‹ Zola, Dumas, Guy de MaupassantChapitre 7 sur 13 · ZOLA ET DUMAS · texte numérisé non relu

ZOLA ET DUMAS

Le rédacteur d'une Revue parisienne, supposant que l'opinion de deux écrivains célèbres sur l'état actuel des esprits ne serait pas sans intérêt pour moi, m'a envoyé deux extraits de journaux français contenant, l'un le discours de M. Zola prononcé au

banquet de l'Association générale des Étudiants, l'autre une lettre de M. A. Dumas au rédacteur en chef du Gaulois.

Ces documents sont en effet d'un profond intérêt pour moi, tant à cause de leur opportunité et de la renommée de leurs auteurs que de ce qu'il serait difficile de trouver dans la littérature actuelle, sous une forme plus succincte, plus énergique et plus éclatante, l'expression des deux forces fondamentales qui composent la résultante suivant laquelle se meut l'humanité ; Tune, la force de la routine, qui tâche de retenir l'humanité dans la voie qu'elle suit ; l'autre, celle de la raison et de l'amour, qui la pousse vers la lumière.

M. Zola n'approuve pas cette foi en quelque chose de vague et mal défini que recommandent à la jeunesse française ses

nouveaux guides ; et lui-même lui conseille de croire à quelque chose qui n'est ni plus clair ni mieux défini: la science etle travail.

Unphilosophe chinois, peu connu, nommé Lao-Tseu, fondateur d'une doctrine religieuse (la première et la meilleure traduction de son livre : De la voie de la vertu, est celle de Stanislas Julien), pose comme fondement de sa doctrine le tao, mot qui se traduit par raison, voie, vertu. Si les hommes suivaient la loi du tao ils seraient heureux. Or, le tao ne peut être atteint que par le non-agir, selon la traduction, de M. Julien.

Tous les malheurs de l'humanité proviennent, selon Lao-Tseu, non pas de ce que les hommes négligent défaire ce qui est nécessaire, mais de ce qu'ils font ce qui ne Test pas ; de sorte que si les hommes pratiquaient, comme il le dit, le non-agzr, ils

seraient non seulement débarrassés de leurs calamités personnelles, mais encore de celles inhérentes à toute forme de gouvernement, ce dont se préoccupe tout particulièrement le philosophe chinois.

L'idée de Lao-Tseu paraît bizarre, mais il est impossible de ne pas être de son opinion quand on considère les résultats des occupations de la grande majorité des hommes de notre siècle.

Que tous les hommes travaillent avec constance, et le travail leur rendra la vie saine et joyeuse, et les délivrera du tourment de l'infini, nous dit M. Zola. Travailler. Mais à quoi ? Les fabricants et les vendeurs d'opium, de.tabac, d'eau-de-vie, tous les tripoteurs de la bourse, les inventeurs et les fabricants d'engins de destruction, tous les militaires, tous les geôliers, tous les

« LE NON-AGIR )) 5i

bourreaux travaillent, mais il est évident que l'humanité ne ferait que gagner si tous ces travailleurs cessaient leur travail.

Mais la recommandation de M. Zola ne concerne peut-être que les gens dont les travaux sont inspirés par la science ? La plus grande partie du discours de M. Zola est en effet destinée à la réhabilitation de la science, qu'il suppose attaquée. Eh bien ! je reçois continuellement, de divers auteurs qui ne trouvent point d'appréciateurs, des brochures, opuscules, livres imprimés et manuscrits, produits de leur travail scientifique.

L'un a résolu définitivement, dit-il, la question de la gnocéologie chrétienne, un autre a écrit un livre sur l'éther cosmique, un troisième a résolu la question sociale, un quatrième la question d'Orient, un cin-

quième rédige une Revue théosophique, un sixième, en un gros volume, a résolu le problème du cavalier dans le jeu d'échecs.

Tous ces gens travaillent assidûment et au nom de la science, mais je crois ne pas me tromper en disant que le temps et le travail de mes correspondants ont été employés d'une manière non seulement inutile, mais encore nuisible, car ils ne travaillent pas seuls, car des milliers de gens sont occupés à fabriquer le papier, les caractères et les machines nécessaires à l'impression de leurs ouvrages, et à nourrir, vêtir et entretenir tous ces travailleurs de la science.

Travailler au nom de la science? Mais le mot science a un sens tellement large et si peu défini, que ce que certaines gens considèrent comme science, est considéré par

d'autres comme une vaine futilité, et non seulement par des profanes, mais par des prêtres de la science même. Tandis que les savants spiritualistes regardent la jurisprudence, la philosophie et même la théologie comme les sciences les plus nécessaires et les plus importantes, les positivistes considèrent précisément ces mêmes sciences comme des enfantillages n'ayant aucune valeur scientifique ; et réciproquement, ce que les positivistes estiment comme la science des sciences, la sociologie, est considéré par les théologiens, les philosophes et les spiritualistes comme un assemblage d'observations et d'assertions arbitraires et inutiles. De plus, dans une seule et même branche, en philosophie de même que dans les sciences naturelles, chaque système a d'ardents défenseurs et

de non moins ardents détracteurs, également compétents, bien que soutenant des opinions diamétralement opposées.

Enfin, ne voit-on pas chaque année de nouvelles découvertes scientifiques qui, après avoir émerveillé les badauds du monde entier et fait la gloire et la fortune de leurs inventeurs, sont reconnues ensuite pour de ridicules erreurs par ceux mêmes qui les avaient prônées ?

Nous savons tous que ce que les Romains considéraient comme la science par excellence, comme l'occupation la plus importante, ce dont ils se glorifiaient devant les barbares, était la rhétorique, c'est-à-dire un exercice dont nous nous moquons aujourd'hui et qui n'a pas même, parmi nous, rang de science. Il est également difficile de comprendre de nos jours l'état

d'esprit des savants du moyen âge, si pleinement convaincus que toute la science se concentrait dans la scolastique.

Or, si notre siècle ne fait pas exception, ce que nous n'avons aucun droit de supposer, il ne faut pas une grande hardiesse d'esprit pour conclure, par analogie, que parmi les connaissances qui occupent principalement l'attention de nos savants et qu'on appelle sciences, il s'en trouve nécessairement qui auront pour nos descendants la même valeur qu'ont pour nous la rhétorique des anciens et la scolastique du moyen âge.

Le discours de M. Zola est surtout dirigé contre certains guides de la jeunesse qui l'engagent à revenir aux croyances religieuses; car M. Zola, comme champion de la science, se croit leur adversaire ; mais au fond il ne Test pas, puisque son raisonnement s'appuie sur la même base que celui de ses adversaires : la foi, comme il le dit lui-même.

C'est une opinion généralement admise, que la religion et la science sont opposées

Tune à l'autre. Elles le sont en effet, mais seulement par rapport au temps, c'est-àdire que ce qui était considéré par les contemporains comme science, devient très souvent religion £our leurs descendants.

Ce qu'on désigne ordinairement par le nom de religion est le plus souvent la science du passé, tandis que ce qu'on appelle science est en grande partie la religion du présent. Nous disons que l'affirmation des Hébreux que le monde a été créé en six jours., que les fils seront punis pour les péchés de leurs pères, que certaines maladies peuvent être guéries parla vue d'un serpent, sont les données de la religion ; tandis que nous appelons données de la science les affirmations de nos contemporains que le monde s'est créé de lui-même en tournant autour d'un centre qui est partout, que toutes les

espèces proviennent de la lutte pour l'existence, que les criminels sont les produits de l'hérédité, qu'il existe des microorganismes en forme de virgules qui provoquent certaines maladies. Il est facile de voir, en se transportant en imagination dans l'état d'esprit d'un ancien Hébreu, que pour lui la création du monde en six jours, le serpent guérissant les maladies, etc., étaient des données de la science à son plus haut degré de développement tout, comme, pour un homme de notre temps, la loi de Darwin, les virgules de Koch, l'hérédité, etc.

Et de même que l'Hébreu croyait non pas précisément à la création du monde en six jours, au serpent guérissant certaines maladies, etc., mais à l'infaillibilité de ses prêtres et, par cela même, à toutes leurs affirmations, de même la grande majorité

des gens civilisés de notre temps croient non pas à la formation des mondes par la rotation, ni à l'hérédité, ni aux virgules, mais à l'infaillibilité de leurs prêtres laïques qu'on appelle savants et qui affirment avec le même aplomb que les prêtres hébreux tout ce qu'ils prétendent savoir.

Je dirai même que si les anciens prêtres, qui n'étaient contrôlés que par leurs collègues, se permettaient parfois des écarts à la vérité rien que pour le plaisir d'étonner et de mystifier leur public, les prêtres de la science moderne en font autant avec une égale effronterie.

La majeure partie de ce qu'on appelle religion, n'est que la superstition du passé ; la majeure partie de ce qu'on appelle science n'est autre chose que la superstition du présent. Et la proportion d'erreur et de

vérité est, je suppose, à peu près la même dans l'une et dans l'autre. Par conséquent, travailler au nom d'une croyance quelle qu'elle soit, religion ou science, est non seulement un moyen douteux d'améliorer l'existence des hommes, mais un moyen dangereux, qui peut produire plus de mal que de bien.

Consacrer sa vie à remplir les devoirs imposés par la religion: prières, communion, aumônes; ou bien, d'après le conseil de M. Zola, la vouer à certains travaux scientifiques, c'est courir un risque trop audacieux, car on peut apprendre à la veille de sa mort que le principe religieux ou scientifique, au service duquel on avait consacré toute sa vie, n'était qu'une ridicule erreur !...

Avant même d'avoir lu le discours dans

lequel M. Zola fait un mérite du travail, quel qu'il soit, j'ai toujours été étonné de cette opinion établie, surtout en Europe, que le travail est une espèce, de vertu. J'ai toujours cru qu'il n'était pardonnable qu'à un être privé de raison, comme la fourmi de la fable, d'élever le travail au rang de vertu et de s'en glorifier. M. Zola assure que le travail rend l'homme bon ; j'ai toujours remarqué le contraire. Sans parler du travail égoïste, toujours mauvais, dont le but est le bien-être ou la gloire de celui qui travaille, le travail conscient, orgueil du travailleur, rend non seulement la fourmi, mais l'homme cruels. Qui de nous ne connaît ces hommes inaccessibles à la vérité et à la bonté, qui sont toujours tellement occupés qu'ils n'ont jamais le temps non seulement de faire le bien, mais même de se

demander si leur œuvre n'est pas nuisible? Vous dites à vos gens : votre travail est inutile, peut-être même pernicieux, en voici les raisons ; attendez, examinons la chose. Ils ne vous écoutent pas et répliquent avec ironie : Vous êtes à votre aise pour raisonner; mais moi, ai-je le temps de discuter? J'ai travaillé toute ma vie. et le travail n'attend pas ; j'ai à rédiger un journal quotidien avec un demi-million d'abonnés ; je dois organiser l'armée ; j'ai à construire la tour Eiffel, à organiser l'exposition de Chicago, à percer l'isthme de Panama, à faire des recherches sur l'hérédité, sur la télépathie ou sur le nombre de fois que tel ou tel auteur classique a employé tel ou tel mot.

