L’AMOUR ET LA DOULEUR INEXTINGUIBLES
DE LA POPULATION DE SANTIAGO
Tout près d’un fort beau théâtre, œuvre d’un de nos compatriotes, se trouve une des grandes curiosités de la ville, le cerro de Santa-Lucia. C’est un rocher assez étendu, d’une hauteur de soixante-dix mètres environ, dont on a voulu faire et dont on a fait «quelque chose». Mais ce quelque chose n’a de nom dans aucune langue, parce que cela n’appartient à aucune catégorie d’objets connus.
Supposez la réduction de la butte Montmartre transformée en un jardin de peupliers, de marronniers, d’orangers, d’eucalyptus, d’acacias, de grenadiers, de rosiers, de géraniums, etc., un jardin qui n’est ni anglais, ni français, ni même chilien. Un peu partout, sans plan apparent, sans raison, au hasard, faites jaillir des cascades, ouvrez des grottes, creusez des bassins, percez des tunnels, puis dessinez des allées avec des escaliers et de petits ponts rustiques, pour circuler à travers ce dédale; construisez encore une chapelle, un café, un observatoire, un restaurant, un tir, une ferme, un kiosque, un guignol, une salle de concert, un moulin, un beffroi, une ménagerie. J’en passe. Comme il faut sacrifier à l’art décoratif, dressez ensuite, toujours au hasard, des statues de militaires, de prêtres et... d’animaux. Voilà un aperçu bien incomplet du fashionable cerro de Santa-Lucia. Vous voyez qu’il dépasse de beaucoup les fantaisies de notre Jardin d’acclimatation et que ce n’est pas là une promenade ordinaire.
Nous avons ri de bien bon cœur en parcourant ce capharnaüm! En revanche, nous avons longuement contemplé l’admirable panorama que l’on découvre du sommet de son observatoire.
La ville, les faubourgs, les grands vergers, les parcs, et au delà l’immense plaine se développent au-dessous de nous et autour de nous. Toute la partie est se trouve dominée par les pics dentelés et étincelants de neige de la Cordillère, et nous pouvons à peine détacher nos regards de ce tableau qu’aucun pinceau ne pourrait rendre, qu’aucune plume ne saurait décrire.
Avez-vous, comme moi, remarqué que c’est presque toujours de points modérément élevés qu’on a les plus beaux points de vue? Il me semble que c’est rendre service aux voyageurs que de leur rappeler sans cesse cette élémentaire vérité. Elle s’explique, d’ailleurs, bien aisément: quoi de plus banal, de moins artistique qu’une carte de géographie, et qu’est-elle autre chose qu’une reproduction aussi fidèle que possible d’une partie de la terre vue de très haut?
Quand, après bien des peines, bien des dangers et des fatigues, vous voilà parvenu au sommet d’une montagne, si le temps est clair, ce qui est rare, c’est une carte de géographie que vous avez sous les yeux, moins exacte que celle de votre atlas, parce que les détails rapprochés paraissent plus grands que les autres. Vous êtes influencé par la nouveauté du spectacle, surpris par l’étendue énorme du vide qui est devant vous, impressionné peut-être par le vertige; mais si quelque chose en vous est satisfait, c’est d’abord la curiosité, à laquelle on montre ce qu’elle demandait à voir, et ensuite la vanité, à laquelle on permet de dire: Moi, j’ai vu cela! Vous voyez comme je suis poli, je mets la curiosité en premier. Pour le plaisir des yeux, ce n’est pas si haut qu’il faut l’aller chercher; il se nourrit de perspectives, d’harmonie de formes et de couleurs; tout cela est brouillé et perdu dans ces grands horizons, où rien n’est distinct, où les plans cessent d’être étagés, où les ombres apparaissent comme des taches.
Du haut de Santa-Lucia, nous avions sous les yeux la ville de Santiago tout entière, dont nous pouvions saisir sans effort les plus insignifiants détails. La succession de ses murs blancs, jaune clair, roses et bleus lui faisait perdre le caractère un peu monotone qu’ont toutes les grandes villes regardées à vol d’oiseau; ses toits rouges, alternant avec le vert feuillage des petits jardins que chaque maison entretient dans sa cour intérieure, ou patio, ajoutaient un ton plus chaud aux couleurs tendres des édifices; les grands parcs, les belles villas qui l’entourent conduisaient l’œil, par une douce et naturelle transition, jusque dans les champs couverts de moissons, et de là jusqu’au pied des hautes montagnes, vivement éclairées par les rayons du soleil couchant.
Si le petit rocher de Santa-Lucia n’est, à vrai dire, qu’une bizarrerie sans utilité, la capitale du Chili possède, en revanche, un établissement, nommé la Quinta Normal, où nous avons fait la plus agréable et la plus instructive des promenades.
La traduction littérale de Quinta Normal serait «maison de campagne», ou «villa», ou «ferme modèle»; mais cela ne donnerait qu’une très inexacte et surtout très insuffisante idée de cette création encore toute récente, où se trouvent réunis les charmes de la nature cultivée aux plus intelligentes dispositions propres à favoriser le goût et l’étude des sciences agronomiques.
Aux portes mêmes de la ville, ou, pour parler plus exactement, tout près de l’un des quartiers les plus riches et les mieux habités de Santiago (car la ville n’a pas de portes), on rencontre un très grand et beau parc, bien dessiné, admirablement tenu; c’est la Quinta Normal. Près de l’entrée se dresse un grand édifice, d’un style simple et élégant, entouré de pelouses, de corbeilles de fleurs, de grands arbres; c’est là qu’en 1875 fut installée l’Exposition universelle internationale du Chili, à laquelle la France, bien que dignement représentée, n’a pas pris une part aussi considérable qu’elle eût pu le faire. Je m’empresse d’ajouter que le palais de l’Exposition, aujourd’hui transformé en Institut agronomique, comprenant en outre un musée ethnographique très curieux et des collections de toutes sortes, est l’œuvre d’un architecte français, M. Paul Lathoud.
Non loin du palais sont disséminées de nombreuses et élégantes constructions; ce sont les écuries, les étables, les parcs à bestiaux, les serres, les volières, les poulaillers. En avançant sous les allées ombreuses, nous arrivons à des plantations types de tous les végétaux utiles dont la culture doit être développée ou innovée au Chili. Les maisons d’habitation des directeurs de la Quinta sont entourées d’une profusion de fleurs. Ces directeurs sont deux de nos compatriotes, MM. Jules Besnard et René Le Feuvre; ils sont à eux deux l’âme de ce petit monde charmant, où s’écoule toute leur existence, où sont concentrées toutes leurs pensées. Ils nous ont reçu mieux que si nous eussions été des princes, car ils nous ont reçu en vieux amis. Nous avons longuement causé avec eux, sans nous lasser des mille détours qu’il a fallu faire dans leur domaine; ils ne nous ont épargné ni une allée de leur ravissant jardin, ni une salle de leur magnifique musée; mais leurs explications sur toutes choses étaient si claires, si intéressantes, données avec tant de bonne grâce, qu’elles nous ont fait oublier l’heure et la fatigue jusqu’au dernier moment.
MM. Besnard et Le Feuvre ont bien voulu nous raconter les commencements difficiles de cette institution, aujourd’hui l’une des plus importantes de leur patrie adoptive; ils ont décrit les perfectionnements réalisés chaque mois, presque chaque jour, grâce à leur infatigable persévérance.
Nous avons pris un très grand plaisir à entendre ces hommes de science et de courage, dont la volonté calme et réfléchie est parvenue à faire le bien autour d’eux et n’a d’autre aspiration que d’en faire encore davantage; notre amour-propre national en a été vivement flatté, et nous n’avons pu nous séparer de ces messieurs sans leur témoigner notre sympathie pour leurs personnes et notre admiration pour l’œuvre remarquable à laquelle ils se sont voués.
En rentrant à l’hôtel, après notre visite à la Quinta Normal, nous trouvâmes une immense corbeille de roses, qui venait d’arriver avec l’adresse: «A M. le commandant de la Junon, et MM. les membres de l’expédition française.» C’était la carte de visite des directeurs de la Quinta.
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Nous avons retrouvé à Santiago, chez le ministre plénipotentiaire de France, M. le baron d’Avril, l’accueil aimable et cordial que nous avait fait, à Buenos-Ayres, M. le comte Amelot de Chaillou. Trois jours avant notre départ, le ministre eut la gracieuseté de donner une soirée à l’occasion de notre passage. Mme la baronne d’Avril, aidée de ses deux charmantes filles, en fit les honneurs avec cette parfaite simplicité qui sait mettre les nouveaux venus à leur aise, avec cette adresse et ce tact de la femme du monde qui voit tout sans paraître rien regarder. Il y avait là presque tous les ministres étrangers, plusieurs membres du parlement et du gouvernement chilien, les amis de la maison et les deux secrétaires de la légation, MM. de Richemont et de Saint-Georges, qui, depuis notre arrivée, s’étaient constitués nos cicerones, dissimulant leur parfaite obligeance sous le prétexte du plaisir qu’ils prenaient à revoir en détail les curiosités de Santiago.
Quoique cette soirée eût un caractère intime et à peu près improvisé, elle fut très animée et très brillante. Je n’ose parler du personnel féminin, craignant d’être déjà soupçonné de partialité; si je disais toute ma pensée, je serais accusé d’un enthousiasme aveugle. Ce qui ne sera pas une redite, puisque c’est la première fois, depuis notre départ, que nous allons «dans le monde», c’est que la plupart de ces dames, Chiliennes ou étrangères, s’habillent avec goût et élégance, et dansent au moins aussi gracieusement qu’on le fait d’habitude dans les salons de Paris. Les modes sont de l’année dernière, assurément, mais comme nous-mêmes n’en connaissons pas d’autres, celles-là sont pour nous le dernier mot de l’actualité.
Un excellent souper fut servi vers deux heures du matin, et M. Al. Fierro, ministre des relations extérieures du Chili, assis à la place d’honneur, nous adressa le toast suivant:
«Je salue bien cordialement les voyageurs distingués auxquels la ville de Santiago est heureuse de donner une franche et noble hospitalité; je souhaite que des vents favorables les conduisent jusqu’au terme de leur voyage, et qu’en touchant le sol de leur patrie, en retrouvant le foyer de la famille, ils aient conservé un bon et impérissable souvenir de nos sentiments d’amitié, ainsi que de la civilisation américaine, dans laquelle nous voyons, comme dans un reflet, la pensée, toujours grande, de la nation française.»
Le commandant répondit, en notre nom, par quelques paroles de remerciement, qui furent très chaleureusement applaudies. Après le souper, on dansa de nouveau jusqu’à l’aurore, et, lorsque les dernières mesures de la dernière valse se furent éteintes, Mme la baronne d’Avril s’avança vers nous, un verre de champagne à la main, pour nous souhaiter, au nom de toutes les dames présentes, un heureux voyage et un agréable retour.
Une réception aussi aimable nous faisait désirer de prolonger notre séjour à Santiago; malheureusement, cela n’était pas possible; après une excursion aux eaux de Cauquenez, site ravissant au pied de la Cordillère, quelques promenades aux alentours de la ville et une soirée fort agréable chez le président de la république, don Annibal Pinto, il nous fallut reprendre le chemin de Valparaiso, où nous attendait la Junon.
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J’ai laissé entrevoir, au moment où nous avons quitté Montevideo, que des difficultés avaient été créées à notre expédition par les propriétaires du navire; ces difficultés se sont renouvelées ici, et il semble que ce soit une véritable persécution contre nous. Comment! Nous avions à craindre les terribles caprices de l’Océan, les abordages en mer, les parages redoutés, les atterrissages de nuit, les manœuvres délicates et dangereuses; nous avons, jusqu’à ce jour, triomphé de tout cela, nous avons le bonheur de trouver sur un sol étranger un accueil excellent, sympathique à notre pays et à l’idée que nous représentons, on nous donne d’indiscutables témoignages de considération, on a pour nous les plus délicats procédés, et c’est de la France que surgit l’obstacle. Voilà qui prouve bien que
Le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable.
Que s’est-il donc passé? Voici ce que nous apprenons en arrivant à Valparaiso: les armateurs de la Junon ont fait publier dans tous les ports où nous avons touché des annonces publiques qui ont déconsidéré l’expédition, porté une grave atteinte au crédit de la Société des voyages, et fait perdre au commandant des frets représentant une somme considérable; ils ont en outre désigné des agents dans ces ports, dont l’action concourt, avec celle de leur représentant à bord de la Junon, pour entraver la continuation du voyage. La Société a protesté, s’appuyant sur le contrat d’affrètement, et, pour couper court à cette contestation, MM. les armateurs ont tout simplement ordonné d’arrêter le navire à Valparaiso.
Heureusement, il y a des juges ici, comme jadis à Berlin, et notre consul, M. de Saint-Charles, dont la vieille expérience fait autorité en pareille matière, ayant entendu les deux parties, met à néant les prétentions de ces messieurs et décide que la Junon est libre de continuer sa route.
On n’en a pas moins perdu beaucoup de temps en négociations, auxquelles nous ne comprenons qu’une chose, c’est que nous voulons continuer notre voyage, et comme nous savons qu’une somme de plus de deux cent mille francs a été remise aux armateurs avant le départ, ce qui représente au moins la moitié de la valeur de la Junon, nous nous perdons en conjectures sur les motifs qui ont pu déterminer les propriétaires du navire à nous créer de tels embarras.
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Le premier résultat de cette contestation fut de nous empêcher de prendre aucun fret pour le nord, et le second de reculer notre départ de plusieurs jours.
Je ne regrette pas cependant ce retard forcé; il nous a permis de faire quelques courses aux environs, d’inviter nos amis de Valparaiso à déjeuner à bord et d’aller visiter les travaux du môle, dont on nous avait beaucoup parlé.
Le môle de Valparaiso, construit par M. Léon Chapron, président du cercle Français, est, en effet, une œuvre très hardie, d’une nécessité absolue, d’une exécution fort difficile.
La rade est, on le sait, grande ouverte au nord, et c’est du nord précisément que viennent en hiver les plus redoutables tempêtes. De mai à septembre, les navires sont à la merci d’un coup de vent et les sinistres sont nombreux. En toute saison, le déchargement et le chargement des cargaisons est long, dangereux et coûteux. Ce sont là de mauvaises conditions. Si on eût pu prévoir l’avenir, une autre baie que celle de Valparaiso eût peut-être été choisie pour être le premier port de la république; mais aujourd’hui, il ne reste plus qu’à accepter le fait accompli.
La très grande profondeur des eaux jusqu’à quelques mètres du rivage rendant les fondations hydrauliques au moyen de blocs coulés à peu près impossibles, pour faire un môle capable de servir au déchargement simultané de plusieurs grands navires, il a fallu le fonder sur des piles tubulaires, coulées verticalement, enfoncées dans le sol marin jusqu’à une profondeur de 15 mètres. Ces énormes colonnes ont en hauteur, comme en grosseur, des dimensions égales à celles de la colonne Vendôme, et cependant elles ne dépassent le niveau de la mer que de 3 mètres. Le môle a la forme d’un L, dont la petite branche, celle qui touche à la plage, a 80 mètres de long, et la grande 220 mètres.
Un premier projet avait été dressé par M. l’ingénieur Hughes, qui mourut peu de temps après le commencement des travaux; M. Chapron, qui est encore un jeune homme, a repris les plans de M. Hughes, les a modifiés et les a exécutés. Il a dû, pour la première fois, employer dans la mer libre, fréquemment battue par le mauvais temps, les procédés de fonçage par l’air comprimé, dus à M. Triger, autre ingénieur français, et cela à trois mille lieues de l’Europe, dans un pays où l’industrie est à peine née, avec des ouvriers venus de tous les points du monde et dont on a dû se contenter, faute de mieux. Aujourd’hui, le môle est terminé, car il ne reste plus qu’à parfaire la plate-forme supérieure.
Cette construction donnera-t-elle tous les heureux résultats qu’on en espère? Les navires, secoués par la houle, pourront-ils se tenir accostés le long de l’ouvrage? Les uns disent oui, les autres non. Pour moi, instinctivement, je me range à l’avis de l’ingénieur en chef, et je dis que quand le mauvais temps viendra, ce qu’on sait ici toujours à l’avance, les vaisseaux interrompront leur déchargement et se tiendront au large; seulement, au lieu de l’interrompre encore pendant deux ou trois jours après le mauvais temps passé, comme ils sont obligés de le faire maintenant, ils pourront reprendre leur travail dès que la mer ne sera plus très forte.
J’aurais bien une petite critique à faire à M. Chapron au sujet de ses plaques tournantes au coude de la jetée, mais j’aime mieux dire du bien que du mal d’une belle chose; donc je félicite M. Chapron d’honorer le nom français au Chili, en prouvant que nos compatriotes émigrés sont parfois, et plus souvent que nous ne le croyons nous-mêmes, des hommes de science, de travail et, pour tout dire en un mot qui contient tous les éloges, au temps où nous vivons, des hommes pratiques.
