‹ A la recherche d'une perleChapitre 1 sur 19 · I

I

COMME UNE HÉROÏNE DE ZÉNAÏDE FLEURIOT

Tant qu’elle put apercevoir la coiffe de Maryvonne, fût-ce comme un point blanc dans la brume, Jeanne Ferval tint les yeux fixés sur les horizons familiers, sur ce passé visible, qui s’enfonçait dans la distance. Mais quand le point blanc lui-même fut devenu imperceptible, elle se retourna, le cœur douloureusement serré, comme si elle venait d’assister, pour la seconde fois, à l’enterrement de son cher grand-père, et se blottit dans son coin du wagon des dames seules... où, pour le moment, elle était une jeune fille toute seule...

Elle en profita pour laisser couler ses larmes, non pas à flots: Jeanne n’était pas de celles qui expriment leurs chagrins par des pleurs si abondants que, parfois, ils en entraînent avec eux toute l’âcreté. Dès l’enfance, elle se montrait plus réfléchie qu’expansive, de sorte que certaines personnes mettaient en doute sa sensibilité. Pas grand-père!... Ils se comprenaient si bien qu’ils n’avaient guère besoin de paroles pour se dire qu’ils s’aimaient... Il suffisait à l’un de prononcer le nom de _Jeannette_, à l’autre celui de _grand-père_, pour mettre dans ces appellations autant de tendresse et de dévouement, autant de confiance et de gratitude que deux cœurs humains peuvent en contenir.

Quinze ans auparavant, quand la toute jeune Mme Ferval, la mère de Jeanne, était morte en donnant le jour à un petit ange qui retrouva ses ailes pour la suivre, M. Plémeur, accouru de sa paisible retraite de Quimper, trop tard pour recevoir le dernier regard de cette fille chérie, insista auprès de son gendre afin d’emmener avec lui Jeannette, âgée de trois ans. Il avait alors sa femme et Maryvonne pour en prendre soin.

--Tôt ou tard, dit-il, vous vous remarierez. L’enfant pourrait en souffrir. Maintenant même, qu’en feriez-vous? Tout le jour au _Crédit Mâconnais_, vous la laisseriez forcément entre les mains d’une inconnue... car vos bonnes de Paris ne font que passer dans vos maisons.

Bref, il plaida si chaleureusement une cause si juste, qu’il emportait, quelques jours après, l’orpheline à Quimper.

Moins d’un an plus tard, M. Ferval se remariait avec une toute jeune et jolie veuve, bien qu’elle fût mère elle-même d’une fillette... Et bientôt une troisième petite fille, demi-sœur des deux autres, naissait de ce mariage, effaçant dans le cœur du père le regret qu’aurait pu lui laisser l’absence de Jeannette.

De grand’mère Plémeur, qui survécut peu d’années à sa fille, Jeanne conservait un doux souvenir quelque peu effacé. C’était une créole de la Martinique, qui avait été fort jolie, et que grand-père avait épousée au cours d’un voyage.

Il semble toujours étrange, presque invraisemblable, dans la première jeunesse, que vos parents, à plus forte raison vos aïeuls, aient eu leur roman d’amour. Cependant Jeanne ne pouvait que constater le charme de son aïeule maternelle, dans la miniature qui la représentait avec la coiffure et le costume de sa compatriote l’impératrice Joséphine, dont elle avait les yeux couleur «café fort», mais avec de plus jolis traits, assurait grand-père.

Le pauvre M. Plémeur, deux fois atteint en plein cœur, par la mort de sa fille, puis de sa chère compagne, s’était rattaché d’autant plus fortement à cette Jeannette dont le physique les lui rappelait l’une et l’autre. Poète estimé dans sa province, soit qu’il célébrât dans le vieux dialecte les saints ou les chevaliers de Bretagne, soit qu’il fît fleurir quelque simple idylle parmi les ajoncs de la terre d’Armor, il avait chanté l’enfance de sa brune Jeannette, avec moins d’éclat certes, mais non moins de tendresse et de conviction que le grand Hugo ne l’a fait de sa blonde _Jeanne_. Il aurait, lui aussi, sans nul doute, succombé à la tentation de glisser un pot de confitures dans les ténèbres du cabinet noir. Mais la petite-fille de M. Plémeur ne se rappelait pas avoir jamais été punie... Qui donc s’en fût avisé?... Ce n’était ni grand-père, ni Maryvonne, la douce vieille... D’ailleurs, l’enfant était d’humeur paisible, raisonnable, un peu «difficile à apprivoiser», comme disait Maryvonne. Mais, en réalité, elle avait un petit cœur ardent, une intelligence très vive, bien que brillant peu au dehors, et des dispositions studieuses, qui avaient fait le bonheur de ses deux précepteurs: son grand-père et le meilleur ami de ce dernier, l’abbé Lejal, un ancien missionnaire, que sa santé, très éprouvée par de longues années d’apostolat aux Indes et en Chine, avait ramené au pays breton.