Les hommes les plus cruels de l'humanité, les Néron et les Pierre Ier, ont été cons-

tamraent actifs, ne restant pas un instant livrés à eux-mêmes, sans occupation ou sans distraction.

Si même le travail n'est pas un vice, il ne peut à aucun point de vue être envisagé comme un mérite.

Le travail, pas plus que la nutrition, ne peut être une vertu ; le travail est un besoin dont la privation est une souffrance, et l'élever au rang de mérite est aussi monstrueux que d'en faire autant pour la nutrition. La seule explication de cette étrange valeur attribuée au travail dans notre société est que nos ancêtres ont érigé l'oisiveté en attribut de noblesse, presque de mérite, et que les gens de notre temps ne se sont pas encore complètement libérés de ce préjugé.

Le travail, l'exercice de nos organes,

ne sauraient être un mérite, parce qu'il est toujours une nécessité pour chaque homme ainsi que pour chaque animal, comme le certifient également les galopades d'un veau attaché à une corde et, parmi nous, les exercices stupides auxquels s'adonnent les gens riches et bien nourris, de notre monde, qui ne trouvent pas d'emploi plus raisonnable et plus utile de leurs facultés mentales que la lecture des journaux et des romans, et le jeu des échecs et des cartes, et de leurs facultés musculaires que la gymnastique, l'escrime, le law.n-tennis, les courses.

A mon avis, non seulement le travail n'est pas une vertu, mais dans notre société, défectueusement organisée, il est plus souvent un agent d'anesthésie morale, comme le tabac, le vin et autres moyens de

s'étourdir et se cacher le désordre et le vide de l'existence ; et c'est précisément sous ce jour que M. Zola recommande le travail à la jeunesse.

Il y a une grande différence entre la lettre de M. Dumas et le discours de M. Zola, sans parler de la différence extérieure qui consiste en ce que le discours de M. Zola semble rechercher l'approbation de la jeunesse à laquelle il est adressé, tandis que la lettre de M. Dumas ne flatte pas les jeunes gens, ne leur dit pas qu'ils sont des personnages importants et que tout dépend d'eux (ce qu'ils ne doivent jamais croire s'ils veulent être bons à

quelque chose), mais au contraire leur signale leurs défauts habituels, leurprésomption et leur légèreté. La principale différence entre ces deux écrits consiste en ce que le discours de M. Zola a pour but de retenir les hommes sur la voie dans laquelle ils se trouvent en leur faisant accroire que ce qu'ils savent est précisément ce qu'il leur est nécessaire de savoir et ce qu'ils font précisément ce qu'ils doivent faire, tandis que la lettre de M. Dumas leur montre qu'ils ignorent l'essentiel de ce qu'ils devraient savoir et ne vivent pas comme ils devraient vivre.

Plus les hommes croiront qu'ils peuvent être amenés malgré eux, par une force extérieure agissant d'elle-même, religion ou science, à un changement bienfaisant de leur existence et qu'ils n'ont qu'à travailler

dans Tordre établi, plus difficilement ce changement s'accomplira et c'est surtout par là que pèche le discours de M. Zola.

Au contraire, plus les hommes croiront qu'il ne dépend que d'eux-mêmes de modifier leurs rapports mutuels et qu'ils peuvent le faire quand ils le voudront en s'aimant les uns les autres au lieu de s'entre-déchirer comme ils le font, plus cela deviendra possible. Plus les hommes se laisseront aller à cette suggestion, plus ils seront entraînés à réaliser la prédiction de M. Dumas. Et c'est là le grand mérite de la lettre de M. Dumas.

M. Dumas n'appartient à aucun parti, à aucune religion ; il a aussi peu de foi dans les superstitions du passé que dans celles du présent, et c'est précisément à cause de cela qu'il observe, qu'il pense et qu'il

voit non seulement le présent, mais aussi l'avenir, comme ceux que Ton appelait dans l'antiquité les voyants. Il paraîtra étrange à ceux qui, en lisant un écrivain, ne voient que le contenu d'un livre et non pas l'âme de l'auteur, que M. Dumas, l'auteur de la Dame aux Camélias et de Y Affaire Clemenceau, ce même Dumas voie l'avenir et prophétise. Mais si bizarre que cela vous paraisse, la prophétie, se faisant entendre non pas dans le désert ou sur les bords du Jourdain de la bouche d'un ermite couvert de peaux de bêtes, mais apparaissant dans un journal quotidien au bord de Seine, n'en reste pas moins prophétie.

Les paroles de M. Dumas en ont tous les caractères : 1° comme toute prophétie, elle est tout à fait contraire à la disposition

générale des hommes au milieu desquels elle se fait entendre ; 2° cependant tous ceux qui l'entendent ressentent sa vérité, et 3° surtout, elle pousse les hommes à réaliser ce qu'elle prophétise.

M. Dumas prédit que les hommes, après avoir tout essayé, se mettront sérieusement à appliquer à la vie la loi de l'amour fraternel et que ce changement se produira beaucoup plus tôt qu'on ne le pense. On peut contester la proximité de ce changement, même sa possibilité; mais il est évident que s'il se produisait, il résoudrait toutes les contradictions, toutes les difficultés, et détournerait tous les malheurs dont nous menace la fin de notre siècle.

La seule objection, ou plutôt la seule question qu'on puisse faire à M. Dumas, est celle-ci: Si l'amour du prochain est

possible, inhérent à la nature humaine, pourquoi s'est-il passé tant de milliers d'années (car le commandement d'aimer Dieu et son prochain n'est pas un commandement du Christ mais encore de Moïse) sans que les hommes, qui connaissaient ce moyen de bonheur, ne l'aient pratiqué?

Quelle est la cause qui empêche la manifestation de ce sentiment si naturel et si bienfaisant pour l'humanité? Il est évident que ce n'est pas assez de dire: aimez-vous les uns les autres. Cela se dit depuis trois mille ans ; on ne cesse de le répéter sur tous les tons du haut de toutes les chaires religieuses et même laïques; mais les hommes n'en continuent pas moins à s'exterminer au lieu de s'aimer comme on le leur prêche depuis tant de siècles. De nos jours il n'est douteux pour personne que si, au lieu de

s'entre- déchirer en recherchant chacun son propre bonheur, celui de sa famille ou de sa patrie, les hommes s'aidaient les uns les autres, s'ils remplaçaient Fégoïsme par l'amour, s'ils organisaient leur vie sur le principe collectiviste au lieu duprincipeindividualiste, commele disentdans leur mauvais jargon les sociologues, s'ils s'aimaient entre eux comme ils s'aiment eux-mêmes, si au moins ils ne faisaient pas aux autres ce qu'ils ne voudraient pas qu'il leur fût fait, comme cela a été bien dit depuis deux mille ans, la dose de bonheur personnel que recherche chaque homme serait plus grande et la vie humaine en général serait raisonnable et heureuse au lieu d'être ce qu'elle est, une suite de contradictions et de souffrances.

Personne ne doute que si les hommes

continuent à s'arracher les uns aux autres la propriété du sol et les produits de leur travail, la revanche de ceux qui sont privés du droit de travailler à la terre et des produits de leur labeur ne se fera pas attendre, et que tous les opprimés reprendront avec violence et vengeance tout ce qui leur a été enlevé. Personne ne doute non plus que les armements réciproques des nations n'aboutissent à de terribles massacres, à la ruine et à la dégénération de tous les peuples enchaînés dans ce cercle d'armements. Personne ne doute que l'ordre de choses actuel, s'il se prolonge encore pendant quelques dizaines d'années, n'amène une débâcle imminente et générale. Nous n'aurions qu'à ouvrir les yeux pour voir l'abîme vers lequel nous avançons. Mais on dirait que s'est réalisée sur les hommes

de notre temps la prophétie que citait Jésus : ils ont des oreilles pour ne pas entendre et des yeux pour ne pas voir, et un entendement pour ne pas comprendre.

Les hommes de nos jours continuent à vivre comme ils ont vécu, et ne discontinuent pas de faire ce qui doit inévitablement les perdre. D'ailleurs les hommes de notre monde chrétien reconnaissent tous sinon la loi religieuse de. l'amour, du moins la règle morale de ce principe chrétien : ne pas faire à autrui ce qu'ils ne voudraient pas qu'on leur fît, mais ils ne l'observent point. Evidemment il y a une raison majeure qui les empêche de faire ce qui leur est avantageux, ce qui les sauverait des dangers qui les menacent et ce que leur dicte la loi de leur Dieu et leur conscience. Faut-il dire que l'amour

appliqué à la vie est une chimère? Mais alors pourquoi, depuis tant de siècles, les hommes se laisseraient-ils tromper par ce rêve irréalisable? Il serait temps de le reconnaître. Or, les hommes ne peuvent se résoudre ni à suivre dans leur vie la loi de l'amour, ni à en abandonner l'idée. D'où cela vient-il ? Quelle est la raison de cette contradiction qui dure depuis des siècles ? Ce n'est pas que les hommes de notre temps n'aient le désir, ni la possibilité de faire ce que leur dictent à la fois et leur bon sens et le danger de leur état, et surtout la loi de celui qu'ils nomment Dieu et leur conscience, mais c'est qu'ils font précisément ce que M. Zola leur conseille de faire : ils sont occupés, ils travaillent tous à un travail commencé depuis longtemps et dans lequel il est impossible de s'arrêter pour

se concentrer, réfléchir à ce qu'ils devraient être. Toutes les grandes révolutions dans la. vie des hommes se font dans la pensée. Qu'un changement se produise dans la pensée des hommes et l'action suivra aussi immanquablement la direction de la pensée que la barque suit la direction donnée par le gouvernail.

