Chapitre 2
« Le congé n’a pas été assez long pour lui donner le temps d’apprendre sa leçon ! »
Cette boutade, surplombée d’un formidable froncement de sourcil accompagné d’une pincée de tabac d’Espagne non moins formidable, était prononcée par notre professeur qui, faisant son entrée en classe, le lendemain matin, venait d’apercevoir la place de Paul, déserte.
Malgré le terrible creux de sa voix de basse, c’était à tout prendre, une excellente pâte d’homme que notre professeur.
Nature sensible, bonne, susceptible d’affection ; mais cachant avec le soin le plus minutieux ces qualités prises sincèrement par lui pour d’indignes mouvements de faiblesse, il affectait de temps à autre une brusquerie qu’il croyait être de la plus haute importance, pour mener à bonne fin la grave mission que lui avaient confiée ses supérieurs : apprivoiser nos intelligences rebelles aux charmes cachés du thème grec.
Personne ne se laissait prendre à ce pastiche de férocité, et quiconque savait murmurer un tant soit peu de leçon et déblayer sans trop de gâchis un tronçon de l’Iliade,arrivait infailliblement à ses bonnes grâces.
— Nous allons voir si ce grand flandrin de Paul va continuer longtemps son jeu de marmotte. Pas plus tard que midi, je prendrai des mesures pour que le directeur soit informé de son incroyable paresse.
La fin de ce monologue se perdit au milieu du bourdonnement confus de la classe qui, livres ouverts, étudiait avec un acharnement digne d’une meilleure cause, l’inconnu que semblaient vouloir garder avec non moins de ténacité, les échantillons de la collection Hachette, étalés à profusion sur de malheureuses tables toutes lacérées par de vigoureux coups de canifs.
Bientôt la leçon commença.
À l’appel de son nom, l’élève désigné se levait à regret, au-dessous d’une immense carte de la Mésopotamie, unique ornement de nos quatre murs jaunes, pour nasiller intrépidement sa part de tâche quotidienne, et un quart d’heure de cet attrayant passe-temps faisait oublier à tout le monde l’orage amoncelé sur la tête de Paul.
Une classe émaillée ainsi d’interminables répétitions sur le cours de littérature de Le Franc, égayée çà et là par le rythme rustique de la poésie du Jardin des Racines Grecques, finit comme toute chose ici-bas, malgré le semblant d’éternité qu’elle peut avoir.
La sortie se fit à l’ordinaire, et pendant que la tapageuse cohue se bousculait à la porte, pour saisir à pleins poumons les premières bouffées de l’air du dehors, seul je restai en arrière.
En tête-à-tête avec le maître, je lui fis le récit de tout ce que j’avais pu saisir de l’abandon de Paul. Le grenier triste, froid, malsain, où le flot de la misère l’avait porté, les corvées exceptionnelles que lui imposait le pain de chaque jour, les longues nuits passées auprès de sa petite sœur, les rares moments laissés au travail de la classe, je n’oubliai rien de ce qui touchait à ce long martyre ignoré.
À mesure que se déroulait le poignant tableau, les yeux attentifs du professeur se mouillaient. Puis, lorsque je vins à lui dire toute la malice des élèves envers le pauvre garçon, ses larmes devinrent des jets de flammes.
— Ah ! les têtes folles, s’écria-t-il, je leur montrerai à penser ! et songeant tout à coup à la compromettante sensibilité qu’il n’avait pu me cacher, il me congédia en me disant :
— Paul est né aux Cèdres, près de Montréal ; j’écrirai ce soir au curé de l’endroit, pour me renseigner sur ses antécédents. Après cela nous verrons.
Lorsque Paul revint le lendemain, un grand changement s’était opéré parmi tout ce monde.
L’autorité n’avait plus que des paroles d’indulgence pour lui, et les camarades que j’avais vus les uns après les autres, inventaient les petits soins pour leur joujou de la veille.
Malgré ce nouvel état de choses, Paul paraissait ne s’apercevoir de rien. Il restait continuellement absorbé par une sombre et muette préoccupation où personne n’aurait vu clair, si je n’avais retrouvé le brave ouvrier de la rue Fleury, travaillant près du Séminaire.
De lui j’appris que la petite – il appelait ainsi la sœur de mon ami – relevait de la dangereuse maladie connue sous le nom de fièvre scarlatine.
Ce même jour arriva la lettre du curé des Cèdres.
Le professeur m’en donna communication, et bien que neuf longues années se soient écoulées, elle nous navra si fort, dans le temps, que je m’en souviens comme si elle datait d’hier :
Les Cèdres, ce 29 décembre 1859.
Monsieur et futur confrère,
Depuis dix jours, vous attendez vainement ma lettre.
Mon excuse pour ce long retard est simple : je suis curé de campagne.
Bientôt vous saurez par vous-même comme une journée passe vite à catéchiser les petits enfants, à faire descendre sur les hommes le pardon de Dieu, à bénir le berceau, l’anneau conjugal, le lit de mort, le cercueil de toute une paroisse.
Vous me demandez des renseignements sur un de vos élèves : ce désir est facile à satisfaire, bien que le registre de ma mémoire commence à être quelque peu volumineux.
