Chapitre 6
Tous les jours, vous croisez sur le trottoir un pèlerin allant droit devant lui avec la régularité de l’oiseau de passage, marchant leste et joyeux par la pluie, par le vent, par la neige, par la canicule, et ne s’arrêtant que pour lever de temps à autre le pied de biche d’une porte.
On ouvre : une main blanche apparaît, presse discrètement l’objet reçu ; puis, le voyageur se remet dans l’espace.
À peine, lorsqu’il vous coudoie, lui accordez-vous un regard distrait, et pourtant cet homme a une mission de la Providence.
Voyez le sac de cuir qui pend à son côté : il recèle mystérieusement une partie des joies et des douleurs du quartier.
Maintenant, passez, la tête haute : demain, vous viendrez vous incliner devant lui pour recevoir votre quote-part de ce qui se cache dans sa besace ; car demain, probablement, le facteur de la poste viendra frapper chez vous.
Humble fonction, classée au rang des plus humbles de l’administration, c’était elle que Paul devait remplir dorénavant, grâce à la munificence de l’Honorable M. Bour.
Ce qu’une éducation parfaite, une solide instruction, des manières distinguées, des liens de reconnaissance n’avaient pu obtenir de l’intrigant député, tout occupé de son dangereux rival, M. Tardif, la menace d’un nouveau point noir, prêt à surgir au bord de son horizon politique, l’avait arraché du pusillanime ministre.
Paul commença sur-le-champ à remplir sans fausse honte, murmures, les devoirs de son infime charge.
Il avait l’exquise modestie des âmes véritablement supérieures, et, en débutant dans la vie, pauvre, sans influence, sans protecteurs, il s’était énergiquement dicté d’avance ce qu’il devait faire sur terre.
Je dis énergiquement, car il en faut de l’énergie, plus qu’on ne le pense, à celui qui, de gaîté de cœur, se décide à immoler ses rêves de jeune homme, à sacrifier le rang que pouvaient un jour lui donner ses études consciencieuses pour venir, au nom du pain quotidien assuré à ceux qu’il aime, engrener son talent et ses aptitudes au milieu des rouages d’une administration presque toujours lente à découvrir le vrai mérite, presque toujours prête à obéir au moindre mouvement de rotation imprimé par le bras nerveux de la cabale et de la coterie politique.
En recevant sa nomination, Paul avait quitté, malgré moi, la retraite où je l’avais prié de venir s’abriter contre les mauvais jours.
Il logeait maintenant rue d’Aiguillon, dans un garni où, moyennant une modeste rétribution mensuelle, on lui avait loué deux chambres petites, proprettes, bien aérées et perchées sur le bord d’un toit d’où l’on apercevait – aux jours de soleil – l’un des plus ravissants paysages du Canada : la vallée de Saint-Charles, avec sa rivière bleuâtre, ses chantiers de construction et ses collines de gazon portant sur leur dos les blancs villages de Charlesbourg et de Lorette.
Là, dans ce nid, heureux et content, il vivait tranquillement, sous l’œil de Noémie qu’il avait fait passer à l’externat du couvent.
C’était maintenant une grande et brune fille, pleine de santé, à l’œil vif, au teint rosé, à l’esprit enjoué, à l’âme sainte. Entre ses heures d’études, elle préparait les deux repas de son frère, faisait son petit ménage, le matin, pendant que Paul était allé au marché : trouvait encore le temps de faire quelque peu de raccommodage ; puis, le pied alerte, le nez au vent, partait trottinant vers les Ursulines, livres et cahiers sous le bras.
Le soir venu, on causait sans amertume, sans préjugés, sans partialité, des échos du monde qui venaient mourir sur le seuil de la chambrette ; et, le lendemain, la journée recommençait par le signe de la croix.
Souvent, en passant par la rue que j’habitais, Paul arrêtait me serrer la main ; je continuais à être le confident de ses joies, comme je l’avais été de ses peines et de son délaissement.
Un matin, il me parut plus pensif qu’à l’ordinaire.
Le bruit circulait alors – chaque jour amène le sien, souvent l’antithèse de celui de la veille – que le gouvernement allait enfin réglementer l’importante question du service civil. Il voulait en faire une carrière honorable, et une commission devait être bientôt nommée avec consigne de trier les spécialités par tous les départements, et d’étudier le meilleur mode adopté dans les vieux pays, pour bien faire fonctionner le nouveau système.
