VI
Je les suivis des yeux, tant que je pus les suivre, et même au delà.
Chose caractéristique: je n'eus pas l'idée de les suivre autrement, de les suivre pour savoir. Elles me semblaient appartenir à une autre humanité.
Je n'avais pas été le seul témoin de cette scène.
«Est-ce que vous connaissez cette paire de femmes? dit un vieux monsieur décoré.
--Pas précisément, répondit un beau brun.
Mais je sais ce que c'est. C'est une Anglaise de passage avec sa petite bonne irlandaise.
--Pas du tout! interrompit un jeune homme orné de favoris roux. C'est une comtesse allemande et la lectrice polonaise qui l'accompagne en tous lieux.»
Et chacun, tirant de son côté, rentra dans le combat pour l'existence.
Angleterre et Irlande, Allemagne et Pologne? Je ne sais vraiment à laquelle des deux hypothèses m'arrêter. L'une n'est pas plus invraisemblable que l'autre, n'est-ce pas?
Si ça vous amuse, devinez.
_Le Beaumarchais._ 24 avril 1881[1].
[Note 1: Nous prenons soin de dater cette petite étude, faite exactement d'après nature: on l'a imitée et exploitée avec succès.]
La Veillée
L'été aux yeux bleus, l'été aux cheveux blonds et aux lèvres chanteuses, l'été couronné de rouges coquelicots, s'est envolé bien loin, bien loin, par delà les prés, par delà les monts, par delà les mers, sur son char léger comme un nid et qu'emportent deux fines hirondelles.
Les dahlias se sont fanés; on a rentré le regain; on a cueilli et mis au pressoir les grappes de la vendange. Le chaume a crié sous les guêtres du chasseur. La terre a laissé tomber sa joyeuse robe verte et s'est vêtue de brun. Et l'automne s'est endormi au fond des bois, sur un lit de feuilles mortes.
Sous le ciel gris, sous le ciel sombre, le jour a rapetissé, rapetissé de plus en plus, comme un bûcheron qui, à chaque pas, se courbe plus bas, et plus bas encore, sous la pesanteur de son fardeau.
Les granges sont pleines, les champs sont nus. Dans l'étable chaude, les bestiaux ruminent; et dans l'air froid de la forêt dépouillée, sur la cime des arbres maigres, les corbeaux noirs saluent de leurs croassements l'Hiver, le rude vieillard à la chevelure blanche qui, lentement, paraît à l'horizon, et qui descend vers la plaine en soufflant dans ses doigts.
C'est le temps des longues veillées. La vallée est blanche de neige; la vallée est blanche comme une tombe. La nuit, cette immense chauve-souris, s'en va plus tard et revient plus tôt; elle étend ses ailes sur la campagne, et il semble que ses grandes et lourdes ailes d'ombre soient devenues plus larges et plus épaisses.
La flamme voltige, rit et bavarde sur les fagots secs. C'est la saison du foyer, et voici le soir venu. La lampe s'allume, les ombres dansent sur les murailles.
Quoique la saison soit dure, les hommes se sont levés de bonne heure, et toute la journée ils ont travaillé dans la grange, dans le grenier, dans la petite cour du fond. Ils ont soupé, ils se sont couchés las. Dans la chambre de derrière, les femmes se sont assises en rond; des voisines sont arrivées; on cause à la lueur de la lampe rougeâtre et fumeuse. Les grand'mères racontent des histoires. Les quenouilles sont garnies, les rouets tournent, et le vieil Hiver, qui aime les veillées et les contes, s'arrête au dehors, s'accoude à la croisée, dans le noir et le froid des ténèbres, regarde vaguement la flamme monter et descendre dans l'âtre, sous le grand manteau de la cheminée, et écoute les éternelles histoires d'amour, de fées ou de fantômes, que les aïeules ridées répètent aux filles naïves.
Les histoires sont douces parfois et parfois terribles. On rit et l'on a peur. Et l'on est heureuse de rire, et l'on est contente d'avoir peur. Les fillettes expérimentées écoutent avidement comment il faut faire, à la Noël, pour savoir si on sera mariée dans l'année, et comment il faut faire, à Pâques-Fleuries, pour savoir avec qui l'on sera mariée. Il vient un silence. Le Souvenir tisonne le coeur à moitié refroidi des pauvres vieilles, et l'Espérance chatouille et fait rougir les vierges potelées. La Jeannette ou la Gothon ouvre un vieux paroissien et lit un chapitre de la Passion de Notre Seigneur Jésus-Christ. Puis les histoires reprennent. C'est la Belle-aux-Cheveux-d'Or ou le Bonhomme-Misère; c'est le fantôme blanc du château des Aigues ou la fée Coloquinte. Une voix fraîche demande ce que c'est qu'un gnome, et le grillon chante dans un coin, et une voix chevrotante ajoute que le grillon est fée, que le grillon est peut-être un gnome. Lisa prétend qu'elle aime mieux les sylphes; la mère Miche dit qu'elle a vu jadis des farfadets, quand elle était enceinte de son fils Jean, qui a été amputé et a péri pendant la guerre contre les Prussiens.