Dès sa première prédication Jésus ne disait pas aux hommes : aimez-vous les uns les autres (il enseigna l'amour plus tard à ses disciples), mais il disait ce que prêchait avant lui Jean-Baptiste, le repentir, le {AETàvoia, c'est-à-dire le changement de la conception de la vie. MsTavosxxe, changez votre conception de la vie ou bien vous périrez tous, disait-il. Le sens de votre vie ne peut pas consister dans la poursuite de votre bien-être personnel ou de celui de

votre famille ou dé votre nation, parce que ce bonheur ne peut être atteint qu'au détriment de celui de votre prochain. Comprenez bien que le sens de votre vie ne peut consister que dans l'accomplissement de la volonté de celui qui vous a envoyé dans cette vie et qui exige de vous non pas la poursuite de vos intérêts personnels, mais l'accomplissement de son but, à lui : l'établissement du royaume des cieux, comme le disait Jésus.

Msravoevre, changez de manière de concevoir la vie ou bien vous périrez tous, disait-il, il y a 1800 ans ; et il ne cesse de le faire à présent par toutes les contradictions et tous les maux de notre temps, qui proviennent tous de ce que les hommes ne l'ont pas écouté et n'ont pas accepté la conception de la vie qu'il leur proposait.

MeTavosTTs, disait-il, ou bien vous périrez tous. Et l'alternative est la même. La seule différence est qu'elle est plus pressante de nos jours. S'il était possible, il y a 2000 ans, du temps de l'Empire Romain, même du temps de Charles-Quint, même avant la Révolution et les guerres napoléoniennes, de ne pas voir la vanité, je dirai même l'absurdité des tentatives faites pour acquérir le bonheur personnel, de la famille, de la nation ou de l'État, par la lutte contre tous ceux qui recherchent le même bonheur personnel de la famille ou de l'État, cette illusion est devenue parfaitement impossible de notre temps pour chaque homme qui s'arrêterait, ne fût-ce que pour un instant, dans sa besogne et réfléchirait à ce qu'il est, à ce qu'est le monde autour de lui et à ce qu'il devrait être. De sorte que si j'étais

appelé à donner un conseil unique, celui que je jugerais le plus utile aux hommes de notre siècle, je ne leur dirais qu'une chose : au nom de Dieu, arrêtez- vous pour un instant, cessez de travailler, regardez autour de vous., pensez à ce que vous êtes, à ce que vous devriez être, pensez à l'idéal.

M. Zola dit que les peuples ne doivent pas regarder en haut, ni croire à une puissance supérieure, ni s'exalter dans l'idéal. Probablement M. Zola sous-entend sous le mot idéal ou bien le surnaturel, c'est-à-dire le fatras théologique de la Trinité, de

l'Eglise, du Pape, etc., ou bien Yinexpliquê, comme il le dit, les forces du vaste monde dans lequel nous baignons. Et dans ce cas les hommes feront bien de suivre le conseil de M. Zola. Mais c'est que l'idéal n'est nile surnaturel, ni l'inexpliqué.

L'idéal est au contraire tout ce qu'il y a de plus naturel et de plus, je ne dirai pas expliqué, mais de plus certain pour l'homme.

L'idéal, en géométrie, c'est la ligne parfaitement droite et le cercle dont tous les rayons sont égaux ; en science, c'est la vérité pure ; en morale, la vertu parfaite. Bien que toutes ces choses, la ligne droite comme la vérité pure et la vertu parfaite n'aient jamais existé, elles nous sont non seulement plus naturelles, plus connues et plus expliquées que toutes nos autres connaissances ; mais ce sont les seules choses que nous connaissions véritablement et avec une entière certitude.

On dit vulgairement que la réalité, c'est ce qui existe ; ou bien que ce n'est que ce qui existe qui est réel. C'est tout le con-

traire : la vraie réalité, celle que nous connaissons véritablement, c'est ce qui n'a jamais existé. L'idéal est la seule chose que nous connaissions avec certitude et il n'a jamais existé. Ce n'est que grâce à l'idéal que nous connaissons quoi que ce soit, et c'est pourquoi l'idéal seul peut nous guider comme individus et comme humanité dans notre existence. L'idéal chrétien est devant nous depuis dix-huit siècles ; il brille de notre temps avec une telle intensité qu'il faut faire de grands efforts pour ne pas voir que tous nos maux proviennent ce que nous ne le prenons pas pour guide» Mais plus il devient difficile de ne pas le voir, plus certains hommes augmentent d'efforts pour nous persuader de faire comme eux, de fermer les yeux, afin de ne pas le voir. Pour être bien sûr d'arriver*

il faut surtout jeter la boussole par-dessus bord, — disent-ils, et ne point s'arrêter. Les hommes de noire monde chrétien ressemblent à des gens qui, pour déplacer quelque objet qui leur gâte l'existence, le tirent dans des directions opposées et n'ont pas le temps de s'accorder sur la direction dans laquelle ils devraient travailler. Il suffirait à l'homme actuel de s'arrêter un instant dans son activité et de réfléchir, de comparer les exigences de sa raison et de son cœur avec les conditions de la vie telle qu'elle est, pour s'apercevoir que toute sa vie, toutes ses actions sont en contradiction incessante et criante avec sa raison et son cœur. Demandez séparément à chaque homme de notre temps quelles sont les bases morales de sa conduite, et presque tous vous diront que ce sont les principes

chrétiens ou bien ceux de la justice. Et en le disant ils seront sincères. D'après l'état de leur conscience, tous ces hommes devraient vivre comme des chrétiens ; regardez-les, ils vivent comme des bêtes féroces. De sorte que, pour la grande majorité des hommes de notre monde chrétien, l'organisation de leur vie n'est pas ^e résultat de leur manière de voir et de sentir, mais de ce que certaines formes, nécessaires jadis, continuent d'exister à l'heure qu'il est uniquement par l'inertie de la vie sociale.

Dans les temps passés, quand les maux produits par la vie paienne n'étaient pas encore aussi évidents et surtout les principes chrétiens si généralement acceptés, si les hommes trouvaient moyen de soutenir consciemment le servage des ouvriers, l'oppression des uns par les autres, la loi pénale et surtout la guerre, il .est devenu complètement impossible à l'heure qu'il est

d'expliquer la raison d'être de toutes ces institutions. Les hommes de notre temps peuvent continuer leur vie païenne, mais ils ne peuvent plus l'excuser.

Pour que les hommes changent leur manière de vivre et de sentir, il faut avant tout qu'ils changent leur manière de penser; et pour qu'un tel changement se produise, il faut que les hommes s'arrêtent et soient attentifs à ce qu'ils doivent comprendre. Pour pouvoir entendre ce que leur crient ceux qui voudraient les sauver, ceux qui courent en chantant vers le précipice doivent cesser leur vacarme et s'arrêter.

Que les gens de notre monde chrétien s'arrêtent dans leurs travaux et réfléchissent un instant à leur état, et involontairement ils seront amenés à accepter la con-

ceptiondelavie donnée par le christianisme; conception tellement naturelle, tellement simple et répondant si complètement aux besoins de l'esprit et du cœur de l'humanité, qu'elle se produirait presque d'ellemême dans l'entendement de celui qui se serait libéré, ne fût-ce que pour un instant, de l'enchevêtrement dans lequel le tiennent les complications de son travail et du travail des autres.

Le festin est servi depuis dix-huit siècles;' mais l'un ne vient pas parce qu'il vient d'acheter un terrain, l'autre parce qull se marie, un troisième parce qu'il faut qu'il aille essayer ses bœufs, un quatrième parce qu'il construit un chemin de fer, une usine, accomplit une œuvre de missionnaire, travaille au parlement, à une banque, à un ouvrage scientifique, artistique ou litté-

raire. Personne, depuis deux mille ans, n'a le loisir de faire ce que conseillait Jésus au commencement de sa prédication : regarder autour de lui, penser aux résultats de notre travail, et se demander : Que suis-je?

Pourquoi ? Serait-il possible que cette force qui m'a produit avec ma raison et mon désir d'aimer et d'être aimé ne Tait fait que pour me tromper, pour que, m'étant imaginé que le but de ma vie est mon bien-être personnel, que ma vie m'appartient et que j'ai le droit d'en disposer, de même que de la vie des autres êtres comme il me plaira, j'arrive enfin à la conviction que ce bien-être personnel, ou de la famille, ou de la patrie que je poursuivais ne peut être atteint, et que plus je m'efforcerai à l'atteindre, plus je me trouverai en contradiction avec ma raison et mon désir d'aimer et d'être aimé,

et plus j'éprouverai de désenchantements et de souffrances.

Et n'est-il pas plus probable que, n'étant pas venu au monde spontanément, mais d'après la volonté de celui qui m'y a envoyé, ma raison et mon désir d'aimer et d'être aimé ne m'ont été donnés que pour me guider dans l'accomplissement de cette volonté ?

Une fois cette ^stavola accomplie dans la pensée de l'homme, la conception de la vie païenne et égoïste remplacée parla conception chrétienne, l'amour du prochain deviendrait plus naturel que ne le sont à présent la lutte et l'égoïsme. Et une fois l'amour du prochain devenu naturel à l'homme, les nouvelles conditions de la vie chrétienne se formeraient spontanément, tout comme, dans un liquide saturé de sel,

les cristaux se forment dès qu'on cesse de le remuer.

Et pour que cela se produise et que les hommes s'organisent conformément à leur conscience, il ne leur faut aucun effort positif; ils n'ont au contraire qu'à s'arrêter dans les efforts qu'ils font. Si les hommes employaient seulement la centième partie de l'énergie qu'ils dépensent dans leurs occupations matérielles, contraires à toute leur conscience, à éclairer autant que possible les données de cette conscience, à les exprimer aussi clairement que possible, à les populariser et surtout à les pratiquer» beaucoup plus tôt et plus facilement que nous ne le pensons s'accomplirait au milieu de nous ce changement que prédit M. Dumas, et qu'ont prédit tous les prophètes, et les hommes acquerraient le

bien que leur promettait Jésus par sa bonne nouvelle : « Recherchez le royaume des cieux et tout le reste vous sera accordé par surcroît. »

9 août 1893.

Tourguénev, pendant le séjour qu'il fît chez moi, en 1881, je crois, prit dans sa valise un petit livre français intitulé la Maison Tellier et me le remit.

« Lisez ça à l'occasion, » me dit-il, du même ton détaché en apparence dont il se servit un an auparavant en me remettant

la livraison de la Revue la. Richesse russe (Rouskoc Bogatstva), qui contenait un article de Garchine alors à ses débuts. Evidemment , aujourd'hui comme alors à l'égard de Garchine, il craignait de m'influencer dans l'un ou dans l'autre sens et il désirait avoir mon opinion en toute indépendance.

