‹ Zénaide FleuriotChapitre 19 sur 79 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Séjour à Paris.

Nouvelles publications. — Mort héroïque de son frère

Jean-Marie-Rose, en Algérie. (1862 à 1867.)

Au commencement de l'année 1862, Zénaïde Fleuriot avait conquis, grâce à ses travaux littéraires, une indépendance matérielle relative. La lettre suivante écrite à sa sœur Marie nous montre quel noble emploi elle avait fait du premier argent, fruit de son travail.

A SA SCEUR

•- Saint-Brieuc, io février 1SG2.

H Ma chère Marie,

« Enfin je puis l'écrire quelques mots: j"ai cependant là un monceau de lettres, mais je tiens à tè remercier du tout petit billet oi^i tu me parles du bonheur que tu as eu à me voir acquitter une partie des dettes contractées par notre pauvre et bien-aimé père. Je suis heureuse de te causer cette joie, et s'il plaît à Dieu, je pourrai, avant très longtemps, solder

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ce qui reste encore dû; mes mesures sont prises pour cela. Nous aurons fait de l'inattendu, car, certes, personne n'aurait prédit notre situation actuelle ; mais la confiance mène plus loin que les découragements.

u Malheureusement on est égoïste sans le savoir, on veut jouir, faire ce qui passe par l'esprit au lieu d'attendre paisiblement, et en travaillant, l'heure de la Providence.

« Pauvre pèrel que n'a-t-il jni vivre assez pour voir ce jour! J'eusse été si heureuse de l'aider à porter le poids de la lutte pour la vie. Enfin, que la volonté de Dieu soit faite!

«' J'ai pu envoyer aussi une i)ctite somme à notre si cher Jean-Marie, qui paraît toujours se plaire à son rude métier de soldat, là-bas en Algérie.

(( Je travaille beaucoup en ce moment : je voudrais tant arriver à la hauteur de la mission que je me suis donnée : répandre, à l'aide de mes humbles livres, de belles et grandes vérités que tant de gens ignorent toute leur vie, et dont la connaissance, unie à la bonne volonté, empêcherait tant de soulïrances inutiles.

« Quel prix à la vie quand on comprend l'influence cachée que chacun de nous peut exercer dans sa sphère !

M Adieu, ma bonne sœur, je te quitte à regret, mais écrire longuement ne m'est guère possible maintenant. Quand on a sa plume du matin au soir entre les doigts, elle finit par peser. »

Zéna'ide Fleuriot, en effet, travaillait sans repos ni trêve à cette époque. Outre les ouvrages qu'elle don-

J liait à la Semaine des familles et à ses éditeurs, elle I collaborait à un grand nombre de revues. Mme Bour- : (Ion, directrice du Journal des demoiselles, qui avait su ; ajîprécier son talent, lui avait offert de participer à . sa rédaction, ce qu'elle avait accepté. Elle écrivait i aussi dans la Mode illustrée, dirigée par Mme Emmeline Raymond.

Tout marchait donc au gré de ses désirs, quand un nouveau deuil vint jeter un voile de tristesse sur son bonheur présent et ses espérances futures.

Son frère aîné, François, reçut la nouvelle de la mort de Jean-Marie-Rose Fleuriot. tué glorieusement en Algérie le 14 juin 1862.

Voici la lettre de son capitaine :

« Aïn-Ghettar, le 20 juin 1862.

<( Monsieur,

« J'ai la douleur d'avoir à vous annoncer la mort de votre pauvre frère Jean-Marie-Rose Fleuriot , maréchal des logis à l'escadron que je commande.

« Sa mort a été celle d'un soldat; il s'est fait tuer comme un héros, en attaquant à pied, le sabre à la main, l'ennemi qui s'était réfugié dans des rochers inaccessibles, sauvant ainsi par son dévouement l'arrière-garde qui s'était engagée dans le ravin.

