‹ ZigzagsChapitre 6 sur 12 · VI. •- Tête» A'anfe · texte numérisé non relu

VI. •- Tête» A'anfe

Jetez en passant un regard sur la Sainte Famille de sir Joshua Reynolds. Murillo ne désavouerait pas cet enfant Jé^us et ce petit saint Jean ; mais arrêtez-vous devant une autre toile du même peintre, qui a représenté dans un seul cadre les enfants de lady Londonderry. Il n'y a que des têtes sur un fond de ciel. Jamais plus charmante nichée de séraphins et de chérubins n'a voltigé dans l'azur. — C'est d'une transparence et d'une fraîcheur vraiment idéales.

Qui n'a pas vu un baby anglais ne sait pas ce* que c'est que la beauté de l'enfance. La pâle Albion est la corbeille où s'épanouissent le plus heureusement ces jolies fleurs de chair humaine qu'on appelle Arthur, Bobsy, Mary, Harriet, et autres noms charmants oubliés par les botanistes, qui se figurent que toutes les roses poussent dans les jariïins, et s'obtiennent par des greffes sur les églantiers.

On se rappelle le portrait du jeune Lambton, de Lawrence , qui , envoyé à l'exp^ilion du Louvre, à Paris, produisit, il y a quelques années, une si prodigieuse sensation : cette carnation de camélia, ces cheveux si soyeux ei si brillants , ce regard nacré si sombre et si clair qu'il faisait penser au regard de Byron enfant, cette précoce rêverie, étonnèrent beaucoup les Parisiens, qui crurent avoir devant les yeux une création due à la fantaisie d'un pinceau poétique, L'idéal n'était qu'un portrait ressemblant! car ce type est fréquent en Angleterre, oîi l'élève des enfants est entendue d'une manière merveilleuse. Bakwell , le Prométhée des bes-

tiauî , ne réussit pas mieux à faire ces boeufs chimériques pour nous , qui ne sont que d'énormes beefsteaks enveloppés d'une peau lustrée comme du satin. A force de brosses, d'eau tiède , de savon , de pierre ponce, de peignes fins et de cold-cream, on tanne les enfants tout vifs, et on leur rend Tépiderme d'une pureté, d'un grain, d'une transparence inimaginables. Le papier de riz , la feuille pulpeuse du magnolia, la pellicule intérieure de l'œuf, le vélin sur lequel les miniaturistes gothiques traçaient leurs délicates enluminures, ne sont que des tissus réches et rugueux à côté de la peau d'une petite Anglaise de sept ou huit ans , appartenant à une famille aristocratique. Sur de pareilles épaules, l'hermine et le cygne paraissent noirs, la neige tourne à la suie.

Un soir, j'étais à Drury-Lane. On jouait la Favorite, accommodée au goût britannique, et traduite dans la langue de l'île, ce qui produisait un vacarme difficile à quahfier, et justifiait parfaitement le mot d'un géomètre, qui n'était pas mélomane assurément.. — La musique est

le plus désagréable et le plus cher de tous les bruits. — Aussi j'écoulais peu, et j'avais le dos tourné au théâtre,

J'aperçus dans deux loges différentes deux petites filles charmantes, blondes toutes deux, mais aussi dissemblables entre elles que peuvent l'êlre une négresse et un albinos.

La première et la plus jeune avait des cheveux d'un blond opulent, presque châtains, aux places moirées d'ombre, roulés en spirales nonchalantes; son œil gris, plein de résolution, comme celui d'un enfant gâté à qui rien ne résiste, et qui ne se doute pas de la misère et de la souffrance, se promenait fièrement autour de la salle, et de temps à autre, elle allongeait sur le velours rouge de la loge sa petite main rose, gantée d'une milaine noire ; des couleurs de pomme d'api luisaient sur ses joues rebondies. Sa bouche, teintée par un sang pur et vivace, avait des coins arqués en dedans et une expression délicieuse de bouderie mutine.

L'autre était pâle, et ses joues ressemblaient à des pétales de rose-thé tombées dans du lait;

ses sourcils se distinguaient à peine de son front aux tempes veinées, transparent comine une agate ; ses cheveux minces et fiiiblement bouclés avaient des tons d'or vert tout à fait singuliers, des cheveux d'Elfe ou d'Ondine ; la première semblait éclairée par le soleil, et celle-là par la lune ; ses mains fluettes étaient si délicates, quelles laissaient pénétrer la lumière. Ses prunelles, d'un azur tendre comme celui de la pervenche sous la neige, se dessinaient à peine sur la nacre onctueuse du cristallin ; de longs cils, palpitant comme des ailes de papillon, adoucissaient encore son regard mélancolique et velouté.

