A LA MÉMOIRE DE MADAME LEE CHILDE NÉE BLANCHE DE TRIQUETI
Je dédie ceci à la mémoire d’une amie noble et exquise, dont je retrouve l’image inoubliable, étrangement vivante, chaque fois que j’ai le temps de penser.
Pour elle seule, ces notes avaient été écrites d’abord, dans les lointains pays Jaunes ; je les lui envoyais de là-bas ; entre nous deux, c’était comme une causerie pour la distraire — pendant les longs mois tristes où elle s’éteignait lentement, avec une figure sereine. De ces lettres, qui l’avaient amusée, est sorti ce livre, aussi dépareillé que les jours de ma vie.
Depuis un peu plus d’une année, elle repose dans la terre ; c’est déjà bien tard sans doute pour venir parler d’elle, — même à ces gens choisis, aristocratie de naissance ou de talent, dont elle était entourée comme d’une cour.
Je voudrais, moi, essayer de graver ses traits qui s’en vont, comme ceux de tous les morts, s’effaçant de toutes les mémoires. Les livres, même ceux qui s’oublient le plus vite, durent encore plus que les existences humaines ; je voudrais fixer dans les feuillets de celui-ci quelque chose d’elle qui lui survive un peu.
Nous avions presque toujours été l’un pour l’autre des amis lointains, comme elle avait coutume de dire. Je vivais errant, par métier. Elle, chaque été, se retirait dans son château du Perthuis ; et, l’hiver, s’en allait vers l’Afrique, chercher le soleil qui enrayait son mal. Nous nous rencontrions tout au plus quelques jours, entre de longs voyages.
Mais nos lettres, qui couraient le monde, nous portaient fidèlement, l’un à l’autre, nos pensées sur toute chose. Elle a même été mon conseil quelquefois, dans des moments de trouble, un conseil droit et ferme qui m’était précieux et que je suivais. Et je crains de ne pas trouver des mots assez pleins de respect pour parler d’elle, pour toucher à sa mémoire.
Son habitation parisienne était, aux Champs-Élysées, cette grande maison qui s’avance en proue de navire entre le cours La Reine et le jardin du palais de l’industrie. C’est là en somme que je l’ai vue le plus souvent ; c’est là que je la revois le mieux, en souvenir, assise à sa place favorite, dans une sorte de petit sanctuaire qu’elle s’était fait au fond d’un salon ovale du rez-de-chaussée, à l’abri de hauts palmiers qui formaient, à l’intérieur, comme une haie contre le trop grand jour du dehors. Il y avait une suave odeur d’Orient qu’on sentait dès l’entrée. Quand on vous avait ouvert les premières portes, — par-dessous des draperies relevées, dans le recul des salons, au bout d’une sorte d’avenue de choses rares assemblées avec son goût à elle, — on l’apercevait là-bas, dressant sa tête aux cheveux couleur d’or roux, pour reconnaître quel personnage lui arrivait ; puis, quand elle avait reconnu, retombant dans sa pose un peu couchée, elle accueillait le visiteur avec son sourire, aimable pour les indifférents, — franc et doux pour ceux qu’elle aimait voir venir.
Au physique, comment la peindre pour que cela lui ressemble un peu ? — En elle, une distinction suprême, innée. Grande, svelte, droite et ondoyante en même temps ; marchant comme les reines qui rêvent, la taille cambrée et la tête penchée vers la terre. Le visage très petit, affiné étonnamment, pâli comme de la cire, creusé déjà, ravagé à certaines heures par l’approche du mal mortel. Un profil aux lignes frêles, adoucies, aux lignes rares, jamais vues chez aucune autre. Et deux yeux qui semblaient éclairer — un mot dont on a souvent abusé pour beaucoup de femmes, mais qui, pour elle, était absolument juste ; des yeux d’un bleu gris ou plutôt d’une couleur aussi changeante que celle de la mer, leur teinte paraissant varier avec les sentiments qu’ils exprimaient. Des yeux qui se dilataient quelquefois comme pour regarder profond, profond, souder les derniers replis de l’âme ; qui pouvaient devenir durs comme de l’acier, à certains moments, quand ils désapprouvaient, quand ils n’aimaient pas ; ou bien qui se faisaient infiniment bons, infiniment doux ; — qui riaient aussi de temps en temps, du rire le plus fin, quand elle avait envie de dire, du bout des lèvres, un enfantillage, une moquerie atténuée et compatissante, une chose drôle et imprévue qu’aucun autre n’aurait trouvée… Et souvent aussi ces yeux gardaient, par lassitude, une indifférence absolue que beaucoup de gens prenaient pour du dédain et qui intimidait terriblement.