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Je ne vous parlerai pas de la politique au Chili. C’est un pays sage, qui a pris son assiette, qui est en bonne vitesse dans la voie du progrès, et dont les mouvements intérieurs n’ont pas d’importance (à ce qu’il semble, au moins) sur les destinées finales.
On trouverait peut-être singulier que je ne constate même pas le mauvais état des affaires commerciales, car le pays souffre d’une crise assez rude; aussi ne demandé-je pas mieux que de reconnaître ce fait; je constate volontiers également que ce même fait intéresse beaucoup ceux qui perdent de l’argent, et ils sont nombreux. Mais je ne saurais aller plus loin et voir l’avenir plus sombre que ne le voient les hommes intelligents et haut placés avec lesquels j’ai eu l’honneur de m’entretenir. Les récoltes des dernières années ont été détestables, et le cuivre a baissé beaucoup; il baisse encore. Voilà les causes principales de la crise; elles peuvent et doivent disparaître d’une année à l’autre.
Quant à l’état général du pays, malgré les doléances que nous avons entendues, je soutiendrai qu’il est excellent, parce que les statistiques le soutiennent avec moi; l’élevage du bétail, la culture des farineux et de la vigne sont en pleine prospérité, l’étendue des terres irriguées s’accroît chaque jour; si le Chili, comme cela n’est pas douteux, développe hardiment son industrie agricole, encourage la création d’une industrie manufacturière et ne prend du système protecteur que ce qu’il lui en faut pour atteindre ce double but, il ne tardera pas à se trouver à l’abri de crises semblables à celle qu’il traverse aujourd’hui.
La politique extérieure est occupée de quelques démêlés avec la Bolivie au sujet de tarifs douaniers et de rectification de frontières. La discussion paraît calme quant à présent; mais l’histoire contemporaine des républiques de l’Amérique du Sud nous a réservé déjà trop de surprises, pour qu’on puisse compter sur une longue paix[9]. La question du jour est la question patagonienne, sur laquelle j’ai promis de revenir. Quoiqu’on en fasse beaucoup de bruit en ce moment, parce qu’un avocat chilien, établi depuis longtemps à Buenos-Ayres, a publié ici même une brochure conciliatrice, très désagréable à l’amour-propre de ses compatriotes, la solution ne paraît pas bien proche.
[9] C’est ce différend, en effet, qui a amené la guerre actuelle entre le Chili, d’une part, la Bolivie et le Pérou, d’autre part.
Ces jours derniers, on a voulu lapider le conciliateur et renverser la statue de Buenos-Ayres, sur l’Alameda. L’avocat s’est esquivé; la statue, qui ne pouvait en faire autant, a vigoureusement résisté, et la Patagonie, toujours balayée par des tempêtes autrement terribles que l’exaltation de quelques jeunes écervelés, est bien tranquille là-bas, attendant silencieusement que ses amoureux aient terminé leur querelle.
Dans cette grosse affaire, où la vanité nationale me semble avoir plus de part que de sérieuses considérations économiques, le Chili a contre lui l’histoire et des déclarations antérieures; mais en attendant, ou plutôt sans attendre davantage, il a occupé le détroit de Magellan par sa colonie de Punta-Arenas et profite de tous les incidents pour faire acte de police. Quant à la république Argentine, son dernier établissement vers le sud-est est Carmen-de-Patagones, sur le rio Negro.
Les arguments des deux parts sont donc excellents; aussi la guerre de plume et de parole peut-elle se continuer indéfiniment et se continue en effet. Quant à en venir aux mains, c’est une autre affaire; la nature a sagement séparé les deux ennemis, et je ne pense pas qu’aucun d’eux ait la pensée d’engager ses armées dans les défilés de la Cordillère.
Du reste, le jour où il pourra être prouvé que la possession de la Patagonie offre un réel intérêt pour l’occupant, il faudra sans doute en appeler à quelque puissant arbitre:
Perrin Dandin arrive: ils le prennent pour juge. Perrin, fort gravement, ouvre l’huître et la gruge, Nos deux messieurs le regardant. Ce repas fait, il dit, d’un ton de président: --Tenez, la cour vous donne à chacun une écaille, Sans dépens; et qu’en paix chacun chez soi s’en aille.
Il n’est pas absolument impossible que les choses se passent ainsi. Qui vivra verra.
AU PÉROU
LE CALLAO ET LIMA
Coquimbo.--Arrivée au Callao.--Physionomie de Lima.--Souvenirs historiques.--Les églises.--Le jour des Morts.--Le clergé péruvien.--Jardin de la «Exposicion.»--Les Liméniennes.--Ascension de la Cordillère en chemin de fer.
En mer, 10 novembre.
Le 24 octobre, à la nuit close, ayant échangé compliments et espérances, sinon promesses, de se revoir, avec nos compatriotes du Cercle français et avec l’état-major de la corvette le Seignelay, arrivée de la veille, nous reprenions la mer, en route pour Coquimbo, où la Junon ne devait s’arrêter que quelques heures, et de là pour le Pérou.
Je ne dirai rien de notre traversée, si ce n’est qu’elle s’écoula fort paisiblement avec un temps superbe, et peu de chose de Coquimbo, qui n’a d’intérêt que pour les acheteurs, fondeurs ou vendeurs de cuivre. La rade est plus petite et plus triste que celle de Valparaiso, moins dangereuse et cependant moins fréquentée, parce que ce petit port n’alimente qu’un commerce spécial. La ville est une bourgade sans caractère; un petit chemin de fer la relie à La Serena, située de l’autre côté de la baie et le seul point un peu verdoyant de cette côte, absolument rocheuse et dénudée. Nous avons visité une fonderie de cuivre; on nous a initiés au traitement des minerais par la coulée simple et par la cémentation. Ce dernier procédé est employé à Coquimbo avec brevet exclusif et passe pour être de beaucoup supérieur à l’autre. Quoiqu’on nous ait donné fort complaisamment la description de ces différents travaux, je n’entrerai pas dans les détails, que les traités sur la matière vous donneront plus clairement et plus exactement que moi.
Le 30, un peu avant l’heure du dîner, on signale la terre. A l’horizon, nous voyons se dresser la gigantesque ossature de la Cordillère. Bientôt les rivages apparaissent.
Devant nous, l’île de San-Lorenzo, énorme rocher roussâtre, tacheté de parties blanches, qu’un tremblement de terre, dit-on, fit surgir il y a quelques siècles du fond de l’Océan; plus loin, les mâtures des navires ancrés dans le port de Callao. Sur notre droite, nous distinguons assez nettement la ville de Lima, étalée sur un plateau qui domine toute la côte, avec ses blanches murailles dominées par une quantité de coupoles, de clochers, de dômes et par les deux hautes tours de sa cathédrale. Comme toile de fond, les hautes cimes des Andes, au pied desquelles est assise la capitale du Pérou. Peu de neige sur les monts; çà et là seulement quelques panaches argentés.
Le soleil des tropiques jette sur ce tableau les tons clairs, chauds et colorés de ses derniers rayons. Bientôt l’ombre s’étend sur la plaine, gagne insensiblement les murs, envahit les édifices, escalade les dômes et les clochers, et en peu d’instants la grande cité disparaît dans les ténèbres. Pendant que la base des montagnes s’efface à son tour, l’immense crête dentelée se détache longtemps encore et semble suspendue dans les hauteurs du ciel, légèrement empourprées de feux vermeils.
Vers six heures, la Junon s’engageait dans le canal du Boqueron, situé entre la côte péruvienne et l’île San-Lorenzo. C’est un endroit qui passe pour dangereux et que ne suivent pas d’habitude les bâtiments qui entrent au Callao ou qui en sortent pour aller dans le sud; mais comme il a l’avantage de raccourcir le chemin de sept à huit milles, ce qui nous permettait d’arriver au mouillage avant la nuit, le commandant se décida à choisir cette route. En manœuvrant avec attention, nous eûmes bientôt paré tous les récifs, et à huit heures du soir, ayant trouvé un bon poste pour notre relâche, nous étions mouillés dans les eaux tranquilles de la baie du Callao.
Le principal port du Pérou contient souvent plus de cent navires. Au moment de notre arrivée, il y en avait un peu moins, mais l’aspect général était cependant fort animé. Plusieurs navires de guerre, deux rangées de grands et beaux steamers, un mouvement incessant de canots, d’allèges, de chaloupes, nous montraient bien que nous étions dans un grand centre d’affaires commerciales et maritimes.
Le Callao est un beau port de mer, avec un dock en pierre superbe, qui n’a pas coûté moins de soixante millions, et des fortifications plus superbes encore, où l’Espagne en a dépensé trois fois autant. C’est à leur propos que Philippe III disait qu’avec une bonne lunette on pourrait les voir de l’Escorial, tant elles devaient être énormes, à en juger par leur prix. Le Callao a encore un arsenal, un dock flottant, de spacieux entrepôts, quelques rues assez propres, une jolie église et bien d’autres choses dignes d’intérêt... Mais ces attractions ont été impuissantes à nous retenir. Quiconque aborde au Havre ne tarde guère à prendre l’express pour Paris. Or, du Callao à Lima, il y a vingt-cinq minutes de chemin de fer et des trains chaque demi-heure.
Nous n’étions pas à terre depuis vingt minutes que nos billets étaient pris, et la vapeur nous emportait vers la ville de Pizarre, celle qu’on nommait jadis la ciudad de los Reyes, la cité des Rois.
Ce chemin de fer est charmant. Je ne parle pas de la route, mais du chemin de fer lui-même. Ce sont de grands wagons américains, longs, hauts, larges, avec un passage au milieu, s’en allant d’un bout du train à l’autre. Les dossiers des fauteuils se rabattant en avant ou en arrière, à volonté, on y est très confortablement assis, et la faculté de causer avec ses voisins ou de leur tourner le dos n’est pas à dédaigner. Si vous avez un ami dans le train, il est inutile d’aller faire de la gymnastique devant chaque compartiment pour s’en assurer. En un instant on le trouve, on lui serre la main, on bavarde pendant le trajet, et voilà une visite faite. Pourquoi n’adopterions-nous pas cette mode pour aller à Versailles ou à Saint-Germain, au lieu de courir le long des wagons, cherchant en vain celui où il n’y a personne, dans lequel montera infailliblement à la première station un groupe compact de cockneys en villégiature?
Nous voici arrivés. Le train s’arrête au bord du Rimac, fleuve torrent qui partage Lima en deux parties, inégales en grandeur comme en beauté. La vraie ville est sur la rive gauche. Quelques minutes de marche nous conduisent à la plaza Mayor, lieu de promenade, de flânerie, d’emplettes et de rendez-vous.
Pas plus qu’à Santiago, je ne veux, lecteur, vous emmener avec moi dans toutes mes courses à travers les rues, les monuments, les jardins et les habitations. Ceci est une causerie et non pas un compte rendu. Voilà trois jours que j’ai quitté Lima; il vaut mieux, je pense, vous donner mon impression que de vous faire le journal de mes allées et venues.
Cette impression est, cependant, difficile à rendre, car, en vérité, on peut emporter de la capitale du Pérou des souvenirs bien différents. Tout le monde vous dira que Santiago est une grande, belle et noble cité, son caractère est bien net, bien franc; elle plaît ou ne plaît pas, je l’accorde, mais, avec plus ou moins d’indulgence ou d’enthousiasme, les descriptions qu’on en fera se ressembleront.
Je ne crois pas, je dirai même, je suis sûr, qu’il n’en est pas ainsi de Lima. J’en suis d’autant plus certain, qu’en quittant le pays, nous qui l’avons vu de la même façon et pendant le même temps, nous ne sommes pas du tout du même avis. Il semble que nous ayons, et pourtant ce n’est qu’une apparence, un parti pris pour ou contre.
Je tenterai d’expliquer cela. Ceux d’entre nous qui ont été les plus curieux, qui n’ont pas craint d’user, d’abuser peut-être (je suis de ceux-là) de l’amabilité et des prévenances que nous avons rencontrées, qui ont couru sans relâche, questionné sans trêve, regardé sans discrétion, ceux-là se sont trouvé, paraît-il, des lunettes roses sur le nez; ils ont vu, ils ont cru voir Lima telle qu’elle est. Telle qu’elle est aussi, et cependant tout autre, elle a paru à ceux qui ont limité leurs investigations à quelques visites aux édifices publics, à quelques chasses dans la campagne, et n’ont pas même tenté de soulever le voile, assez léger cependant, qui cache la vie, les mœurs, les idées des Péruviens de la côte.
Ainsi que les autres capitales de l’Amérique du Sud, sauf Rio-de-Janeiro, Lima, construite sur une plaine, offre un plan régulier et monotone; les angles sont droits, les places carrées. Il paraît qu’il y a peu d’années, c’était encore une ville assez malpropre et poussiéreuse, mais peu de traces subsistent de cet état de choses; on a démoli les fortifications pour en faire des boulevards, et on l’a dotée de tous les luxes que nous avons pris la bonne habitude de considérer comme nécessaires, tels que trottoirs, réverbères, égouts, etc. Que les affaires du Pérou aillent bien ou mal, je doute qu’on s’arrête dans cette voie, parce que Lima est la ville par excellence du luxe et du superflu. C’est une ville de plaisir avant tout, et de plaisir sous toutes les formes; la ville où on s’inquiète aussi peu de l’avenir que du passé, où l’on vit pour vivre et pour vivre de son mieux, à son gré. A Lima, on remet presque toujours au lendemain ce qu’on pourrait faire aujourd’hui, à moins qu’il ne s’agisse de fête, de toilette, de bal, ou de quelque autre prétexte à distraction.
Ce n’est pas la vanité, le désir de paraître, la pensée de se faire un marchepied avec l’apparence du luxe et de la prodigalité, qui fait gaspiller ainsi les fortunes; c’est tout simplement que chacun a des caprices et les satisfait, des tentations et y succombe; c’est aussi, et surtout, parce que les Péruviennes sont très belles, très bonnes, très séduisantes, très aimables et, plus que tout cela, très aimées. Dans les vieux palais du temps de la conquête, comme dans les masures de la Montaña (pays des forêts, de l’autre côté des Andes), les femmes au Pérou sont reines; leur gouvernement n’est ni constitutionnel ni autocratique; on n’en discute ni la forme ni les exigences; c’est de la part de toute la nation une servitude volontaire acceptée, dont le principe se transmet paisiblement de père en fils, comme une tradition sacrée et impérissable. Les gens venus d’Europe ne tardent pas à se conformer à cet usage; ils acceptent la sujétion comme les autres, au bout de fort peu de temps, et ne s’en plaignent pas.
Nous voici donc dans un milieu qui ressemble bien peu à ce que nous avons vu jusqu’ici, et la dissemblance est plutôt dans la physionomie de chaque chose que dans le détail matériel des dispositions. Prenons pour exemple la plaza Mayor, où je reviens après ma digression et mes promenades. On pourrait la décrire dans les mêmes termes que la grande place de Santiago. Toutes deux sont carrées, avec une cathédrale sur l’une des façades, des maisons basses supportées par des arcades, une fontaine au milieu, un pavé de galets... Voilà la grande place de Santiago, voilà aussi la grande place de Lima. Mais entrons sous les arcades. Quelle différence! Comme ici il y a plus d’animation, comme la vie personnelle de l’habitant s’y montre mieux! comme on y devine plus aisément ses coutumes, ses défauts, ses préférences, ne fût-ce que par les objets qui sont à la montre des magasins!
Là, le luxe utile, sérieux, solide; ici, rien que des étoffes, des dentelles, des bijoux, une profusion de petits souliers de satin, et un mouvement d’acheteuses à la fois nonchalantes et affairées.
Si c’est le soir, sur la place comme sous les galeries, c’est un flot de promeneurs, causant, caquetant, flânant, fumant, qui jouissent de la belle nuit tropicale, oublieux de la journée passée, insouciants de la journée à venir.
Laissez passer les heures et la foule, et quand il ne restera plus sur la vieille plaza Mayor que quelques rares groupes prêts à se disperser, combien de souvenirs extraordinaires, terribles même, n’évoquera-t-elle pas sous vos yeux! Le premier, le plus grand de tous, sera celui de François Pizarre, le conquérant, ce type complet de l’aventurier audacieux, brutal et perfide; vous le reverrez attirant l’inca Atahuallpa dans un piège, le faisant attaquer par les siens, puis le saisissant aux cheveux et l’emmenant prisonnier, cet empereur, presque dieu, comme un sauvage emmène une bête de somme échappée; plus tard, lui demandant pour rançon de remplir d’or la chambre même où se discute le prix de sa liberté, et quand la chambre fut pleine d’or et deux autres chambres encore pleines d’argent, donnant l’ordre de faire baptiser son prisonnier et de l’étrangler ensuite.
