‹ À la une!Chapitre 34 sur 47 · Chapitre 35 Skating

Chapitre 35 Skating

Si les muets pouvaient parler
Ils gueuleraient comme des sourds.
Raoul Ponchon
Je me disais : Mais où diable ai-je vu cette tête-là ?

Cette tête-là était celle d’un jeune homme, d’apparence honnête, confortablement vêtu, qui soupait, solitaire, dans la grande salle d’un restaurant de nuit.

Où diable avais-je vu cette tête-là ?

Une dame blonde, pas mal, ma foi, mais qui ne devait sa flavescence qu’aux ressources de la chimie moderne, s’approcha du jeune homme, lui déclara qu’elle le « gobait », et, sans autre transition, lui proposa de régler sa petite note de souper (sa note à elle bien entendu).

Un peu troublé, mais ravi, déjà la main au gousset, le jeune homme balbutia :

« Évidemment, madame, évidemment, mais… êtes-vous sincère seulement ? »

Le ton sur lequel cette demande fut faite jeta dans mon cerveau une vive lueur.

Le jeune homme en question était un ancien condisciple à moi, nommé Ponette, que nous appelions tous au collège : Coco Ponette, mais combien bruni.

Orphelin de bonne heure, élevé par ses tantes, deux vieilles filles méticuleuses et proprettes, mon ami Coco avait conservé de cette éducation une gaucherie et une candeur inexprimables.

Il coupait comme un rasoir dans les ponts les plus grossiers.

Je m’approchai de lui vivement. Il me reconnut, serra ma main avec effusion et me fit asseoir.

« Tu as donc fait un héritage, dis-je, pour te payer des femmes pareilles ?

— Un héritage, c’est le cas de le dire. Te rappelles-tu mon oncle Leverrouillé, de Rouen ? Eh bien… Eh bien… »

Et Coco Ponette se lança dans une narration qui nous conduisit tout doucement jusqu’à cinq heures du matin, avec intermèdes de viandes froides et bordeaux.

C’est, en effet, une bizarre histoire que celle de l’héritage de l’oncle Leverrouillé.

M. Leverrouillé fonda à Rouen, en 1840, une quincaillerie qui prospéra. (Quelle est la quincaillerie, d’ailleurs, qui ne prospère pas ?)

Vers la fin de l’Empire, des idées de progrès, de science, d’exploitation rationnelle (comme il disait), envahirent le cerveau de M. Leverrouillé qui remit sa maison sur un pied entièrement nouveau et la dénomma : Quincaillerie Normale de Normandie.

La fortune répondit aux efforts de M. Leverrouillé, et bientôt les mille et les mille gorgèrent les coffres-forts blindés, incombustibles et indécrochetables du quincaillier progressiste.

Après fortune faite, et décidé à goûter un repos qu’il avait bien gagné, M. Leverrouillé se retira dans sa petite propriété de Saint-Romain.

Mais, hélas ! quand on est quincaillier de génie, c’est pour longtemps, c’est pour toujours, même.

Le démon de la quincaillerie ne lâcha pas si volontiers sa proie.

M. Leverrouillé, inspiré par la belle nature du pays de Caux, inventa des tenailles économiques, des pincettes rationnelles, des charrues progressives, et surtout un patin…

Oh ! mais, un patin…

Il en prit un brevet, sous la dénomination de « Patin Normal Leverrouillé ». Un patin comme on n’en avait pas vu encore, un patin extraordinaire, un patin que Guy Patin lui-même n’aurait pas hésité à signer.

Malheureusement, cette année-là, il ne gela pas, ni l’année suivante.

(Le destin s’acharne comme à plaisir sur les inventeurs.)

Qu’importait ?

Au mépris des clémences du temps, M. Leverrouillé se mit à fabriquer, à fabriquer, à fabriquer.

Comme il ne suffisait pas à la tâche, des ouvriers lui advinrent de Paris, les plus habiles en leur métier.

La petite propriété de Saint-Romain n’était plus qu’une vaste usine 1.

Le troisième hiver arriva et fut d’une mansuétude à faire honte aux colombes.

