteur Swift nommerait, mais que je me garderai bien d'appeler par son nom, à cause de mon grand respect pour les dames. Puis, par une suite de triangles liés ensemble, ils conclurent que ce qu'ils voyaient était en effet un jeune homme de cent vingt mille pieds de roi.
Alors Micromégas prononça ces paroles : « Je vois plus que jamais qu'il ne faut juger de rien sur sa grandeur apparente. 0 Dieu! qui avez donné une iitelligence à des substances qui paraissent si méprisables, l'infiniment petit vous coûte autant que l'infiniment grand] et s'il es* possible qu'il y ait des êtres plus petits aue ceux-ci, ils meuvent encore