C’est cependant ce même Pizarre qui, le 6 janvier 1535, jour de l’Épiphanie, a ordonné la fondation de Lima et l’édification de la cathédrale, dont le vaste portail tient tout un des côtés de la place.
Vous verrez, comme dans un rêve, le farouche Herreda, avec les dix-huit assassins qui ont juré la mort du conquérant, traverser la place en courant et en criant, entrer comme des furieux dans le palais. Ils rencontrent Pizarre dans une galerie et se précipitent. Le héros leur tient tête; Martinez de Alcantara, son frère utérin, François de Chaves et un de ses officiers viennent à son secours et sont tués; mais plusieurs des brigands sont tombés aussi, et le gouverneur semble invulnérable. C’est alors qu’Herreda saisit l’un des conjurés à bras-le-corps et le jette sur l’épée menaçante de Pizarre, qui ne peut se dégager assez vite et tombe percé de coups.
Cette vision effacée, ce sont les échafauds de Pedro de La Gasca qui vont se dresser sur la place. L’envoyé de Charles-Quint a mission de rétablir au Pérou l’autorité de l’Espagne et de ses lois, et il fauche sans pitié tout ce qui lui résiste. Les bandits sont décimés à leur tour, mais aucun ne demande grâce. On voit le vieux condottiere Carbajal, âgé de quatre-vingt-quatre ans, condamné à être roué et écartelé, monter sur la plate-forme d’un air railleur. Cet homme s’est vanté d’avoir fait massacrer environ quatorze cents Espagnols et vingt mille Indiens. On lui parle de se confesser; il répond qu’il n’a rien à se reprocher, si ce n’est d’avoir laissé une dette d’un demi-réal à un cabaretier de Séville. Et il subit le supplice sans exhaler une plainte.
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Lima, qui compte environ 190,000 âmes, n’a pas moins de soixante-dix églises (c’est, toute proportion gardée, dix fois ce que nous en avons à Paris); vous m’excuserez de ne pas les avoir visitées toutes et de supprimer leur description. Cependant, je ne voudrais pas me montrer trop sévère ou trop dédaigneux à l’égard des églises espagnoles. On dit généralement qu’elles sont de mauvais goût, et, cela dit, on se croit quitte avec elles. Voilà qui est trop aisé et un peu injuste. D’abord, il est bien rare que l’expression d’un sentiment très profond soit ridicule ou de mauvais goût. Or, ici, on est, et surtout on a été, dévot jusqu’à la superstition, voire même au delà; ce n’est pas affaire de mode et de convenance, c’est une manière d’être qui fait partie intégrante du caractère national. Entre le fanatisme brutal des conquérants et la servile idolâtrie des vaincus, le culte des symboles était le seul point de contact possible. La religion des incas et le catholicisme se sont, en quelque sorte, superposés; à l’autocratie religieuse des descendants de Manco-Capac, le fils du Soleil, s’est substituée sans effort l’autocratie religieuse des moines.
Les immenses trésors découverts au Pérou pendant plus de deux siècles ayant engendré un luxe excessif, les couvents, les églises, les images en devaient user et abuser tout d’abord. De nos jours, l’indifférence calculatrice de l’esprit moderne a arrêté ce mouvement; les ardeurs de la foule se sont changées en habitudes, mais elle n’a pas songé encore à brûler ce qu’elle avait adoré; partout nous retrouvons les autels plaqués d’or et d’argent, les statues ornées d’une profusion de pierres précieuses, les madones vêtues de brocart et de dentelles. Déjà, le temps a mis son empreinte sévère et uniforme sur ces splendeurs.
Peut-être, alors que les prodigalités de tout un peuple couvraient ses idoles d’un ruissellement barbare d’or et de pierreries, un homme de goût eût haussé les épaules; mais, aujourd’hui, toutes ces richesses accumulées ne sont plus que le témoignage d’un passé qui s’éloigne sans retour, et ces temples d’une autre époque, surchargés d’une ornementation disparate, ont pris une physionomie grave et triste sous les fastueux lambeaux qui leur restent encore.
Respectons ces vieux souvenirs. Respectons-les d’autant plus que les anciennes maisons à l’espagnole, avec leurs façades ornées et badigeonnées, leurs balcons ouvragés, tendent aussi à disparaître. La construction de ces vérandas suspendues en dehors des habitations, qui leur donnent un caractère si original et se prêtent si bien aux manifestations joyeuses des jours de fête, est interdite maintenant. On leur reproche, peut-être avec raison, de communiquer l’incendie d’une maison à sa voisine, parfois même à la maison qui fait face.
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Dès notre arrivée, on nous avait bien recommandé d’aller, le 2 novembre, jour des Morts, faire une visite au cimetière, qu’on nomme ici le Panthéon. Cette nécropole est située sur les bords du Rimac, non loin de la ville, et desservie par le chemin de fer qui mène au Callao; pour cette occasion, il triple, quadruple le nombre de ses trains, qu’on peut fort bien nommer trains de plaisir, car le jour des Morts au Pérou est certainement l’un des plus gais de l’année.
Depuis l’avant-veille, les abords du Panthéon présentaient un spectacle fort animé. Un grand nombre d’industriels y avaient dressé des tentes et des abris en feuillage, joyeusement pavoisés aux couleurs de toutes les nations, et sous lesquels, durant quatre jours, se débitent force boissons et victuailles.
Le jour consacré, et dès le matin, toute la population de Lima est en route, et bientôt on fait queue pour pénétrer dans l’enceinte funèbre. Autour des portes, des milliers de visiteurs circulent avec peine, attendant leur tour pour boire et manger à l’ombre des cabarets improvisés qui ne désemplissent pas un instant. Les types les plus variés de la ville et de la campagne se rencontrent là, depuis le créole jusqu’à l’Indien, depuis le nègre jusqu’au Chinois; ce qui domine naturellement, c’est le type du Péruvien d’aujourd’hui, sang mêlé d’Espagnol et d’Indien.
Enfin, nous parvenons à entrer dans le Panthéon. Ici, les morts ne reposent pas sous la terre; ils sont encastrés, sur trois rangs, dans d’épaisses murailles à double face, dont les ouvertures, hermétiquement fermées après l’introduction des cercueils, glissés à l’intérieur comme autant de tiroirs, sont couvertes de pieuses inscriptions. Les personnages célèbres, généraux et présidents de la république, ont parfois de somptueux monuments en marbre, surmontés d’emblèmes ou de statues.
Quelque discrétion que je veuille mettre dans certaines appréciations d’un ordre délicat, je dois dire que la tenue du clergé péruvien dans ce cimetière et au milieu de cette foule m’a complètement scandalisé. Tous les prêtres marchandent les oraisons qu’on vient leur demander, et comme le client abonde, leur attention est uniquement fixée sur la valeur de la monnaie qui leur est offerte; ils s’interrompent des prières qu’ils marmottent d’une voix brève et hâtive, pour examiner de près les petits papiers crasseux, payement de leurs bons offices; ils s’arrêtent court si le prix leur semble insuffisant, ils discutent, ils ont des mouvements d’impatience... Cela est du plus triste effet aux yeux d’un étranger. On m’a dit que les prêtres péruviens étaient doux, tolérants et aimables: ce sont de charmantes qualités; lors même qu’ils seraient trop tolérants pour eux et trop aimables pour d’autres, ce que de mauvaises langues assurent, on le leur pourrait pardonner; mais, par grâce, messieurs, et dans votre intérêt, n’oubliez pas le mot de messire Brid’Oison: La fo-o-orme! C’est une grande dame que la forme, qui vous a rendu bien des services, mais susceptible à l’excès, et si vous la négligez, elle vous négligera à son tour. Méfiez-vous!
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Pour voir le Lima moderne, nous sommes allés dès les premiers jours à la Exposicion, promenade qui a détrôné l’Alameda Nueva, située dans le quartier de la rive droite. Comme à la Quinta Normal de Santiago, il y a là un assez beau bâtiment qu’on utilise pour les expositions de tout genre, ainsi que nous faisons de notre palais de l’Industrie; de plus, un parc, rendez-vous, à certaines heures et à certains jours, des élégants et des élégantes de la ville. Je ne dirai rien du palais, dont la construction extérieure est fort convenable, mais qui était fermé lors de notre passage.
Quant au jardin, il tient à la fois de notre Jardin des plantes et de notre Jardin d’acclimatation; mais il n’a ni la gravité savante du premier, ni les agréables dispositions du second. Tracé sans doute sur un plan mal défini, on y a accumulé, un peu à tort et à travers, mille curiosités dont chacune a sa valeur, mais dont aucune n’est à sa place. Des serres, des maisonnettes, des parterres, des bassins, des cages à bêtes fauves et des volières sont disséminés au hasard; sur les murailles de ces constructions mal groupées se retrouvent les affreux peinturlurages dont on fait un si colossal abus dans toute l’Amérique du Sud.
Cela produit un ensemble qui n’est ni joli ni beau, gai tout au plus. Heureusement, la collection des fleurs est splendide. Le Pérou est peut-être, de tous les pays du monde, celui dont la végétation est la plus variée, et une promenade au parc de la Exposicion suffirait à s’en convaincre. Dès qu’on a commencé à regarder les corbeilles, on oublie le maladroit arrangement des joujoux bariolés qui les encadrent; plus vivaces qu’en aucun point de l’Europe, voici nos rosiers, nos fuchsias, nos lis et nos géraniums, puis de magnifiques hybiscus d’un rouge éclatant, d’énormes bégonias de toutes couleurs, le fameux amancaës, fleur essentiellement péruvienne, aux grands calices dorés, et mille autres dont j’ai le regret d’ignorer les noms. A la vue de cette flore vigoureuse, s’épanouissant en pleine terre et en pleine lumière, j’allais me prendre, je crois, d’une belle passion pour l’horticulture, lorsque je fus croisé par quelques jeunes Liménéennes en promenade, et les fleurs à leur tour furent oubliées.
Il faudrait avoir vécu plusieurs années dans les républiques de La Plata, du Chili et du Pérou, pour se permettre, nouveau Pâris, de décider entre les types de beauté, issus d’une même origine et encore peu différents, des femmes de ces pays. Un voyageur nomade, comme moi, n’osera prendre une telle liberté. Je me suis demandé pourtant sur quoi est basée l’opinion de notre vieille Europe, qui donne la palme aux Péruviennes. Sont-elles vraiment plus belles et plus gracieuses que leurs rivales? Cela paraît bien difficile à dire. Ont-elles un plus séduisant costume? Non. L’ancienne manta, aujourd’hui délaissée pour les modes françaises, partout n’habille bien que les duègnes, en les cachant.
C’est peut-être parce que la souveraineté de la femme est plus puissante et plus reconnue au Pérou que dans tout le reste de l’Amérique, parce que les mœurs, sans y être plus douces, y sont cependant plus tendres et plus affectueuses, parce que le Pérou est un pays de plaisir, où la femme, je le répète avec intention, car c’est un caractère bien saillant de ce peuple, est plus aimée qu’elle ne l’est nulle part. Le bonheur, autant et plus que la vanité satisfaite, met sur leurs visages son idéale et trop rare expression; leur sourire semble un remerciement du luxe, des égards, des prévenances et surtout des tendresses qui les entourent; il n’est pas un échange de politesse diplomatique et raisonnée; il a la grâce de ce qui est simple, naturel, spontané, de ce qui vient sûrement du cœur et de ce qui doit y aller sûrement.
Voilà mon explication, et si vous ne la croyez pas bonne, faites le voyage; que vous en trouviez ou non une meilleure, vous ne vous en repentirez pas.
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Je n’ai quitté Lima qu’un seul jour. Cette journée a été employée à gravir les Andes jusqu’à une hauteur à peu près égale à celle du mont Blanc, et... à redescendre pour l’heure du dîner. Ceci paraît un tour de force incroyable; je vous assure, cependant, qu’avec un bon chemin de fer bien installé l’ascension est des plus faciles.
Le 5 novembre, à huit heures du matin, nous avions rendez-vous général à la gare de Desemparados; nous montons tous dans un train spécial, en compagnie de notre savant compatriote, M. Malinowski, ingénieur en chef de la ligne, et de notre aimable vice-consul au Callao, M. Saillard. Bientôt nous roulons dans la direction des montagnes. Pendant que nous longeons les bords du Rimac et que nous franchissons à toute vapeur les plantations de café, de cannes, de coton et de maïs, cultivées par des nuées de Chinois, je vais vous dire ce que c’est que le Ferro Carril Central Transandino.
La nature a partagé le Pérou en trois parties bien distinctes: la Costa, région de la côte; la Sierra, région des montagnes, embrassant les chaînes des Andes et leurs plateaux; la Montaña, pays des forêts, qui touche à la Bolivie, au Brésil et à la république de l’Équateur. Or, la partie la plus riche, la plus fertile du sol péruvien est ce pays des forêts, situé par delà les Andes. Il est comme enfermé entre les grandes solitudes du Brésil occidental et la gigantesque Cordillère. Le chemin de fer transandin va lui donner la vie et, plus tard, atteignant l’un des grands affluents de l’Amazone, l’Ucayali, aura créé une voie directe sur l’Europe, par laquelle s’écouleront les produits de cet immense territoire.
On peut affirmer que jamais l’établissement d’une voie ferrée ne présenta pareilles difficultés.
Le chemin de fer de l’Oroya gravit une hauteur de 4,700 mètres, sur un parcours de 200 kilomètres, ce qui donne une pente moyenne de 22 millimètres par mètre. La ligne compte 45 tunnels et 25 ponts, dont l’un a des piles de 79 mètres de hauteur (quatre à cinq fois l’une des plus hautes maisons de Paris).
Il a fallu une audace et une énergie peu ordinaires pour entreprendre et mener à bien un pareil projet. L’honneur de son exécution en revient d’abord au gouvernement du Pérou, puis à M. Meiggs, ingénieur américain, concessionnaire des deux lignes de Mollendo au lac Titicaca et de Lima à Oroya, enfin à M. Malinowski, déjà nommé.
Vers huit heures du matin, notre train commence à attaquer sérieusement la montagne; nous sommes entrés dans la région interandine, la Sierra. Le paysage devient sévère et les précipices se creusent sous notre route à mesure que s’effectue l’ascension. La voie ferrée ne peut plus trouver assez de place pour y développer ses courbes; alors le train s’engage dans un cul-de-sac sans issue, s’arrête à son extrémité; un aiguilleur change la voie, véritable lacet, et la machine, repartant en arrière, nous pousse sur une nouvelle pente. Ainsi, tantôt tirés, tantôt poussés, nous escaladons une succession de terrasses superposées à des hauteurs qui déjà nous donnent le vertige. Voici le pont de Verrugas, d’une hardiesse inouïe, jeté entre deux montagnes séparées par un précipice, le tablier est à claire-voie, et le regard plonge librement dans le vide. Plus loin, le pont de Challapa, tout en fer comme le premier, construit en France et ajusté sur les lieux par des ouvriers français. On nous fait remarquer, sur le revers des montagnes, de larges plates-formes soutenues par des pierres, travail primitif des Indiens, déjà attirés par les gisements métalliques.
Le train s’arrête au village de Matucana. Nous ne sommes encore qu’à quatre-vingt-dix kilomètres de la capitale, et l’altitude est de deux mille quatre cents mètres. Après avoir été vite, mais consciencieusement écorchés par des exploiteurs allemands installés au buffet de la station, nous repartons.
L’aspect de la montagne devient tout à fait grandiose; notre route est une course échevelée par-dessus des gouffres invraisemblables, à travers d’étroits tunnels se succédant presque sans interruption. Soudain, au sortir d’une profonde obscurité, nous nous engageons sur un pont jeté en travers d’une énorme crevasse formée par deux murailles de rochers à pic, dont les bases se perdent dans un abîme. Le site a un caractère de sauvagerie diabolique, et l’endroit est bien nommé: el puente del Infernillo, le pont de l’Enfer! Nous avançons doucement, nous franchissons ce sombre passage, non sans quelque émotion, et le train disparaît de nouveau dans un tunnel qui sert de lit à un torrent qu’on s’apprête à détourner; les eaux roulent au-dessous de nous avec un mugissement assourdissant et sinistre, la machine semble lutter avec peine contre ce nouvel obstacle. Je ne puis rendre le sentiment d’admiration et de crainte que nous éprouvâmes en cet endroit. Cette escalade à toute vapeur de la plus grande chaîne de montagnes qui soit au monde n’est-elle pas véritablement extraordinaire? Nous sommes encore bien plus «empoignés» par ces deux simples rubans de fer que par les sévères beautés du paysage, et les vers du grand poète des Odes et Ballades reviennent à ma mémoire:
«A peine adolescent, sur les Andes sauvages, »De rochers en rochers, je m’ouvrais des chemins; »Ma tête, ainsi qu’un mont, arrêtait les nuages; »Et souvent, dans les cieux, épiant leur passage, »J’ai pris des aigles dans mes mains.»
