Chapitre 2 Se souvenir, c’est aimer
De toute éternité, Joséphine était prédestinée pour le bonheur ; aussi mourut-elle, le sourire aux lèvres, l’inexpérience au cœur, dès le début de sa dix-neuvième année.
La vie n’avait été qu’une fête pour elle, et elle s’endormit avec la conviction qu’elle ne laissait que des heureux en ce monde.
Ce départ m’attrista vivement et ce fut là ma première peine.
Il est vrai de dire que Jean épuisa pour moi tous les trésors de consolation qu’il y avait au fond de son cœur ; mais depuis, il m’est toujours resté quelque chose de l’immense chagrin que j’avais alors.
Que voulez-vous, nos premiers morts ne s’oublient pas !
Je l’avoue ingénument : ce qui me mit le plus de baume dans l’âme, ce fut de voir mon ami Jean si heureux auprès de sa Julie.
Nos études terminées, Jean s’était décidé à cultiver la terre de son père ; moi, j’avais choisi le droit et je travaillais chez l’avocat de notre village.
Chaque soir, après la veillée, nous nous réunissions dans une petite chambre que j’habitais alors. Là nous fumions nos pipes en causant entre nous, et nous nous laissions aller à la douce quiétude que laisse toujours derrière elle la conviction d’avoir accompli la tâche quotidienne.
Que pouvaient dire ces causeries ? oh ? mon Dieu, elles sont loin maintenant, et il me serait bien difficile de vous les rappeler sans m’attendrir ! Elles s’éparpillaient sur tout, sur l’histoire, la poésie, l’art, les lettres, la religion, le bien-être de la patrie.
À cette époque, nous étions jeunes, forts, enthousiastes. Les hommes nous semblaient faits pour s’aimer les uns les autres et, riches de cette inexpérience, nos idées allaient, effleurant chaque chose du bout de l’aile et en extrayant les sucs les plus purs et les plus parfumés.
Depuis, ces pauvres papillons se sont brûlés les antennes aux feux de la méchanceté et de l’égoïsme. Ils ne volent plus, ils rampent ; mais il en était ainsi autrefois. Ils planaient haut, très haut : ils butinaient du meilleur, et puisque c’était comme cela, il me faut bien vous le dire.
Jean était beaucoup plus poète que moi, et si aujourd’hui je parle tant bien que mal de son imagination d’artiste, c’est que ses longues conversations qu’il ne cessait de trouver sur le beau, l’idéal et l’immortalité du talent, se sont un peu déteintes sur moi. Si on l’exigeait, j’écrirais même tout un volume de ce qui m’en reste ; mais avant tout, il me faut continuer ce récit, et maintenant j’irai jusqu’au bout sans me laisser détourner par tout ce que l’aimable souvenir de mon ami me chuchote encore à l’oreille.
Un soir donc, il entra tout en nage chez moi, et sans transition, s’asseyant brusquement sur mon lit, il me dit :
— C’en est fait, Henri ! j’aime Julie et je donnerais tout au monde pour savoir ce que son cœur pense de moi !
Ce que son cœur pensait de lui ! mais mon pauvre Jean, il ne fallait pas être bien malin pour le deviner, car depuis longtemps, je voyais ces deux amours naître et grandir au fond de leurs âmes.
Involontairement je songeai alors à ma Joséphine, et mes yeux se gonflèrent :
— Si elle eût vécu, me disais-je, il en aurait été ainsi !
Pourtant j’eus la force de me contenir, et je repris tranquillement :
— Mais elle t’aime, Jean, elle t’aime !
J’allais suffoquer.
Lui, le pauvre garçon, s’en aperçut et, me prenant par la main comme lorsque nous étions enfants, il me dit tristement :
— Voyons, Henri, il faut me pardonner ; je n’aurais pas dû parler de ces choses. Je suis fou de t’avoir fait mal comme ça.
À partir de ce soir-là, je fermai résolument les yeux pour ne pas voir ce que ces amoureux se chuchotaient entre eux.
Pothier était un excellent refuge : je m’y enfonçai à tête perdue, et pendant ce temps-là l’amour filait au-dessus de la tête calme et sereine de Jean les plus soyeux écheveaux de sa quenouille dorée.
