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Chapitre 42 Pas pressé

Si vous arrivez à me montrer quelque chose de plus bête qu’un proverbe, je vous fais immédiatement offrande d’un demi-kilogramme de cerises anglaises, denrée somptueuse pour la saison.
Ah ! pourtant, je me trompe. Il y a quelque chose de plus bête qu’un proverbe : c’est deux proverbes. Et n’allez pas croire surtout que je réédite une plaisanterie surannée, indigne de vous et de moi-même.

Non, écoutez…

Ce proverbe :Tel père, tel fils, est idiot ; mais cet autre : À père avare, enfant prodigue, n’est pas moins bafouilleux.

Que dire des deux réunis ?

Autre exemple :

La nuit porte conseil, et Ne remettez jamais au lendemain ce que vous pouvez faire la veille.

Comment voulez-vous qu’on s’y reconnaisse ?

D’ailleurs, à ce propos, j’ai pris un moyen terme ; depuis ma plus tendre enfance (ma mère vous le dira), j’ai toujours remis au surlendemain ce que j’aurais parfaitement pu faire l’avant-veille.

Et je m’en suis bien trouvé.

Faites comme moi, ne vous pressez pas, et cela vous réussira.

Voyez plutôt les enterrements prématurés.

Si je m’étais pressé, je serais mort, à l’heure qu’il est.

Avouez l’irréparabilité de cette perte.

Mais voilà, j’ai préféré attendre, et vive la vie.

· · ·

Quand j’arrivai à Paris, fraîchement majeur, et à la tête d’un patrimoine, ma première visite fut pour le Quartier latin.

Cette visite dura environ une année, au bout de laquelle le petit patrimoine se trouva volatilisé, mais volatilisé à désespérer les plus subtils éthers.

Une grande fille jaune qui servait à la brasserie du Lapin mauve m’avait bu, en un bref laps, 1500 francs (quinze cents francs) de fine champagne.

Cette fille jaune était maigre.

Je me rattrapai sur une petite brune, boulotte, laquelle, en moins de trois semaines, absorba, à mon compte, pas loin de cinquante louis de curaçao sec.

Un beau jour, je trouvai la champagne trop fine et le curaçao trop sec.

Il était bien temps !

La liquidation fut désastreuse : ruiné à plates coutures, perdu le goût du travail, pris de coutumes fâcheuses.

Je résolus ma mort… pour plus tard.

Un matin, je me trouvais tout à fait brokendown, quand une lettre me parvint qui m’annonçait le trépas d’un vague oncle, entrevu dans l’enfance, peu hanté et jamais chéri.

Seul héritier : votre serviteur.

Et l’affaire en valait la peine.

De son vivant, mon oncle était un marchand de cochons assez conséquent de la vallée d’Auge.

En voilà un bon commerce, vous qui parlez d’un bon commerce.

Vous achetez un petit cochon, un tout petit cochon qui vient de naître, un cochon au berceau, vous le payez deux sous. Les voisins vous apportent leurs épluchures, leurs croûtes de pain, le son de leur bain de son, etc. Tout ça profite au cochon, qui devient énorme, et vous le revendez trois mille francs à des charcutiers. Ces derniers…

Mais que viennent faire les charcutiers dans cette affaire ?

Dans le cochon, tout est bon, depuis la tête jusqu’à la queue. Ainsi les cochons de feu mon oncle furent-ils intégralement dévorés, et je vous prie de croire que la chose ne traîna pas (huit cents tours à la seconde).

Cette fois-ci, ce ne fut pas au Quartier latin ; j’en avais assez ; mais dans des cercles, oh ! des cercles chic, où des gentlemen infiniment corrects abattaient avec la plus fâcheuse fréquence, ou bien tournaient le roi, dans le salon voisin, plus souvent qu’à leur tour.

Dire que mon argent fut dépensé donnerait une fausse idée de cette opération ; il fut humé, supé, comme on dit en mon pays**northman.