Allons, hurrah! trois fois hurrah! à notre compatriote, qui, semblable au Géant, a su s’ouvrir et ouvrir au monde entier un chemin à travers ces altières montagnes.
Vers deux heures, nous atteignons Chicla, où s’arrête actuellement le chemin de fer, bien que les travaux soient presque complètement terminés jusqu’au Summit tunnel, point culminant de la voie ferrée, dont l’altitude exacte est 4,768 mètres. Chicla n’est qu’à 3,725 mètres au-dessus du niveau de la mer, juste la hauteur du fameux pic de Ténériffe. C’est une petite station, auprès de laquelle on a construit une modeste auberge, où nous trouvons cependant le luxe d’un billard. Nous n’y devons rester que quelques minutes et ne protestons pas contre un arrêt aussi court, car quelques-uns d’entre nous, y compris le conducteur du train lui-même, souffrent du sorocho ou mal des montagnes, causé par la raréfaction de l’air; nous le combattons assez victorieusement par l’absorption de plusieurs petits verres d’eau-de-vie, et comme la température est devenue très froide, nous nous enveloppons dans nos manteaux. En attendant que le train soit prêt, nous assistons au départ assez pittoresque d’une troupe de lamas porteurs. Cet animal rend aux habitants de la Sierra des services inappréciables; doux, timide, s’apprivoisant facilement, il remplace ici le dromadaire qu’il rappelle un peu par sa couleur, sa forme et ses allures, sinon par sa taille qui est beaucoup plus petite.
Nous n’avons constaté à cet utile quadrupède qu’un défaut, dont il est bon d’être prévenu à l’avance, celui de cracher à la figure des gens qui lui déplaisent.
Au-dessus de nos têtes plane un grand condor, ce roi des oiseaux carnassiers, qui peut dans ses puissantes serres enlever un mouton ou un enfant. L’envergure de celui-là doit bien atteindre cinq mètres. Tout près de nous se dresse le mont Meiggs, dans le ventre duquel passe la voie ferrée avant de redescendre le versant oriental; deux de nos amis, MM. René et Jules de Latour, sont partis depuis la veille au matin pour en atteindre le sommet et ne seront de retour que dans la nuit. Un employé du chemin de fer nous dit les avoir vus passer. Sans inquiétude sur le sort de nos compagnons qui, d’ailleurs, se sont dégourdi les jarrets en faisant l’ascension du mont Blanc avant notre départ, nous remontons dans notre wagon.
Un coup de sifflet sec, strident, et nous redescendons sur Lima avec une vitesse vertigineuse. Les grands monts, les profonds tunnels, les gorges sauvages, les noirs précipices défilent comme une fantasmagorie de ballade allemande; l’ardente vapeur semble nous emporter dans une fuite éperdue, et nous avons à peine le temps de reconnaître les lieux que nous venons de traverser tout à l’heure.
Cependant, nous voici en plaine; le train ralentit sa course, s’arrête et, sous la clarté d’un crépuscule prêt à s’éteindre, nous dépose sains et saufs, étourdis et charmés, aux portes de la ville.
AU PÉROU
LE CALLAO ET LIMA
(Suite.)
La collection Zaballos.--Discussion avec le Vatican.--Rembrandt et le Savetier.--Un bal à bord de la Junon.--Notes rétrospectives: le guano, l’empire des Incas, la situation actuelle et l’avenir du Pérou.
Le lendemain de notre excursion en chemin de fer, nous avons été invités à visiter la collection des tableaux d’un riche armateur de Lima, don Manuel Zaballos. Ici, lecteur, j’ai besoin de toute votre indulgence et de toute votre confiance dans ma sincérité. Vous ne voudrez pas me croire quand je vous aurai dit que M. Zaballos a la plus belle collection particulière du monde entier, et vous m’opposerez cette irréfutable objection: Si cela était, on le saurait. «A beau mentir qui vient de loin» est un commun proverbe, et vous voilà tout prêt à me l’appliquer. Un chemin de fer fantastique, une collection merveilleuse de toiles anciennes..., au Pérou! c’est trop à la fois.
Croyez-moi ou ne me croyez pas, je me suis donné pour mission de dire ce que j’ai vu, j’obéis à ma consigne.
Nous voici devant une des plus vieilles maisons de la ville, dont la façade est déjà un bijou d’architecture espagnole. Le maître de céans nous introduit dans un premier salon ne contenant que des sujets religieux; il nous montre avec quelque négligence trois Murillo, où nous cherchons en vain la faute d’orthographe d’un copiste, et avant que nous ayons eu le temps de détailler cette Sainte Madeleine, ce Saint Jean et cette Descente de croix, il nous entraîne dans son salon carré, en face d’un Zurbaran bien connu ou plutôt bien cherché des connaisseurs: l’Extase de saint François; à droite deux beaux Rubens; à gauche, un Van Dyck; partout, accrochés au hasard, dans des cadres ternes et vermoulus, des Raphaël, des Claude Lorrain, des Paul Potter. Sans être savants comme des experts, nous ne sommes pas trop de notre province, et quelques-uns de la bande, le commandant entre autres, ont de bonnes raisons pour savoir distinguer le coup de pinceau d’un maître du tâtonnement d’un élève; nous nous regardons un peu surpris. Le visage de notre hôte s’éclaire d’un sourire de satisfaction triomphante. Nous passons dans une autre pièce, même profusion de chefs-d’œuvre, même désordre.
Les écoles se mêlent, les sujets se heurtent, les cadres empiètent les uns sur les autres. Ce sont encore les mêmes noms de maîtres anciens, parmi lesquels dominent ceux de la grande école espagnole. Devant ces toiles noircies, enfumées, mal rangées, nos doutes s’évanouissent, et notre admiration est un plus sûr garant de la sincérité des signatures que les signatures elles-mêmes.
Enfin nous entrons dans une vaste galerie qui est à elle seule tout un musée. Le milieu et les extrémités de cette galerie sont occupés par trois tableaux splendides. D’abord, la Communion de saint Jérôme.--Ah! pour le coup, monsieur le voyageur, vous abusez, me direz-vous; la Communion de saint Jérôme, du Dominiquin, est au Vatican; on l’y a vue, et tout le monde encore peut l’y voir; donc...--Pardon, à mon tour. J’en suis fâché pour le Vatican, mais la Communion de saint Jérôme qu’il possède n’est qu’une reproduction de l’original, qui est ici. En voulez-vous la preuve?
Voici, à l’autre extrémité de la même galerie, la Mort de saint Jérôme, du même Dominiquin, laquelle n’a pas été reproduite, que je sache, et vous conviendrez qu’il est difficile de se tromper quand on a sous les yeux deux saint Jérôme, du même ton et presque dans la même attitude. Quant à supposer que le Dominiquin ait envoyé en même temps au Pérou la copie de l’un des tableaux et l’original de l’autre, cela est peu vraisemblable. N’est-il pas plus simple de supposer, ce que des recherches dans les papiers des couvents prouveraient sans doute, qu’à une époque où certaines congrégations religieuses possédaient ici plus de 800,000 francs de revenu, sans compter les dîmes, offrandes, cadeaux et héritages de l’année, elles pouvaient faire aux maîtres anciens des offres colossales, que ces illustres prodigues ne songeaient pas à décliner.
Mais continuons... Voici une Vierge de Raphaël, avec la gravure du temps qui en démontre l’authenticité; plus loin une bataille de Salvator Rosa, d’un effet plus puissant que celle du Louvre; trois portraits équestres de Velazquez, grandeur naturelle; des Tintoret aussi beaux que ceux du palais ducal de Venise; une collection complète de l’école flamande: des Teniers, des Van Ostade, des Gérard Dov, etc., à faire envie au musée de La Haye; enfin, trois beaux Rembrandt, dont l’un représente avec un fini de détails et une crudité d’expression bizarre «le mur d’une échoppe de cordonnier». Don M. Zaballos nous raconta l’histoire de ce tableau; la voici:
· · ·
«Rembrandt se promenait un jour dans les rues d’un des plus pauvres quartiers d’Amsterdam, lorsque passant à côté d’un bouge infect, occupé par un vieux savetier, il lui sembla voir, fixée au mur de la boutique, une gravure représentant l’un de ses premiers tableaux.
»Une idée originale lui vient à l’esprit. Il entre et s’adresse au vieillard:
»--Voulez-vous me vendre cette gravure?
»--Mais, monsieur, elle n’est pas à vendre...
»--Si je vous en offrais un bon prix?
»--Ma foi, non, monsieur. Je ne veux pas la vendre, cette image-là. C’est de notre fameux maître Rembrandt, et j’y tiens.
»--Cependant..., dix ducats d’or!
»--Dix ducats! Ah! mon bon monsieur, je sais bien que cela ne vaut pas dix ducats; mais quoique je ne sois pas riche, dit le vieux cordonnier en jetant un regard attristé sur sa misérable échoppe, quand même vous me les offririez pour de bon, j’aimerais mieux la garder... ça me tient compagnie, voyez-vous. Voilà sept ans que je l’ai là...
»--Allons, pas tant de bavardages. Voilà trente ducats, dit Rembrandt en prenant une poignée d’or dans sa poche, et donnez-moi la gravure...
»Le bonhomme hésite un moment, regarde cet étrange visiteur d’un air stupéfait, puis s’en va détacher l’image et la donne au maître:
»--J’ai une femme et des enfants, lui dit-il, et je n’ai pas le droit de vous refuser.
»Le lendemain, Rembrandt venait replacer son acquisition de la veille là où elle était restée si longtemps, s’asseyait droit en face du mur et commençait ce petit tableau que vous voyez. Voici le portrait de cette gravure salie et écornée, un vieux peigne édenté suspendu à une ficelle, l’almanach de l’année 1651, avec ses feuilles toutes graisseuses; les rognures de cuir laissées sur une vieille table branlante, et tout cela rendu en trompe-l’œil, avec une vérité saisissante.
»Rembrandt conserva cette toile toute sa vie, et j’ignore moi-même comment elle est venue au Pérou».
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L’école espagnole surtout est admirablement représentée dans la collection Zaballos, et peut-être serait-il nécessaire de venir l’étudier ici pour la bien connaître, car il y a des toiles, comme les Bohémiens de Zurbaran et la Naissance du Christ de Cano, dont les équivalents ne se retrouvent, je crois, nulle part.
Avant de quitter cette maison, dont nous sortions émerveillés, don Manuel Zaballos nous réservait une dernière surprise. Prenant sur un vieux bureau Louis XIII une feuille de papier jauni: «Messieurs, nous dit-il, je remercie les étrangers qui veulent bien venir voir mes tableaux, mais je ne conserve que les noms de mes compatriotes. Voici une liste qui est commencée depuis six ans; voyez, il n’y en a pas cinquante!»
C’est peu flatteur, pensai-je, pour les Péruviens. Mais ne nous hâtons pas d’être sévère. Si quelque jour on s’avisait de fermer brusquement les portes des galeries du Louvre et de compter combien on aurait ainsi enfermé de bourgeois de Paris, y en aurait-il beaucoup?
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J’ai eu l’occasion de dire que, partout où la Junon avait passé, l’expédition avait trouvé un accueil fort aimable, mais, nulle part plus qu’au Pérou, nous n’avions trouvé autant de bonne grâce et de prévenances. Notre ministre plénipotentiaire, M. de Vorges, nous avait reçu plusieurs fois; il s’était, dès notre arrivée, occupé de faire organiser l’excursion du chemin de fer de l’Oroya, et nous avait donné la clef de sa loge au théâtre, où, par parenthèse, jouait une excellente troupe française de vaudeville et d’opérette; les attachés de la légation s’étaient constitués nos pilotes, et, grâce à eux, nous eûmes bientôt notre couvert mis en plusieurs endroits. Nos noms figuraient comme membres honoraires du Cercle français, fort bien installé au centre de Lima, car la colonie française est ici très importante; nous ne pouvions y paraître sans recevoir quelque invitation. Au Callao, les hospitalières maisons de notre vice-consul et du commandant de Champeaux, directeur du port, nous étaient ouvertes.
Comment reconnaître tant de bons procédés? Le commandant proposa d’organiser, pour la veille du départ, une réception à bord, et ce fut en un instant chose résolue.
L’installation du bateau pour cela n’était pas facile, car l’honorable ingénieur qui, il y a quelque quinze ans, construisit la Junon, n’avait certes pas prévu qu’on dût jamais y donner une fête. Heureusement, les marins sont adroits et inventifs; ils se mettent de tout cœur à un travail de ce genre et aiment assez à avoir «du beau monde» à bord, sachant bien que, de manière ou d’autre, il leur en reviendra quelque aubaine.
Le 6 novembre, au coup de midi, c’est-à-dire vingt-quatre heures après les premiers ordres donnés, la Junon, pimpante, brillante, méconnaissable, transformée en un nid de fleurs et de feuillages, était prête à recevoir ses amis. Le second capitaine, M. Mollat, M. de Saint-Clair, M. J. Blanc, officier de quart, et notre excellent consignataire, M. Cavalié, qui s’étaient partagé le soin des préparatifs, contemplaient avec satisfaction leur ouvrage. Plusieurs d’entre nous avaient contribué propria manu à l’arrangement décoratif; mais ceux qui arrivèrent en toute hâte de leurs excursions dans les environs n’en pouvaient croire leurs yeux en franchissant la coupée.
La dunette, débarrassée des compas, manches à vent et autres impedimenta qui l’encombraient d’habitude, était devenue une vaste salle de bal, complètement entourée d’une ceinture de branchages garantissant en même temps des rayons du soleil, du souffle de la brise et des regards profanes. On y accédait par un large escalier, de construction récente, couvert de tapis et de fleurs. Partout on avait disposé des corbeilles de roses, de jasmins, de gardenias, de géraniums rouges, enlevées aux jardins de Lima. Dans notre salon arrière, en partie démeublé, on avait disposé un monumental buffet; les dressoirs en étaient chargés de fleurs, courant en festons tout autour du cadre des glaces; enfin la galerie et le logement du commandant avaient été arrangés en boudoir, avec force mousseline et profusion de ces mille riens qui sont de si grande importance lorsqu’il s’agit de relever une boucle qui se dérange ou de faire un point à un volant déchiré.
Par-dessus ce jardin improvisé, on avait établi une tente de forte toile, cachée par un velum formé de pavillons, parmi lesquels ceux de la France et du Pérou tenaient les places d’honneur.
Notre canot à vapeur et celui de la Direction du port, remorquant d’autres embarcations, amenèrent nos invités vers deux heures et demie. Je cite au hasard: M. de Vorges, ministre de France, Mme et Mlle de Vorges, M. le comte de Persan, secrétaire de la légation, M. le comte de Boutaut, chancelier, M. d’Alvim, ministre du Brésil, Mme et Mlles d’Alvim, M. le consul général de Belgique, M. Saillard, vice-consul de France au Callao, et Mme Saillard, M. le capitaine de vaisseau de Champeaux, M. Combanaire, président de la chambre française de commerce, M. Combe, etc., etc... Quant au monde essentiellement péruvien, ces messieurs de la légation française le connaissant bien mieux que nous, toute latitude leur avait été laissée pour le choix des invitations. Ils avaient eu la cruauté de nous amener les plus jolies têtes de Lima...
Le grand faux pont, dont nos visiteurs ne soupçonnaient même pas l’existence, avait été transformé en salle de souper. Lorsque, vers cinq heures, on y pénétra par une galerie dont l’entrée avait été jusqu’alors interdite, à la vue de cette longue pièce, entièrement tendue aux couleurs péruviennes, blanc et rouge, étincelante de lumières et de cristaux, ce fut une explosion de compliments et d’enthousiasme. Après le lunch, qui fut rempli d’entrain et de gaieté, nous remontâmes sur le pont.
La nuit était venue, et la Junon, pavoisée d’innombrables lanternes vénitiennes, semblait inaugurer une nouvelle fête. On recommença donc à danser de plus belle, et ce fut seulement le dernier train du soir qui emmena le gracieux essaim de nos valseuses. En prenant congé de nous, notre aimable ministre dit au commandant: «La Junon a trop de succès. Je vous conseille de partir demain, sinon vous ne partirez plus.»
Le conseil était sage; car, en vérité, les séductions de ce magnifique pays étaient bien de nature à nous retenir. Nous eûmes le courage de résister. Malgré notre secret désir de rester ici encore une semaine... ou deux, et en dépit des manœuvres des propriétaires de la Junon, qui, pour des motifs bien différents, voulaient à toute force arrêter notre voyage, le 7, à la tombée de la nuit, nous étions en route pour Panama.
En mer, 11 novembre.
Je viens de relire mes notes sur le Pérou, et je m’aperçois que j’ai complètement oublié de vous parler de ce que tout le monde est censé connaître sur ce pays. Je n’ai rien dit du fameux guano, source de tant de fortunes et de conflits; du légendaire empire des Incas, sur le compte duquel on a raconté mille sottises; enfin de la situation économique et politique actuelle, qui nous montre la plus riche contrée du globe luttant difficilement contre d’énormes embarras financiers, tristes conséquences de la légèreté de ses habitants.