L’abbé Lejal ressemblait à Mgr Lavigerie; cette similitude avait naturellement échappé à la toute petite Jeanne, qui, impressionnée par les larges yeux noirs, la longue barbe argentée et touffue de l’ex-missionnaire, le saluait, en tremblant, du nom de _Mitaine_ (diminutif de Croquemitaine). Avec le temps et force bonbons, ses préventions s’étaient dissipées. Elle avait découvert une plus juste ressemblance entre M. Lejal et les belles statues d’apôtres enluminées qu’on place dans les chapelles, et elle n’eût pas été surprise de lui voir entre les mains les grandes clefs dorées qui ouvrent les portes du Paradis.

Plus tard, enfin, il l’avait instruite et charmée par les récits pittoresques de ses voyages et des mœurs curieuses des indigènes parmi lesquels il avait vécu. Grand-père et lui collaboraient ensemble pour une œuvre qui leur tenait au cœur: une histoire des _Saints de Bretagne_, et Jeanne, en grandissant, les avait aidés dans leurs recherches, compulsant, elle aussi, les anciens manuscrits enrichis de précieuses miniatures. Ah c’était une vie si douce, bien qu’un peu sérieuse, un peu exceptionnelle pour une jeune fille.

Et maintenant, tout était fini, brusquement fini!... M. Plémeur paraissait fatigué depuis quelque temps; mais Jeanne était loin de prévoir l’accident--une hémorragie cérébrale--qui le lui avait enlevé en peu de jours...

Plus jamais elle n’entrerait dans le bureau du rez-de-chaussée meublé de vieil acajou! Plus jamais elle ne reverrait, sous la petite calotte de velours noir qui le coiffait de façon si respectable et si adéquate, le bon visage au regard bleu resté si frais, si jeune, dont la douce barbe blanche emprisonnait encore de vagues reflets blonds! La maison elle-même allait tomber dans des mains étrangères,... car, depuis de longues années, elle avait été lourdement hypothéquée pour payer les dettes que laissa en mourant un frère puîné de M. Plémeur.

Chaque tour de roue du wagon rend sensible pour elle la fuite du cher passé familier... Elle n’aurait pas, l’été prochain, la consolation de porter sur la tombe de grand-père les roses de son jardin qu’il aimait tant! Elle ne verrait plus même ce Quimper où, jadis, il l’apporta comme une chère et précieuse petite chose, et qu’elle quitte aujourd’hui, à dix-huit ans, le cœur si douloureusement serré!... Elle ne se promènera plus sur le quai de l’Odet, ni dans les allées de Locmaria, ni dans les belles prairies que l’on rencontre en suivant la rivière!... Elle ne montera plus à la cathédrale, par une de ces rues grimpeuses et convergentes dont les vieilles maisons de bois aux statuettes vermoulues semblent se raconter tout bas des choses du temps passé!...

Jeanne ne verrait plus Maryvonne, dont le tendre baiser d’adieu tiédit encore sa joue, et qui, heureusement pour elle, entre au service de l’abbé Lejal!

Et, tout à coup, la jeune fille a l’impression de vivre l’aventure tant de fois contée dans les fraîches et mélancoliques histoires de Zénaïde Fleuriot: celle de l’orpheline, pauvre hirondelle voyageuse, qui s’en va, toute seule, toute frêle dans son deuil, et qui descend, avec son mince bagage, chez des parents inconnus, parfois hostiles... Et, pourtant, Jeanne Ferval va retrouver son père,... sa sœur... Mais un père qu’elle a vu si rarement, une sœur qu’elle ne connaît pas,... une belle-mère qui, d’avance, l’intimide et la glace, car jamais elle ne lui a témoigné, fût-ce de loin, le moindre intérêt.