On aurait dit deux pages du keepsake détachées du livre, et animées par un pouvoir merveilleux.

fU. — PareaiHiM.

J'avais été Tisiter lateli^ de Chalon, un peintre de Londres des plus à la mode. Il W tttie iine superbe maison; un escalier d'une blancheur éblouissante, orné de tapis» de plantes rares et de tableaux, vous conduit dana lea salons^ où travaille le mattre. A la cheminée, dont la grille est maniaque, sont suspendues deux immenses cornes d'aurocb» remplies d'eau d'oti s'échappent des guirlandes de lierre. Les escabeaux <{ui servent à poser sont reconvertie

de velours , mais tout cela avec un soin , une propreté vigilante, inconnus dans les ateliers français, où « un beau désordre est un effet de Fart. »

Aux murailles étaient accrochées , dans des passepartout, les beautés de Byron, les beautés de Walter Scott, les beautés de Shakspeare, des scènes de la vie fashionable , chefs-d'œuvre de gravure où Tabsence de dessin est compensée par une souplesse , un moelleux, une entente de l'effet, un ragoût de burin , un pétillant de touche vraiment prodigieux. Que de gazes, que de fleurs, que de cheveux en pleurs, que d'yeux démesurés, que de bouches si incroyablement petites qu'il en faudrait trois pour donner un baiser, que d*airs penchés, que de petites ruines , que d'afféteries de toutes sortes. — C'est faux, absurde et charmant.

Ce qu'il y a d'étrange, c'est que les femmes anglaises font tout ce qu'elles peuvent pour ressembler à ces vignettes, et qu'elles y réussissent parfaitement : vous avez peut-être cru jusqu'à présent que la nature existait; c'est une pro-

tft

fonde en^ur , la nature est une invention des peintres. A chaque époque, les artistes ont un idéal ^'ils poursuivent et réalisent de leur mieux dans leurs statues, leurs tableaux, leurs poèmes; cet idéal, reproduit partout à divers degrés , finit par faire impression sur Tesprit des masses. Les jeunes gens cherchent à leurs amours les figures qui se rapprochent le plus des types en vogue. Les femmes, qui s'aperçoivent que pour être préférées elles ©nt besoin de rentrer dans certaines conditions de forme et d'ajustement, tâchent de se modeler sur cet idéal : par la coiffure, par le vêtement, par latlitude et l'expression , elles arrivent à rappeler les tableaux. Les enfants qu'elles conçoivent dans cetle préoccupation se rapprochent encore plus du type cherché; et c'est ainsi qu'un artiste célèbre se trouve avoir changé la physionomie de son sujet. Les statues de Phidias ont créé le type grec, les Madones de Rafaël ont fait lés Italiennes du seizième siècle, Albert Durer est le père de la beauté allemande ; sans Watteau et sans Boucher, la régence n'eût

pa» e«$té ; c'est de Vimaginatios de sir Thoma» Lawrence, esq.. quç la femme anglaise «at sortie. #

L'être a toujours la forme de so» idée. -^En Chine, par exemple, le suprême du beau pour les femmes, c'est la gracilité et la sveltesse poussées à rextrérr^e. Pour les hommes, au Qontraire , trois mentons et un abdomen ma-* JQstueuxsont indispensables à Véléganée. Toutes les femnfisi sont minces comme des joncs, tous les hommes ventrus comme des poussahs. £n France, sous VEmpire, les versificateurs du temps avaient mis à la mode les teints de \h et de roses ; les lis et les roses fleurirent sur tous les visages. Le romantisme vint, Alfred de Musset fit le célèbre vers :

Elle est jaune comme une orange.

n n y eut plus que des femmes vertes. La conquête d'Alger et les Orient4ile9i de Victor Hugo ont produit une quantité prodigieuse de ièi^ turques, arabes» albanaises, qui n'existaient pask auparavant, La pensée est un marteau in-

térieur qui repoime les formes à la manière des

orféTres, et leur doune les creux ou les saillies

de ses préocçupittions. Paus ma première jeu-*

nessQ, j'étais mince et maigre Qomme un page

de tableau gothique allemand, vim je ne rétvais

que muscles d'acier, poitrines de bron^Ci ath-^

lètes, boxeurs, hercules du nord et du midi tor'-

dant des barres de fer, souleyant des poids

énormes, cavaliers portant leurs chevaux dans

leurs bras, et par la force de ma volonté, aidée ^

de quelques beefsteaçks, je me suis modelé des

pectoraux dignes d'un colonel de cuirassiers.