Il ne faudrait pas moins de trois gros volumes pour résumer en une étude complète ces graves questions, trois gros volumes que vous ne liriez certainement pas, tandis que vous aurez, j’espère, la patience de lire les quelques pages que mes devoirs de narrateur m’obligent à leur consacrer.
Le guano, nul ne l’ignore, est un engrais des plus efficaces, très recherché depuis une trentaine d’années, et dont le prix a toujours été en augmentant. Ses principes actifs sont le phosphate et le carbonate de chaux. Son nom est tiré de l’idiome des Indiens Quichuas, du mot huanay. Le guano n’est autre chose que de la fiente d’oiseaux de mer, pétrels, mouettes, pingouins, pélicans, etc., mélangée avec les détritus de ces animaux et accumulée par couches qui atteignent parfois cent mètres de profondeur. Le Pérou n’est pas le seul pays qui possède des gisements de cet étrange et précieux produit; on en trouve aussi en Patagonie et au Chili; mais le guano du Pérou est le meilleur et le plus abondant; tellement abondant que, sans les maladresses financières des gouvernants qui ont laissé écraser la république sous le poids d’une dette d’un milliard, la seule exploitation du guano suffirait à couvrir le budget des dépenses normales de l’État.
Toutes les îles du littoral en sont plus ou moins couvertes, et il se trouve encore en amas considérables sur un grand nombre de points de la côte. Quand le dépôt des îles Chinchas fut épuisé, on fit courir le bruit que le Pérou n’avait plus de guano: c’était une manœuvre de la spéculation. Il y a encore actuellement sept ou huit millions de tonnes de guano, dont les gisements ont été reconnus; mais les sondages opérés dans cette matière d’une consistance variable, parfois dure comme de la pierre, étant très incertains, des dépôts ignorés devant sans doute être plus tard découverts, on peut assurer que ce chiffre est fort au-dessous de la réalité. En somme, bien que l’épuisement du guano dans un avenir relativement prochain soit chose certaine, il est absolument impossible d’en fixer l’époque.
Mes renseignements étant pris au Pérou, je me garderai bien de discuter ici, même d’une manière générale, les conditions des contrats que le gouvernement a passés avec des banquiers européens. Il lui a plu d’affermer et d’hypothéquer sa principale source de richesse, pour subvenir à des besoins toujours croissants, et cela à plusieurs reprises. C’était au moins une imprudence. Il n’y a pas besoin de connaître le dessous des cartes pour supposer que cette imprudence a dû profiter à quelqu’un.
Quoi qu’il en soit, la situation est telle aujourd’hui, que tout le monde se plaint, et personne ne s’entend. L’Angleterre, la France, le Pérou, les banquiers, les porteurs de bons,--autant de ruinés.
N’y aurait-il pas là le sujet d’un de ces petits dessins à énigmes qui nous amusaient tant l’année dernière? On l’ornerait de la légende: «Où est... celui qui n’est pas volé?» Quelqu’un d’habile trouverait peut-être.
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De tous les pays que nous avons visités, le Pérou est celui dont l’histoire primitive est la plus intéressante, d’abord parce qu’elle porte un cachet d’originalité très remarquable, ensuite parce que la race actuelle tient beaucoup plus de la race indigène qu’en aucune autre contrée de l’Amérique du Sud.
Tout porte à croire que le continent américain a été peuplé par des migrations asiatiques, mais je n’oserais m’engager dans une discussion sur ce point. Ce qui est considéré comme certain, c’est qu’avant l’arrivée des Incas, dont le premier, Manco-Capac, est tout simplement descendu du ciel avec sa femme Mama-Oello, vers l’an 1000 de notre ère, le territoire péruvien était occupé par diverses tribus dont les plus importantes étaient les Chinchas, les Quichuas et celle des Aymaraës. Cette dernière avait la singulière coutume de déformer la tête des enfants, le plus souvent de manière à lui donner une hauteur tout à fait anormale; une telle distinction ne s’appliquait qu’aux personnes bien nées, et sans doute il y avait à cet égard des règles de convenance absolument obligatoires.
On croit que Manco-Capac, avant de descendre du ciel, avait passé les premières années de sa jeunesse parmi ces guerriers au crâne pointu.
Cet homme extraordinaire ne tarda pas à devenir grand prêtre et empereur incontesté de tous ceux qui entendirent sa parole. Il mourut paisiblement après avoir régné quarante ans; son fils continua l’œuvre commencée, compléta ses lois, agrandit ses domaines, et, successivement, douze Incas s’assirent sur le trône de Manco-Capac.
Cet empire théocratique, fondé par un seul homme, se perpétuant et prospérant pendant quatre siècles et sur l’étendue de douze générations consécutives, est certainement le fait le plus étrange de l’histoire du monde. Par quelle mystérieuse influence ces souverains improvisés ont-ils pu faire respecter leur domination sur plusieurs peuples très différents, occupant un espace de trois millions de kilomètres carrés? Nul ne peut l’expliquer. Bien des livres donnent, avec force détails, des renseignements sur la religion fondée par les Incas et principe de leur autorité; malheureusement, on ne peut avoir que peu de confiance dans ces récits, parce qu’ils émanent d’Espagnols fanatiques ou de métis convertis au catholicisme.
Il est vraisemblable que le Soleil, plutôt que l’idéalité par laquelle ces historiens ont cherché à le remplacer, occupait le premier rang dans la mythologie des Incas; l’empereur n’était rien moins que le petit-fils du Soleil, ce qui le faisait, dans le fait, l’égal de la plus haute divinité. La coutume des empereurs Incas était d’épouser une de leurs sœurs; l’impératrice devenait ainsi la personnification de la lune (ainsi que le prouvent les statues des temples de Cuzco), et la succession au trône était dévolue aux premiers enfants mâles issus de ces mariages.
Si les Incas s’étaient bornés à ces joies de famille, constamment isolés au milieu de leur peuple, ils eussent vraisemblablement été renversés ou abandonnés avant la venue des Espagnols. Mais le prudent fondateur de la dynastie avait eu le soin de laisser, en dehors de ses enfants légitimes, une postérité des plus nombreuses, officielle sinon régulière, en sorte que, imité par ses successeurs, la famille impériale devint bientôt une nation dans la nation, multipliant avec une incroyable rapidité, grâce au pouvoir absolu dont jouissaient tous ces descendants d’Apollon.
Bien que les empereurs fussent, de droit divin, maîtres de leurs sujets et de leurs biens, législateurs et justiciers, autocrates dans toute la force du mot, ce n’est pas par la terreur qu’ils avaient assis et maintenu leur puissance. Leur despotisme allait jusqu’à défendre de changer de lieu et jusqu’à interdire absolument l’écriture. On ne peut donc imaginer un esclavage plus étroit que celui de ces malheureux peuples; cependant il n’y eut, pendant la domination des Incas, que peu d’exécutions, et les idoles ne réclamaient que rarement des sacrifices humains. Ces tyrans ne manquaient jamais de proclamer bien haut les principes de droit et «d’égalité», de protester de leur respect pour les anciennes coutumes, de leur tendresse à l’égard de leurs sujets, du souci qu’ils avaient de leur bien-être. Mais ce n’étaient là que de vaines déclamations; leur fantaisie était la loi, le sol et ses habitants leur propriété; nul ne pouvait se mouvoir, parler, trafiquer, aimer, vivre, en un mot, sans la permission du maître.
Il suffit d’une poignée d’aventuriers pour renverser le colosse. L’empereur mort ou prisonnier, il ne devait plus rester de ce monstrueux état social qu’un troupeau d’esclaves à la merci du premier venu; aussi ne fut-ce que par précaution qu’après le meurtre d’Atahuallpa, Pizarre le remplaça par un fantôme d’empereur, dont il ne s’embarrassa guère, malgré ses tentatives de révolte. Ce dernier des souverains Incas se nommait, ainsi que le premier, Manco-Capac.
Après la bataille vint le pillage. L’Espagne, pendant trois siècles, recueillit avidement le butin que quatre années de combats (1532-1536) lui avaient acquis. La rapacité brutale des conquérants réveilla parfois le courage endormi des vaincus; il y eut des rébellions, qui furent réprimées avec une terrible cruauté. La race indienne, écrasée, épouvantée, se mourait; mais une race nouvelle venait de naître et grandissait chaque jour: fille des Indiens et des Espagnols, maîtresse du pays et par droit de naissance et par droit de conquête, jeune, ardente, impatiente, il lui tardait de venger à son profit les aïeux opprimés des aïeux oppresseurs.
Les temps de Charles-Quint étaient passés; l’aigle espagnole combattait ailleurs, non plus pour sa gloire, mais pour sa vie. Bientôt le Chili se soulève au nom de la liberté; l’illustre Bolivar accourt du fond de la Colombie et vient pousser le cri de l’indépendance jusque dans les murs de Lima; le peuple entier prend les armes; et le drapeau victorieux du Pérou remplace à jamais celui de la métropole (1826).
Ainsi qu’on pouvait le prévoir, ce fut au milieu des troubles et des désordres politiques, des pronunciamientos, dans le tourbillon d’un changement perpétuel des hommes et des institutions, que grandit la jeune république. Elle grandit cependant; elle a franchi aujourd’hui l’ère redoutable du travail trop facile et des fortunes trop rapides; l’or et l’argent ne sont plus à la surface du sol, et le président ne pourrait, pour entrer dans son palais, s’offrir la fantaisie de faire paver toute une rue de Lima en argent massif, ainsi que le fit le vice-roi espagnol, duc de La Palata. Le Pérou a payé très cher une chose dont le prix n’est jamais trop élevé: l’expérience, et, s’il lui en reste à acquérir, il est encore assez riche pour le faire.
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En ce moment, deux partis sont en présence, lesquels malheureusement représentent des ambitions tout autant, sinon plus, que des idées. Le premier, le plus fort et le plus intelligent, sympathique aux commerçants et aux étrangers, est celui qu’on nomme le parti civil; il est dirigé par un homme d’une haute valeur et d’une grande influence, don Manuel Pardo, actuellement président du Sénat.
Le second parti a pour chef Nicolas Pierola, le même qui, à bord du garde-côte cuirassé péruvien, le Huascar, soutint, le 29 mai 1877, un brillant combat contre les navires de guerre anglais Schah et Amethyst, plus puissamment armés que lui. Nicolas Pierola, révolutionnaire, fils de prêtre, dit-on tout haut à Lima, personnifie une fusion assez compliquée entre la révolution et le cléricalisme. Ce parti a surtout pour lui les femmes, qui se font gloire d’être «piérolistes».
Le président actuel, le général Mariano Prado, s’appuie d’une part sur l’armée, d’autre part sur une fraction considérable du parti civil, et ce groupe, assez mal défini, constitue ce qu’on appelle actuellement le parti «national».
Les piérolistes affectent de le laisser tranquille; mais il suffira d’un événement imprévu, d’un prétexte quelconque, pour faire passer le pouvoir en d’autres mains, et tout ce monde est si remuant que l’événement ou le prétexte peut surgir d’un jour à l’autre[10].
[10] Ces appréciations ont été écrites quelques jours seulement avant l’assassinat du président Pardo par le sergent Manuel Montoya, le 16 novembre 1878. Il est à craindre que la mort du président du Sénat n’ait entraîné la désorganisation du parti civil, amené le président Prado à accentuer sa politique de militarisme et concouru ainsi à l’immixtion armée du Pérou dans le différend entre la Bolivie et le Chili, qui vient d’éclater récemment.
Les difficultés financières contre lesquelles lutte le Pérou sont intimement liées à son instabilité politique, mais les conséquences en sont plus graves encore, parce qu’elles engagent l’avenir de plus loin. La dette est hors de proportion avec les ressources effectives du pays; mais, heureusement, celles-ci sont, à leur tour, hors de proportion avec sa richesse réelle. Le travail ne s’organise pas assez vite au gré des exigences de la situation; les vieux préjugés, enracinés par trois siècles de luxe et d’oisiveté, mettent trop de temps à disparaître; là est le danger du présent et la source de craintes légitimes pour un avenir prochain.
Quant à l’avenir définitif, il nous paraît absolument assuré. Le Pérou possède les éléments d’une prospérité dont on ne peut même prévoir les limites, et qui se résument en deux mots: une race vigoureuse et intelligente sur un sol d’une richesse incomparable.
Que notre vieille Europe, si prudente et si prévoyante... pour les autres, réserve donc à de meilleures occasions ses dédains affectés. Elle a pris coutume de nous représenter les républiques de l’Amérique du Sud comme des coupe-gorge, où le terrible se mêle au ridicule; qu’elle veuille bien se rassurer à leur égard et relise, avant de les juger si durement, la liste des attentats qui, depuis quarante années, ont mis en danger les jours de ses propres souverains.
Pour ne parler que du Pérou, dont l’histoire ne date guère de plus loin, qu’on ne se mette pas en peine de ses destinées. S’il est malade, ce n’est pas du développement d’un de ces germes morbides éclos dans l’atmosphère viciée des prisons; c’est la fièvre de croissance d’un bel enfant élevé au grand air, et il a, pour s’en guérir, un médecin qui ne repassera plus l’Atlantique, le meilleur de tous: la Jeunesse!
PANAMA
La mer de sang.--Mouillage à Panama.--La ville.--Le vieux et le nouveau Panama.--L’espoir des Panaméniens.--Percera-t-on l’isthme?--La politique.--Le chemin de fer de l’isthme.--Comment on écrit l’histoire.--Le climat de Panama.--En route pour New-York.
A bord de l’Acapulco, 19 novembre.
Nous voici depuis deux jours installés sur un des beaux steamers de la Pacific Mail Navigation Company, qui fait le service de l’isthme de Panama à New-York. Après avoir visité les États-Unis, nous irons rejoindre la Junon à San-Francisco.
Le lendemain de notre départ du Callao, nous avons eu l’occasion d’observer un phénomène très curieux et assez rare, que les marins appellent «la mer de sang.» Quoique la côte ne fût pas très éloignée, elle était cependant hors de vue, le temps presque calme, un peu couvert. Aux environs de midi, et sans transaction, nous vîmes les eaux passer du vert à un rouge peu éclatant, à reflets faux, mais absolument rouges. La teinte n’était pas uniforme; le changement de couleur se produisait par grandes plaques aux contours indécis, assez voisines les unes des autres. De temps en temps, l’eau reprenait sa teinte habituelle; mais, poursuivant toujours notre route, nous ne tardions pas à entrer dans de nouvelles couches d’eau colorée, et nous naviguâmes ainsi pendant plus d’une heure. La couleur primitive, d’un vert pâle, reparut alors brusquement, et peu de temps après nous avons revu l’eau tout à fait bleue.
On explique ce phénomène d’une manière aussi claire qu’insuffisante, en disant que la coloration accidentelle de la mer est due à la présence d’un nombre infini d’animalcules; s’ils sont blancs, on a la mer de lait; s’ils sont phosphorescents, on a la mer lumineuse; s’ils sont rouges, on a la mer de sang. Voilà qui est bien simple. Mais pourquoi ces petites bêtes sont-elles là et non ailleurs? Ah! dame! Elles sont là... parce que...
On n’a pas pu m’en dire davantage.
Du Callao à Panama, la distance est d’environ 1,500 milles; nous l’avons franchie en six jours et demi. Ce n’était pas trop de temps pour mettre un peu d’ordre dans nos cerveaux fatigués. Cette revue du monde entier à toute vapeur laisse tant d’idées et rappelle tant de souvenirs qu’il est nécessaire de se recueillir un peu pour classer dans l’esprit et la mémoire ces fugitives images.
Je constate cependant que nous commençons à nous faire à ce «diorama» de pays et de peuples. Nous voyons mieux, nous nous attardons moins aux détails; nos surprises sont moins grandes lorsque nous nous trouvons en présence de tableaux nouveaux et en contact avec d’autres êtres; de même qu’en regagnant le bord nous possédons le calme du marin qui supporte la tempête avec la même insouciance que le beau fixe. En résumé, notre éducation de voyageur est en bonne voie, et j’espère qu’elle sera terminée lorsque nous atteindrons les rivages asiatiques.
Le 10 novembre, nous avons coupé l’équateur pour la seconde fois, mais sans aucune fête ni baptême, puisque nous sommes tous devenus vieux loups de mer et porteurs de certificats en règle, délivrés, il y a deux mois et demi, par l’estimable père Tropique. Le charme des magnifiques nuits étoilées nous a fait prendre en patience la chaleur parfois accablante des après-midi, et, sans fatigue ni mauvais temps, nous avons atteint, dans la nuit du 13 au 14, les eaux paisibles du golfe de Panama.