« C'est un jeune écrivain français, dit-il, — voyez, ce n'est pas mal ; il vous connaît et vous prise fort, » ajouta-t-il, comme s'il voulait me disposer en sa faveur.

« Comme homme il me rappelle Droujinine; comme lui c'est un excellent fils, un excellent ami, un homme d'un commerce sûr, et de plus il est en relations avec les ouvriers, les dirige, les aide. Même sa manière d'être avec les femmes me rappelle Droujinine. »

Et Tourguénev me raconta quelque chose d'étonnant, d'invraisemblable sur le procédé de Maupassant sous ce rapport.

A cette époque, en 1881, j'étais au plus fort du travail de la transformation de ma conception sur le monde, et, dans cette transformation, l'activité qu'on appelle artistique, et à laquelle je m'étais complètement adonné auparavant, avait perdu pour moi non seulement l'importance que je lui attribuais avant, mais elle m'était encore devenue franchement désagréable, en raison de la place exagérée qu'elle avait occupée dans ma vie et qu'elle occupe en général dans les idées des classes riches.

Aussi des œuvres comme celles que m'avait recommandées Tourguénev n'avaientelles, à cette époque, aucun attrait pour

moi. Mais pour lui faire plaisir je lus le livre qu'il m'avait donné.

Dès le premier récit de la. Maison Tellier, malgré l'inconvenance et l'insignifiance du sujet traité, je ne pus ne pas constater chez son auteur l'existence de ce qu'on appelle le talent.

L'auteur possédait ce don spécial, — le talent, — qui est la faculté de concentrer son attention sur tel ou tel objet, et d'y voir quelque chose de nouveau, quelque chose que les autres ne voient pas. Ce don, Maupassant le possédait évidemment.

Mais à en juger par le petit volume que je venais de lire, il était malheureusement dépourvu de la principale des trois conditions, sauf le talent, indispensables à toute œuvre artistique. Ces conditions sont :

' 1° un rapport normal, c'est-à-dire moral,

entre l'auteur et le sujet qu'il traite; 2° la clarté de l'exposition ou la beauté de la forme, ce qui est tout un ; et 3° la sincérité, c'est-à-dire un réel sentiment d'amour ou de haine pour ce que dépeint l'artiste. De ces trois conditions, Maupassant ne possédait que les deux dernières et était complètement dépourvu de la première; il n'existait pas chez lai un rapport normal, c'est-à-dire moral, entre lui et les sujets qu'il traitait.

A en juger par ce que j'avais lu, Maupassant avait du talent, c'est-à-dire un don d'attention qui lui permettait de découvrir dans les choses et dans les manifestations de la vie les côtés qui leur sont propres mais qui restent invisibles aux autres hommes. Il possédait également la beauté de la forme, c'est-à-dire il exprimait clairement,

simplement et artistiquement ce qu'il voulait dire. Enfin, il possédait cette condition nécessaire à la création de toute œuvre d'art et sans laquelle elle ne produit aucune action : la sincérité ; c'est-à-dire, il ne feignait pas d'aimer ou de haïr, mais il aimait et haïssait réellement ce qu'il décrivait.

Malheureusement, étant dépourvu de la première condition, sinon de l'essentielle, qui donne de la valeur à l'œuvre d'art, du rapport normal et moral entre lui et ce qu'il dépeignait, c'est-à-dire de la faculté de distinguer entre le bien et le mal, il aimait et dépeignait ce qu'il ne fallait pas aimer et dépeindre, et il n'aimait pas et ne dépeignait pas ce qu'il fallait aimer et dépeindre.

C'est ainsi que, dans ce petit volume, l'auteur décrit avec force détails et avec

amour comment les femmes séduisent les hommes et comment les hommes séduisent les femmes, même certaines vilenies difficiles à comprendre, qui sont dépeintes dans la Femme de Paul, et il décrit non seulement avec indifférence mais avec mépris, comme des brutes, les ouvriers des champs.

La nouvelle, Une Partie de campagne, m'a frappé particulièrement par cette ignorance de la distinction entre le bien et le mal. L'auteur nous y présente comme une plaisanterie des plus charmantes et des plus drôles la description détaillée de la façon dont deux messieurs, en se promenant en canot, les bras nus, ont séduit en même temps, l'un la vieille mère et l'autre la jeune fille, sa fille à elle.

La sympathie de l'auteur est tout en-

tière pour les les deux vauriens, et cela au point qu'il semble non seulement négliger mais simplement ne pas voir ce qu'ont dû sentir, ce qu'ont dûjéprouver la mère et la fille séduites, le père et le jeune homme, sans doute le fiancé de la jeune fille. Il s'ensuit que non seulement nous nous trouvons en présence d'une description révoltante d'un crime répugnant présenté sous forme de farce, mais encore l'in-

ci dent lui-même est faussement raconté, parce que le récit ne se rapporte qu'au côté le plus insignifiant du sujet : le plaisir goûté par les vauriens.

Le même volume contient la nouvelle :

Histoire d'une fille de ferme, que Tourguénev m'avait particulièrement recommandée et qui me déplut particulièrement, à cause du rapport anormal entre Fauteur et le sujet traité.

L'auteur ne voit visiblement, chez tous les travailleurs qu'il décrit, que la brute qui ne peut pas s'élever au-dessus de l'amour physique et de l'amour maternel. Aussi sa description ne donne-t-elle qu'une impression incomplète et artificielle.

L'incompréhension de la vie et des intérêts de la masse populaire et sa représentation comme un ramassis de demi-brutes, mues seulement par la sensualité, l'animosité et la cupidité, constitue l'un des principaux et des plus graves défauts de la plupart de nos auteurs français modernes, et parmi eux de Maupassant. Ce défaut marque non pas seulement ce récit, mais encore tous ceux où il parle du peuple ; il le décrit toujours comme composé :de brutes stupides et] grossières qui prêtent seulement à rire.

Certes les auteurs français doivent mieux connaître que moi les qualités de leurs compatriotes. Mais quoique Russe, quoique n'ayant pas vécu au milieu du peuple français, j'affirme cependant qu'en décrivant leurs compatriotes comme ils le font, les

auteurs français sont dans Terreur, et que le peuple français ne peut pas être tel qu'ils le dépeignent. S'il existe une France telle que nous la connaissons, avec ses véritables grands hommes, avec l'appoint énorme des progrès qu'ils ont fait faire à la science, à l'art, aux idées sociales et au perfectionnement moral de l'humanité, le peuple de travailleurs qui a soutenu et qui soutient la France sur ses épaules, et qui produit ses grands hommes, n'est pas composé de brutes, mais d'hommes doués de qualités d'âme élevées. C'est pourquoi je ne crois pas à ce qu'on écrit dans les romans comme La Terre, dans les nouvelles de Maupassant, de même que je ne croirais pas qu'une belle maison pût être sans fondement.

Il est fort possible que ces hautes qualités du peuple ne soient pas précisément

celles qu'on m'ait dépeintes dans La, petite Fadette et dans La Mare au Diable (récits de George Sand). Mais ces qualités existent; je le sais à n'en pas douter, et l'écrivain qui, comme Maupassant, dans ses récits populaires, ne décrit avec sympathie que les hanches et les gorges des servantes bretonnes, et avec dégoût et raillerie la vie des travailleurs, commet une faute grave au point de vue artistique, car il ne prête son attention qu'au côté le moins intéressant du sujet, le côté physique, et en néglige l'autre, le plus important, le côté moral qui est l'essence même du sujet.

En somme, la lecture du petit livre prêté par Tourguénev me laissa parfaitement indifférent vis-à-vis du jeune auteur.

Les nouvelles, Une partie de Campagne, La Femme de Paul et L'Histoire

d'une fille de ferme, m'ont paru alors si répugnantes, que je" n'ai pas même remarqué le beau conte : Le Papa de Simon, et Sur l'Eau, si remarquable par la description de la nuit qu'on y trouve.

« A notre époque, où tant de gens sont avides d'écrire, il ne manque pas d'hommes de mérite qui ne savent à quoi employer leur talent ou qui remploient hardiment à décrire ce qu'on ne doit pas et ce qu'il est inutile de décrire, » me suis-je dit, et je l'ai répété à Tourgénev.

Et je ne pensai plus à Maupassant.

Le premier volume de Maupassant qui nie tomba plus tard entre les mains fut Une Vie, qu'un de mes amis me conseilla de lire. Du coup ce livre me fit changer d'opinion sur Maupassant, et depuis j'ai lu avec intérêt tout ce qui portait sa signature *

Une Vie est un roman de premier ordre ; non-seulement c'est la meilleure œuvre de Maupassant, mais peut-être même le meilleur roman français depuis Les Misérables de Victor Hugo. Outre la puissance remar-

quable de talent qu'il révèle chez son auteur, c'est-à-dire, cette attention particulière soutenue, dirigée sur le sujet traité et grâce à laquelle l'auteur voit des traits absolument nouveaux dans la vie qu'il décrit, on trouve réunies dans ce roman, à un degré presque égal, les trois conditions nécessaires à la production d'une véritable œuvre artistique : 1° Un rapport normal, c'est-à-dire moral, entre l'auteur et le sujet qu'il traite, 2° la beauté de la forme et 3° la sincérité, c'est-à-dire l'amour de l'auteur pour ce qu'il décrit.

Cette fois la vie n'est plus, pour l'auteur, une suite d'aventures de débauchés ; ici, le fond du roman, comme le titre l'indique, est la description d'une vie détruite, de la vie d'une femme innocente et charmante, prête à tout ce qui est noble, et dé-

l truite précisément par cette sensualité des plus grossières et des plus bestiales qui apparaissait à Fauteur, dans ses récits antérieurs,comme le phénomène le plus essentiel de la vie. Cette fois la sympathie de l'auteur se porte vers le bien.

La forme, belle déjà dans le premier récit, est poussée ici à un degré de perfection si élevé, qu'aucun prosateur français ne l'a encore atteint, à mon avis. De plus, et surtout, l'auteur aime réellement et avec

| ardeur la famille de braves gens qu'il décrit, et il déteste profondément ce mal grossier qui détruit le bonheur et la tranquillité de cette famille et de l'héroïne du roman.

