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Chapitre 2 Marie la couturière

Le secret de tout ceci était bien simple pourtant.
Si le dimanche qui suivit la fête au Bois, les farauds du Château-Richer et de Saint-Féréol, tout en pomponnant leurs chevaux et faisant leur tour de voiture, s’étaient adonnés à passer devant la porte de la modeste maison du père Couture, sise au pied d’une de ces jolies collines, qui traversent le village de Sainte-Anne, ils auraient aperçu le cabrouet de Cyprien, dételé et remisé sous le hangar.

Ce jour-là, bayant aux corneilles, fatigué de courir la prétantaine et de fainéantiser, Cyprien avait appris l’arrivée de Marie la couturière.

Marie la couturière était une grande brune, ni belle ni laide, qui avec l’œuvre de ses dix doigts, gagnait un fort joli salaire à la ville, où elle s’était fait une réputation de modiste. Elle était venue prendre quelques jours de repos, chez l’oncle Couture, et comme le petit Cyprien s’était levé ce matin-là, avec l’idée fixe d’aller lui conter fleurette, il avait attelé, après le dîner, et s’en était venu bon train, superbement endimanché, pipe vierge sous la dent, mettre le feu dessus et faire brin de jasette.

Le père Couture était un vieux rusé, qui, lui aussi, avait fait son temps de jeunesse. Aussi, vit-il, d’un très mauvais œil le vert galant, arrêter sa jument devant la porte, la faire coquettement se cabrer, puis s’élancer lestement sur les marches du perron, tout en faisant claquer savamment son fouet. Mais, sa nièce Marie lui avait montré une si jolie rangée de dents, elle l’avait appelé : « Mon oncle ! » avec une intonation si particulière, qu’il se prit à chasser cette mauvaise humeur, comme on chasse une mauvaise pensée et sans savoir ni pourquoi, ni comment, il s’en était allé tranquille mettre le cheval à l’écurie, et remiser la voiture sous le hangar.

Pendant l’accomplissement de cette bonne action, le petit Cyprien, le toupet relevé en aile de pigeon, le coin du mouchoir artistement tourmenté hors de la poche, avait fait son entrée triomphale, tenant d’une main son fouet, et de l’autre sa pipe neuve.

Marie était bonne fille, au fond. Cet air d’importance n’amena pas le plus petit sourire sur le bout de ses lèvres roses. Elle lui tendit gaîment la main, tout en disant :

— Eh ! bien, comment se porte-t-on par chez vous, Cyprien ?

— Mais cahin et caha, mademoiselle Marie : l’oncle Roussi est un peu malade ; quant à moi, ceci est du fer, ajouta-t-il, en passant familièrement la main sur la poitrine.

— Savez-vous que vous êtes heureux d’avoir bonne santé comme cela, Cyprien : au moins, c’est une consolation, pour vous qui mettez sur terre tout votre bonheur, car, pour celui de l’autre côté, on m’assure que vous n’y croyez guère.

— Ah ! pour cela, on ne vous a pas trompé, et je dis avec le proverbe : un tu tiens vaut mieux que deux tu tiendras.

— C’est une erreur, Cyprien ; on ne tient pas toujours, mais en revanche vient le jour où l’on est irrévocablement tenu : alors il n’est plus temps de regretter. Voyons, là, puisque nous causons de ces choses, dites-moi, cœur dans la main, quel plaisir trouvez-vous à être détesté par toute une paroisse, et à vous moquer continuellement de tout ce que votre mère n’a fait que vénérer pendant sa vie ?

— Quel plaisir ! mais Marie, il faut bien tuer le temps, et je conviens franchement, puisque vous l’exigez, que je m’amuserais beaucoup mieux à Québec. Ça, c’est une ville où l’on peut faire tout ce qu’on veut sans être remarqué ; mais ici, pas moyen de dire un mot sans que de suite il prenne les proportions d’un sacrilège. Vous ne me connaissez pas d’hier, mademoiselle Marie, et vous savez bien qu’en fin de compte, je suis un bon garçon, mais je n’aime pas être agacé, et dès que l’on m’agace, je…

— Eh bien, je… quoi ?

