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Chapitre 3 Martial paie sa dette

« Prendrez-vous du thé, chevalier ? voyez comme il est chaud et parfumé. Si vous essayez une fois de ce breuvage, je parie que vous ne pourrez plus vous en passer.

— Capitaine, vous êtes un tentateur : vous autres, Anglais, vous ne vous méfiez pas assez des Chinois, qui se vengent de votre commerce d’opium, en vous servant en retour un énervant qui entre comme base de toutes vos maladies, le spleen, par exemple.

— Un Français n’est pas autre chose qu’une agglomération de préjugés, chevalier. Je vous exempterai de thé, mais à une condition, mon vieil ami ; c’est que vous allez goûter à ce whisky que je me propose de faire mettre en bouteilles demain.

— Ah ! pour cela, volontiers : il est bon, et vaut cent fois cette guildive que l’on nous a donnée en ration sur les plaines d’Abraham. Vous vous rappelez, capitaine, le maître coup d’épée que votre serviteur vous prêta en ce jour historique ?

— Comment, si je m’en souviens, M. de Lacorne ! sans la boucle d’argent qui retenait mon plaid, vous étiez en train de me désarticuler l’épaule ! Ah ! vous êtes aujourd’hui la cause d’une série de rhumatismes qui me tombe dessus à chaque saut de température, et vous m’avez métamorphosé en un douloureux baromètre !

— Bah ! vous avez le remède à côté du mal ; vous n’aurez qu’à choisir au milieu des chaudes flanelles de votre étalage pour vous soigner à point ; à votre santé, vieux richard !

— Vous en parlez à l’aise de mes flanelles, chevalier ! Si un marchand se servait comme cela, que resterait-il à sa clientèle ? Dans le triste état où se trouve le pays, il faut économiser.

— Mais c’est vous, capitaine Fraser, qui prenez vos aises, en parlant d’un pays que vous et les vôtres avez dévasté, pillé, incendié ; puis, en fin de compte, acheté et soldé. Dieu merci, vous ne nous avez pas conquis ; car il y avait de bonnes lames ici, ajouta M. de Lacorne, en frappant distraitement sur sa jambe gauche, croyant y rencontrer encore le fourreau de sa fidèle épée d’autrefois.

— Heureusement que je la connais, celle-là ; et je parierais que c’est encore le nom de ce pauvre capitaine de Vergor qui va revenir sur le tapis. Voyons, chevalier, de grâce, calmez-vous ! Nous ne sommes pas aussi ogres que vous le croyez envers vos compatriotes, et tenez, je veux bien vous faire une confidence. Moi qui vous parle en ce moment, j’ai fait une chose qui ne m’est arrivée de ma vie ; j’ai avancé sur crédit, et cela à un Canadien français !

— Pardine la belle affaire ! nous prenez-vous pour des escrocs du New-Market ; Dieu merci, nous payons nos dettes, nous ; le pays tout entier dût-il y passer.

— Vous serez toujours intraitable, chevalier, et pourtant, il va falloir m’écouter, car je me suis mis en tête de vous raconter mon histoire. »

Et il se prit alors à dire à M. de Lacorne ce qu’il avait fait pour le pauvre Martial Dubé. À mesure que mon grand-oncle parlait, le chevalier laissait échapper de nombreuses marques d’assentiment ; puis, quand il eut terminé son récit, il essuya furtivement une larme, et dit en se levant brusquement :

— M. Fraser, je veux faire quelque chose pour cette pauvre vieille dame Dubé. Demain, je vous apporterai cent livres, et en attendant je vous souhaite le bonsoir.

— Hourra ! pour le chevalier, cria le capitaine Fraser, en le reconduisant vers la porte ; je m’associerai à votre bonne œuvre, et je donnerai autant. Bonne nuit, au revoir, cher Samaritain !

