Chapitre 37 Telle mère…
Dans une petite ville où je viens de passer quelques jours avec des amis, on m’a montré un petit tailleur qui est bien le plus affligé petit tailleur de tout le district.
Ce pauvre petit tailleur avait une femme, plus très jeune, mais fort belle encore et majestueuse, de laquelle il se montrait très fier.
Il fallait le voir, chaque dimanche – car, au rebours de beaucoup de ses confrères parisiens et départementaux, véritables fanfarons de mécréance, affichant pour la religion le plus odieux dédain et ne rêvant que chavirer notre ordre social, notre petit tailleur professait le respect de toutes les institutions établies, religieuses, politiques ou économiques –, il fallait, dis-je, le voir, chaque dimanche, à l’issue de la grand-messe, sa jolie épouse au bras et qui regagnait, par le plus long détour, son magasin.
Et comme il se redressait !
Il avait, d’ailleurs, raison de se redresser, car cette qualification de petit tailleurque je lui prodigue, non sans excès, lui était value non pas tant par son peu élevé chiffre d’affaires que l’exiguïté de sa taille.
De fâcheux bruits circulaient en ville sur la qualité peu granitique des mœurs de la belle tailleuse ; mais vous savez comme il faut peu de chose pour alimenter les langues en province.
C’est exactement comme à Paris.
Pourtant, un beau jour, il fallut bien se rendre à l’affreuse évidence ; notre superbe amie avait, sans tambour ni trompette (détail en quoi elle fit preuve de tact), déserté le toit conjugal en compagnie d’un tout jeune voyageur en tissus.
N’essayons pas de dépeindre la douleur, la rage, la vexation, les gros ennuis et les mille petits inconvénients que détermina, chez le petit tailleur, et dans sa maison de commerce, ce départ impromptu.
Quand un client, par exemple, se présentait pour se commander un vêtement, c’était comme de juste le petit tailleur en personne qui prenait les mesures, mais le soin de les transcrire sur le registre ad hoc incombait à l’infidèle.
Comment allait-il faire, dorénavant ?
Justement, voici M. le receveur de l’enregistrement qui vient pour un pantalon. Quelque chose de solide, tel est son vœu, et de pas salissant.
Il a jeté son dévolu sur l’étoffe, et, maintenant, aux mesures !
« Lucie ! »
Lucie, c’est la fille du petit tailleur.
Jouvencelle de dix-huit printemps, jolie comme un cœur, de celles à qui l’ecclésiastique le plus méfiant octroierait le bon Dieu sans confession.
Selon l’indication paternelle, Lucie marque les nombres qu’on lui dicte.
Comme font les petites filles qui s’attentionnent, elle tire un peu la langue.
Bientôt, toutes les mesures sont prises et écrites sur le livre.
« Tu n’as plus besoin de moi, papa ? fait Lucie.
— Si… ou plutôt non… tu peux t’en aller. »
Et le petit tailleur gratte perplexement sa tête.
Une indication reste à noter, mais de nature si spéciale, et, dame !… une jeune fille !…
« Ah bah ! se dit-il, elle ne comprendra pas », et, rappelant Lucie :
« Au-dessous des mesures, ajoute-t-il, tu mettras : à gauche ; je saurai ce que ça veut dire. »
Et Lucie répond simplement :
« C’est fait, papa ; j’avais remarqué… »
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