Un de ses amis, un académicien, je crois, lui avait dit un jour : « Je ferais votre portrait superficiel avec quatre adjectifs : orgueilleuse, élégante, indifférente, intelligente. » — Et comme c’était bien elle à la surface ! — Ayant eu en tout un idéal inaccessible, déçue pour avoir trop regardé au fond des choses, ennuyée de la vie, blasée sur les hommages, elle avait peu à peu caché son âme sous ces apparences-là.
S’il fallait faire aussi avec quatre adjectifs son portrait de dessous le masque mondain, je dirais : « Droite, courageuse, noble, exquise. »
Droite et franche comme bien peu de femmes savent l’être ; ignorant absolument les mille petits détours féminins, les agitations mièvres, les mesquines rancunes, vivant plus haut que tout cela ; amie stable et sûre. Droite et honnête jusque dans les premiers mouvements irréfléchis de sa pensée. Ayant la parole un peu âpre et brève quelquefois, quand elle conseillait, quand elle blâmait, cherchant toujours à ramener ses amis vers ce qui lui semblait bon et noble.
Courageuse autant qu’un homme de cœur. Courageuse devant la mort prévue et prochaine, luttant pied à pied contre la visiteuse noire, par attachement à la vie, — mais sans une plainte, sans une altération dans la sérénité du sourire. « N’est-ce pas, m’écrivait-elle une fois, quelle chose bête et inutile que la peur ! » — Courageuse même devant les petites déceptions lassantes de chaque jour.
Exquise, elle l’était en tout, dans son esprit, dans son langage, dans son aspect, — jusque dans les personnes et les objets dont elle s’entourait.
Attirée par tout ce qui est beau ou charmant dans le monde visible, elle aimait naturellement tous les raffinements de l’élégance ; — à propos d’une grande mondaine tombée brusquement dans la misère, elle me dit une fois cette phrase, qui peignait bien un côté d’elle-même : « Mon Dieu, on peut toujours se passer du nécessaire et du convenu ; mais, son luxe qu’elle n’aura plus… pauvre femme !… »
Le convenu, les petites conventions et obligations sociales qui sont toute la vie et la raison d’être de certaines gens, elle était trop sensée pour ne pas s’y soumettre un peu, mais elle en demeurait, dans le fond, souverainement dédaigneuse.
Bien dédaigneuse aussi des idées modernes, des théories égalitaires, de tout ce que l’on désigne communément sous le nom de progrès ; ayant le culte des grands passés ensevelis, le respect des souvenirs, des traditions, des religions.
Elle avait une extrême activité d’esprit, comme un besoin de comprendre ou au moins d’apercevoir, avant de mourir, tout l’ensemble des connaissances humaines. En relation avec des intelligences supérieures, les attirant par son charme grave, lisant tout ce qui se publiait de remarquable en Europe, elle vivait dans le courant intellectuel le plus élevé, celui qui passe seulement dans ces sphères où peu de femmes ont la possibilité d’atteindre.
Connaissant mon éloignement inné pour les choses imprimées, elle prenait soin de me souligner des passages, de me corner des feuillets qu’il fallait lire quand même, et alors, avec son aide, j’avais deviné en un moment tout le contenu d’un gros effrayant livre. Elle écrivait elle-même, d’une façon rare et charmante. Oh ! ces lettres qui, par chaque courrier de France, m’arrivaient fidèlement dans les pays d’exil, elles étaient une de mes joies, là-bas… Comme c’était joli, tout ce qui était dit par elle ; profond et noble, réconfortant aux heures de défaillance, ou simplement spirituel, de l’esprit le plus fin ; et comme c’était de bon aloi toujours, honnête et sans tache.