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L’arrivée à Panama présente un aspect assez agréable, à cause de la puissante végétation répandue sur toute la côte et sur les îles détachées qui ferment la rade du côté de l’ouest. Le terrain est fortement ondulé; la ville, construite sur un promontoire, avec ses vieux murs en ruine, escaladés par des arbustes d’un vert éclatant, a une apparence pittoresque, et pendant que la Junon s’avançait lentement pour laisser tomber l’ancre aussi près que possible de la plage, nous accusions les récits de nos prédécesseurs, qui représentent Panama comme un lieu désolé et insupportable.
Nous fûmes un peu surpris de trouver cette magnifique rade presque déserte; deux navires de guerre, l’un américain, l’autre anglais, et un paquebot de la ligne de San-Francisco, tous trois mouillés près des îles, étaient nos seuls compagnons.
Après un long voyage en canot à vapeur (car les grands navires ne peuvent approcher à moins de trois milles) et un débarquement assez laborieux sur les épaules de nos canotiers, nous avons mis pied à terre. Là, notre désillusion devint complète: vilaines rues, vilaines maisons, mauvaise odeur, point d’animation, tout un quartier brûlé, laissant voir des intérieurs jonchés de briques et de ferrailles tordues. Voilà ce qu’aux rayons d’un soleil vertical nous laissa voir cette ville, dont le nom retentissant est plus connu que celui de bien des capitales.
Un examen plus complet ne détruisit pas la fâcheuse impression produite par le premier. Panama semble une ville qui se meurt. Tout ce qui a été construit sérieusement et solidement, remparts, églises, maisons privées, est en ruine. J’en excepte les habitations de quelques négociants et le Grand-Hôtel, édifice confortable, où semble concentré tout ce qui reste d’existence dans ce lieu si célèbre et si peu vivant aujourd’hui. La salle du rez-de-chaussée du Grand-Hôtel, installée comme un bar des États-Unis, est, aux heures brûlantes de la journée, le rendez-vous des gens d’affaires ainsi que des désœuvrés; les uns et les autres y absorbent sans discontinuer d’excellents cock-tails glacés, et parfois avec une telle persévérance qu’ils ont toutes les peines du monde à regagner leurs domiciles respectifs. Mais ici cela est passé dans les usages, et il n’est pas de bon goût d’y prêter la moindre attention.
N’ayant rien de mieux à faire que d’attendre patiemment le départ de l’Acapulco, partant dans trois jours pour New-York, je me mis en quête de renseignements sur ce pays, peu intéressant par lui-même, mais auquel sa situation géographique donne une importance considérable.
Le Panama que nous avions sous les yeux, malgré son air de vétusté, n’est pas le vieux Panama fondé au temps de la conquête. Celui-là était à douze kilomètres de la ville actuelle. Il fut brûlé et pillé, il y a plus de deux siècles, par une bande de flibustiers, commandés par un Anglais nommé Morgan. Le procédé qu’ils employèrent pour se rendre maîtres de la ville est des plus simples; ayant débarqué sur la côte de l’Atlantique, au nombre d’environ cent trente, ils traversèrent l’isthme et s’en vinrent camper sur les hauteurs, où ils allumèrent un grand nombre de feux. Les habitants, croyant avoir affaire à toute une armée, s’enfuirent, laissant la ville à la merci de ces gredins.
Une dame espagnole fort riche possédait alors une vaste propriété qui s’élevait à l’endroit où est maintenant la place Santa-Anna; une grande partie des fuyards alla se réfugier chez elle; on leur donna asile, et ils se mirent en demeure de rebâtir leurs habitations au lieu où ils se trouvaient.
Ainsi fut fondé le nouveau Panama, dont l’emplacement se trouva, d’ailleurs, bien mieux choisi et plus facile à mettre à l’abri de toute surprise. Ce qui reste des anciennes constructions prouve que la ville était autrefois très prospère. Tout le trafic de la partie occidentale des deux Amériques passait alors à Panama. L’établissement du chemin de fer de New-York à San-Francisco et la création de la ligne anglaise de vapeurs qui, par l’Atlantique et le détroit de Magellan, dessert les côtes du Chili et du Pérou, ont enlevé à Panama la plus grande partie de son commerce.
Il y a bien une compagnie américaine, la Pacific Mail, qui fait le service de New-York à San-Francisco par l’Isthme, mais cette compagnie, liée intimement à celle du chemin de fer de l’Isthme (Panama Railroad Company, également américaine), a pris ses mesures de façon que marchandises et voyageurs passent presque sans s’arrêter de bateau en chemin de fer et de chemin de fer en bateau, de sorte que Panama est un peu comme la maison d’un garde-barrière placée au bout d’un tunnel. Elle a le plaisir de voir passer le train.
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L’espoir,--je ne serai pas assez cruel pour dire: le rêve,--des gens de Panama, est de voir le canal interocéanique aboutir dans leur rade, et alors Panama retrouvera une splendeur plus grande que jamais; ce sera l’âge d’or, plus l’or.
Il ne m’appartient pas de décider sur une aussi grave question, mais elle est trop intéressante pour que je n’en dise rien. Me plaçant au point de vue des Panaméniens, je décomposerai le problème comme suit:
1º Y aura-t-il un canal interocéanique, c’est-à-dire un passage permettant aux grands navires de se rendre de l’Atlantique dans le Pacifique, ainsi que, grâce à M. de Lesseps, ils se rendent aujourd’hui de la Méditerranée dans l’océan Indien?
2º Si ce canal est exécuté, aboutira-t-il à Panama?
3º S’il aboutit à Panama, cette ville redeviendra-t-elle un centre actif de commerce et d’affaires, rival de New-York, de Liverpool ou du Havre?
Pour la satisfaction des Colombiens, il faudrait que ces trois questions fussent résolues affirmativement. Le seront-elles ainsi? J’admets volontiers que, sans être trop hardi, on peut répondre oui à la première; mais pour rester dans les limites de la prudence, on devrait se borner à répondre peut-être à la seconde et bien douteux à la troisième.
L’opinion, à Panama, semble tout au rebours de ce que je viens de dire. On n’y est pas très convaincu que le canal soit jamais percé; mais s’il l’est, c’est à Panama qu’il devra aboutir évidemment, et bien plus évidemment encore, d’après les gens d’ici, ce sera la fortune du pays, de ses habitants, etc., etc...
Maintenant examinons. Et d’abord, qu’il soit bien entendu que je parle au point de vue des gens du monde, laissant les questions purement techniques de côté, admettant l’exactitude approximative des études sérieuses déjà faites, et surtout que je décline la ridicule prétention d’apporter le concours de mes lumières à ceux qui poursuivent la solution de ce difficile problème.
Je crois que le canal interocéanique sera exécuté. Cela ne fait même aucun doute dans mon esprit, parce que la possibilité de son exécution est aujourd’hui démontrée, et que, d’autre part, les avantages du percement de l’isthme américain sont immenses et incontestés; plus grands même, sinon plus immédiats, que ceux du percement de l’isthme de Suez, étant donné que les navires à voiles utiliseront un canal débouchant dans le Pacifique et ne peuvent utiliser celui qui débouche dans la mer Rouge, dont la navigation est pour eux pleine de lenteurs et de dangers.
Panama sera alors à 1,500 lieues marines de la Manche, au lieu d’en être à 4,250 lieues; c’est donc une économie de près de 3,000 lieues de route; Panama se trouvant entre l’Amérique du Sud et l’Amérique du Nord, cette économie de 3,000 lieues sera donc l’économie moyenne de route que la traversée par le canal aura fait gagner aux navires qui se rendent d’Europe dans l’un des ports des côtes occidentales du continent américain.
De là résultera qu’un même navire, voilier ou vapeur, fera deux voyages dans le temps qu’il eût mis à en faire un seul; donc abaissement du fret et du taux des assurances, importation en Europe des produits du sol américain de l’ouest, trafic plus abondant, émigration plus facile, extension des marchés, ouverture de débouchés nouveaux...
Telles seront les heureuses conséquences de l’établissement du canal interocéanique. Des impossibilités matérielles ou financières pouvaient seules faire reculer ses promoteurs. Or, les travaux des dernières expéditions ont prouvé qu’aucune impossibilité matérielle n’existait, et maintenant que les devis ont pu être faits avec soin, les statistiques exactement établies, on sait à quoi s’en tenir sur le prix de l’exécution, sur les dépenses d’entretien et sur l’importance du mouvement de transit.
Ceci n’étant pas une étude, mais un simple aperçu, je ne citerai que trois chiffres qu’on peut considérer comme de prudentes moyennes:
Prix de la construction du canal: 600 millions de francs;
Entretien et frais d’exploitation annuels: 3 à 4 millions;
Revenu annuel brut du canal: 70 à 80 millions[11].
[11] Ces appréciations ont été pleinement vérifiées par les études du congrès international du canal interocéanique, réuni à Paris au mois de mai 1879.
Ce congrès a désigné le tracé par Colon et Panama, comme devant être adopté.
Sans chercher à démontrer, ce qui serait facile, que pendant plusieurs années au moins les recettes s’accroîtront plus rapidement que celles du canal de Suez, on voit que rien ne s’oppose à l’exécution de cette grande œuvre. Il ne s’agit plus que de savoir où sera faite la gigantesque coupure que le génie du vieux continent va tailler à la surface du nouveau.
La principale ou, pour mieux dire, la seule difficulté sérieuse du percement de l’isthme américain ne réside pas dans la longueur du canal, car la moyenne des tracés proposés dans la partie étroite est de 70 kilomètres, tandis que le canal de Suez n’en a pas moins de 164.
L’obstacle est dans l’inégalité du terrain, et il faudra, croit-on, tourner cet obstacle en construisant des écluses, ou le franchir en creusant des tunnels dans lesquels devront passer les navires. Parmi les nombreux tracés étudiés, il n’y en a aucun qui ne comporte l’un ou l’autre de ce genre de travaux; parfois ils les exigent tous deux.
La description de ces divers projets, dont je ne connais d’ailleurs que les dispositions générales, n’aurait d’intérêt que si je pouvais les faire suivre d’un examen comparé, lequel est hors de ma compétence.
Je me bornerai à signaler, comme classé parmi les plus sérieux, celui qui a été récemment étudié par une commission internationale sous les ordres des lieutenants de vaisseau français Wyse et Reclus et dont faisait partie M. Sosa, ingénieur, représentant le gouvernement colombien, que nous avons eu le plaisir de voir à Panama. Ce projet ne comporte qu’un seul tunnel d’une longueur d’environ six kilomètres, et on estime même que la tranchée pourrait être faite à ciel ouvert moyennant une dépense supplémentaire de 50 millions; il ne nécessite la construction d’aucune écluse et suivant à très peu près la voie du chemin de fer actuellement construite, vient aboutir à la rade de Panama. Tous les autres tracés comprenant un plus long tunnel ou un nombre considérable d’écluses, on voit que les Panaméniens, s’ils ne sont pas aussi sûrs de leur fait qu’ils le croient, ont au moins des chances sérieuses de voir une partie de leurs désirs réalisés.
Je dis «une partie de leurs désirs», car je crains bien que, même passant à Panama, le canal interocéanique ne donne pas à ce port abandonné beaucoup plus d’importance qu’il n’en a aujourd’hui.
Assurément, malgré les efforts que ne manquera pas de faire la Compagnie du canal pour assurer elle-même ses approvisionnements de toute nature, un mouvement considérable animera l’isthme pendant la durée des travaux, qu’on croit devoir durer huit ans. Mais Panama ne subira-t-elle pas ensuite le sort de Suez, ville éteinte, presque déserte, que le percement de l’isthme a galvanisée un moment?
En ce moment, le défaut de coïncidence encore fréquent entre les arrivées, d’un côté, et les départs, de l’autre, amène des arrêts dans le transit des voyageurs, et il y a des compagnies, comme la Compagnie transatlantique et la Compagnie Atlas, qui ne peuvent correspondre exactement avec les lignes du Pacifique. Panama en profite. Quand le canal sera percé, il n’y aura plus ni arrêts ni transbordements, et ce n’est pas à Panama, dont les productions sont insignifiantes et le climat désagréable, que ces diverses compagnies placeront leurs têtes de ligne. Le canal étant à niveau, c’est-à-dire sans écluses, le personnel en sera relativement peu nombreux; les navires entreront par un bout et sortiront par l’autre sans perdre de temps, et m’est avis que les pauvres Colombiens verront plus que jamais «passer le train.»
En attendant des jours meilleurs, Panama trompe l’ennui qui règne en ses murs délabrés par une agitation politique n’ayant rien de comparable avec tout ce que nous avons vu jusqu’ici. Les blancs et les noirs, c’est-à-dire les cléricaux et les libéraux, sont en lutte continuelle, et cette lutte amène fréquemment de sanglants désordres. L’élément nègre domine à Panama; uni à quelques hommes de race blanche, ou plutôt de métis d’Indiens et d’Espagnols, c’est lui qui représente le parti dit libéral, toujours prêt à tirer des coups de fusil contre le gouvernement au profit de quelque homme d’État, lequel, devenu gouvernement à son tour, sera brutalement renversé par ses amis d’hier quand il n’aura plus de places à leur donner.
Cette population remuante, turbulente et, ce qui est plus grave, fainéante, n’est pas encore capable--à supposer qu’elle le devienne jamais--de s’unir à l’élément européen dans un commun effort pour la prospérité du pays. Ce n’est pas là une des moindres raisons qui m’ont donné à penser qu’avec ou sans le canal l’avenir florissant de Panama est chose très problématique.
Au moment de notre passage, le président de l’État de Panama était le général Correoso, ayant, comme le général Trujillo, président de la confédération, et comme tous les généraux colombiens, gagné ses grades dans les guerres civiles. Nous l’avons entrevu dans une soirée que les officiers de la corvette anglaise Penguin donnaient chez leur consul le jour même de notre arrivée. C’est un homme d’une figure aimable, de manières simples et réservées; s’il était sage de juger les gens sur la mine, je conseillerais aux bouillants Panaméniens de se persuader que la fable des Grenouilles qui demandent un roi contient le plus politique de tous les préceptes et de se contenter de ce président-là, qui a l’air et la réputation de valoir au moins la moyenne de ceux qu’on voudra mettre à sa place.
Mais, bien certainement, ils ne m’écouteraient pas, par la bonne raison que, quand ils jettent le gouvernement par terre, c’est à la présidence qu’ils en veulent et non au président. Il n’y a rien à faire à cela[12].
[12] Le 28 décembre, une émeute a éclaté à Panama; le gouverneur civil de la ville, don Segundo Pena, a été tué d’un coup de fusil, et peu s’en est fallu que le général Correoso, sur lequel on a tiré à bout portant, ne fût tué également. Le lendemain, l’ordre était rétabli; mais le président a donné sa démission le 30, et a été remplacé par don Ricardo Casoria,--jusqu’à nouvelle bagarre.
Les étrangers, au nombre d’un millier, sur une population de dix mille habitants, assistent philosophiquement aux émeutes, auxquelles ils ne prennent généralement aucune part, ferment leur magasin jusqu’à ce que l’orage soit passé et se consolent de l’argent qu’il leur fait perdre en songeant que, sans la politique et les cock-tails du Grand-Hôtel, il n’y aurait guère de distractions à Panama.
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Le 17 novembre, nous avons pris le chemin de fer pour Colon (que les Américains appellent Aspinwal), emportant les souhaits de notre excellent commandant, de tous les officiers du bord et des quelques compatriotes obligeants qui nous avaient accueillis et renseignés pendant notre courte station à Panama.
La voie ferrée a été percée dans la forêt vierge qui s’étend sans interruption sur toute la largeur de l’isthme. La végétation est donc d’une puissance et d’une richesse extrêmes, et comme cette région est accidentée d’un grand nombre de mamelons, derniers vestiges de la Cordillère, il y a de temps à autre de jolis points de vue. La majeure partie du trajet se fait cependant entre deux haies de feuillage, dans lesquelles le regard ne pénètre pas à plus de quelques mètres. Point de clairières, peu d’échappées, donc peu de paysages, si ce n’est lorsque le train côtoie les bords du rio Chagres, petit fleuve qui vient se jeter dans la baie de Colon.
Nous avons retrouvé là, mais plus sauvage et plus touffue, la flore que nous avions admirée au Brésil, avec la même variété infinie de plantes grimpantes et parasites s’enroulant autour des arbres, se nouant entre elles mille et mille fois sous des dômes de verdure impénétrables, tellement compacts et serrés que la lumière du jour a peine à y parvenir. Au bord même de la voie, on nous a fait remarquer une grande fleur assez étrange nommée Spiritu Santo, parce qu’elle a la forme d’une colombe aux ailes déployées.
Le train s’arrête devant quelques villages d’aspect misérable, formés de simples huttes ou gourbis, habités par des noirs qu’occupe en ce moment la récolte des bananes.