Il est impossible de penser à quelque chose

avec un peu de suite sans que celte pensée ne

s'écrive ou sur le corps ou sur la figure.

Si les peintres font la nature , les écrivains font les mœurs ; ce qu'on appelle le monde est une pure abstraction : un auteur compose un livre 011 il imagine une société à sa guise, trace des portraits et des caractères qui n'existent pas: les copistes arrivent bientôt, et les héros de roman sont traduits en chair et en os. Les Love- •lace, les Saint-Preux, les Werther, etc., etc.,

créés par Ricbardson, Rousseau et Goëlhe, ont servi de patron à presque tous les jeunes gens à la fin du dernier siècle et dulcommencement de celiii-ci. Nous ne parlons pas des héroïnes, car les femmes sont plus impressionnables encore que les hommes, et leur vie sédentaire les livre sans défense aux séductions de la lecture. — A nos yeux ce n'est pas un mal; il vaut mieux essayer de ressembler à Paméla , à Clarisse, h Julie, que d'être tout simplement une imbécile ou une Maritorne. J aime beaucoup la bonne soupe, et ne me plais pas plus qu'un autre à porter des hauts-de-chausses troués; mais écumer le pot et rapetasser les vieux habits, doit-il être Tunique occupation de la plus belle moitié du genre humain ?

fur. — ormopédit»

Tout en contemplant ces deux têtes d'enfant, je me demandais : Quel sera leur destin, qui aimeront-elles, à qui les mariera-t-on ?

Et d'abord vivront-elles?

La consomption , la gelée de ces fleurs de beauté, ne les fera4-elle pas tomber de Tarbre avant l'heure; la dernière, surtout, a le charme de ce qui doit pçu durer ; elle est pâle de sa mort future, et le reflet du paradis brille déjà dans ses yeux; Fange commence à paraître.

A propos d'ange et de petite fille, laissez-moi vous raconter une histoire qui m'a été dite par un poëte qui ne veut plus écrire, et qui en sait bien d'autres ; si le conte n'est pas charmant, ne vous en prenez qu'à moi.

L'idée de tout jeune couple, c'est d'avoir un bel enfant. Un et deux font trois en arithmétique amoureuse. La mère , le père, l'enfant, composent la trinité humaine. La trinité céleste, le Père, le Fils et le Saint-Esprit, est moins heureuse; il y manque une femme. La naissance d'Annah combla ses parents de joie ; il est vrai que c'était la plus délicieusement mignonne petite fille qui se pût imaginer. Elle était réellement ce qu'elle paraissait aux yeux de son père, et même de sa mère ; ceci rend toute description superflue.

Jusqu'à l'âge de dix ans, elle crût en grâces du corps et de l'esprit, en beautés du visage et de l'âme. Les êtres les plus grossiers éprouvaient à son aspect une admiration .respectueuse. Ses petites camarades, bien qu'elle fût d'une douceur extrême , osaient à peine jouer avec elle,

tellement elles comprenaient qu'Ânnah venait d*une région supérieure, et n'ayail rien de corn* mun a?ec les autres enfants.

Gomme la mort est jalouse, et ne peut souffrir la vue du bonheur, au lieu de prendre de pauvres paralytiques brisés par les ans, de misérables grabataires toussant et râlant dans les greniers, elle emporta unjour, sans raison, sans en avoir besoin, Theureuse mère d'Annah, faisant ainsi d'un seul coup un triple désespoir. •— La douleur d'Annah fut profonde , concentrée ; mais au bout de quelque temps elle parut, sinon se consoler, du moins avoir maîtrisé son chagrin : seulement elle restait des heures entières les yeux tournés en haut, et ne s'occupant pas plus de ce qui se passait autour d'elle, que la statue d'albâtre de la Mélancolie placée sur un tombeau.

Deux ans se passèrent. Annah devenait d'une beauté inquiétante, surhumaine, presque Jfatale; sa peau, éclairée en dedans par son âme, avait une limpidité incroyable ; ses mains dépassaient en blancheur l'hostie et la cire vierge,

Page 1