C'est pourquoi tous les événements et tous les personnages de ce récit sont si présents à la mémoire : la mère, faible, bonne, déjà à son déclin; le père, noble,

GUY DE MAUPASSANT 11 i

faible aussi, mais charmantde caractère, et la fille encore plus charmante dans sa simplicité, sa réserve, toujours portée vers le bien ; puis les sentiments mutuels, leur premier voyage, leurs domestiques, leurs voisins, le fiancé, avare, grossièrement sensuel, minutieux, impudent, qui trompe, comme c'est toujours le cas, une jeune fille, innocente, parle procédé habituel, en idéalisant le sentiment le plus grossier ; puis, c'est le mariage, la Corse, avec de délicieuses descriptions de la nature ; enfin, la % vie à la campagne, la vulgaire trahison du mari, sa main-mise sur la propriété, son conflit avec le beau-père, l'esprit de conciliation des bons et la victoire de l'impudence, les relations du voisinage. Tout cela, c'est la vie même, avec sa complication et sa diversité.

Non seulement tout cela est vivant et bien décrit, mais on y sent encore un ton ému, pathétique, qui se. communique au lecteur malgré lui. On sent que Fauteur aime cette femme, et qu'il l'aime non pas pour la beauté de ses formes, mais bien pour son âme, pour tout ce qu'il y a de bon en elle; il la plaint, il souffre pour elle, et ce sentiment se communique involontairement au lecteur. Et la question : « Pourquoi cette belle créature a-t-elle été perdue? Cela devait-il nécessairement arriver? » se dresse d'elle-même dans Pâme du lecteur et le force à réfléchir à la signification, au sens de la vie humaine.

Malgré quelques fausses notes qu'on rencontre çà et là dans le roman, comme par exemple, la description détaillée de la peau d'une jeune fille, ou bien les détails cho-

quants et sur la façon dont, en suivant les conseils de l'abbé, la femme délaissée est redevenue mère, détails qui détruisent tout le prestige de pureté de l'héroïne ; malgré aussi l'histoire mélodramatique et peu naturelle de la vengeance du mari offensé, malgré ces taches, non seulement ce roman m'a paru très beau, mais j'ai vu derrière cette œuvre non plus un amuseur de talent qui ne savait pas et ne voulait pas savoir ce qui est bien et ce qui est mal, tel que Maupassant m' apparut d'après son premier livre, mais un homme sérieux dont les regards pénétraient profondément dans la vie et qui commençait à s'y orienter.

Le roman que j'ai lu] ensuite était BeU Ami. Bel-Ami est un livre très sale. L'auteur s'y donne évidemment libre carrière dans la description de ce qui l'attire. Il semble parfois abandonner son antipathie pour son héros et se met de son bord. Mais, dans l'ensemble, Bel- Ami, comme Une Vie, garde dans le fond une idée et un sentiment sérieux. La pensée fondamentale de Une Vie est la perplexité devant la cruauté stupide d'une vie de souffrance, d'une

femme excellente, perdue par la sensualité grossière d'un homme. Dans Bel-Ami, ce n'est plus seulement de la perplexité, mais bien l'indignation de l'auteur à la vue de la prospérité et des succès d'une brute sensuelle et qui, par sa sensualité même, arrive à une haute position sociale, indignation éprouvée aussi devant la corruption du milieu dans lequel son héros peut réussir. Là, l'auteur paraît se demander : « Pourquoi, dans quel but cet être bon et charmant at-il été perdu? Pourquoi cela est-il arrivé? » Ici, il semble répondre : « Tout ce qui est bon a péri et périt dans notre société parce qu'elle est débauchée, insensée et horrible. »

La dernière scène du roman exprime^ cette pensée avec une force particulière. Le mariage, dans une église à la mode, d'un

vaurien triomphant, décoré de la Légion d'honneur, avec une pure jeune fille, fille d'une femme âgée, d'une conduite irréprochable, qu'il a séduite ; mariage béni par un évêque et considéré par tous les assistants comme un acte louable et tout naturel. Dans ce roman, malgré l'accumulation de détails orduriers, où semble malheureusement se complaire l'auteur, apparaît la même observation profonde de la vie.

Lisez la conversation du vieux poète avec Duroy lorsqu'ils sortent ensemble d'un dîner chez les Walter. Le vieux poète dévoile la vie devant son jeune interlocuteur, et il la lui montre telle qu'elle est, avec l'inévitable et l'éternelle compagne de route, et avec sa fin — la mort.

« Elle m'a émietté, la gueuse, dit-il en

parlant de la mort ; elle a accompli doucement et terriblement la longue destruction de mon être, seconde par seconde. Et maintenant je me sens mourir en tout ce que je fais. Chaque pas m'approche d'elle, chaque mouvement, chaque souffle hâte son odieuse besogne. Respirer, dormir, boire, manger, travailler, rêver, tout ce que nous faisons, c'est mourir. Vivre enfin, c'est mourir... Je la vois de si près (la mort) que j'ai souvent envie d'étendre le bras pour la repousser. Elle couvre la terre et emplit l'espace. Je la découvre partout. Les petites bêtes écrasées sur les routes, les feuilles qui tombent, le poil blanc aperçu dans la barbe d'un ami, me ravagent le cœur et me crient : La voilà. » Tel est le sens des discours du poète qui vieillit.

Mais Duroy, qui est l'heureux amant de toutes les femmes qui lui plaisent, est si débordant de force et d'énergie lubriques qu'il entend sans entendre, et comprend sans comprendre les paroles du vieux poète. Il entend et il comprend, mais la source de la vie lascive s'échappe de son être avec une telle force que cette vérité évidente lui promettant la même fin ne le trouble pas.

C'est cette contradiction intérieure qui, outre le but satirique du livre, constitue Tidée principale de Bel-Ami. La même pensée se révèle dans les belles scènes où est décrite la mort du journaliste phtisique.

L'auteur se demande : « Qu'est-ce qu'une vie semblable ? Comment résoudre cette contradiction entre l'amour de la vie et la

fatalité de la mort ? » mais il ne répond pas. Il semble chercher, attendre, et il ne résout la question ni dans un sens ni dans un autre ; aussi la conception morale delà vie subsiste encore dans ce roman.

Mais, dans les romans qui suivent, cette conception commence à se voiler ; l'appréciation des manifestations de la vie s'obscurcit, et dans ses derniers romans elle est complètement dénaturée.

Dans Mont-Orioly Maupassant semble réunir les motifs de ses deux romans précédents et se répéter quant au fond.

Malgré la belle description pleine de finesse et d'humour d'une station balnéaire à la mode, et de l'exercice de la profession médicale, on y retrouve le même mâle, Paul, aussi plat et aussi dénué de cœur que le mari dans Une Vie, et la même

femme trompée, perdue, résignée, faible, isolée, la charmante femme toujours seule, et, comme dans Bel-Ami, le même triomphe impassible de la nullité et de la banalité.

L'idée est la même, mais l'attitude morale de l'auteur à l'égard du sujet traité est déjà bien inférieure à ce qu'elle était, surtout dans le premier roman. L'appréciation intérieure de l'auteur du bien et du mai commence à s'embrouiller. Malgré ses désirs raisonnes, de demeurer impartial et objectif, il est évident que le vaurien Paul a toute sa sympathie. Aussi, l'histoire de l'amour de ce Paul, de ses tentatives de séduction et de sa réussite produit une fausse impression. Le lecteur ne sait pas où veut en venir l'auteur. Estce pour montrer la nullité et la lâcheté de Paul qui se détourne avec indifférence de la

femme et l'outrage simplement parce que sa taille s'est déformée par la grossesse d'un enfant dont il est le père, ou, au contraire, est-ce pour montrer combien il est facile et agréable de vivre comme vit ce Paul?

Dans les romans suivants : Pierre et Jean, Fort comme la Mort, et Notre Cœur, le rapport moral entre l'auteur et ses personnages s'obscurcit encore davantage, et dans le dernier il disparaît complètement.

Tous ses romans gardent déjà un cachet d'indifférence, de hâte dans l'exécution, de quelque chose de factice, et surtout la même absence du rapport moral, normal entre l'auteur et la vie qu'on constate dans ses premiers écrits..

Ces phénomènes coïncident juste avec l'époque où s'établit la réputation de Mau-

passant comme auteur à la mode. Il est la victime de cette affreuse séduction de notre temps ainsi que Test tout écrivain renommé, surtout lorsqu'il attire les lecteurs comme Maupassant.

Les succès de ses premiers romans, les éloges des journaux, les flatteries du monde et surtout des femmes, d'une part ^'augmentation de plus en plus élevée des honoraires sans qu'ils puissent cependant jamais correspondre aux besoins qui grandissent plus vite encore, d'autre part; enfin, les obsessions des directeurs de journaux et de revues qui renchérissent l'un sur l'autre, qui flattent, qui supplient et qui ne pensent plus au mérite réel des œuvres proposées par l'écrivain, et qui acceptent avec enthousiasme tout ce qui porte la signature d'un nom en vogue auprès du public,

toutes ces séductions sont si grandes que certainement elles étourdissent l'écrivain : il s'abandonne et, bien qu'il continue à soigner la forme de ses romans, aussi bien sinon plus qu'avant, et que même il aime ce qu'il décrit, il l'aime non pas parce que c'est bien et moral, c'est-à-dire aimé de tous, et il déteste ce qu'il dépeint non pas parce que ce qu'il décrit est mal et haï de tous, mais simplement parce qu'il se trouve par hasard que ceci lui plaît et que cela lui déplaît.

Tous les romans de Maupassant, à partir de Bel-Ami, portent ce cachet de hâte dans le travail et principalement d'inventions peu réelles. A partir de cette époque, Maupassant ne fait plus ce qu'il faisait avant dans ses deux premiers romans, il ne prend plus pour base de ses œuvres certains prin-

cipes moraux sur lesquels il s'appuyait pour décrire les actes de ses héros ; mais il écrit ses romans comme tous les romanciers de métier, c'est-à-dire invente les personnages et les situations les plus intéressants, les plus émouvants et les plus actuels, et en construit son œuvre en l'ornant de toutes les observations qu'il a pu faire et qui s'adaptent à la charpente du roman sans le moindre souci du rapport entre les exigences de la morale et les événements décrits. Tel est le cas de Pierre et Jean, de Fort comme la, Mort, et de Notre Cœur.

Bien que nous soyons habitués à lire dans les romans français que les familles vivent toujours en trois et qu'il y a toujours un amant connu de tous, sauf du mari, il y a quelque chose qui reste pour nous incompréhensible : comment tous les maris sont-ils toujours bêtes, cocus et ridicules (en français dans le texte), alors que tous les amants, qui, en fin de compte, se marient et deviennent des maris, non seule-

ment ne sont ni ridicules ni cocus, mais encore sont des héros?