Il se faisait tard, lorsque les pas du chevalier commencèrent à se perdre sur le pavé de la rue Notre-Dame. Onze heures sonnaient à l’horloge de l’épicerie du coin, et le capitaine, après avoir jeté un regard dans l’obscurité du dehors, verrouilla fortement sa porte, essuya du revers de sa manche la vitre de la petite lanterne qu’il tenait à la main, et, avant de monter se coucher, commença l’inspection qu’il faisait chaque soir, dans son magasin.

Ballots de marchandises fraîchement arrivés d’Écosse, boîtes à thé venues de Chine, mélasses et guildives des Îles, eaux-de-vie de France, toutes ces bonnes choses de son commerce défilaient tranquillement sous le rayon pacifique de la lanterne de mon oncle. Partout l’ordre régnait : la nuit promettait d’être tranquille : à la porte résonnait le pas cadencé d’une patrouille, et de temps à autre arrivait un cri de détresse, poussé par le passant attardé, que les matelots pressaient pour recruter la marine de S. M. Britannique, représentée en ce moment par deux gros vaisseaux de ligne ancrés dans la rade de Québec.

Pas un voleur ne rôdait aux environs, et l’oncle Fraser satisfait de sa promenade nocturne se disposait à aller se mettre au lit, lorsqu’en dirigeant un dernier rayon de lumière vers son comptoir, il aperçut assis sur un ballot, la tête tristement appuyée dans une de ses mains, son ancien client, Martial Dubé.

— Diable ! que fais-tu là, mon garçon ? balbutia la voix mal assurée de M. Fraser.

— La vie est un rêve, capitaine, et pendant que je vous parle, mon pauvre corps roule au fond de la baie de Sainte-Croix. Je me suis noyé à dix heures, cette nuit, et je viens vous payer, M. Fraser.

De grosses sueurs froides perlaient du front de mon oncle ; sa main tremblait, et les yeux écarquillés, il regardait le spectre avec une telle épouvante qu’il comprit ses paroles sans les entendre.

Les esprits sont ainsi faits : ils peuvent nous parler sans qu’aucun son vienne frapper l’oreille humaine.

— N’ayez pas peur de moi, M. Fraser, continua l’imperceptible voix du spectre. Les morts ne savent plus commettre le mal, et la méchanceté ne se trouve que sur la terre des vivants. D’ailleurs, je vous aime, vous le savez, capitaine ; et tout à l’heure, quand vous vous êtes arrangé avec M. de Lacorne pour venir en aide à ma pauvre mère, j’étais là, qui vous écoutais. Les défunts, les pauvres défunts, se mêlent constamment aux actes et aux pensées des hommes ; ils voient, comprennent et jugent tout. Leur esprit est délié de toute enveloppe matérielle, et votre bonne action me fait du bien, puisque votre générosité met à l’abri les quelques jours d’expiation que ma mère doit encore passer sur terre.

Quant à ma dette, voici comment vous serez remboursé.

J’ai laissé dans un coffre, à la Pointe Lévis, quelques effets qui sont de bonne vente. Prenez sur le produit l’argent qui vous revient de droit, et avec le reste faites-moi dire des messes.

La voix s’éteignit peu à peu dans un murmure confus, et mon oncle, les cheveux collés sur les tempes à force d’avoir sué sous le poids de la peur, se retrouva seul dans son magasin.

La petite lanterne sourde lui montrait toujours le ballot où Martial s’était assis ; mais le mort s’était évanoui avec la voix sépulcrale, et on entendait plus que le trottinement des rats sous le plancher.

Alors M. Fraser regagna lentement, à reculons, la petite porte qui menait à l’escalier.

Là, il se prit à grimper les marches quatre à quatre, et quand il fut bien pelotonné sous ses couvertes, ma grand-tante l’entendit murmurer entre deux versets du de Profundis :

— Ah ! ma bonne Luce ! Martial Dubé vient de me confier des choses que je ne te dirai qu’à l’heure de ma mort.

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