— Sac à papier ! je ris.

— Vous riez, pauvre Cyprien ! mais savez-vous ce que vous faites ? vous riez des choses saintes. Dieu, qui de toute éternité sait ce que vous fûtes et ce que vous deviendrez, se prend alors à considérer cette boue qu’il a tirée du néant et qui cherche maintenant à remonter vers lui pour l’éclabousser, et alors, cette bouche qui profère en riant le blasphème, il la voit à travers les ans, tordue, violette, disjointe et rongée par la vermine du cimetière.

— Vous lisez, mademoiselle Marie, vous lisez trop ; vos lectures vous montent à la tête, et quelquefois, ça finit par porter malchance.

— Ne craignez rien pour moi, Cyprien, et vos facéties ne m’empêcheront pas d’aller jusqu’au bout, car je veux vous sermonner tout à mon aise. Vous le méritez et vous m’écouterez, je le veux !

Elle fit une moue toute enfantine, et Cyprien, étonné de se trouver si solidement empoigné par ces griffes roses, se prit à se balancer sur sa chaise, tout en se taisant courageusement.

Marie reprit doucement.

— Vous disiez tout à l’heure, Cyprien, que vous regrettiez de ne pouvoir pas demeurer à la ville ; on y mène si joyeuse vie, pensiez-vous ! Eh bien ! voulez-vous savoir ce que c’est que la vie à Québec ? écoutez-moi bien alors.

— Ça y est, belle Marie ; j’emprunte les longues oreilles du bedeau, et j’écoute votre aimable instruction.

— Aimable, non, franche, oui. Regardez-moi bien en face, Cyprien ; je ne suis qu’une pauvre fille, qui a fait un bout de couvent, mais qui, restée orpheline à mi-chemin, a su apprendre et comprendre bien des choses que la misère enseigne mieux que les Ursulines. Livrée seule à moi-même, j’ai cru que le travail était la sauvegarde de tout, et je ne me suis pas trompée. J’ai travaillé, et en travaillant, j’ai vu et j’ai retenu ce que le paresseux ne voit pas et le riche ne sent pas.

J’ai vu de pauvres compagnes d’atelier, faibles et confiantes, tomber et se relever les mains pleines de cet argent que le travail honnête ne peut réunir que par parcelles.

J’ai coudoyé des hommes respectables et réputés très honorables, qui, la bonhomie sur le visage, le sourire de la vertu sur les lèvres, s’en allaient porter à l’orgie et au vice le salaire que la famille réclamait piteusement.

J’ai vu monter chez moi des femmes couvertes de soie et de dentelles fines, pendant que leurs enfants, au bras d’une servante, croupissaient dans l’ignorance.

J’ai vu déchirer à belles dents des réputations, par de saints marguilliers qui, pieusement et sans remords, ronflaient dans le banc d’œuvre.

J’ai vu bien des beaux esprits se paralyser au contact de leur verre plein.

J’ai vu des jeunes gens bien élevés, employer leur intelligence à franchir le seuil de la débauche à de pauvres enfants, qui jusque-là n’avaient eu d’autre chagrin que celui qu’apporte la rareté du pain quotidien.

J’ai vu… mais à quoi sert de vous parler de toutes ces choses, Cyprien ? Vous les savez mieux que moi, car si Québec regorge de ces horreurs, Sainte-Anne renferme bien aussi quelqu’un qui peut marcher sur leurs brisées, et ce que les autres font en plein soleil et sous des dehors de grand seigneur, vous le faites ici sans façon et à la débraillée. Ah Cyprien, ce n’est pas pour vous faire de la peine que je dis ces choses-là ; mais il est pénible de vous voir, vous, fils d’habitant, boire votre champ, au lieu de le cultiver.

Dans quel siècle vivons-nous donc, grand Dieu, et où l’intelligence humaine s’en va-t-elle ?