Une fois, en s’amusant, elle avait écrit le récit d’un de ses voyages en Égypte ; cela avait paru dans la Revue des Deux Mondes et ensuite en volume sous ce titre : Un hiver au Caire. Et, comme je m’indignais de ce qu’elle ne me l’avait pas envoyé — à bord de mon navire qui naviguait alors je ne sais où, — je reçus à mes reproches cette réponse : « C’était par une modestie bien naturelle ; j’attendais que vous me le demandiez. Ah ! si j’avais écrit un livre sur la cuisine, à la bonne heure, j’aurais été fière de vous le faire lire ! Mais de l’Orient ; de l’Orient, à vous, Loti, — vous présenter cela, — jamais ! »
Quand son esprit se reposait par hasard, c’étaient ses doigts qui devenaient actifs ; on la voyait, avec ses mains délicates, combiner des soies de couleurs rares, des fils d’argent et d’or, faire vite, vite, comme une fée, des broderies merveilleuses — dont elle avait relevé le dessin sur son bloc d’aquarelle au fond de quelque mosquée inaccessible, à Kaïrouan ou ailleurs — (Dans un de ses récits de voyage elle conte ses allées et venues à la Kasbah d’Alger pour arriver à se faire dévoiler les mystères de certain point de tapisserie arabe.) — Elle s’excusait, après, d’avoir fait ces ouvrages si jolis, comme d’une occupation enfantine, et disait en riant : « Dans une de mes incarnations précédentes, j’ai dû être une brave ouvrière bien laborieuse ; et cette manie de travail me sera restée au bout des doigts. » Il lui semblait que, par cette activité constante, elle se soutenait d’une façon artificielle ; qu’elle réussissait à tromper son mal. Un jour, la voyant plus épuisée que de coutume : « Je vous en supplie, lui disais-je, allez-vous-en à la campagne, au vent, au soleil, quelque part où vous ne pourrez rien faire, rien lire, rien voir ; je sens très bien qu’ici vous vous tuez… » — Avec un petit sourire très tranquille, elle me répondit : « Si je ne me tuais pas ainsi chaque jour… eh bien ! mais, je serais déjà morte. » Alors elle s’assit à son piano et joua une chose légère et fiévreuse. Elle jouait comme un maître, — un peu comme Rubinstein qu’elle admirait, mais avec son sentiment à elle ; — cela la fatiguait extrêmement, mais c’était délicieux à entendre…
Dans ma mémoire reste gravée la visite que je lui fis, en mars 85, au moment de partir pour rejoindre à Formose l’escadre de l’amiral Courbet.
J’étais allé à Paris pour lui dire adieu. Depuis les premiers jours de l’hiver elle s’était couchée et ne devait plus se relever. C’était le commencement de l’affreuse lutte finale contre la mort, du long martyre. Elle resta là quinze mois, prolongeant sa vie à force d’énergique volonté, calme, stoïque, admirable, ayant toujours pour ceux qu’elle aimait sa bonne grâce et son sourire.
Quand j’entrai dans sa chambre, je vis, reposant sur l’oreiller, dans l’ombre des rideaux qui étaient d’une couleur bleu-nuit, sa tête fine, aussi correctement coiffée qu’un jour de réception ; elle était habillée, avait ses bracelets et ses bagues, comme une personne qui ne veut pas du tout s’avouer vaincue, qui ne s’est couchée que pour une fatigue passagère. Mais sa figure était bien pâle et bien creuse. A genoux près de son lit, il y avait son amie, la duchesse de R…, qui lui tenait la main et y appuyait sa tête blonde. — Je reverrai longtemps le groupe de ces deux femmes…
Dans cette chambre, haute de plafond, claire, d’une simplicité raffinée, rien de triste, rien qui éveillât des idéesde maladie ou de mort ; beaucoup de fleurs, une chaleur douce habilement amenée. Par la fenêtre, donnant sur les arbres du cours La Reine, entrait le soleil d’hiver.
