Chapitre 3 La nuit du 31 décembre 1775
La neige tombait drue et floconneuse.
Un vent de Nord-est passait lugubre et mugissant, tordant le faîte des chênes et des pins qui se dressaient jadis le long du chemin Saint-Louis.
En haut, il faisait sombre et noir partout, et sur le sol, aussi loin que l’œil pouvait s’étendre, on ne voyait qu’un immense linceul blanc s’allonger devant lui.
On aurait dit que le ciel écroulé s’en venait demander un point d’appui à la terre.
Les feux du bivouac étaient enfouis sous les draperies de la tempête, les chiens de ferme hurlaient au néant qui semblait les envelopper ; tout était triste et poignant dans cette terrible nuit du Nord, et pourtant une femme s’en allait au milieu du chaos.
Seule, en tête-à-tête avec la tourmente, elle allait toujours.
Le vent glaçait son voile, ses cheveux se roidissaient sous le givre, ses mains étaient bleuies par les étreintes de l’onglée, son petit pied se retirait péniblement d’un abîme pour retomber dans un abîme, et, sans souci de l’ouragan, isolée dans cet isolement, la pauvrette allait toujours.
Il fallait être trempé d’une volonté d’acier pour sortir par un temps pareil, et tantôt trébuchante, tantôt se relevant, elle allait toujours droit devant elle, lorsque tout à coup elle s’arrêta sous un des enlacements de la rafale.
Un qui-vive imperceptible venait de traverser la tempête.
Alors des ombres se rapprochèrent ; un chuchotement se fit entendre, et des groupes se perdirent au milieu des immenses spirales de neige que chassait devant lui le terrible Nord-est.
On faisait maigre et monotone vie dans le vieux Québec assiégé, bien que ses habitants dussent commencer à en prendre l’habitude, car leur ville en était à son cinquième siège. 1
Ce soir-là, la tête courbée sur un monceau de cartes et de paperasses, le général Carleton dépouillait les rapports de grand-gardes et d’avant-postes.
Son front était soucieux, ses joues ridées, et à mesure qu’il lisait, il paraissait s’être plongé dans la plus profonde des perplexités. L’ennemi ne faisait pas un mouvement ; en ville on savait qu’il manquait d’argent, de vivres, de munitions, que la maladie et la défection décimaient ses rangs, que la population restait neutre et indécise ; et, malgré ces informations précises, le général Carleton, en homme prudent, s’était décidé à ne pas remuer.
En ce moment d’inquiétude il se demandait si son rival, le général Montgomery, serait du même avis que lui.
Tout surchargé du poids de ce dilemme, le général Anglais s’était levé, avait fait quelques tours dans sa chambre, tisonnant son feu et faisant tout ce qu’un honnête homme peut faire quand il a l’esprit mal à l’aise, lorsqu’un léger coup retentit à la porte.
Un aide de camp entra.
— Mon général, dit-il, une femme désire vous parler.
— Diable ! il se fait tard, capitaine, pour écouter encore des réclamations ; la journée s’est passée à cette besogne et voilà que l’on me gruge ma nuit.
Savez-vous ce qu’elle veut, cette femme ?
— Elle assure qu’elle a quelques importantes révélations à vous faire, et vous prie de l’admettre sur l’heure, mon général.
— C’est différent alors ; faites entrer, capitaine.
Madeleine Bouvart, toute frissonnante de froid et de vengeance, apparut sur le seuil.
— Quoi ! mademoiselle, s’écria Carleton, vous ici ! mais à quel heureux hasard dois-je attribuer l’honneur de cette visite ?
— Veuillez le croire, ce n’est pas à votre proclamation, général ; mais comme je ne viens pas vous apporter ma rancune, vous me permettrez d’aller droit au but de ma visite. Cette nuit l’ennemi tente l’assaut de la ville ; à l’heure qu’il est, ses colonnes sont en marche, et comme le temps presse, je serai laconique, ce qui vous surprendra de la part d’une femme.
Alors Madeleine se prit à lui donner les détails du plan que Montgomery avait communiqué au colonel Levingston.
À mesure qu’elle parlait, le front du vieux général devenait radieux.