« Ce triste événement a eu lieu dans la journée du 14 juin, pendant un combat que j'ai livré à des tribus tunisiennes de la frontière. En le vovant tomber, le spahi Ali ben Hadj se précipita sur lui et le sortit vivant, sous une grêle de balles, du ravin où il combattait: notre pauvre camarade était atteint

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d'une balle au bas-ventre, et je compris de suite qu'il était perdu; je ne pensai plus qu'à adoucir ses derniers moments. Il a vécu deux heures, et a conservé toute sa connaissance jusqu'à la fin ; il a parlé de sa mère, de ses sœurs, de vous; il a serré la main de ses camarades, qui l'entouraient muets et désolés; puis il s'est éteint presque sans souffrance.

« Nous avons eu beaucoup de peine à ramener son corps, serrés de près, comme nous l'étions, par l'ennemi, mais tous se seraient fait tuer, jusqu'au dernier, plutôt que de l'abandonner; un autre spahi, Sakhdar ben Mohamed, cavalier incomparable autant que brave, a chargé le corps de votre pauvre frère en travers de sa selle, et le fusil en main, il a parcouru au galop quatre lieues de pays ennemi, poursuivi à outrance et faisant feu sur ceux qui le serraient de trop près. Voyant son cheval épuisé, il a caché le corps de notre camarade dans la broussaille ; et à la nuit, il est revenu le chercher, monté sur une jument qu'il avait prise en chemin.

« J'ai donc la douloureuse satisfaction de vous annoncer que votre pauvre frère repose en terre sainte, dans le cimetière de Souk-Aras, après y avoir été conduit par le clergé, et avoir reçu les honneurs funèbres qui lui étaient dus. J'ai dit quelques mots sur sa tombe; c'était la traduction fidèle de ce que je pensais de lui, bonne et honnête nature, pleine de sentiments élevés, qui, malgré la fougue de la jeunesse, ne s'était jamais écarté du chemin de l'honneur. Regrettez-le, il le mérite, mais soyez fiers de lui; il est mort en héros.

MORT HKKOÏQLE DE SON FREKK. 131

Permettez-moi, monsieur, malgré les tristes ( irconstances dans lesquelles vous lirez cette lettre, (le vous parler, en deux mots, de quelques affaires d intérêt concernant sa succession.

' Nous avons fait l'inventaire de ce quil avait : le pauvre gargon était fier, mais sans fortune, et le tout (le son petit avoir se bornait à bien peu de chose. .1 ai mis de côté ses papiers, dont beaucoup sont de Sun écriture, ses lettres, et un vêtement complet il'ordonnance; il a, à Souk-x\ras, un compatriote, -on camarade de collège, qui se charge de vous faire parvenir le tout. J"ai cru pouvoir prendre sur moi de lonner sa selle à Sakhdar ben Mohamed, le spahi ndigène qui a rapporté son corps au péril de sa vie, 't qui, vivement poursuivi, a couru les plus grands langers: j'ai distribué à ses camarades, à titre de Huivenirs, quelques effets militaires, et tout a été j.erminé.

I« Maintenant, il lui revient une somme d'environ îOO francs, dont je suis dépositaire, lllaisse quelques )etites dettes sans importance que vous serez bien lise sans doute de voir acquittées; c'est une misildon dont je me chargerai volontiers, de façon que ipersonne n'ait le droit d'élever la voix contre sa linémoire.

; « Spontanément, et d'un commun élan, tout l'esca-

; Iron m'a demandé à souscrire pour lui élever un

nonument modeste et durable destiné à rappeler ce

riste, mais glorieux fait d'armes. C'est une pensée

[ui vous prouve combien il était aimé de tous: je m'v

; uis associé avec le plus grand empressement, mais,

l^n Afrique plus que partout ailleurs, ces sortes «le

fc

travaux sont très dispendieux, et sans rien faire de luxueux, si nous tenons à avoir quelque chose le convenable, ce sera une charge un peu lourde pour ses camarades.

(' Si vous voulez bien m"autoriser à disposer d'une partie de la somme que j'ai en mains pour parfaire le chillre de la dépense, les difficultés se trouveront levées tout naturellement.