Parmi les membres de cette commission, se trouvait un ancien abonné du Drapeau de l’Union,grand admirateur des articles de Paul. Il lui avait laissé comprendre – entre la lecture de deux lettres – que dans le cas où le remaniement projeté aurait lieu, il pourrait compter sur son influence pour être attaché à un département où son éducation serait à l’aise, et où il pourrait être certain de voir ses services reconnus par ces périodiques augmentations de salaire toujours si bien accueillies.
Le regard ébloui de Paul plongeait dans l’avenir, en disant ces choses.
Alors il se voyait consacrant la fin de sa jeunesse, tout son âge mûr, aux devoirs de sa charge ; puis lorsque la main de la vieillesse se serait appuyée sur son épaule, il partait pour les Cèdres avec Noémie et achetait la maisonnette où il avait appris ses premières leçons de douleur. Là, il lisait, étudiait, cultivait sans bruit son jardinet, veillait de temps à autre au presbytère et reprenait le lendemain cette vie, jusqu’au moment où, sa mission remplie, il irait se coucher à côté de son père dans le cimetière de la paroisse.
Ces propos que nous menions si lestement ensemble, il les tenait aussi avec Noémie la brune, qui allait grandissant et s’enjolivant à vue d’œil.
Quelquefois Mademoiselle Jeanne, apportant sa laine et son tricot, venait y prendre part : alors la fête était complète.
Petite, maigrette, figure franche et sympathique, nature de sœur de charité, Mademoiselle Jeanne était un de ces types que le vulgaire poursuit de son sarcasme en laissant tomber sur eux, dès que la trentaine a sonné, l’impitoyable nom de vieille fille.
Vieille, elle l’était, malgré ses trente-cinq ans, si l’on peut appeler vieille une femme qui a refusé d’aller s’agenouiller au pied de l’autel, la tête emmaillotée de fausses nattes, le cœur vide, le pied légèrement courbé sur le sentier de la coquetterie, la main délicatement posée sur le bras de l’homme assez riche pour se payer le fantôme de l’amour. Vieille, elle l’était, s’il suffit pour cela d’avoir été froissé par les rudes battements de la conscience humaine ouverte à tous les vents ; puis, un jour se replier en soi-même, renoncer à jamais à ces joies de la maternité entrevues si souvent au milieu des douces heures de la rêverie, et se consacrer, au nom de Dieu, à l’immense famille de ceux qui pleurent et manquent de tout, excepté de la meilleure part du royaume des cieux.
Le caractère affectueux de Mademoiselle Jeanne l’avait portée naturellement vers Noémie. Restant dans la même maison, elle était venue lui offrir ses services, une après-midi où le nombre de boutons à poser, la quantité de pièces à aligner sur certains vieux habits de Paul, menaçaient d’absorber tout le congé. Gaîment l’ouvrage s’était fait, et depuis ce temps-là, on se voyait chaque jour. Alors les petits soins d’intérieur se donnaient plus minutieusement, les heures où le frère était absent passaient moins longues, et la vieille fille retrouvait dans le regard spontané de Noémie la franchise, le dévouement, l’indépendance de sa jeunesse passée.
Pourtant un soir d’automne, le vent qui jaunit les feuilles, ternit le gazon et tache l’azur du ciel, se prit à souffler sur ce bonheur.
Toute pâlotte, Noémie rentra frissonneuse au logis ; la bise lui avait fait mal, et elle se mit au lit avec les symptômes d’une violente fièvre.
Paul fut debout toute la nuit auprès du chevet de la pauvre petite, faisant des prodiges de tisanes et de médicaments.
Vers l’aube, profitant d’un moment d’assoupissement chez la malade, il descendit frapper chez Mademoiselle Jeanne, l’installa gardienne de son cher hôpital et courut chercher un médecin des environs. Celui-ci prit le pouls de la mignonne endormie, l’éveilla pour examiner sa langue, se consulta un instant en lui-même, et lui déclara qu’il lui était impossible de préciser la nature du mal, avant de l’avoir étudié quelque temps ; en attendant, il prescrivait des fébrifuges et s’engageait à venir le soir même.
La présence de Paul était réclamée dès huit heures du matin par la nature de son service ; le soir, il était libre à six heures.
Ce long espace ne fut qu’une interminable inquiétude pour lui ; la tristesse, l’abattement le suivaient partout ; le gai son des cloches n’avait plus à ses oreilles que le tintement funèbre du glas ; les rires du passant suintaient le sarcasme, et à peine avait-il distribué quelques lettres que déjà sa position lui était apparue comme une horreur. La joie silencieuse de ceux qui décachetaient devant lui leur courrier et en dégustaient lentement les bonnes nouvelles, lui faisait entendre tomber si sonores les larmes qui suintaient le long de son âme !