— Parlez tous les deux, nous dit-elle ; — moi, on me l’a défendu… Je ferai des signes d’assentiment, avec mesmains, quand vous direz des choses remarquables…
Au moment de me retirer, quand je lui baisai la main, elle s’aperçut, sans doute, à je ne sais quoi d’involontaire dans mon expression, que j’étais ému tristement en lui disant adieu. Alors ses grands yeux interrogateurs regardèrent son amie, me regardèrent moi, comme pour nous demander à tous deux :
« Vraiment ? est-ce que j’en suis là ? Il pense donc qu’il peut ne pas me retrouver vivante l’an prochain, quand la guerre sera finie ?… »
Elle se faisait illusion, cette courageuse, non sur la gravité mortelle de son mal, mais sur sa durée. Persuadée par des médecins habiles à tromper les malades, qui feignaient de lui parler très crûment avec des mots techniques, elle pensait qu’elle en aurait encore pour quatre ou cinq ans à voir les choses de la terre ; qu’il lui resterait le temps de finir des réparations commencées à son château du Perthuis et d’en jouir pendant un ou deux étés ; même de retourner en Égypte, au soleil réparateur, de revoir l’Orient et le désert.
Comme nous sortions de cette chambre, la duchesse me dit : « Vous ne la retrouverez plus, cette sirène... » Et j’ai retenu ce mot de sirène ; — écrit, il ne va pas bien, il a quelque chose de païen et de malsonnant, de démodé peut-être aussi ; mais là, dit par cette jeune femme dans le sens de charmeuse et dans l’acception la plus douce du mot charmer, il était le mot qui convenait ; à ce moment il me sembla qu’aucune autre expression n’aurait pu mieux peindre cette mourante idéale, blême avec de grands yeux bleu gris et des cheveux d’ondine, — et cette voix à peine saisissable, résonnant en dedans, musique éteinte, attirante, ayant déjà l’air de venir des lointains mystérieux d’en dessous…
… Pendant cette dernière campagne de Chine, ma crainte constante a été de ne plus la revoir. Ses lettres m’arrivaient toujours, mais plus courtes. Sa belle écriture, autrefois si ferme, était changée. Puis vinrent les petits billets au crayon, — qui s’espaçaient, qui sentaient l’effort, la lutte, qui faisaient mal.
Et, pendant le voyage de retour, pendant les longues semaines sans nouvelles de France à travers les mers bleues des Indes, sa pensée me poursuivit d’une manière plus douloureuse. A Port-Saïd, au consulat de France, je trouvai encore une de ces pauvres chères petites lettres crayonnées qui m’attendait au passage, — la dernière que j’aie reçue de sa main :
Paris, 17 décembre 1885.
« Je vous reverrai donc, mon cher ami. Que de fois, depuis trois mois que j’ai eu les plus graves rechutes, vous ai-je dit adieu par la pensée. J’ai été si mal.
» Mais je vais un peu mieux ; je ne crois pas en revenir, mais je crois vivre et traîner maintenant quelques mois — et vous venez ! Vous me rapporterez, qui sait, peut-être un peu de santé, de soleil, dans votre valise — en tout cas vous me rapportez de l’affection dans votre cœur, et, si vous saviez comme cela me touche, comme j’y ai pensé les jours noirs, les jours de trop grande souffrance, — car j’ai horriblement souffert. Depuis quatre mois, je n’ai pas quitté mon lit, et la vie s’est toujours rétrécie autour de moi.
» Votre mère compte que vous serez ici en février. Pourrez-vous me lire ? Je me donne bien de la peine pour y arriver, mais je suis si faible…
Enfin j’arrivai en France ; je télégraphiai à Paris et, deux heures après, je la savais encore vivante, contre l’attente des médecins, continuant même d’aller mieux. Le désarmement de mon bateau devait me retenir un mois à Toulon, et je me tranquillisai avec ce mieux trompeur qui était le mieux de la fin…
Mais, un jour, une lettre m’arriva, une lettre qu’elle avait prié son mari de m’écrire de sa part : elle était beaucoup plus mal tout à coup, les médecins craignaient qu’elle ne passât pas la semaine, — peut-être pas la journée suivante… Alors, par dépêche, je leur répondis à tous deux que je venais.