« Dans tous les cas, monsieur, je resterai dépositaire de la succession jusquà ce que vous mayez fait connaître vos intentions. Si vous agréez ce que je vous propose, je vous prierai de m'envoyer une procuration en règle, et je vous rendrai compte de ce que j'aurai fait : dans le cas contraire, je déposerai le tout, conformément à la loi, à la Caisse des dépôts et consignations.

« Recevez de nouveau, monsieur, l'expression de mes regrets bien sincères et l'assurance de ma considération la plus distinguée.

G. Ol'dan (Mabie-Gaston. pour la procuration).

Aussitôt que Zénaïde Fleuriot apprit la mort di son cher Jean-Marie, elle écrivit à sa mère la lettr suivante :

'. Saint-Brieuc, 1" juillet 1863.

<- Ma chère maman,

« La lettre de Marie est venue m'apporter u grand chagrin, et je prends une vive part à celui qii vous avez dû ressentir. Ce qui peut vous console)

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icest la fin héroïque de ce cher garçon: il ne pouvait mieux mourir.

« Il nous reste à prier pour lui. pour lui mort au service de son pays : Dieu est miséricordieux, et je suis pleine d'espérance; mais, ma chère maman, nous nen avons pas moins la douleur de l'avoir perdu sans l'avoir revu.

(' Que François réponde sans retard au capitaine Oudan, qu'il abandonne ce qu'il faudra pour payer ses dettes et élever le monument dont il est parlé. Mais qu'on nous renvois ce qui restera de lui, qu'on l'adresse à Saint-Brieuc ou à Lannion; qu'au moins nous ayons ces souvenirs.

u J'irai vous voir sans tarder, et vous ferai ainsi ma visite plus tùt que je n'en avais l'intention.

« Je suis vraiment accablée et ne puis vous en dire davantage. Je n'ai pas non plus le courage d'écrire à Marie; quand nous serons ensemble, nous parlerons longuement de ce bien-aimé frère mort si glorieusement. ')

A la lettre de François Fleuriot, écrite selon les I instructions de sa sœur Zénaïde, le capitaine Oudan fît la réponse suivante :

« Aïn-Ghettar, 20 juillet 1862.

« Monsieur,

« J'ai rempli toutes vos instructions concernant votre pauvre frère. Tout compte fait, il lui reste de sa masse une somme de 300 francs, qui a été versée à i la Caisse des dépôts et consignations.

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« Comme vous me Tavez recommandé, j"ai soldé les dettes, d'ailleurs sans importance réelle, qui m'ont été réclamées ; 200 francs ont suffi pour cela.

« Il a été dépensé pour ses funérailles une somme de 77 fr. 80 que j'ai prise sur un total de 140 francs que je lui avais attribué pour ses parts de prises, dans la journée où il a succombé. Il me reste donc une somme de 6^ fr. 20 qui seront à valoir sur la dépense de 400 francs, montant de l'estimation d'un modeste monument destiné à rappeler sa mort glorieuse, et que nous lui ferons élever dans le cimetière de Souk-Aras. Je pense pouvoir couvrir le reste avec le montant d'une souscription faite dans l'escadron; dans le cas où je n'y arriverais pas, je vous le ferai j savoir afin que vous puissiez faire ce que vous jugerez convenable.

« J'ai remercié de votre part les deux spahis Ali ben Adj et Sakhdar ben Mohamed pour leur dévouement envers votre brave frère. Ils ont compris, et y ont été sensibles.

« Veuillez agréer, monsieur, l'assurance de ma considération distinguée.

u G. OUDAN, " Capitaine au 3" spahis. »

C'est donc dans le petit cimetière de Souk-Aras, l'ancienne Tagaste, patrie de sainte Monique et de saint Augustin, sur la route de Carthage à Hippone, non loin du champ de bataille de Zama. que repose ce frère tant aimé de Zénaïde Fleuriot.

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