Paul Arnaud est le fils d’un avocat, venu, il y a quatre ans, chercher aux Cèdres la modeste clientèle que Montréal s’obstinait à lui refuser.
Quand le soir, au coin de mon feu, après avoir fait la lecture du bréviaire, je me ferme les yeux et me prends à recueillir mes souvenirs douloureux, je revois le père de Paul, passant sous les fenêtres de mon presbytère, assis sur le devant d’une charrette chargée de quelques meubles équilibrés çà et là sur des livres de droit, ayant à côté de lui son fils, et sur ses genoux une enfant bien vive, bien gentille. La petite famille avait acheté à crédit un emplacement auprès de mon église. Elle s’y installe ; puis, à quelque temps de là – en automne – je retrouve encore cet homme, pâle, décharné, couché sur un lit d’agonie.
La maison du mourant est froide, abandonnée : il n’y est venu pour tout client que la consomption et le dénuement, et j’arrive à leur suite, pour commencer le travail de la réconciliation.
La lutte fut longue entre le prêtre et cet homme qui s’acheminait lentement vers le ciel par la voie douloureuse.
Tout l’avait quitté si brusquement sur terre. Sa femme était morte de la maladie dont il mourait : en clouant sa tombe, il y avait enfoui son amour, son énergie, ses espérances. La pauvre malade emportait avec elle les économies de l’humble ménage ; les amis s’étaient effacés peu à peu devant la pauvreté naissante, et de quelque côté que le moribond tournât sa tête endolorie, il avait à pardonner. Néanmoins, d’une main ferme, il prit son calice, but gravement les dernières gouttes, et s’inclina résigné devant son Dieu.
À l’heure de la mort, je dus le quitter pour courir à un autre grabat.
Lorsque je revins, trois gardiens se trouvaient silencieux auprès du cadavre : deux orphelins en pleurs, et un huissier venu pour saisir les quelques épaves de leur héritage, au nom de l’équité et de la justice.
Un créancier avait accompagné ce dernier. Porteur d’un transport d’assurance sur la vie, que M. Arnaud lui avait donné en garantie hypothécaire pour le prix d’achat de son emplacement, cet usurier s’était souvenu à temps que la prime de l’année n’avait pas été payée. Tout essoufflé il était venu exiger une dernière signature qui lui permit de toucher cette somme, et joyeux, il venait de me croiser sur le seuil, cachant dans son portefeuille le prix de la vie de son ancien client.
C’est au milieu de ces scènes ineffaçables que Paul se trouva seul.
Je le recueillis à mon presbytère avec sa sœur ; je guidai de mon mieux ses études, et au bout de l’an, il me demanda la permission d’aller à la ville.
Deux mois après, je recevais une lettre de lui, m’annonçant qu’il partait pour Québec. Il voulait avoir sa sœur auprès de lui, et le soir même je la confiais à l’un de mes braves paysans qui se rendait au marché.
Depuis, nous ne nous sommes plus revus, et je ne saurais trop vous remercier de m’avoir donné l’occasion de pouvoir lui être utile et de recevoir de ses nouvelles. Aimez-le bien, protégez-le si cela vous est possible ; jamais vous ne rencontrerez sur votre route un caractère plus loyal, un meilleur cœur.
AmableB...
Prêtre
Ces lignes contenaient une partie de l’enfance de notre camarade, et pour le pauvre garçon le passé avait encore été plus sombre que le présent.
Elles révélaient aussi que ce n’était pas d’hier que l’on pouvait obliger Paul impunément ; car, pour qui le connaissait, ce départ du presbytère avait été fait dans le but de ne pas avoir à se courber sous la honte de l’aumône, lui qui n’aurait pas craint d’être écrasé sous le fardeau du travail.
Longtemps le maître et moi nous causâmes des moyens à prendre pour lui venir en aide sans effrayer sa trop chatouilleuse sensibilité ; mais nos meilleurs plans, nos plus beaux projets allaient se heurter contre cette délicatesse de sensitive. Enfin nous convînmes de ne rien cacher au supérieur, nous en remettant à son tact et à son expérience.
Tout alla bien pendant les trois semaines qui se passèrent à attendre le premier février, époque de l’échéance de la modeste contribution mensuelle exigée des élèves externes par la direction du séminaire.
Ce jour-là, Paul vint déposer comme les autres ses cinq francs sur la table du professeur.
Celui-ci lui prit la main, et les lui remettant :
— Monsieur Arnaud, dit-il, je suis heureux de pouvoir vous annoncer que le supérieur de l’institution reconnaissant votre excellente conduite, s’honore en vous accordant une bourse.
Paul baissa la tête, balbutia quelques mots de remerciement et regagna timidement, gauchement, sa place, au milieu des applaudissements de la classe.
Le lendemain, son siège était vide.
Les jours se suivirent, passèrent ; le banc de Paul était toujours délaissé.
Inquiet de cette longue absence, je courus chez lui.
Son terme était soldé depuis plus d’une quinzaine, et Paul avait quitté la maison, sans rien faire connaître de sa nouvelle adresse.
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