Et, de nouveau, j’invoquai la mort libératrice, mais toujours pour… tout à l’heure.

Malheureusement, les marchands de cochons ne sont pas tous mon oncle, et d’ailleurs, les marchands de cochons ne meurent pas tous les jours.

Ce sont même de rudes gaillards que les marchands de cochons.

Songez donc le tempérament qu’il faut, pour être marchand de cochons.

Se lever à des deux ou trois heures du matin, voyager par n’importe quel temps, courir tous les marchés, toutes les foires.

Vous qui souriez, je voudrais bien vous voir faire ce métier-là. Je ne vous en donnerais pas pour trois semaines.

Donc, je me trouvais de nouveau ruiné, et ruiné sans espoir.

Je vendis mes meubles, mes bibelots, mes livres (et même un monologue, La Nuit blanche d’un hussard rouge, avec dédicace de l’auteur, publié chez Paul Ollendorff, 28 bis, rue de Richelieu, qui me rapporta une assez jolie somme).

Je ne gardai que mon revolver.

Et puis le dernier sou fut absorbé.

Le dernier sou.

J’ouvris la bouche, j’introduisis dans cette cavité le canon du revolver, et… je me fis cette réflexion :

« Mon Dieu, je serais bien bête de me tuer avec une arme qui représente au moins un louis. »

Je vais la vendre… Et puis nous verrons.

Il sera toujours temps.

Je trouvai un vieux juif qui, après de longs pourparlers, m’offrit dix francs de l’outil meurtrier.

J’acceptai.

Sur les dix francs, je prélevai vingt sous pour une belle et bonne corde à la fois solide, mince et bien glissante. Une corde qui vous donnait des envies, rien qu’à la voir.

Le reliquat de la somme, comme dit M. Thiennet, me fit vivre trois jours pendant lesquels je ne me séparai pas de ma corde, dans le vague espoir que ça me porterait bonheur, par avance.

Le troisième soir, je rentrai dans mon hôtel, bien décidé, cette fois, à en finir.

La patronne de l’hôtel, avec un sourire enchanteur, m’annonça que, devant le non-paiement du mois échu, elle se voyait dans la cruelle nécessité de me retirer ma clef.

Ma corde et moi, nous nous retirâmes, annonçant de l’argent pour bientôt.

Il faisait rudement froid cette nuit, trop froid pour se mettre à l’eau. Et pourtant la Seine coulait là, sourde, noire, tentante.

Le petit matin se leva.

Et l’appétit avec.

Le vieux juif qui m’avait acheté mon revolver voulut bien me donner deux sous pour ma corde, mais en exigeant que j’y ajoutasse les boutons de mon gilet.

Une soupe légumière aux Halles constitua ma seule alimentation de la journée.

Le soir arriva bien lentement… mon dernier soir, pensai-je.

Je rôdai longtemps sur les quais, sur les ponts.

Et puis, à un moment, zut, allons-y gaiement… Plouff ...

· · ·

Un autre plouff, tout près, répondit au mien comme un écho.

« Tiens, pensai-je, un terre-neuve. »

Et voulant faciliter la tâche de mon sauveteur, je nageai vers le remous. Il était temps.

Une femme barbotait dans l’élément, une désespérée, comme moi.

Je pensai à la prime et la ramenai sur la berge.

Des frictions énergiques la ramenèrent à la vie.

« Où suis-je ? dit-elle… Oh, on m’a sauvée… moi qui voulais mourir.

— Excusez-moi, mademoiselle, fis-je un peu confus.

— Ah, c’est vous ? »

Elle était charmante, ma noyée, très pâle, ses cheveux noirs sur ses épaules, ses grands yeux effarés.

Un brigadier des gardiens de la paix intervint :

« Oui, c’est monsieur qui vous a tirée de la limonade. »

La jeune fille me tendit la main :

« Merci tout de même », dit-elle, souriant tristement.

Ses parents, prévenus par la police, arrivaient affolés.