Et le fait que toutes les femmes sont débauchées et toutes les mères sont des saintes est encore moins compréhensible.

C'est sur ces situations, les plus fausses, les plus invraisemblables et surtout les plus profondément immorales, que sont construits Pierre et Jean et Fort comme la. Mort; aussi, les souffrances des personnages qui se trouvent dans ces situations nous touchent-elles peu.

La mère de Pierre et de Jean, qui a pu passer toute une vie en trompant son mari, nous inspire peu de sympathie lorsqu'elle doit avouer sa faute à son fils ; elle en inspire encore moins lorsqu'elle se justifie en affirmant qu'elle ne pouvait pas manquer la chance de bonheur qui s'offrait à elle.

Bien moins encore pouvons-nous avoir de sympathie pour l'homme qui, dans Fort comme la Mort, a passé sa vie à tromper son ami, à débaucher sa femme, et qui s'afflige aujourd'hui que l'âge l'empêche de débaucher aussi la fille de sa maîtresse.

Quant au dernier roman, Notre Cœur, il ne révèle plus aucun dessein poursuivi par l'auteur, sauf la description des nuances variées de l'amour physique. On y décrit un libertin, désœuvré et rassasié de jouissances, qui ne sait lui-même ce qu'il lui faut : tantôt il se met avec une femme plus libertine encore que lui, qui n'a même pas l'excuse d'un entraînement des sens, une libertine cérébrale; tantôt il la quitte pour aller avec une servante, puis il revient à la première et, semble-t-il, vit avec les deux. S'il y a encore dans Pierre et Jean et dans Fort

comme la mort des scènes touchantes, ce dernier roman n'inspire plus que de la répugnance.

La question posée dans le premier roman de Maupassant, Une Vie, est la suivante : Voici un être humain, bon, intelligent, charmant, porté vers le bien, et cet être est sacrifié pour une raison inconnue, d'abord à un mari grossier, méticuleux, bête et brutal, puis à un fils qui ressemble au père, et il périt sans profit pour personne, n'ayant été utile à rien.

Pourquoi cela? C'est ainsi que Fauteur pose la question et paraît ne pas y répondre. Mais tout son roman, tous les sentiments de sympathie pour la femme perdue et les sentiments de haine pour ce qui Ta perdue, servent déjà de réponse à sa question.

S'il est un homme, s'il est un seul homme

qui ait compris la souffrance de cette femme et qui Tait exprimée, elle est déjà rachetée, comme le dit Job à ses amis qui lui disaient que personne ne connaîtrait ses souffrances. Il a connu la souffrance, il l'a comprise et elle est rachetée. Ici, l'auteur d'Une Vie a connu, compris et montré aux hommes cette souffrance, et cette souffrance est rachetée par cela même qu'elle est comprise des hommes et que tôt ou tard elle sera anéantie.

Dans le roman suivant, Bel-Ami, l'auteur ne demande plus pourquoi la souffrance va à l'homme qui ne le mérite pas, mais il demande pourquoi la richesse et la gloire vont à l'indigne, et quelles sont ces richesses et cette gloire et comment on les acquiert. Et de même cette question renferme en elle-même la réponse qui con-

siste dans la négation de tout ce que la foule prise si fort.

Le sujet de ce second roman est encore sérieux, mais le rapport moral entre l'auteur et le sujet traité s'y affaiblit déjà notablement ; et, tandis que dans le premier roman les taches de sensualité le déparaient de temps à autre seulement, dans Bel-Ami elles prennent de l'extension et nombre de chapitres sont entièrement écrits avec de la boue, comme si Fauteur semblait s'y complaire.

Dans Mont-Oriol, les questions : pour quelle cause, pourquoi cette charmante femme souffre-t-elle? pourquoi le succès et la joie de ce mal brutal ? ne se posent plus; il semble y être admis que cela doit être ainsi ; les exigences morales ne se font presque plus sentir. En revanche, on y

trouve sans nécessité aucune, sans qu'aucune exigence artistique les y appelle, des descriptions sales et sensuelles. La description détaillée du tableau qui représente l'héroïne dans sa baignoire peut servir d'exemple frappant de cette violation faite à Part par suite de l'absence du rapport juste entre l'auteur et le sujet traité. Cette description est parfaitement inutile ; elle ne se rattache en rien ni aux événements extérieurs du roman, ni à son sens intérieur : Deux bulles d'air paraissent sur un corps rose.

— Bon, et après? demande le lecteur.

— Plus rien, répond l'auteur, je décris ceci parce que ces descriptions me plaisent.

Dans les deux romans qui ont suivi, Pierre et Jean et Fort comme la Mort, aucune exigence morale n'apparaît déjà

plus. Les deux sont bâtis sur la débauche, la fausseté et le mensonge qui jettent les personnages dans des situations tragiques.

Dans le dernier roman, Notre Cœur, la situation des personnages est la plus monstrueuse, la plus sauvage et la plus immorale qu'on puisse imaginer; et ces gens ne luttent même plus, mais recherchent seulement des jouissances, — celles de la vanité, celles des sens, — et Fauteur semble être plein de sympathie pour leurs efforts. La seule conclusion que Ton puisse tirer de ce dernier roman est que le plus grand bonheur de la vie est l'union sexuelle et que, par conséquent, il faut profiter de ce bonheur de la manière la plus agréable qu'on puisse imaginer.

Cette attitude immorale vis-à-vis de l'existence est encore plus poignante dans

le demi-roman Yvette. Le sujet de cette œuvre horrible par son immoralité est le suivant : une jeune fille charmante, pure dans l'âme, mais dissolue en apparence sous l'influence du milieu de débauche où vit sa mère, induit en tentation un libertin. Il s'éprend d'elle. Mais il se figure qu'elle comprend la portée des paroles risquées apprises dans la société de sa mère et qu'elle répète comme un perroquet sans se douter dé leur véritable sens. La croyant pervertie, il lui propose grossièrement une liaison passagère. Cette proposition, venant d'un homme qu'elle aime, l'outrage, lui fait horreur et lui ouvre les yeux sur sa position et sur celle de sa mère, et elle souffre profondément. C'est la rencontre d'une âme jeune et belle avec le monde pervers, situation profondément touchante, admirablement

rendue, sur laquelle l'auteur aurait pu terminer son récit au lieu de le continuer sans aucune nécessité pour l'action ni pour l'idée générale, en faisant pénétrer de nuit chez la jeune fille le monsieur en question qui la viole. Dans la première partie du roman, Fauteur est évidemment du côté de la jeune fille ; mais, dans la seconde, il a subitement passé du côté du débauché. Et c'est ainsi qu'une impression détruit l'autre, et tout le roman s'écroule ; il s'émiette comme du pain mal fait.

Dans tous les romans postérieurs à Bel- Ami (je ne parle pas de ses nouvelles qui constituent son principal mérite et sa réelle gloire; il en sera question plus tard), Maupassant s'est évidemment soumis à une théorie qui domine non seulement dans son milieu parisien, mais encore partout chez les artistes, et suivant laquelle il n'est nullement nécessaire pour la production d'une œuvre artistique de posséder la moindre

notion sur ce qui est bien et sur ce qui est mal; au contraire, l'artiste doit même complètement ignorer toutes les questions morales; cette ignorance serait son véritable mérite.

Suivant cette théorie, l'artiste peut ou doit rendre ce qui est vrai, ce qui existe ou ce qui est beau, par conséquent ce qui lui plaît ; il peut même aller jusqu'à la peinture de ce qui peut fournir un document utile à la science. Quant à s'inquiéter de ce qui est immoral ou moral, de ce qui est bien ou mal, ce n'est pas là le but de l'artiste.

Un jour, un peintre célèbre me montrait son tableau représentant une procession; tout y était admirablement rendu, mais on n'y voyait nullement le sentiment de l'artiste à l'égard du sujet traité.

— Alors, vous considérez ces cérémonies

comme utiles? faut-il les accomplir ou ne le faut-il pas? demandai-je au peintre.

L'artiste, avec une certaine condescendance pour ma naïveté, me répondit qu'il n'en savait rien et qu'il ne considérait pas comme nécessaire de le savoir : son but était de peindre la vie.

— Mais au moins aimez-vous l'idée du sujet traité ?

— Je n'en sais rien.

— Alors vous détestez ces cérémonies ?

— Ni l'un ni l'autre, me répondit, avec un sourire de compassion pour ma bêtise, ce peintre moderne, cet artiste de haute culture qui peint la vie sans en comprendre le sens et sans aimer ni détester ses manifestations.

Maupassant pensait malheureusement de

la même façon.

Voici ce qu'il dit dans la préface de Pierre et Jean :

« En somme, le public est composé de groupes nombreux qui nous crient : « Con- » solez-moi, amusez-moi, attristez -moi, at- » tendrissez-moi, faites-moi rêver, faites-moi » rire, faites-moi frémir, faites-moi pleurer, » faites-moi penser. » Seuls, quelques esprits d'élite demandent à l'artiste: « Faites- » moi quelque chose de beau, dans la » forme qui vous conviendra le mieux, sui- » vant votre tempérament. »

C'est pour satisfaire à cette exigence de quelques esprits d'élite que Maupassant a écrit ce roman en s 'imaginant naïvement que ce que Ton considère comme beau dans ce monde est le beau même, au service duquel l'art doit se trouver.

Dans le monde où fréquentait Maupas-

sant, ce beau, au service duquel l'art doit se trouver, était, et est encore représenté surtout par la femme jeune et belle, pour la plupart à demi couverte ; le beau, c'est d'avoir des relations charnelles avec elle.

C'était la façon de penser non seulement de tous les confrères en art de Maupassant, peintres, sculpteurs, romanciers et poètes, mais même des philosophes qui ont été les maîtres des jeunes générations. Ainsi le célèbre Renan, blâmant le christianisme de n'avoir pas compris la beauté de la femme, dit tout simplement dans son Marc-Aurèle (|5-age 555) :

« Le défaut du christianisme apparaît bien ici : il est trop uniquement moral ; la beauté chez lui est tout à fait sacrifiée. Or, aux yeux d'une philosophie complète, la beauté, loin d'être un avantage superficiel, un dan-

^ ^ i^^— in i ■- ■ ■ ■ ■ .■■■»■■ — ^—

ger, un inconvénient, est un don de Dieu comme la vertu. Elle vaut la vertu; la femme belle exprime aussi bien une face du but divin, une des fins de Dieu, que l'homme de génie ou la femme vertueuse. Elle le sait, et de là sa fierté. Elle sent instinctivement le trésor infini qu'elle porte en son corps ; elle sait bien que, sans esprit, sans talents sans grande vertu, elle compte entre les premières manifestations de Dieu : et pourquoi lui interdire de mettre en valeur le don qui lui a été fait, de sertir le diamant qui lui est échu ?