Tout cela, je le savais : même je ne cessais d’y penser tout en griffonnant de la procédure ; mais je chassais au plus vite ces idées qui à chaque instant du jour venaient et revenaient me rougir les yeux.
Pourtant un jour, je les vis passer sous mes fenêtres. Jean était si heureux, Julie si souriante, que je ne pus m’empêcher de me trouver égoïste.
Après tout, le malheur de l’un devait-il réagir ainsi sur le bonheur de l’autre ?
Dès cet instant de réflexion je compris que j’étais dompté, et insensiblement je me sentis devenir plus raisonnable.
Ce fut même moi qui commençai à parler de sa belle Julie à l’ami Jean, et je vis à l’éclair qui passa dans ses yeux, tout le plaisir qu’il ressentait à m’entendre causer ainsi. À nous deux, nous nous mettions en voyage ; nous explorions tout à notre aise ce petit cœur de fiancée, si plein de bonnes qualités et de douce affection. À chaque instant, c’étaient des découvertes qui nous faisaient bondir d’aise, et cela me fit prendre tellement l’habitude de Julie que je m’étais presque mis en tête qu’elle était ma sœur.
Cela dura jusqu’au jour où Jean s’en vint m’annoncer d’une voix toute émue :
— Henri, c’est dans trois semaines que se fera la noce !
Alors, je sentis ma poitrine se serrer comme la première fois, et je vis bien qu’une parcelle de l’âme de ma morte chérie y vivait encore.
Jean, comme toutes les natures d’artistes, ne savait pas avoir d’ordre ; ce qui était pourtant bien essentiel pour la conduite de sa ferme. En mourant, son père la lui avait léguée grevée d’une hypothèque assez lourde, et c’était tout ce qu’il pouvait faire, lorsqu’à la Saint-Sylvestre il parvenait à joindre les deux bouts ensemble.
De son côté, Julie n’apportait pas de dot, et force me fut de prendre en main les affaires de l’ami Jean.
Nous y travaillâmes pendant deux semaines, et quand tout fut tiré au clair, j’arrivai à la conclusion qu’il lui restait cinquante louis de revenu.
À la campagne, on vit honnêtement avec cela, mais à condition de retrancher tout ce superflu qui est une nécessité pour l’intelligence. Il ne faut s’occuper que de la bête, et Jean le comprit si bien qu’il ne voulut pas entendre parler de laisser entrer livres ni journaux sur le compte de ses dépenses mensuelles.
— Bah ! me répondit-il, je trouverai le moyen d’avoir ceux de M. le curé. Il est complaisant ; il me prêtera les siens. Puis, après tout, qu’importent le monde et ses nouvelles menteuses, pourvu que j’aie la conscience tranquille et que ma femme soit heureuse ; voilà le principal !
L’amour l’aveuglait ; pour lui il n’y avait plus rien au-delà, et m’est avis qu’il avait raison.
Jean partit pour la ville. Il avait enroulé avec soin ses économies dans le coin de son mouchoir, et il s’en allait acheter son anneau de fiançailles et son modeste cadeau de noces.
Ses économies ! pauvre ami, maintenant en écrivant ces lignes je me rappelle que depuis plus de deux mois il s’était abstenu de fumer. Chez lui, c’étaient déjà les privations qui se frayaient lentement un chemin au travers de sa vie.
Je revois d’ici les joies enfantines de Jean, lorsqu’il étala orgueilleusement sur ma table de garçon toute la charmante pacotille qu’il avait rapportée de son excursion.
C’était une parure en or, et, bien qu’il n’y en eût que pour la modique somme de dix dollars, jamais modeste corbeille de noce ne fut mieux choisie.
Le lundi suivant ils étaient mariés, et au déjeuner qui suivit la messe nuptiale, Jean me disait joyeusement :
— Sans l’amour, vois-tu, Henri, la vie n’est rien. Tu goûteras ces choses-là plus tard, et alors tu sauras me dire, en regardant amoureusement ta petite femme, que pour mieux se souvenir il faut avoir aimé.
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