Et c’était le soir, l’express pour Paris était parti, il fallait attendre au lendemain pour me mettre en route. Je m’enfermai seul — dans un de ces gîtes de hasard que nous louons à l’arrivée pour l’encombrer de caisses et de désordre — et là ma soirée fut sombre. Comment n’étais-je pas parti dès les premiers jours, au lieu de me rassurer ainsi… Peut-être pas même la journée de demain — et les heures de la nuit se traînaient lentement : il me semblait que c’était sa propre veillée funèbre que je faisais là seul, dans ce logis froid…
Quand je me présentai à sa porte, le surlendemain, je compris qu’elle était encore vivante : la maison, au dehors, avait conservé son aspect habituel.
J’appréhendais de la voir, et ce fut une surprise de la retrouver ainsi : changée, elle l’était à peine. — D’ailleurs, à mon départ, je l’avais déjà vue étrangement amaigrie, immatérielle, si l’on peut dire. — Toujours habillée, coiffée, entourée de bouquets, exquise jusqu’à la fin, voulant accueillir la visiteuse terrible en grande dame qui n’a ni défaillance ni peur. Depuis quelques jours, on la conservait d’une manière presque artificielle, — à force de morphine qui arrêtait tout, la vie comme la mort. Cela se voyait en regardant bien ; ses traits, d’une lividité transparente, étaient rigides, immobilisés ; à part les yeux, on eût dit déjà une morte, une morte jolie et parée.
Mais ses yeux vivaient d’une vie intense, doux, profonds, célestes, agrandis. Enfin c’était elle encore, bien elle, que je retrouvais. Dans le corps épuisé, n’ayant presque plus de mouvement ni de souffle, on avait réussi à retenir cette chose indéfinissable — qui est l’âme, l’intelligence claire… Et elle me dit : « Je remercie Dieu de m’avoir permis de vous revoir. »
Il y eut un long silence entre nous, pendant lequel je promenais mes yeux alentour, comme très intéressé par les choses qui étaient là, de peur d’avoir envie de pleurer. Toujours rien, dans cette chambre élégante, qui parlât de mort. Dans son lit, un peu au-dessus d’elle, à portée de sa main, des étagères de laque sur lesquelles étaient rangés différents petits souvenirs, portraits, objets précieux qu’elle aimait particulièrement, un vase avec des roses, un ou deux volumes préférés — et le livre incomparable, l’Évangile.
D’abord nous causions de la vie et de la mort, — elle, parlant déjà comme une illuminée, comme une voyante qui serait au delà. Sa voix, tout juste perceptible dans ce silence, entrecoupée, haletante, restait douce quand même et je l’écoutais comme une voix qui n’aurait plus été de la terre. J’étais impressionné d’une manière nouvelle et inconnue par cet entretien suprême avec une intelligence si claire, si calme, si présente et déjà si loin, ayant presque atteint les régions mystérieuses d’après la mort.
Elle paraissait préoccupée surtout d’éviter à ceux qui restaient les scènes pénibles des adieux, des agonies ; courageuse plus que jamais, ne voulant même pas avoir l’air de souffrir.
Courageuse, je trouvais presque maintenant qu’elle l’était trop, qu’elle dépassait la mesure humaine. Un peu d’épanchement, un peu de détente, des larmes, lui auraient mieux valu, il me le semblait. Mais elle ne le voulait pas ; considérant toute manifestation extérieure d’émotion comme une défaillance ; excessive en cela, exagérant cette idée à l’heure de la mort, elle se raidissait pour demeurer stoïque.