La pente générale de la voie est très douce et inappréciable à l’œil; l’altitude la plus élevée ne dépasse pas, en effet, 85 mètres. On n’y rencontre que fort peu de travaux d’art, point de tunnels ni de viaducs et les courbes, assez nombreuses, sont au rayon ordinaire de 300 à 400 mètres. Les difficultés de l’exécution de ce chemin de fer n’ont donc pas été causées par la forme du terrain, mais bien plutôt par sa nature inconsistante et humide, la masse énorme de végétaux qu’il a fallu faire disparaître, les intempéries des saisons et l’insalubrité du climat.
Cette question de l’insalubrité de l’isthme américain a pris une grande importance depuis que les projets de percement sont considérés comme bientôt réalisables. Or, l’opinion publique a étendu à tout le territoire compris entre le Guatemala et le golfe de Darien une si terrible réputation, que, pendant bien longtemps, ce seul motif faisait juger impraticable le percement du canal interocéanique. On a raconté, et on raconte encore, que chaque traverse du chemin de fer de Panama à Colon a coûté la vie à un homme, ce qui ferait environ quatre-vingt mille existences sacrifiées.
S’il en était ainsi, c’est par centaines de mille qu’il faudrait compter les travailleurs destinés à succomber dans le percement de l’isthme. Je me hâte de dire qu’il y a là une exagération dont on appréciera l’énormité quand on saura qu’au lieu de quatre-vingt mille coolies chinois morts pendant les travaux du chemin de fer, c’est quatre à cinq cents qu’il faut lire.
D’une manière générale, les climats tropicaux sont dangereux pour l’Européen, surtout à cause des excès auxquels il se livre malgré toutes les recommandations, du peu de précautions hygiéniques qu’il a coutume de prendre et qui, sous les basses latitudes, deviennent nécessaires. Le travailleur chinois souffre moins du changement de climat; mais, le plus souvent mal traité et mal nourri, il y supporte avec peine les fatigues d’un labeur exagéré. Ces observations s’appliquent à Panama comme aux Antilles, au Brésil, à Sumatra, enfin à tous les pays situés dans la zone torride.
En ce qui concerne l’isthme américain, il faut distinguer les parties insalubres, marécageuses, telles que le versant de l’Atlantique dans les États de Nicaragua et de Costa-Rica, d’avec les parties dont le terrain accidenté donne aux eaux un écoulement rapide, au sol une base stable et fertile. L’État de Panama, sauf un ruban assez étroit qui s’étend le long des côtes de l’Atlantique, se trouve dans ces conditions, qui, au point de vue de la salubrité, sont les conditions normales des pays intertropicaux.
Il suffit de parcourir les tables de mortalité de la ville de Panama, les statistiques des cinq années de travaux du chemin de fer et les rapports des officiers qui ont commandé des stations navales dans ces parages, pour s’en assurer. C’est, d’ailleurs, ce que j’ai fait.
J’ignore si les grands travaux de terrassement que nécessitera le percement du canal changeront sensiblement l’état sanitaire du pays; mais, quant à présent, on fera bien de laisser de côté, à propos de Panama et de son isthme, les expressions de «climat terrible et meurtrier;» elles entretiennent un préjugé nuisible à la grande œuvre qui se prépare aujourd’hui et ne sont à leur place que dans la bouche de ceux qui désireraient qu’on accordât plus de valeur à leurs travaux ou plus d’intérêt à leurs personnes.
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Après cinq heures de route, au moment du coucher du soleil, nous arrivons à Colon, petite ville bâtie en terrain plat; c’est un lieu triste, moins sain que Panama et plus ennuyeux encore, s’il est possible.
Nous jetons un regard distrait sur les quelques maisons basses, entrepôts et bureaux alignés le long d’une plage dénudée, et nous courons nous réfugier à bord de l’Acapulco. A la nuit close, le steamer largue ses amarres; nous disons adieu, sans doute pour toujours, à l’Amérique du Sud, et, par une nuit splendide, nous glissons rapidement sur la mer des Antilles.
NEW-YORK
Coup de vent dans l’Atlantique.--A New-York.--Le chemin de fer aérien.--Un poste de pompiers.--Avertisseurs d’incendie.--Chronique mondaine.--Les bals par abonnement.--Les clubs.--Plus de Junon.--Retour en France.
A bord de l’Acapulco, 24 novembre.
Nous serons demain à New-York, non sans avoir essuyé un rude coup de vent, je vous assure. Heureusement, n’a-t-il pas été de trop longue durée, et l’Acapulco, qui est un solide bateau de cent mètres de long, taillé pour la course, s’y est bravement comporté.
Partis de Colon le 17 au soir, nous avons joui d’un fort beau temps pendant quatre jours. Le 19, après avoir coupé les eaux du fameux courant le Gulf-Stream dans sa branche sud, nous avons passé entre la Jamaïque et Haïti, l’Hispaniola de Colomb, notre ancienne Saint-Domingue. Le 20, nous étions en vue de l’île de Cuba, dont nous avons parfaitement distingué les côtes. En arrière du phare de Maysi, élevé sur la pointe la plus orientale de l’île, les falaises s’étagent comme des gradins, formant de gigantesques marches qui semblent indiquer les périodes successives du soulèvement de cette terre au-dessus des eaux.
L’Acapulco, passant au milieu des îles Lucayes, a coupé le tropique du Cancer le 21 et, laissant à bâbord l’île de San-Salvador, première découverte de Christophe Colomb, put mettre enfin le cap en ligne droite sur New-York.
C’est dans la nuit du 22 que nous avons été assaillis par le mauvais temps. En quelques heures, la mer, jusqu’alors calme, devient très grosse et bientôt la tempête éclate avec une extrême violence. Le temps reste absolument clair, et les étoiles brillent dans un ciel pur. Le vent siffle avec rage dans la mâture; mais, comme les voiles ont été bien serrées et toutes les précautions voulues prises à l’avance, il n’y a pas d’avarie à craindre de ce côté. Malgré les planches à roulis qui nous retiennent dans nos cadres, les secousses sont tellement violentes qu’il nous est impossible de fermer l’œil.
Le matin, nous montons sur le pont. L’ouragan est dans toute sa force, et notre grand navire, battu par des lames énormes, roule comme un tonneau.
J’ai raconté que, par le travers des côtes de l’Uruguay, nous avions déjà reçu un coup de vent; mais c’est seulement aujourd’hui que nous voyons la mer tout à fait furieuse. Je comprends maintenant qu’on lui applique ces mots de colère, de rage, qu’on dise: «les éléments déchaînés», car il semble qu’alors la mer ait une volonté de destruction et s’acharne contre le navire. Les vagues paraissent se grossir au loin, se préparer à l’attaque, augmenter de vitesse à mesure qu’elles approchent et se précipiter à un assaut; comme dans une invasion de barbares, les nouveaux combattants succèdent sans interruption aux premiers, et l’Océan semble une immense plaine couverte d’innombrables légions ennemies, se ruant à la bataille avec une ardeur toujours croissante.
Mais le navire, tant qu’il possède ses moyens d’action, reste indifférent à cette lutte où le triomphe lui est assuré. C’est une gymnastique à laquelle il est rompu: une lame se présente, haute, rapide, couronnée d’écume; sa crête dépasse le niveau du pont, il semble qu’elle va déferler sur lui, balayant tout sur sa route. Au moment où elle arrive, le vaillant steamer se soulève doucement; la vague s’engage sous lui; il remonte sans arrêt la pente liquide, puis son avant retombe un peu; il flotte comme indécis sur le sommet de cette masse énorme déjà vaincue; enfin elle s’échappe, l’arrière s’élève à son tour, et le même mouvement se renouvellera sans effort, sans fatigue apparente, jusqu’à ce que la mer, enfin lassée, se calmant d’elle-même, lui permette de reprendre sa marche à toute vitesse pour regagner les heures perdues.
Les vagues que nous avons observées pendant ce coup de vent avaient, au dire des marins, cinq à six mètres de hauteur. On en voit souvent de beaucoup plus fortes aux environs du cap Horn et sur toute l’étendue des mers antarctiques; mais il n’est pas probable qu’elles dépassent jamais une dizaine de mètres, en sorte que les lames monstrueuses, «hautes comme des montagnes», sont à reléguer dans le domaine de la fantaisie avec le vaisseau Fantôme, le grand Serpent de mer et autres poétiques inventions.
Nous avons aperçu quelques navires, des voiliers, tous à la cape, c’est-à-dire avec une voilure très réduite, composée seulement du petit foc et du grand hunier au bas ris. Ils se laissaient aller au gré de la tempête, livrés à une sarabande échevelée, tantôt sur la crête des vagues, tantôt disparaissant dans leur creux. L’un d’eux avait perdu son mât de misaine et son grand mât de perroquet; mais comme il n’a fait aucun signal de détresse, nous avons continué notre route.
Bref, l’Acapulco en a été quitte pour trois voiles défoncées par le vent, au moment où on a essayé de les établir, et le temps, maniable aujourd’hui, n’a d’autre inconvénient que d’être extrêmement froid.
En débarquant à New-York, la neige et la glace nous attendent. Je ne puis m’empêcher de remarquer que notre voyage n’est pas seulement d’agrément et d’études, c’est aussi un voyage d’acclimatation.
Qu’on ne s’avise pas de nous demander, à notre retour, combien nous avons de printemps, cela nous vieillirait trop. En quatre mois, nous avons passé par deux hivers et deux étés. Cette fois-ci, la température vient de s’abaisser de 35° en cinq jours; c’est un changement un peu brusque. Aussi sommes-nous devenus frileux comme des Arabes, tout en étant équipés comme des Esquimaux.
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New-York, 28 novembre.
Depuis trois jours, nous sommes au Grand Central Hotel, dans le magnifique Broadway, qui, à mon humble avis, n’est qu’un banal boulevard, moins large que les nôtres, animé, bien garni de boutiques, mais absolument dépourvu de cette tranquille élégance qui caractérise la rue de la Paix ou le boulevard des Italiens.
La première impression, en arrivant à New-York, n’a pas été des plus favorables; le passage de l’Hudson, depuis Sandy Hook jusqu’au wharf, est intéressant, et tout indique l’approche d’une cité de premier ordre; mais, en mettant le pied dans les mares de neige fondue qui s’étalent sur les voies publiques, jusqu’à ce qu’il plaise au soleil de les dessécher, ou au froid de les transformer en casse-cou, nous n’avons pu réprimer de sévères critiques.
Suivant mon habitude, j’ai commencé par inspecter la ville au hasard, courant de la Battery au Central Park, de la rivière de l’Est aux quais de l’Hudson, montant dans le premier car venu, pour me laisser mener n’importe où, et, grâce au fameux Elevated Railroad (chemin de fer suspendu), parfaitement sûr de retrouver mon hôtel, avec un quart d’heure au plus de retard ou d’avance.
Cet Elevated Railroad est bien le moyen de locomotion le plus commode qu’on puisse imaginer. Il s’adapte merveilleusement aux besoins de la population de New-York. La ville est construite en forme de coin, dont la pointe est dirigée vers le sud; la rivière de l’Est et l’Hudson se réunissent à cette pointe et s’en vont de là, ne formant plus qu’un seul fleuve, jusqu’à la mer. Ainsi limitée de trois côtés, New-York s’étend constamment vers le nord et s’étendra ainsi jusqu’à ce qu’elle ait envahi toute l’île de Manhattan, sur laquelle elle est bâtie, et cela arrivera bientôt.
La vieille ville, qui est naturellement le centre du commerce et des affaires, est donc la partie inférieure, et comme il n’y a plus de place pour la vie privée dans cette accumulation de bureaux, de banques, de docks et de magasins, tout le monde demeure dans la ville haute. Il en résulte que chaque matin une population de deux ou trois cent mille personnes descend à son travail et en revient chaque soir. Ce sont les Elevated qui se chargent de transporter cette marée humaine.
Du côté de l’Hudson, où se trouve le quartier le mieux habité, et parallèlement à la rive, il y a deux voies ferrées, indépendantes l’une de l’autre; du côté de l’est, il n’y en a qu’une. Les wagons passent à la hauteur du premier, du second ou du troisième étage des maisons, suivant les dénivellations du sol. Il y a des stations à peu près toutes les deux minutes, et les trains se suivent de si près qu’on n’a jamais à attendre.
Quant au fonctionnement, il est simplement parfait. On prend son billet, on monte, on descend, on rend son billet, sans qu’une seconde soit perdue. Les wagons, plus grands que nos tramways, ont la même disposition, avec plate-forme à l’avant et à l’arrière. Au moment où le train arrive, il passe avec tant de rapidité qu’on suppose qu’il va brûler la station. Point. Il s’arrête court, et pourtant sans aucun choc; on passe de plain-pied sur la plate-forme; le train repart presque immédiatement. L’arrêt n’a pas été de plus de huit à dix secondes.
Si pressée et grande que soit la foule, il n’y a ni poussée, ni désordre, ni cris; cela se fait tranquillement, adroitement. Pourquoi marcherait-on sur les pieds de ses voisins de peur de manquer de place, quand, au moment où le train se remet en route, on voit le train suivant, à quelques centaines de mètres, qui s’avance à toute vapeur?
Arrivé à destination, on descend, on laisse tomber dans une boîte en verre, sous les yeux d’un employé, le billet qui vous a été remis, et c’est tout. Point de contrôle, point de queue, pas d’autre limite au nombre des voyageurs que la place occupée par chacun; les premiers arrivés sont assis, les autres debout. Il est possible qu’un de ces jours l’Elevated tombe dans une rue, tuant deux ou trois cents voyageurs et écrasant une trentaine de passants; mais en attendant cette catastrophe, qui peut-être n’arrivera jamais, il rend aux habitants de New-York d’inappréciables services.
Hier, j’ai vu une installation d’un autre genre qui m’a vivement intéressé et surpris. C’est l’organisation d’un poste de pompiers. La chose a été souvent décrite. Au reste, tout ce qu’il y a à New-York l’a été cent fois. Si donc, lecteur, vous connaissez l’organisation des postes de pompiers à New-York, veuillez tourner la page; dans le cas contraire, je vous conseille de lire, car la perfection ici est poussée à un tel point que cela touche à la coquetterie.
Le poste que nous avons visité est dans une petite rue voisine de Broadway et de Washington Square. Nous arrivons vers onze heures du soir, accompagnés d’un jeune Américain, fils du correspondant de la Société des voyages à New-York, lequel connaissait l’officier commandant le poste. Nous nous faisons reconnaître, et nous entrons.
En face de la porte est une grande voiture portant la pompe à vapeur; à gauche, une autre voiture un peu moins grande, munie d’un énorme tambour sur lequel est enroulée une manche en toile; au fond, trois boxes, dans lesquelles sont trois beaux chevaux, bien tranquilles.
Je passe les détails: seaux, lampes, robinets, manivelles, instruments accessoires accrochés aux côtés et au-dessous des voitures. L’officier nous fait remarquer que les harnais sont suspendus au plafond par de petites cordes. Deux des chevaux doivent traîner la pompe, le troisième la manche à incendie. Tout ce matériel est si bien fourbi, poli, astiqué, qu’on pourrait l’envoyer tel quel à une exposition de carrosserie. Un homme de garde, en tenue correcte, se promène sous la remise. Sauf le brillant et la propreté excessive des moindres objets, nous ne voyons jusque-là rien d’extraordinaire.
Le capitaine de pompiers nous conduit auprès d’un petit tableau encadré, où sont inscrits les noms de tous les blocks ou pâtés de maisons de la ville de New-York; à côté du tableau est une sonnerie électrique avec deux timbres, un grand et un petit. Cela sert à donner le signal d’alarme et à indiquer, par une combinaison de coups simples et de coups doubles, un numéro d’ordre correspondant à l’endroit où un incendie vient de se déclarer.
--Tout cela est très bien ordonné, dis-je à l’officier; et combien de temps faut-il pour que vos hommes soient prêts, la pompe attelée et en route?
--Environ quinze secondes, monsieur.
J’avais bien entendu: quinze secondes, mais je pensai qu’il avait voulu dire quinze minutes. Je répétai ma question.
--Oui, monsieur, quinze secondes, sauf accident, mais c’est rare.
--Vos hommes sont habillés, sans doute?
--Non, monsieur, ils sont couchés et déshabillés, et ils dorment. Voulez-vous voir?
Nous montons au premier, et nous arrivons dans un dortoir fort propre où huit hommes dorment à poings fermés; leurs habits sont disposés uniformément sur le plancher au pied de leur lit. Le capitaine nous montre comment cet équipement est arrangé: les bottes sont fixées à la culotte, qui est fixée elle-même à la veste. Il s’approche de l’un des lits et touche le dormeur à l’épaule: «Smith!» le pompier ouvre les yeux, jette draps et couvertures, tombe les deux pieds dans ses bottes, passe les manches de sa veste, boutonne d’une main agile les huit boutons réglementaires. En moins de temps qu’il ne faut, non pour le dire, mais pour l’imaginer, il était prêt.
--Et les chevaux?
--Si vous voulez bien vous donner la peine de descendre, je vais vous montrer comment nous nous y prenons.