La mère, une chipie, ne daigna seulement pas me voir, mais le père, un brave homme, me serra dans ses bras.

J’appris toute l’histoire.

La jeune fille avait voulu mourir par désespoir d’amour.

Mais cette baignade improvisée avait calmé sa belle passion.

À présent, c’est moi qu’elle aimait, moi, son sauveteur.

Alors, je l’ai épousée.

Ça m’a donc réussi de ne pas me presser.

Qu’ajouterai-je de plus ?

Ma femme est charmante, et j’ai enterré ma belle-mère ce matin.

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Pour Rudyard Kipling

Les deux aliborons dressèrent l’oreille quand ils entendirent le chef de la caravane qui disait à l’un des hommes :
« Vous chargerez les éponges sur l’un des ânes et les sacs de sel sur l’autre. »

Dans l’humanité asine, au cas où j’oserais ainsi m’exprimer, ces deux baudets représentaient nettement chacun un antipode.

Le premier, d’origine française, avait servi, alors qu’il n’était qu’un mignon bourriqueau 1 dans une famille où il partageait les jeux et les leçons des enfants.

Aussi, son éducation s’en était-elle fortement ressentie.

Très calé en littérature, il n’aurait pas été fichu de résoudre une malheureuse équation du premier degré. Quant aux langues étrangères, il les ignorait aussi intégralement que si elles eussent été à créer encore.

Oh ! par exemple, les fables de La Fontaine, il les connaissait toutes sur le bout du sabot et il n’accomplissait pas une seule action dans sa vie sans invoquer une des moralités ( ?) de cette vieille fripouille, honte de Château-Thierry 2.

L’autre, c’était un de ces baudets anglo-saxons auxquels il aurait fallu se lever de bien bonne heure pour monter le coup.

Peu causeur, il se recueillait dans l’observation des phénomènes ambiants et n’agissait que par méthode scientifique.

On l’appelait Jack.

Notre compatriote (j’ai oublié ce détail, mais il est temps encore de le réparer) répondait, quand il daignait répondre, au nom de Baptiste.

· · ·

· · ·

Le directeur de la caravane ajouta :

« Surtout, William, paquetez solidement les colis, car nous allons avoir de nombreuses rivières à traverser et cela me déplairait fort de voir mes marchandises emportées au fil de l’eau. »

Comme nos deux animaux jouissaient d’une vigueur équivalente, on les chargeait indistinctement de tels ou de tels bagages selon que l’un ou l’autre se trouvait à proximité.

Tout de suite, Baptiste sentit grouiller en son cerveau de vieilles remembrances classiques :

« Éponges… sel… rivières à traverser… Tiens, mais je ne me trompe pas, il y a une fable de La Fontaine sur ce sujet : L’Âne chargé d’éponges et l’Âne chargé de sel.Parfaitement ! Un meunier, son sceptre à la main, menoit, en empereur romain, etc., etc… Moralité : je vais m’arranger de façon à prendre le sel, le bon sel qui fondra dans la rivière, pendant que cet imbécile d’Angliche aura toutes les peines du monde à s’en dépêtrer avec ses lourdes éponges imbibées d’eau. »

De son côté, le british donkey,après avoir jeté un coup d’œil sur le chargement, raisonnait ainsi :

« Du sel… des éponges… chacune de ces marchandises est enveloppée dans des toiles imperméables, bon ! Le lot d’éponges me paraît être de préférable chargement, d’abord parce qu’il est plus léger, et après parce qu’en vertu du principe d’Archimède, ces sacs me serviront de flotteurs au moment des fluviales traversées.

L’âne d’Albion avait raisonné plus juste que le classique français, lequel arriva tout rompu au but du voyage, cependant que le premier terminait sa route en joyeuses et, probablement, ironiques gambades.

Que cet apologue ne soit pas perdu pour vous, pères de famille gallo-romains, dont les fils sont appelés à de rudes combats dans la vie qui se prépare.

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