Cyprien ne riait plus ; la tête baissée, les joues vivement colorées, il réfléchissait silencieusement.

Mauvaise cervelle, mais cœur excellent, il ne trouvait plus rien à dire et, comme l’oncle Couture venait de rentrer, après avoir fait le train des animaux et le tour de ses bâtiments, il dit tout simplement à voix basse :

— Merci ! merci du sermon ! il profitera : et maintenant, il faut que je m’en aille ; sans rancune, Marie, au revoir.

En route, il fut rêveur et fit, presque sans s’en apercevoir, tout le bout de chemin qui le séparait de la maison Roussi.

Dès ce jour, il y eut un changement notable dans sa conduite. Ses amis ne pouvaient plus mettre la main dessus ; il était toujours absent, et même les mauvaises langues commençaient à chuchoter ; car le cabrouet de Cyprien s’arrêtait souvent à la porte du père Couture.

Marie était légèrement malade depuis quelques jours ; le travail avait un tant soit peu ébranlé cette frêle constitution et, sous prétexte d’aller chercher de ses nouvelles, le petit Cyprien passait ses après-midi à la maison de la couturière.

Or, un beau matin, comme Marie était à prendre une tisane, et que Cyprien tout distrait tambourinait de ses doigts sur la vitre de la fenêtre, il se prit à dire tout à coup :

— J’ai envie de me marier, Marie.

— Un jour le diable se fit ermite, murmura doucement la malade, en remettant son bol de tisane sur la petite table placée auprès de sa berceuse.

— Je ne suis plus le diable, pauvre Marie ; depuis un mois me voilà rangé. Déjà ma réputation de viveur s’en va en lambeaux, et maintenant j’ai besoin d’une bonne fille pour me raffermir dans la voie droite. Vous savez… l’habitude de chanceler ne se perd pas facilement, ajouta-t-il en riant.

Puis, redevenant sérieux, il dit :

— Voulez-vous être ma femme, Marie ?

— Vous allez vite en besogne, monsieur Cyprien, reprit la malade ; et vous profitez de l’intérêt que je vous porte pour vous moquer de moi. Vous ne vous corrigerez donc jamais de votre esprit gouailleur ?

— Dieu sait si je dis la pure vérité, Marie !

— Dieu ! mais tout le village sait aussi que vous avez dit cent fois ne pas y croire.

— Ah ! mon amie, c’étaient alors de folles paroles que je passerai toute ma vie à expier. J’y crois, maintenant. Plus que cela, j’y ai toujours cru !

— Et qui me le dit, maître Cyprien ? avec des viveurs comme vous autres, nous, pauvres filles, il est toujours bon de prendre ses précautions.

— Mademoiselle Marie, Cyprien Roussi vient de se confesser, et il doit communier demain, répondit-il lentement.

Marie se tut : une larme erra dans son œil noir ; puis, faisant effort pour rendre la conservation plus gaie, elle reprit :

— Bien, Cyprien, très bien ! après avoir été le scandale, vous serez l’expiation ; tout cela est raisonnable ; mais je ne comprends pas comment monsieur le curé a pu m’imposer à vous comme pénitence.

— Oh ! Marie, c’est à votre tour maintenant de railler ! mais écoutez-moi : il vous est si facile d’être bonne que je serai bon. Tenez, si vous dites oui, et si vous voulez être madame Roussi, eh ! bien, je ne suis pas riche, mais je vous ferai un beau cadeau de noce.

— Et ce cadeau de noce, que sera-t-il ?

— Je vous jure que de ma vie jamais goutte de liqueur forte n’effleurera mes lèvres.

Marie resta silencieuse un instant ; puis étendant sa main vers Cyprien :

— Puisque vous dites la vérité, je serai franche avec vous : je vous aime, Cyprien.

Et voilà comment il se fit que deux mois après avoir communié, le petit Cyprien, toujours au grand ébahissement du village, était marié à Marie la couturière.

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