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Chapitre 6 Madrigal manqué

La science avait été jusqu’alors sa seule préoccupation. Son existence tout entière s’était écoulée à apprendre, à apprendre encore, à apprendre toujours, et on l’aurait véritablement désolé en lui assurant qu’un jour il saurait tout, à l’égal de Dieu.

Cette vie exclusive avait produit chez lui une gaucherie étrange, une maladresse absolue pour tout ce qui n’était pas expérience ou recherche scientifique.

Les femmes, naturellement, n’avaient jamais compté dans son existence. Non pas qu’il les eût en dédain ou même en indifférence, mais sa préoccupation dominante l’arrachait vite à tout autre sentiment.

C’était à cette époque un grand garçon de vingt-cinq ans, fort beau, malgré sa barbe et ses cheveux toujours mal taillés et trop longs, malgré son costume acheté à la diable n’importe où et porté sans le moindre souci d’élégance.

Mais ses yeux noirs étaient superbes, et son large front très blanc dénotait une haute intelligence en même temps qu’une candeur inaltérable.

Aussi, pour peu qu’il y eût mis un peu de bonne volonté, les bonnes fortunes ne lui auraient pas fait défaut. La seule qu’il avait eue l’avait rendu méfiant et, depuis, il n’avait jamais donné suite à nulle intrigue.

Un soir, une belle fille qui dînait à son restaurant l’avait trouvé de son goût, et sans façon, à la sortie, avait passé son bras sous son bras, et les voilà qui étaient partis tous deux vers Montrouge.

Là, ils s’étaient assis sur un banc. La belle fille causait tout le temps. Lui écoutait, souriant.

Puis, à un moment, il avait cessé de sourire. Il n’écoutait plus la belle fille, tout entier à une idée qui lui était venue subitement sur les potentiels.Alors, oubliant tout le reste, il était parti, laissant sur son banc la pauvre belle fille toute décontenancée. Ce n’est que le lendemain qu’il se souvint qu’il n’était pas seul. Cette aventure augmenta sa gêne à l’égard des femmes, et plus jamais il ne se risqua à entamer un bout de causette avec aucune d’elles.

Un beau jour, ses parents, qui étaient des petits rentiers de la banlieue, résolurent de le marier. Lui, n’éleva aucune objection.

La jeune fille était jolie et fort séduisante. Il s’en éprit presque tout de suite.

Ce fut, parmi tous ses camarades de laboratoire, un joyeux étonnement que ce futur mariage, et les plaisanteries tombèrent comme grêle sur le jeune homme.

« Comment lui fais-tu la cour, à ta bonne amie ? »

Faire la cour,ce mot le troubla profondément. Depuis huit jours qu’il allait chez sa fiancée, il ne lui avait pas encore fait la cour.

Ses amis lui enseignèrent obligeamment qu’il devait tourner de jolis compliments à la jeune fille, des compliments habiles et qui n’auraient pas l’air d’en être.

Le soir même, il arriva chez les parents de la personneavec un gros bouquet.

Marguerite – ai-je dit qu’elle s’appelait Marguerite – dans le petit salon, brodait en l’attendant.

Lui, offrit ses fleurs le plus galamment qu’il put, et s’assit près de sa fiancée.

Son regard allait de la petite bouche rose aux grands yeux gris, et avec une émotion contenue mais satisfaite :

« Mademoiselle, dit-il, vous avez la bouche si petite et l’œil si grand que, s’il vous prenait fantaisie de manger un de vos yeux, il faudrait le couper en quatre. »

Le mariage a été rompu.

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