Tous les matins, M. Leverrouillé descendait dans son jardin et frappait sur son thermomètre :

« Mais descends donc, cochon, descends donc. »

Impassible, la colonne de mercure marquait des 10 ou 12 degrés que c’en était dégoûtant.

La passion égare les cerveaux les mieux établis.

Un matin de janvier qu’il faisait 13∘, M. Leverrouillé lança un grand coup de pied dans son thermomètre, qui se brisa en mille et quelques morceaux.

Longtemps sur le sol, des gouttelettes de vif-argent tremblotèrent, muets reproches.

Et quelques jours après, ô ironie du sort, M. Leverrouillé mourut d’un refroidissement.

Mon ami Coco Ponette était le seul héritier.

Sur un mot du notaire, il accourut.

Le notaire ne cacha pas à l’héritier l’état fâcheux de la situation.

Ces dernières années, M. Leverrouillé avait dépensé tout son argent, tous ses titres.

En effet, on ne trouva dans les coffres-forts blindés, incombustibles et indécrochetables que des sommes dérisoires, mais en revanche, la cuisine, les chambres, le salon, la salle de billard, toute la maison, en un mot, regorgeait de patins.

On les compta.

Il y en avait 130 000 (cent trente mille) paires.

Vous rendez-vous compte du tas que représentent cent trente mille paires de patins ?

Non ? Eh bien, n’essayez pas. Ce serait chimérique besogne.

Ponette, désolé, se demandait : « Que vais-je faire de tous ces engins ? En admettant que nous ayons une longue série d’hivers rigoureux, je ne pourrai jamais user tout ça… même en me faisant aider par des camarades. »

Sur les conseils de gens compétents et avisés, Ponette emballa son héritage dans des caisses et prit la route de Norvège.

Un Norvégien voulut bien essayer le « Patin Normal Leverrouillé ».

Cette tentative lui valut la rupture, en trois endroits différents, du tibia gauche.

Devant la vive défaveur qui s’ensuivit de cet accident, Ponette tâta de la Suède.

La Suède, malheureusement, était encombrée, cette année-là, d’un stock de patins préalables, et les Suédois, quoi qu’on dise, préférerons toujours le patin national à toute importation étrangère, pour ingénieuse qu’elle soit.

Ponette poussa jusqu’à Helsingfors, mais la Finlande ne voulut rien savoir. Elle aussi avait sa provision faite.

Bien découragé, Ponette revint à Paris, où il fit la connaissance d’un jeune homme dénué de ressources, mais pas fier, qui s’appelait Adolphe.

« Parbleu, lui dit Adolphe, ça ne m’étonne pas que vous n’ayez pas fait d’affaires dans le Nord. Ces gens-là ont ce qui leur faut. »

Puis il ajouta mystérieusement :

« Moi, je connais un pays où je puis garantir qu’il n’y a pas un patin à l’heure qu’il est : vous entendez, pas un patin.

— Et où ça ? fit curieusement Ponette.

— Au Congo », répliqua Adolphe.

Et la semaine suivante, Ponette et Adolphe s’embarquaient pour le Congo.

À peine débarqué, Adolphe gagnait une vilaine maladie qui l’entraînait bientôt dans la tombe, et Ponette se trouvait seul, en admettant qu’on puisse se trouver seul avec 130 000 paires de patins.

Des patins au Congo, allez-vous vous écrier ?

Parfaitement.

Le « Patin Normal Leverrouillé », qui ne marchait pas du tout sur la glace, va sur le sable comme sur des roulettes, et à l’heure qu’il est, pas une caravane sérieuse partant de Tombouctou qui ne soit munie de cet ingénieux appareil.

Et voilà comment mon ami Coco Ponette gagna près d’un million, versé sous forme de poudre d’or, de défenses d’éléphants et autres arachides.

« Vois-tu, ajoutait-il en matière de conclusion, pour faire du bon commerce, il n’y a que les peuples vierges.

« Ainsi, j’ai acheté dernièrement un fort lot d’éventails japonais : sais-tu où je vais les vendre ?

— Non.

— En Laponie. »

q