Si Carleton avait la prudence, je ne dirai pas de Fabius, ce qui sent un peu l’antique, mais j’écrirai de plus d’un ministre de ma connaissance, en revanche, à ses heures, il ne détestait pas de humer les parfums de la poudre. Depuis trois jours déjà, il flairait cette attaque ; mais son caractère indécis ne pouvait s’arrêter sur une certitude.
Madeleine Bouvart venait de la lui faire toucher, et, revêtant aussitôt son caban en fourrures et passant son épée, il se mit en devoir de sortir.
— Quant à vous, mademoiselle, dit-il, en lui offrant galamment le bras, je vais vous remettre aux soins bienveillants de madame Campbell, une brave femme qui se mettra en quatre pour vous.
Et comme sous la broderie de son dolman il sentait battre le petit cœur de Madeleine, il ajouta tout affectueusement :
— Vous qui avez été si brave, n’allez pas du moins vous effrayer du tintamarre de cette nuit. Nous ferons bonne et loyale garde ; puis, demain, s’il fait beau, en faisant la promenade, je vous montrerai comment on a su repousser les traîtres et les déserteurs du vieux drapeau anglais.
— Général, répliqua gravement Madeleine, soyez sans inquiétude sur mon compte ; une amie m’attend précisément dans cette maison blanche que vous voyez près du château Saint-Louis. Bonsoir, général.
— Bonsoir, mademoiselle, rêvez que nous avons la victoire et la paix.
Et le vieux général s’éloigna.
Madeleine tira alors de dessous sa mante un pistolet d’arçon et l’examina en se disant :
— Allez toujours, général ; vous n’avez affaire qu’au général Montgomery, tandis que moi, j’ai à faire justice de l’envahisseur de mon pays et du meurtrier de ma famille.
Et elle descendit par la côte de la Montagne, vers la rue Champlain.
À quatre heures du matin, toutes les colonnes ennemies étaient parvenues au rendez-vous assigné.
Rien à l’intérieur de la ville ne décelait que l’on s’était aperçu de leur présence. Rien au dehors n’indiquait à l’ennemi que l’éveil était donné, et que partout les postes avaient été doublés.
Tout à coup, deux fusées montèrent dans le ciel noir, et ce fut là le signal.
Alors la ville s’enveloppa dans une ceinture de fer et de feu.
Partout les détonations se croisaient.
La porte Saint-Louis tremblait sur ses gonds, le Sault-au-Matelot versait la mitraille sur Saint-Roch. La porte Saint-Jean s’éclairait de sinistres lueurs. Une pluie de balles et de boulets s’engouffrait par la rue Champlain, et, frappant les rocs et les aspérités du cap Diamant, fractionnait projectile sur projectile.
Québec tout rajeuni sentait couler fièrement son sang dans sa veine large et généreuse, et retrouvait enfin son indomptable ardeur militaire.
La canonnade mêlait ses notes basses aux crépitements de la fusillade, et la mort semblait planer suspendue au haut de l’aile de la tempête qui passait toujours, emportant dans ses replis l’année qui finissait et mêlant à la poussière de ses vanités beaucoup de sang et beaucoup de sanglots. Il en fut ainsi jusqu’à la matinée ; puis tout se refit paix et silence.
Québec était sauvé des horreurs du sac et du pillage.
Dans la journée, on déblaya la neige autour des morts.
Presqu’au pied de la barricade de Près-de-Ville, on trouva le général Montgomery, tout ensanglanté et tout roidi par le froid. À ses pieds gisaient onze cadavres, et parmi eux une femme qui avait eu l’épaule arrachée par un boulet.
C’était Madeleine Bouvart.
Elle était morte pour une grande cause, en priant Celui qui pardonna sa sainte patronne, la blonde Madeleine de la Thébaïde.
Dieu sans doute a su la juger plus haut que les hommes ; ceux-ci lui donnèrent l’oubli des vivants.
Carleton négligea l’humble nom dans ses dépêches ; Québec ne fut pas reconnaissant, et l’histoire est restée muette sur l’héroïsme de la pauvre femme qui, sans guide, sans protection, sans conseil, ne trouva devant elle que la flatterie, la méchanceté, le mensonge ici-bas, et ne put vraiment donner sur terre que ce qu’elle avait au fond de l’âme, une prière suprême et le dévouement à la patrie.
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