» La femme, en se parant, accomplit un devoir ; elle pratique un art, art exquis en un sens, le plus charmant des arts. Ne nous laissons pas égarer par le sourire que certains mots provoquent chez les gens frivoles. On décerne la palme du génie à

l'artiste grec qui a su résoudre le plus délicat des problèmes, orner le corps humain, c'est-à-dire orner la perfection même, et Ton ne veut voir qu'une affaire de chiffons dans l'essai de collaborer à la plus belle œuvre de Dieu, à la beauté de la femme ! La toilette de la femme, avec tous ses raffinements, est du grand art à sa manière.

» Les siècles et les pays qui savent y réussir, sont les grands siècles, les grands pays, et le christianisme montra, par l'exclusion dont il frappa ce genre de recherches, que l'idéal social qu'il concevait ne deviendrait le cadre d'une société complète que bien plus tard, quand la révolte des gens du monde aurait brisé le joug étroit imposé primitivement à la secte par un piétisme exalté. »

(De sorte que dans l'opinion de ce guide

de la jeunesse, les tailleurs et les coiffeurs parisiens ne réparent qu'aujourd'hui l'erreur commise parle christianisme et redonnent à la beauté sa véritable et haute signification.)

Pour qu'il n'y ait pas de doute sur la façon d'entendre la beauté, le même célèbre écrivain, historien et savant, a écrit un drame, VAbbesse deJouarre, dans lequel il a montré qu'avoir commerce avec une femme c'est être au service de la beauté, c'est-à-dire que c'est un acte bon et noble.

Ce drame frappe par le manque absolu de talent chez son auteur et surtout par la grossièreté des propos que Darcy tient à l'abbesse. Dès les premiers mots on s'aperçoit de quel amour cet homme parle à une jeune fille, représentée comme innocente

et d'une haute pureté morale, et qui ne se sent point outragée par ces propos.

On nous montre dans ce drame comment des hommes d'une haute moralité ne trouvent rien de mieux à faire en face de la mort à laquelle ils sont condamnés, et dont quelques heures les séparent, que de céder à une passion bestiale.

En sorte que, dans le milieu où Maupassant a grandi et s'est formé, on considérait et on considère encore très sérieusement, comme une chose depuis longtemps décidée et reconnue par les hommes les plus intelligents et les plus savants, que la représentation de la beauté féminine et de rameur, est le véritable but du « grand art ».

C'est à cette théorie effrayante par sa stupidité que s'est soumis Maupassant lorsqu'il est devenu un écrivain à la mode.

Et, c omme on devait s'y attendre, ce faux idéal Ta amené dans ses romans à commettre une série d'erreurs et à produire des œuvres de plus en plus faibles.

C'est ici qu'apparaît la différence radicale qui existe entre les exigences du roman et celles de la nouvelle.

Le roman a pour but, pour but extérieur même, la description de plusieurs vies humaines. Aussi, celui qui écrit un roman doit avoir une notion nette et bien arrêtée de ce qui est le bien et de ce qui est le mal dans la vie. C'est ce que n'avait pas Mau- * passant. Au contraire, en vertu de la théorie qu'il avait adoptée, il a admis que cela ne devait pas exister.

S'il avait été un romancier comme certains écrivains dénués de tout talent et

auteurs de romans sensuels, il aurait, sans

146 ZOLA, DUMAS, MAUPASSÀNT

talent, tranquillement décrit le mal au lieu du bien, et ses romans auraient formé une œuvre complète et intéressante pour les gens ayant les mêmes idées que l'auteur. Mais Maupassant était un écrivain de talent, c'est-à-dire qu'il voyait les choses dans leur essence et que, par suite, il découvrait la vérité malgré lui; malgré lui, il voyait le mal dans ce qu'il voulait considérer comme le bien. C'est pourquoi dans tous ses romans, à l'exception du premier, sa sympathie est continuellement hésitante ; tantôt il nous représente le mal pour le bien, tantôt il reconnaît le mal comme étant le mal, tantôt il passe d'un bond à l'une et à l'autre de ces conceptions. Or, cela détruit la base même sur laquelle repose toute la charpente du roman, cela détruit l'impression artistique.

Les hommes dépourvus du sentiment artistique croient souvent qu'une œuvre d'art présente un aspect harmonieux parce que les mêmes personnages y agissent, parce que tout y est bâti sur la même intrigue ou parce que la vie du même homme y est décrite. C'est faux. Cela peut paraître ainsi à l'observateur superficiel seul : le lien qui cimente toute œuvre d'art en un. seul tout, et qui donne ainsi l'illusion de la reproduction de la vie, ne se trouve pas dans l'unité des personnages et des situations, mais dans l'attitude indépendante que garde l'auteur à l'égard du sujet traité.

En réalité, lorsque 'nous lisons ou nous contemplons une œuvre d'art d'un auteur nouveau, la principale question qui naît en nous est toujours celle-ci :

« Allons, quel homme es-tu? Et par quoi te distingues -tu des autres hommes que je connais, et que me diras-tu de nouveau sur la façon dont on doit envisager notre vie. »

Quel que soit le sujet que l'artiste dépeint : des saints ou des brigands, des rois ou des valets, nous cherchons et nous n'apercevons que l'âme de l'artiste lui-même. Et si c'est un écrivain déjà connu de nous, la question que nous nous posons n'est plus de savoir qui il est, mais nous lui demandons : « Et bien ! qu'as-tu de nouveau à me dire? Quels nouveaux côtés de la vie me découvres-tu à présent ? »

Aussi, l'écrivain qui n'a pas un point de vue net, défini et nouveau sur le monde, et plus encore celui qui considère que c'est inutile, ne peut pas créer une œuvre d'art

véritable. Il peut écrire bien et beaucoup, mais ce ne sera pas une œuvre d'artiste. C'est ce qui arriva à Maupassant en ce qui concerne ses romans.

Dans ses deux premiers romans, dans son premier surtout, Une Vie, se trouvait cette attitude nette, définie et nouvelle à l'égard de la vie ; aussi, ce fut une œuvre d'art. Mais aussitôt qu'entraîné par la théorie en vogue, il eut décidé que cette attitude de l'auteur à l'égard de la vie était inutile et qu'il écrivait seulement pour faire quelque chose de beau (1), ses romans ont cessé d'être des œuvres artistiques.

Dans Une Vie et dans Bel-Ami, l'auteur sait qui il faut aimer et qui il faut haïr, et le lecteur est d'accord avec lui, a confiance en lui, croit à l'existence des

(i) En français dans le texte.

personnages qui lai sont décrits. Mais dans Notre Cœur et dans Yvette, Fauteur ne sait plus qui il faut aimer et qui il faut haïr, et le lecteur non plus. Et, en l'ignorant, le lecteur ne croit plus aux événements décrits et ne s'y intéresse pas.

C'est pourquoi tous les romans de Maupassant, sauf les premiers ou à vrai dire le premier seul, sont faibles en tant que romans. Et si Maupassant ne nous avait laissé que ces romans, il n'aurait été qu'un exemple frappant de la manière dont une intelligence brillamment douée peut se perdre à cause du milieu mensonger dans lequel elle s'est développée et grâce aux théories fausses sur Part, inventées par des gens qui n'aiment pas Part et qui même ne le comprennent pas.

Heureusement Maupassant a écrit des

petits récits dans lesquels il ne s'est point soumis à la fausse théorie qu'il avait acceptée, et il n'a pas écrit quelque chose de beau (1), mais il a dit ce que l'émouvait ou ce que lui indiquait son sentiment moral. Et d'après ces récits, non pas d'après tous mais d'après les meilleurs d'entre eux, on voit comment ce sentiment moral se développait et augmentait chez l'auteur.

Et c'est là précisément la vertu étonnante de tout talent. Pourvu que, sous l'influence d'une fausse théorie, il ne se fasse pas violence à lui-même, le talent fait l'éducation de celui qui le possède, le guide dans la voie du développement moral, lui fait aimer ce qui est digne d'amour et lui fait détester ce qui vaut la haine.

L'artiste n'est un artiste que parce qu'il

(1) En fraDçais dans le texte.

voit les choses non pas telles qu'il veut les voir mais telles qu'elles sont. Celui qui possède le talent, — l'homme, — peut se tromper, mais le talent pourvu qu'on lui laisse libre carrière comme Maupassant l'a fait dans ses récits, découvrira, mettra à nu, l'objet décrit et le fera aimer s'il en est digne et le détester s'il le mérite.

Il arrive à tout véritable artiste lorsque, sous l'influence du milieu, il commence à décrire ce qu'il ne devrait pas décrire, ce qui arriva à Balaam lorsque, désirant donner sa bénédiction, il se mit à maudire ce qu'en effet il était tenu de maudire, et lorsque, voulant maudire, il se mit à bénir ce qu'il était tenu de bénir ; il fait involontairement non pas ce qu'il veut mais ce qu'il doit faire; c'est ce qui est arrivé à Maupassant.

Il n'y a peut-être pas eu d'écrivain qui

ait été aussi sincèrement persuadé que

Maupassant, que tout le bonheur, que le

sens même de la vie réside dans la femme,

dans l'amour, et qui ait décrit, avec une

pareille force de passion, la femme et son

amour sous toutes les faces. Et il n'y a

jamais eu peut-être d'écrivain qui ait

montré, avec une clarté et une précision

comparables, tous les côtés horribles de ce

phénomène qui lui semblait être le moyen

le plus élevé d'obtenir le plus grand bonheur possible de la vie. Plus il en approfondissait l'étude, plus ce phénomène se dépouillait de tout voile à ses yeux, et il n'en restait plus que les conséquences terribles.

Lisez son histoire du fils idiot, la nuit passée avec la fille (UErmite), le marin et sa sœur [le Port), le Champ d'oliviers, la. Petite Roque, Miss Harriet, l'Anglaise, Monsieur Parent, V Armoire (une jeune fille endormie dans une armoire), le mariage dans Sur Veau et, expression ultime de tout le reste., Un cas de divorce.

