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Chapitre 1 Un violon ensorcelé

« J’ai bien connu Édouard-le-Chasseur, un habitant de la paroisse de Charlesbourg, qui vint s’établir à Beaumont, quelque temps après la guerre de 1812.

« C’était un beau garçon dans son temps, paraît-il, mais la première fois que je le vis, ce n’était plus qu’un grand, chauve, sec, anguleux, beaucoup plus vieux et beaucoup plus savant que moi. Il est mort, il y a bien vingt ans aujourd’hui, et sa tombe, qui se trouve là-bas dans le coin du cimetière, entre celle de Jacques Labrèque et d’Ignace Fréchette, n’a plus même sa croix.

« Elle a vieilli, puis est tombée, elle aussi ! »

Ces paroles étaient dites, au début de la veillée de Noël 1869, par mon grand-père Mathurin, qui assis tranquillement dans sa berceuse, se chauffait tout frileux auprès du poêle bourré d’érable pétillant, et fumait doucement sa pipe d’argile, pendant qu’il remontait ainsi le cours de ses souvenirs de jeunesse.

— Notre village ne connaissait à le Chasseur qu’une manie et une passion.

Jamais il ne sortait de l’enclos de sa maison, que le dimanche pour aller à la messe ; mais en revanche, chaque soir, il jouait du violon, et, chose curieuse, disait le passant attardé, son archet se faisait entendre dans chaque chambre comme s’il y eût eu quatre exécutants. Vers dix heures, les lumières de la maisonnette s’éteignaient, et le lendemain, le père Chassou, comme on l’appelait, arrosait ses plantes, sarclait ses plates-bandes, émondait ses arbres, échenillait ses légumes ; puis, la veillée revenue, il recommençait sa causerie nocturne avec le mystérieux instrument.

Dès la nuit tombante, sur leur part de paradis, les plus braves ne se seraient pas approchés de la palissade noire qui entourait le réduit de le Chasseur, car, depuis bien des années déjà, le bonhomme Ouëllette – celui qui guérissait le mal de dents, au moyen d’un charme – avait dit confidentiellement à toute la paroisse, que le violon du père Chasseur servait a entretenir des communications avec les esprits.

On avait bien, dans le temps, essayé de faire causer la vieille servante Zélie ; mais elle avait ri au nez des curieux, leur montrant quatre dents couleur de cuivre verdegrisé, et jamais l’indiscrétion villageoise n’avait pu dépasser ces redoutables incisives.

Mon intimité avec le père Chassou débuta par un temps de valse.

Un soir qu’il pleuvait et que mes cordes étaient dilatées par l’humidité, je brisai la chanterelle de mon violon. Québec est à trois grandes lieues de la maison ; il faut en faire autant pour revenir, et comme je devais, ce soir-là, achever la dernière partie d’un quadrille promis pour la noce de Jacques Morigeot, j’allai tout tremblotant frapper à la porte du père Chassou.

Il jouait en ce moment un fort beau morceau que, malgré ma frayeur, je reconnus être de Mozart, et, tout en conduisant son archet sur les cordes harmonieuses, s’en vint ouvrir lui-même.

Sa tête était couverte d’une tuque rouge d’où s’échappaient quelques mèches d’un blond grisonnant ; il se trouvait en bras de chemise, ce qui faisait ressortir sa charpente osseuse, et son air était franchement bourru.

— Bonsoir, M. le Chasseur, pardon de vous déranger.

— Qu’est-ce que c’est ? que me voulez-vous à une heure aussi avancée ? répliqua-t-il ; il n’y a que les ivrognes, les voleurs et les loups-garous dehors par un temps pareil.

