‹ À l'oeuvre et à l'épreuve.Chapitre 28 sur 43 · (Le P. Garnier à Gisèle Méliand)

(Le P. Garnier à Gisèle Méliand)

Résidence de la Conception,
Trois-Rivières, 10 juillet 1636.
« Je suis en route pour la mission huronne, chère sœur, et j’ai la permission de vous écrire un mot.

« C’est ici qu’on vient attendre les sauvages qui consentent à nous emmener. C’est ici qu’on dit adieu à la civilisation.

« Trois-Rivières est un petit poste de traite très fréquenté. Il y a deux ans, M. de Champlain envoya M. La Violette y bâtir un fort. Nous avons ici une maison. Les PP. Buteux et du Marché y résident.

« À cause de la crainte que les Iroquois inspirent, il paraît que très peu de Hurons descendront cette année. Sept sont pourtant arrivés avec des lettres du P. de Brébeuf. Je les ai vus se cabaner sur la grève.

« En débarquant, avant de se montrer aux Français, ils ont huilé leurs cheveux et se sont peints de rouge, de bleu, de noir. Cette étrange toilette s’est faite dans les joncs où ils avaient poussé leurs canots.

« On leur donna un festin, ce qui leur plaît fort. L’un d’eux, capitaine de la bourgade Ihonatiria avait monté le P. Le Mercier l’an dernier. Il dit qu’il emmènerait volontiers l’un de nous, si on lui fournissait un canot.

« Le canot fut vite trouvé et le P. Chastelain désigné pour partir. Les autres sauvages, apprenant que je devais aussi monter, dirent qu’il ne fallait pas nous séparer et m’offrirent de faire le voyage avec eux. D’ordinaire, il faut beaucoup prier et insister pour se faire accepter. Aussi le P. Lejeune qui nous avait rejoints aux Trois-Rivières, fut-il surpris. Moi je ne le fus pas, car j’avais tout remis entre les mains de la sainte Vierge.

« Des pois, du pain, quelques pruneaux, voilà ce que nous emportons pour notre nourriture et celle de nos sauvages qui n’ont pas fait de cache en descendant.

« Gisèle, je me demande souvent si je ne rêve pas – si c’est bien vrai que je m’en vais à Saint-Joseph d’Ihonatiria. Mon cœur surabonde d’une joie qui n’a pas d’expression. Oh, que Dieu est admirable dans ses voies ! Comment tout cela s’est-il fait ? comment ai-je rompu tout mes liens ? comment ai-je compris que le vrai bonheur, le grand bonheur c’est Dieu seul ?

« Je ne saurais dire. La lumière s’est faite en moi doucement, invinciblement – comme le jour descend.

« J’ai quitté Québec, le 1er juillet, avec le P. Chastelain. Afin de donner aux sauvages une haute idée des missionnaires, le gouverneur vint nous reconduire jusqu’à nos canots, et au fort, on nous salua de trois coups de canon.

« Je ne sais quoi me disait au fond du cœur que je ne reverrais plus Québec. À mesure que je m’éloignais, cette conviction grandissait en moi. Mais je ne me sentais pas triste. Au contraire. C’est avec un sentiment de paix profonde que je répétais : Voluntas tua, voluptas mea.

« De Québec aux Trois-Rivières, c’est toujours la solitude. Pas la moindre habitation sur le rivage, pas une voile sur le grand fleuve.

« Parfois le sentiment de l’isolement pesait un peu sur mon cœur. Mais la prière me remettait vite. Chère sœur, je vous souhaite l’esprit de prière. Quand vous l’aurez, vous ne songerez plus jamais aux pauvres joies de la terre, et votre âme portera le poids des tristesses et des regrets aussi facilement que le Saint-Laurent porte le poids des feuilles mortes.

« Adieu Gisèle. Ce m’est une consolation bien sensible de vous savoir auprès de mes parents.

« Je vous bénis de mon indigne main de missionnaire.

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