Ce que disait Marc-Aurèle en cherchant le moyen de détruire la séduction de la représentation de ces péchés, Maupassant le représente en tableaux artistiques et éclatants qui bouleversent l'âme. Il voulait exalter l'amour, mais plus il le connut, plus

il le maudit. Il le maudit, et pour les détresses et les souffrances qu'il porte avec lui, et pour les désenchantements qui le suivent, et surtout pour ce qu'il y a en lui de contrefaçon du véritable amour et de duperie, cause de souffrances d'autant plus douloureuses pour l'homme qu'il s'est abandonné à lui avec plus de confiance.

Le puissant développement moral de l'auteur, au cours de sa carrière littéraire, est marqué en traits ineffaçables dans ses délicieux contes et dans son meilleur livre, Sur l'eau.

Et ce développement ne se manifeste pas seulement dans ce détrônement, d'autant plus réel qu'il n'est pas voulu, de l'amour physique, il apparaît dans toutes les exigences morales de plus en plus hautes dont il demande à la vie la réalisation.

Ce n'est pas dans l'amour physique seul qu'il perçoit la contradiction interne entre les exigences de la nature animale de l'homme et celles de sa raison ; il la voit dans toute l'organisation du monde.

Il voit que le monde, le monde matériel tel qu'il est, n'est pas non-seulement le meilleur des mondes possible, mais qu'au contraire il pourrait être tout autre qu'il n'est, — ■ pensée exprimée d'une manière frappante dans le Horla, — et qu'il ne satisfait pas aux exigences de la raison et de l'amour; il voit qu'il y a un autre monde, ou du moins que l'âme de l'homme souhaite la venue de cet autre monde.

Il n'est pas tourmenté seulement par l'absence dans le monde matériel du bon sens et de la beauté, il souffre encore de l'esprit de désunion et d'hostilité qui y règne.

Je ne connais pas un cri de désespoir plus poignant — cri de l'homme égaré qui sent sa solitude, — que l'expression donnée à cette idée dans l'un des meilleurs de ses récits, Solitude.

Un phénomène qui a tourmenté le plus Maupassant, et à l'étude duquel il est revenu maintes fois, c'est le douloureux état de solitude où se trouve l'âme; c'est l'existence de cette barrière qui se dresse entre l'homme et ses semblables, barrière, comme il dit lui-même, d'autant plus sensible que le rapprochement physique est plus étroit-*

Qu'est-ce donc qui le tourmente ? et que voudrait-il? Qu'est-ce qui renverse cette barrière? qu'est-ce qui fait cesser cette solitude? L'amour. Non pas l'amour de la femme, cet amour dont il est las, — - mais l'amour pur, spirituel et divin. Et c'est cet

amour-là que cherche Maupassant; c'est vers lui, vers ce libérateur de la vie depuis longtemps nettement dévoilé à tous, qu'il se précipite avec un effort douloureux en s'arrachant des liens dont il se sent entravé. Il ne sait pas encore dire le nom de ce qu'il cherche, il ne veut pas prononcer des lèvres seules ce nom, de peur de profaner sa divinité. Mais son effort muet, manifesté par l'horreur de la solitude, est d'une sincérité telle qu'il attire et entraîne avec une force bien plus grande que celle de maints et maints sermons sur l'amour prononcés des lèvres seulement.

Le tragique de la vie de Maupassant était que, tout en étant placé dans un milieu de la plus monstrueuse immoralité, il se dégagea de la conception de la vie de ce milieu par la puissance de son talent et parla lumière exceptionnelle qui était en lui. Il était déjà proche de la délivrance, il respirait déjà Pair de la liberté ; mais ayant perdu dans cette lutte ses dernières forces, n'ayant pas pu faire un suprême effort,, il périt avant la délivrance.

Cette tragédie de la perte d'une vie se reproduit de nos jours pour la majorité des hommes de notre temps qu'on appelle les hommes cultivés.

D'une façon générale, les hommes n'ont jamais vécu sans explication du sens de la vie qu'ils traversaient. Partout et toujours apparurent des hommes d'avant-garde, puissamment doués, les prophètes, comme on les appelle, qui expliquèrent aux hommes le sens et la signification de leur vie; et toujours les gens de la force moyenne, incapables de pénétrer par eux-mêmes ce sens, ont suivi l'explication de la vie que leur révélait le prophète.

Ce sens de la vie, le christianisme en a donné l'explication il y a dix-huit cents ans, explication simple, claire, indubitable et pleine de joie, comme le prouve l'avis de

tous ceux qui se laissent guider dans leur vie par les principes qui en découlent.

Mais voici que des hommes vinrent qui interprétèrent ce sens de la vie d'une telle façon qu'il est devenu une absurdité. Et les hommes furent placés en face de ce dilemme : ou bien accepter le christianisme tel qu'il est interprété par le catholicisme : Lourdes, le Pape, le dogme de l'Immaculée Conception, etc., ou bien continuer à vivre en prenant pour guide les enseignements de Renan ou d'hommes semblables à lui, c'est-à-dire à vivre sans aucun principe, sans aucune conception de la vie en s'adonnant simplement à leurs instincts sensuels tant qu'ils sont ardents, en se laissant aller à leurs habitudes lorsque ces instincts sont émoussés.

Et les hommes, ceux de la masse, choi-

sissent l'un ou l'autre, parfois l'un et l'autre : d'abord toute licence, puis le catholicisme. Et les hommes vivent ainsi pendant des générations, se couvrant de théories diverses inventées non pas dans le but d'apprendre la vérité, mais pour la cacher. Et ceux de la masse surtout, les gens bornés se trouvent heureux.

Mais il y a d'autres hommes, — il y en a peu, ils sont rares, — qui, comme Maupassant, voient les choses de leurs propres yeux, telles qu'elles sont, qui en perçoivent la signification, qui voient les contradictions de la vie cachées à d'autres, qui se représentent nettement à quoi doivent forcément les- amener ces contradictions et en cherchent déjà d'avance la solution. Ils la cherchent partout sauf où elle est, c'est-àdire dans le christianisme, parce qu'il leur

apparaît comme une absurdité surannée qui a fait, son temps et dont la monstruosité les repousse.

Et, leur effort de trouver à eux seuls cette solution restant vain, ils arrivent à la conviction qu'il n'y a pas de solution, que le principe de la vie est de porter toujours en soi-même ses contradictions insolubles.

Arrivés à cette conclusion, ces hommes, s'ils sont faibles, sans énergie, se font à cette vie absurde, s'enorgueillissent même de cette situation, se faisant un mérite de leur ignorance même et la considérant comme une marque de haute culture ; mais les autres,— les natures énergiques, droites, douées, — comme Pétait Maupassant, succombent sous cette contradiction ; elles sortent de cette vie absurde d'une façon ou de l'autre.

Cela rappelle la situation des hommes dans le désert qui, altérés, cherchaient de l'eau partout, sauf auprès de ceux qui étaient à la source. Il est vrai que ceux qui étaient à la source la souillaient et offraient une boue fétide au lieu de l'eau pure qui ne cessait découler sous cette boue. Telle était la situation de Maupassant : il ne pouvait pas croire, il n'avait évidemment jamais soupçonné que la vérité qu'il cherchait était depuis longtemps découverte et qu'elle était si près de lui ; il ne pouvait croire non plus que l'homme puisse exister dans la contradiction où il se sentait vivre.

D'après les principes dans lesquels il avait grandi, au milieu desquels il vivait, que venaient confirmer tous les instincts d'un être jeune, d'une nature forte, spirituellement et physiquement, la vie, c'est la

jouissance, et la principale jouissance, c'est la femme et l'amour de la femme, jouissance qui se double par réflexion lorsqu'on décrit cet amour et qu'on le provoque chez les autres.

Tout cela serait pour le mieux, mais lorsqu'on examine de plus près ces jouissances, il s'en dégage des phénomènes complètement étrangers et opposés à cet amour et à cette beauté ; la femme est défigurée, on sait trop pourquoi, la grossesse l'enlaidit, elle accouche salement; puis ce sont les enfants qu'on ne veut pas avoir ; puis viennent les trahisons, les cruautés, puis les souffrances morales, puis simplement la vieillesse et enfin la mort.

Et puis, somme toute, cette beauté-là est-elle réellement la beauté? Puis, pourquoi tout cela ? Tout cela serait certes bon

si seulement on pouvait arrêter la vie/ Mais c'est qu'elle passe. Et qu'est-ce que cela signifie : la vie passe? La vie passe, cela signifie les cheveux qui tombent, qui blanchissent, les dents qui se gâtent, les rides, une haleine forte. Avant même que tout finisse, tout devient affreux, répugnant, on remarque le rouge et le blanc du fard, la sueur, la puanteur, la laideur. Où est donc l'idole dont j'étais l'admirateur? Où estelle, la beauté? Car elle est tout. Et elle n'y est plus. Plus rien. Plus de vie.

Mais ce n'est pas encore tout qu'il n'y ait plus de vie dans ce qui semblait la vie : c'est toi-même qui commences à t'en aller, c'est toi qui faiblis, tes facultés baissent, tnes en train de te décomposer; des gens, sous tes yeux, t'enlèvent les jouissances qui constituaient tout le bonheur de la vie.

Et cela n'est rien encore : la possibilité d'une autre vie commence à poindre à tes yeux, quelque chose d'autre, une autre union avec les hommes et le monde entier, une union qui ne comporterait pas toutes ses duperies, quelque chose d'autre que rien ne peut détruire, qui est vrai et toujours beau.

Mais cela ne peut pas être. Ce n'est que l'énervante vision d'une oasis lorsque nous savons qu'elle n'existe pas et que tout est du sable.

Maupassant a atteint ce tragique moment de la vie où commença pour lui la lutte entre le mensonge de la vie qui l'entourait et la vérité dont il commençait à avoir conscience. Les premiers symptômes de la renaissance spirituelle se manifestaient' déjà en lui.

Et ce sont les tourments de cette nouvelle naissance qu'il a exprimés dans ses meilleures œuvres, en particulier dansles petits récits que nous imprimons dans cette édition (1).

Si sa destinée n'avait pas été de mourir dans les douleurs de la renaissance, mais de naître à nouveau, il nous aurait donné des œuvres grandes et instructives. Mais même ce qu'il nous a donné pendant le cours de sa nouvelle naissance est déjà beaucoup.

Soyons donc reconnaissants à cet homme fort et droit pour ce qu'il nous a donné.

2/14 avril 1894.

. (1) Le comte Tolstoï a fait traduire, en russe, et publier sous sa direction plusieurs volumes de nouvelles de Guy de Maupassant.

Page 1