Alors, pour me soumettre, pour ne pas la fatiguer, je ramenai peu à peu notre causerie à un ton plus habituel. Nous nous parlions comme deux amis qui ont mille choses à se dire, ne s’étant pas vus depuis longtemps et étant sur le point de se quitter pour plus longtemps encore, — l’un d’eux devant partir pour un pays où les lettres n’arrivent plus. Elle s’informait de tout ce que j’allais faire, de tous mes projets pour plus tard, pour l’avenir… Nous en venions même à causer de voyages, de nouvelles, de gens quelconques. Et deux ou trois fois, le sourire fin des anciens jours reparut sur ses lèvres, elle retrouva cette espèce d’ironie extra-spirituelle dont elle avait le secret, et qui était sans amertume, mitigée de compassion. Et même on put l’entendre rire encore…
Je savais bien que ses derniers moments à elle ne pouvaient pas ressembler à ceux d’une autre ; mais ceci me confondait. Elle m’intimidait.. Je l’aimais peut-être moins, mais je me sentais pris d’une admiration, d’une crainte religieuse pour cette créature d’élite, qui était femme pourtant, et qui s’en allait à l’inconnu final avec ce stoïcisme et cette sérénité inaltérables…
On m’avait donné deux jours à passer à Paris pour ce suprême adieu. Quand je pris congé d’elle, à la tombée de la nuit, elle me dit : — « Demain, revenez à n’importe-quelle heure, plutôt le matin que le soir, ce sera plus sûr… Je vous recevrai encore une fois… si je suis là… » En même temps son geste et son regard exprimaient combien elle jugeait sa présence incertaine pour ce lendemain. Et puis ses yeux se voilèrent malgré elle, prirent une douceur si affectueuse, une tristesse si humaine, que j’embrassai sa main avec une vraie tendresse de frère, — sa pauvre main amaigrie et presque desséchée, d’où les belles bagues, tombaient, devenues trop larges…
Je revins le lendemain en songeant, le cœur serré, que c’était la dernière des dernières fois. La chambre avait son aspect ordinaire, ses fleurs, sa tranquillité, mais la mort, avait travaillé terriblement pendant la nuit. Ce n’était plus elle. Ses yeux, trop agrandis par la morphine dont on avait augmenté la dose pour la calmer, fixaient je ne sais quoi dans le vide avec une expression d’égarement ; elle était agitée, divaguant un peu, — bien vaincue cette fois, hélas !
Elle avait, le matin, fait couper tous ses cheveux par sa femme de chambre, prétendant qu’ils lui donnaient chaud, qu’ils lui faisaient mal à la tête, qu’ils l’exaspéraient. Elle s’excusait beaucoup de se montrer ainsi, ne se trouvant plus correcte ; cependant elle avait l’air d’une reine agonisante, la tête couverte d’une sorte de mantille en dentelle blanche qui emprisonnait ses cheveux courts.
Non, ce n’était plus elle. Des projets de voyage pour l’été l’occupaient beaucoup. Puis elle parlait de nombreuses visites qu’elle avait reçues dans la matinée et, chose très étrange, ces visiteurs et ces visiteuses qu’elle citait comme étant venus là étaient, sans exception, des personnes mortes.
Quand l’heure de partir arriva, nous nous dîmes au revoir, au printemps, comme deux amis très sûrs de se retrouver bientôt. Et, avant de sortir de sa chambre, je me retournai pour voir ce visage une dernière fois. En m’en allant, je jetai aussi un regard aux salons où j’avais passé des heures de causerie inoubliables, à toutes les choses arrangées par elle, à toute cette demeure dont elle avait été l’âme charmante et où restait encore l’odeur d’Orient qu’elle y avait mise.
Elle vécut encore près de six jours après mon départ. Un matin, à Toulon, je reçus cette dépêche : « Tout est fini ! » Le lendemain, le Figaro, et d’autres journaux après lui, disaient : « Une des femmes les plus remarquables de Paris madame Blanche Lee Childe vient de succomber, etc., etc. » On me montra cela, et je le lus avec un cœur sec, comme s’il s’était agi d’une autre que d’elle-même.
Un peu plus tard, je suis allé voir sa tombe, les fleurs fraîches jetées sur les pierres par celui qui moins que moi peut l’oublier ; — je ne suis pas arrivé non plus à me persuader qu’elle habitait là, couchée, que son regard clair était éteint là-dessous.
Nous étions accoutumés à ne nous voir presque jamais et à être quand même en constante communion intellectuelle. Il me semble toujours que cette communion n’a pas cessé. Très souvent je songe en moi-même : Je lui dirai ceci ou cela ; je la consulterai à ce propos. Et je m’attends à voir paraître, sur quelqu’une des enveloppes que me remet la poste, sa grande écriture élégante…
PIERRE LOTI.
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Une édition
Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.