Il avait prononcé ce mot loups-garousavec une telle intonation, que le peu de courage qui me restait se prit à basculer. Vraiment, je les entendais dans la nuit accourir derrière moi, et, comme avant-coureur de leur tourbillon, un étrange frisson me circulait dans le dos ; néanmoins, j’avais ouï dire que ces esprits malins ne se rassemblaient jamais avant minuit ; je suspendis donc ma souleur à deux mains et reprit doucement :

— Mais, père Chassou, il est à peine neuf heures ; je viens vous demander de me prêter une chanterelle ; regardez-moi bien, je suis Mathurin votre troisième voisin.

— Ah ! ah ! ah ! le petit Mathurin que je prenais pour un des gens de la bande de Chambers, ricana-t-il en me mettant sa bougie sous le nez ; entre, mon garçon, viens-t-en auprès du feu, car il bruine dehors ; tu veux une chanterelle ? mais tu joues donc du violon ?

— Oui, un peu, père Chassou.

— Et qui te l’a montré ?

— Personne, ou plutôt Richard le colporteur.

— Ce qui revient au même, ajouta le père Chassou en soutirant une prise d’une belle tabatière d’or, sur le couvercle de laquelle chevauchait un officier tout chamarré de croix et de cordons, monté sur un superbe cheval en émail noir.

Il renifla longuement le parfum de sa fine civette d’Espagne, puis décrochant de la muraille un second violon, tout vieux, tout rapiécé, tout dévernisé, pour lequel Richard n’aurait certainement pas donné deux minots de patates, il passa de la résine sur l’archet, et me regardant de ses yeux gris d’acier :

— Écoute-moi ça, mon gars, me dit-il.

Par un mouvement brusque, il avait jeté à terre son bonnet de laine ; ses cheveux clairsemés laissaient à découvert un front large, luisant et jauni comme celui d’un vieux christ en ivoire : le pied droit légèrement cambré en avant, attendait le moment de battre la mesure ; il avait redressé son dos voûté d’habitude, et son regard perdu entre les poutres du plafond, semblait y chercher quelque chose de vague, d’infini comme la profondeur de sa prunelle, pendant que l’archet courait distraitement sur les cordes, d’où s’échappaient des gémissements plaintifs.

Tout à coup son bras s’allongea fiévreusement, une trille navrante sortit des flancs du sapin harmonieux, et attaquant soudain une symphonie en mineure, il se prit à faire jaillir hors de son violon des cris d’amour, des larmes d’angoisses, des sanglots de désespoir qui me suffoquèrent la gorge.

Jamais mon âme, au milieu de ses rêveries, de ses épanchements et de ses douleurs intimes, n’avait rêvé rien de plus surhumain.

Renversé dans ma chaise, la tête en arrière, le regard au plafond, à mon tour, je me sentais tourbillonner, emporté par un véritable rêve d’opium.

Devant moi une forme svelte, aérienne semblait se tordre voluptueusement sous l’amoureuse chanterelle.

Puis elle s’agenouilla.

Ce fut alors une prière, comme jamais je n’en avais entendu s’élever de l’orgue de la vieille cathédrale de Québec ; peu à peu, la voix s’éteignit dans une nocturne charmante, sonore, argentine, comme seul, me dit-on plus tard, sut les faire Chopin, pour se relever crescendo jusqu’à la valse la plus échevelée, la plus entraînante qu’ait jamais enfantée Faust dans ses nuits d’orgies sataniques.

Je m’éveillai alors, le violon à la main, ce même violon que le père Chassou avait, lorsqu’il m’ouvrit sa porte. Mon rêve était devenu folie et, sans pouvoir m’expliquer où je l’avais puisé, j’avais eu le courage d’accompagner le maître.

La sueur perlait sur mon front, mes doigts étaient gonflés par le contact des cordes ; mais lui, il riait de son petit rire sec et nerveux.

— Bien ! bien ! très bien ! Mathurin, tu es fort, excessivement fort, mon garçon ! le talent, l’inspiration, le démon de la musique ont fait plus pour toi que Richard le colporteur ; mais il est dix heures, voici ta chanterelle : reviens me voir quand le cœur te le dira ; tu seras le bienvenu, et il y aura toujours un violon pour toi.

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