Au moment où nous atteignons le bas de l’escalier, un carillon très fort et très précipité se fait entendre, l’officier nous crie: «Rangez-vous!» et nous pousse près du mur. Les trois chevaux sortent en courant de leurs boxes et vont se placer d’eux-mêmes sous les harnais; l’homme de garde décroche les suspentes, tout le harnachement tombe déployé et se trouve exactement à sa place. Pendant qu’en deux coups de poignet secs il ferme les colliers à ressort, le poste entier dégringole comme une avalanche le petit escalier, les cochers sautent d’un bond sur leurs sièges, les servants sur l’arrière des voitures; deux hommes à la porte battante ont tiré les verrous et sont prêts à ouvrir; sur un signe de l’officier, les deux voitures vont partir au galop.
Je n’avais pas eu la présence d’esprit de compter les secondes, mais assurément il ne s’en était pas écoulé plus de dix ou douze.
Pendant ce temps, le gros timbre, battant un certain nombre de coups, avait fait connaître le lieu où était l’incendie. Un second appel du carillon eût été l’ordre de s’élancer dans la rue.
Nous étions absolument émerveillés, et ce qui nous paraissait le plus inexplicable était la manœuvre des chevaux s’en allant aux brancards tout seuls. Qui donc les avait détachés? Le même courant électrique qui avait mis en mouvement la sonnerie. Ce courant actionne un mécanisme de déclanchement très simple, et les animaux se trouvent instantanément débarrassés de leurs licous. Ils sont dressés à sortir de leurs boxes au premier bruit du carillon, et c’est avec une ardeur presque joyeuse qu’ils vont se placer sous les harnais.
C’était dans un quartier fort éloigné que le feu s’était déclaré; aussi l’officier était-il à peu près sûr de n’être pas appelé pour l’éteindre. Mais il est de règle que dès qu’un incendie est signalé, si peu important qu’il soit, tous les postes de la ville, au nombre d’une cinquantaine, font la manœuvre à laquelle nous venons d’assister. Si après cinq minutes un nouveau signal ne s’est pas fait entendre, l’officier renvoie ses hommes se coucher. Il y a parfois trois ou quatre alertes dans la même nuit, et le capitaine du poste nous a assuré en avoir eu plus de cinq cents dans le cours de l’année dernière.
Le plus grand nombre des postes de pompiers de la ville de New-York ont été créés par les compagnies d’assurance contre l’incendie. Elles ont trouvé cette dépense moins onéreuse que le payement des indemnités. Ceci est intelligent et pratique. Pourquoi nos compagnies n’en font-elles pas autant?
Là-bas, il n’a pas suffi d’organiser un admirable service pour éteindre les plus terribles incendies; on s’est appliqué aussi à les prévenir, se basant sur une vérité indiscutable, que celui qui brûle a un intérêt capital à prévenir les pompiers. C’est sur ce sage principe qu’est établie l’organisation des «avertisseurs». Chaque maître de maison ou chef de famille habitant New-York reçoit, sur sa demande, une grosse clef en cuivre, portant un numéro. Le feu prend-il chez lui, et craint-il de ne pouvoir l’éteindre aussitôt, lui-même ou un des siens court avec la clef en question jusqu’au réverbère qui fait l’angle de la rue, ouvre une petite porte en fonte et démasque ainsi un indicateur à aiguille qu’il place au numéro de la maison.
Le seul fait d’ouvrir la porte, prévient par une sonnerie électrique le poste de pompiers le plus voisin, et l’indicateur lui fait connaître exactement où est le feu. Ce poste prévenu transmet l’indication au poste central de la ville, s’équipe et sort. Le poste central communique le renseignement à tous les autres. En une minute, l’immense matériel du Fire Office est prêt à être lancé au triple galop et concentré sur le lieu du sinistre.
On ne manquera pas de supposer que d’aimables plaisants s’avisent d’ouvrir les portes des réverbères avertisseurs, pour la seule distraction de faire faire l’exercice aux pompiers. Mais le cas a été prévu: dès que la porte a été ouverte, la clef ne peut, sans un instrument spécial, être retirée de la serrure. Or, le numéro que porte cette clef correspond au nom de son propriétaire, lequel, découvert immédiatement, payerait d’une forte amende le luxe de cette mauvaise farce.
Nous devons partir dans deux jours pour Washington, puis, revenant à New-York, commencer bientôt notre course à travers les États-Unis. Le jour n’en est pas encore fixé. M. de Saint-Clair, qui nous a accompagnés ici, attend les dépêches que la Société doit lui envoyer de Paris. Nous ne pouvons nous rappeler sans inquiétude les ennuis qui ont déjà menacé d’arrêter notre voyage, et ce retard dans l’arrivée des ordres relatifs à notre grande excursion nous fait craindre que de nouvelles difficultés n’aient surgi.
New-York, 6 décembre.
Toujours ici en expectative. J’ai déjà vu la plus grande partie des monuments, établissements publics et privés de New-York et recueilli une foule de renseignements sur toutes choses; mais je n’ai ni le temps ni le désir de décrire une cité tant de fois décrite.
Je dirai seulement quelques mots du monde américain, sur lequel, soit dit en passant, on a généralement des idées assez fausses chez nous, et que le grand succès de l’Oncle Sam de Victorien Sardou a été loin de redresser.
Le moment actuel est la pleine saison des bals, soirées, réunions, réceptions, et tout autant, sinon plus qu’à Paris, l’hiver à New-York est mondain à l’extrême. Mais ici n’est pas mondain qui veut.
Nous nous imaginons volontiers que, dans cette société ultra-démocratique par ses principes avoués, ce qu’on nomme en France «le monde» est un mélange confus de tout ce qui a de l’argent ou une situation, que les salons sont des caravansérails, où l’on entre et d’où l’on sort à son gré, que chacun se meut à la seule règle de sa fantaisie, ainsi que la foule sur une place publique un jour de fête.
Jamais préjugé ne fut aussi peu fondé, car, plus que dans tout autre pays, les castes aux États-Unis sont tranchées, les détails des origines de chaque famille étudiés et commentés, et nulle part, j’entends au point de vue des relations, les nuances ne sont plus sensibles et la fusion des groupes difficile, lors même que la puissance incontestable du «dieu dollar» veut établir l’égalité sociale entre les gens «comme il faut» et ceux qui ne le sont pas.
Le critérium le plus important de ces degrés d’aristocratie mondaine est l’ancienneté des familles. On tient compte, assurément, des traditions qui s’y sont perpétuées ou éteintes, du rôle que ses membres ont joué, des situations qu’ils ont occupées; mais, en principe, les descendants des signataires de la déclaration d’indépendance sont du «grand monde», comme diraient nos bourgeois, et les descendants d’un émigré de la veille, s’il ne s’est allié à l’une de ces familles qui prennent rang au-dessus des autres, ne sont pas du monde du tout.
En un mot, politiquement et civilement, tous les Américains sont égaux, mais socialement ils ne le sont pas; aussi faut-il le tremplin de bien des millions pour franchir les barrières qui marquent les différents niveaux de castes très jalouses de leurs théoriques privilèges.
On s’est beaucoup émerveillé chez nous,--et beaucoup amusé,--des coutumes américaines qui permettent tant de liberté aux jeunes gens des deux sexes dans leurs rapports mutuels. Cette liberté, assure-t-on ici, ne dépasse jamais les bornes de la plus stricte convenance. «Jamais» est probablement beaucoup dire, les exemples cependant ne prouvent rien, étant susceptibles de confirmer les exceptions aussi bien que les règles, suivant la manière dont on les choisit. Il est certain qu’à New-York, comme dans toute l’Amérique, une jeune fille peut sortir seule, aller d’un bout de la ville à l’autre, sans qu’un regard impertinent, une parole offensante la fasse rougir.
C’est affaire d’habitude. Au Japon, les Européens se plaisent à aller dans les bains publics regarder les dames qui se baignent toutes nues; ils en rient à gorge déployée, et pendant ce temps-là les Japonais et les Japonaises rient d’aussi bon cœur de notre étonnement, parce qu’ils ne le comprennent pas et qu’ils le trouvent ridicule.
Les coutumes sociales, dans tous les pays, sont basées sur un certain nombre de «telle chose ne se fait pas», qui deviennent bien vite pour tout le monde, et à tous les degrés, la loi et les prophètes. A New-York, on rencontre à chaque instant des jeunes femmes et des jeunes filles seules, occupées à faire des emplettes ou des visites; on trouve cela tout naturel parce qu’on y est habitué, et on se garde de les importuner parce que «cela ne se fait pas.» Et c’est la meilleure des raisons. Cette liberté, qui nous semble extraordinaire, a pour conséquences des usages bien éloignés des nôtres. Telles sont les soirées données ailleurs que chez soi: les maisons américaines étant petites et le nombre des amis étant parfois considérable, si on a cependant assez de fortune pour pouvoir donner un bal, on invite son monde chez Delmonico,--le Bignon de New-York;--on y trouve un superbe appartement, musique, souper, service, une entrée privée où, pour ce jour-là, vos amis seuls ont accès. Quand on a bien dansé, causé et flirté, chacun prend sa voiture, la maîtresse de la maison comme les autres, et on rentre tranquillement chez soi.
Votre cercle de relations est-il très étendu, vous faites mieux encore: la jeunesse seule est invitée; les papas et les mamans, débarrassés de l’insupportable corvée qu’ils font en France avec tant de résignation, restent paisiblement au logis; mademoiselle va au bal avec son frère, si elle en a un; sinon, une femme de chambre l’accompagne jusqu’au vestiaire et elle trouve toujours là quelque jeune femme de ses amies avec laquelle elle fait son entrée.
La saison des bals commence après le jour du «Thanks giving», qui est ordinairement le dernier jeudi du mois de novembre. L’ancien usage, encore très suivi, veut qu’en ce jour chaque famille se réunisse au complet, après avoir rendu grâce à Dieu pour les bonnes récoltes et les bienfaits reçus pendant l’année. Alors se succèdent les réceptions d’après-midi, les grands dîners et les bals, et cela dure jusqu’au carême.
Un trait assez remarquable de la société de New-York est la coutume des soirées «par abonnement.» Des invitations anonymes, au moins dans la forme, sont adressées portant les mystiques initiales F. C. D. C. (Family Circle Dancing Class), et la famille qui les reçoit souscrit ou ne souscrit pas à quatre réunions dansantes, dans lesquelles on est sûr de ne trouver que des gens du meilleur monde. Un autre jour, c’est le Common sense qui envoie des cartes: encore un bal par souscription. Quelquefois, c’est une réunion de skating, toujours organisée d’après le même système.
Cela est bizarre, j’en conviens; mais le premier résultat de ces habitudes est d’amener les jeunes gens à aller davantage dans le monde, de s’y faire plus facilement connaître et apprécier, de s’y créer plus jeunes des relations et d’y tenir déjà une place à un âge où nous ne les comptons pour rien, ce qui les ennuie et par conséquent les éloigne.
Parmi les plus célèbres bals fondés à New-York, on cite ceux des «Patriarches». Ce sont trente pères de famille qui souscrivent une certaine somme et ont chacun la disposition de sept billets à distribuer entre leurs amis. Les bals des Patriarches sont donnés chez Delmonico; ce sont les plus élégants et les plus recherchés. Il y en a trois par saison.
Inutile de parler des modes. On ne connaît ici que les nôtres. Les belles Américaines y ajoutent un caractère de hardiesse fantaisiste, qui fait de leurs toilettes des chefs-d’œuvre de grâce, quand une mauvaise inspiration ne les amène pas au ridicule.
La vie des clubs à New-York est à peu près la même que dans les grandes villes européennes. Le plus beau de tous est le Union Club; c’est le rendez-vous des fashionables et des knickerbockers, fils des premiers colons de la ville, très fiers des droits qu’ils ont sur le sol natal, et grands gastronomes, à en juger par la respectable réputation culinaire du Union Club. Le Loyal League est un club presque exclusivement politique, hanté par l’élément républicain, en opposition avec le Manhattan, club des démocrates. Il faut citer aussi le Century, qui a beaucoup d’analogie avec notre cercle des Mirlitons; c’est une réunion purement littéraire et artistique, dans laquelle l’admission est fort difficile. J’en passe un grand nombre plus ou moins importants, mais qui ne viennent qu’en seconde ligne après ceux-ci.
La saison des bals est aussi celle des expositions; j’en ai vu une ces jours-ci dans laquelle les noms de Dupré, de Jacques, de Vibert, de Bouguereau, de Cot tenaient la première place, et dont le produit était destiné à subventionner une école d’art décoratif, qui, fondée depuis deux ans seulement, paraît avoir donné d’assez beaux résultats.
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A bord du Labrador, 10 janvier 1879.
Nos craintes se sont, hélas! réalisées. Notre voyage est interrompu, et cette belle expédition, si intéressante et si heureuse jusqu’à ce jour, ne se continue pas. La Junon, toujours à Panama, alors que nous la croyions en route pour San-Francisco, où nous devions l’y rejoindre, vient d’être rendue à ses propriétaires. Elle va refaire, sans nous, le chemin que nos jeunes enthousiasmes avaient tant égayé.
Les compagnons du tour du monde sont déjà dispersés; quelques-uns ont continué leur voyage par les voies ordinaires; d’autres ont déjà regagné la France, où le Labrador me ramène en ce moment.
La Société des voyages d’études a été gravement atteinte par les manœuvres de la compagnie à laquelle elle avait affrété la Junon. Notre expédition avait été cependant organisée par des hommes de haute valeur et d’une honorabilité indiscutable; dans tous les pays que nous avons traversés, elle avait recueilli les plus sincères et les plus vifs témoignages de sympathie; mais partout des annonces ambiguës, insérées par les armateurs dans les journaux locaux, des bruits malveillants répandus, des demandes d’arrêt du navire expédiées en réponse aux protestations de la Société, devaient lui porter un grand préjudice. Le dommage ne tarda pas à se traduire par des pertes d’argent; car, même dans les ports où le mouvement commercial était le plus actif, la Junon ne put prendre de fret.
Nous l’avons vue, à Montevideo, par exemple, venant de se voir retirer un chargement promis, obligée d’acheter des pierres pour lester le navire, et perdant par cela même, avec les recettes légitimement espérées, le crédit auquel elle avait droit.
Quand nous atteignîmes Panama, cette situation était devenue trop grave pour pouvoir se prolonger. La Société des voyages, à découvert d’une somme de plus de 200,000 francs remise aux armateurs, se résolut à leur rendre le navire, en les déclarant responsables des conséquences.
Quels motifs ont pu dicter la conduite des propriétaires de la Junon? N’y aurait-il donc là qu’un esprit de mercantilisme exagéré, une appréciation étroite et fausse des éléments matériels et moraux de l’entreprise?... Il nous est impossible de trouver d’autres raisons. Quelles qu’elles soient, il est triste de penser que c’est seulement de notre pays que sont survenus les obstacles.
J’ai ici le droit et le devoir de constater les efforts loyaux et énergiques de notre commandant pour faire cesser une persécution à laquelle il n’a jamais fourni aucun prétexte et qui a commencé avec le voyage lui-même. Je dois également rendre hommage à ses solides qualités de marin, à celles du personnel qu’il avait choisi. Nous leur devons d’avoir fait 5,000 lieues dans les parages les plus variés, parfois les plus difficiles, sans une avarie, sans un accident et sans perdre un seul homme.
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Donc, lecteur, pardonnez-moi si je manque à ma promesse. Je m’étais engagé à vous faire faire le tour du monde. Hélas! nous n’en avons fait qu’un peu plus du tiers, et parmi mes voyages à travers trois autres continents, c’est le premier où il m’arrive de ne point atteindre le port... Infidèle Junon!
En ce moment, le magnifique Labrador roule et bondit sur les vagues du fougueux Atlantique. Sa mâture «chante» sous les efforts de la tempête; son large pont est balayé par les eaux, des stalactites de glace pendent à tous les agrès, et de violentes rafales de neige ajoutent encore à la difficulté des manœuvres... Mais, bah! nous en avons vu bien d’autres.
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Encore huit jours de patience et nous allons revoir la patrie, nos familles, nos amis.--C’est égal, je n’en reviens pas encore... d’en revenir sitôt!
TABLE
Pages De Marseille à Gibraltar 1 Gibraltar 17 Les îles Madère 29 De Madère à Rio-de-Janeiro 49 Rio-de-Janeiro 85 Rio-de-Janeiro. (Suite.) 107 Montevideo 133 Buenos-Ayres 159 Le détroit de Magellan 189 Les canaux latéraux des côtes de la Patagonie 215 Au Chili. Valparaiso et Santiago 239 Au Pérou. Le Callao et Lima 275 Au Pérou. Le Callao et Lima. (Suite.) 299 Panama 321 New-York 341
Paris.--Imp. Veuve P. LAROUSSE et Cie, rue Montparnasse, 19.