À son retour, il trouva Mademoiselle Jeanne courbée sur l’oreiller, où sa pensée s’était tenue toute la journée ; elle suivait de l’œil les progrès de la maladie.
Le médecin était debout au pied du lit, se frottant les mains d’un air satisfait ; il venait de découvrir chez Noémie un superbe cas de fièvre typhoïde, un de ces cas qui donnent du fil à retordre à la science. L’état de somnolence alterné de délire, qui avait déjà envahi le système, devait se prolonger jusqu’à la huitième ou neuvième journée ; alors aurait lieu probablement une crise favorable.
Ces nouvelles étaient on ne peut plus tristes ; depuis bientôt quarante-huit heures que durait le supplice de Paul, il ne savait où donner la tête, et maintenant il lui restait la perspective d’une semaine encore de cette vie dont chaque minute était marquée par un gémissement plaintif de sa Noémie, chaque heure par la marche aggravante du terrible et mystérieux virus.
Mademoiselle Jeanne se partagea le jour, et Paul la nuit, pendant cette semaine de douleur, où il fallait non seulement faire le service du bureau mais encore gagner l’argent qui fournissait le vin, la glace, les remèdes si nécessaires pour sauver la précieuse existence en péril. Dans ce partage de tribulations et de fatigues, la sainte fille avait choisi les soins délicats, les petites prévenances, les mille soulagements qu’une main de femme peut seule distribuer ; Paul les préparations de remèdes et les courses du dehors, larmes sous lesquelles se cachaient de nouvelles larmes ; car un matin, ayant besoin d’un peu d’eau pour préparer une potion, il était descendu en quérir chez son propriétaire. Deux commères assises dans la cuisine causaient des assiduités de Mademoiselle Jeanne.
— A-t-on jamais vu ça, disait l’une, voyez cette pimbêche, comme elle saisit bien l’occasion d’être toujours en haut, sous un prétexte ou sous un autre. La semaine dernière, c’était pour aider la petite à travailler ; aujourd’hui, c’est pour l’aider à mourir.
— Avec ça que le Monsieur n’est pas trop laid, répondit l’autre ; m’est avis qu’il y a quelque chose de louche dans tout cela ; il est temps de descendre la demoiselle dans l’esprit du quartier : sa conduite devient compromettante pour la maison.
Sous ce coup inattendu frappé sur la fille dévouée qui remplaçait sa mère, Paul resta atterré. Lentement il remonta la potion attendue, la remit entre les mains de Mademoiselle Jeanne, et se dirigea vers le département avec la détermination de demander un congé de quelque temps à l’Honorable M. Bour. Cela lui permettrait de se consacrer tout entier aux soins que réclamait l’état de Noémie, et d’éloigner le nuage qui planait sur la tête de la vieille fille, sans qu’elle eût le moindre doute de ce qui s’était passé.
L’Honorable M. Bour était parti de la veille pour assister à un dîner officiel donné à Montréal, en l’honneur d’un honnête banquier de Londres, célèbre, un mois plus tard, par une fantastique banqueroute.
Paul fut reçu par un sous-chef ; celui-ci n’osa prendre sur lui de faire usage d’un privilège que le ministre s’était réservé personnellement.
— Le voyage du ministre ne sera pas long, ajouta-t-il, et il y a tout lieu d’espérer qu’à son retour il se rendra facilement à votre demande.
Le guignon poursuivait Paul ; il sortit tout ruisselant de sueur du département, fit à peine attention à un de ses collègues qui l’arrêta pour lui faire part d’une rumeur concernant certains retranchements projetés par une politique économique aux dépens des petits traitements, et retourna à sa mansarde laissant aux soins d’un camarade le service de la journée.
Noémie était immobile sous sa courtepointe blanche. Les symptômes de la maladie s’aggravaient avec une rapidité inouïe et elle entrait en agonie.
Bientôt la petite toux sèche, qui s’était manifestée dès le début, cessa ; elle ouvrit lentement les yeux, les referma, poussa un soupir et avec lui la joie, l’amour, la vie, tout ce que Paul aimait sur terre partait pour les cieux.
Dans un coin Mademoiselle Jeanne sanglotait.
Seul au pied de ce lit désolé, les lèvres collées sur le crucifix qui avait reçu le dernier baiser de la mourante, Paul était tombé agenouillé.
En échange de l’espérance, Dieu avait daigné lui envoyer la résignation.
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