La guerre! on parle alors de la guerre, et des trahisons des généraux, et des petits mobiles qui sont morts de froid à Paris ou dans les montagnes de l'Est; on parle de la rançon, de la revanche; on cite des noms, on maudit les méchants et l'on bénit les bonnes gens de Suisse qui ont si bien accueilli et si bien soigné nos pauvres soldats en déroute. La mère Miche dit que les malheurs ont été pires qu'en mil huit cent quatorze, et que si l'on avait encore pareille infortune, le pays ne s'en relèverait pas.
Une bête s'éveille et mugit dans l'étable; une fille sort et va voir. On se tait. Denise fredonne. Lisa lui dit de chanter; et elle chante, tout en filant, un beau cantique de première communion. On lui demande alors une chanson gaie. Elle n'en sait pas, dit-elle.
«Et celles que René t'a apprises?» lui insinue tout bas la petite Aline.
Denise rougit, mais reste muette. C'est sa grand'tante Ursule, une grand'tante de quatre-vingt-dix ans, qui lui souffle:
_Il faut de la coquetterie; L'amour, oui, l'amour veut cela. Par ce moyen femme jolie Toujours, oui, toujours règnera._
La chanson en reste là; le vent hurle, la neige tombe; la mère Miche s'endort sur sa quenouille et ronfle. On la réveille, elle se rendort. Les fillettes parlent un instant de l'amoureux infidèle qui trompa sa fiancée pour épouser une veuve et fut transformé en loup blanc la nuit de ses noces. L'une dit que ce n'est pas vrai, et qu'il s'est sauvé en Amérique avec le précieux magot de sa vieille épousée. L'autre soutient la métamorphose. La conversation languit, les yeux s'appesantissent, on ne travaille plus. On se rapproche, on dit du mal de la femme du meunier, qui a jeté un charme à deux garçons du village.
Sur ce, dix heures sonnent.
«Déjà dix heures!--Maman, réveillez-vous et allons nous mettre au lit!»
On se lève, on tourne, on range; les voisines partent. La fermière et ses deux filles restent seules. La cadette ferme soigneusement les rideaux; l'aînée tire les verrous sur la porte de l'allée. La mère va reposer près de l'époux endormi; les deux petites paysannes s'agenouillent sur l'étroit tapis, au pied de leur couchette blanche; elles font tout haut leur prière à l'unisson, s'embrassent et s'endorment.
O sainte simplicité, veillées du soir, refrains naïfs, calme des villages, bonne odeur des fagots, contes toujours les mêmes et toujours amusants, rires francs et honnêtes médisances! Peut-être valez-vous mieux encore que les propos des valseurs bien gantés et que toutes les représentations du grand Opéra.
Ernest, Coiffeur
Cet homme, qui se tient là, sur le pas de sa porte, debout, tête nue, en manches de chemise, entre trois fausses nattes et une figure de cire, c'est Ernest, coiffeur, rue de Corinthe, numéro 13 _bis_.
La rue de Corinthe est une rue montante, qui grimpe, par une pente assez raide, vers la butte Montmartre, et au bout de laquelle, tout là-haut, apparaissait naguère le tronçon de cette tour Malakoff, décapitée après les jours néfastes de 1870-1871.
La rue de Corinthe est une rue presque aussi galante que montante. Pas beaucoup de bruit, point une grande animation dans cette rue. De rares voitures la gravissent au pas. Les hautes maisons noirâtres, à six étages et à quatre ou cinq croisées de façade, s'alignent régulièrement de chaque côté, le long des deux trottoirs. Aux fenêtres des premiers étages, les rideaux sont doublés de transparents en percaline rose ou jaune, ayant pour embrasses des rubans. Plusieurs hôtels garnis, des crémeries, des étalages de fruitières, un marchand de fleurs naturelles, deux herboristes, une revendeuse, un liquoriste et un coiffeur.
Le coiffeur, c'est Ernest, présentement debout, tête nue, en manches de chemise, entre trois fausses nattes et une figure de cire, sur le pas de la porte de sa boutique. A la lueur du gaz qui brûle, sans verre, au bec d'un simple appareil à deux branches, se détache, formant trois lignes de caractères jaunes, parmi deux fioritures, dont l'une ressemble à une frisure et l'autre à un accroche-coeur, une enseigne mythologique et suave, composée par Ernest lui-même: _Au Boudoir de Vénus_. Ernest, coiffeur, a longtemps hésité, à l'origine, entre Hébé, Aspasie, Pompadour et Vénus. Tel que le berger Paris, c'est à Vénus qu'il a donné la pomme, une petite pomme de rainette à poudre de riz et à houppette, se dévissant par le milieu.
Les italiques jaunes, nées du pinceau d'un peintre primitif, brillent à la lueur du gaz, au-dessus des cheveux touffus du coiffeur. Les majuscules sont charmantes. L'A est bouffant comme une crinoline; le B, tel qu'un jeune éléphant, projette en avant sa fine et gracieuse petite trompe; le V, aux ailes ouvertes, semble un oiseau dans le ciel.
Le gaz flambe, rouge et bleu, en dégageant une odeur minérale. Les flacons de brillantine et l'Eau des Sylphes miroitent sur leurs planchettes de verre. Une perruque s'étale en longues boucles sous un globe. Les fausses nattes s'ennuient; la figure de cire semble fondre, tant son sourire est doux!
Sous cette enseigne mythologique à lettres jaunes, entre ces flacons qui luisent et cette figure de cire au sourire fade, rue de Corinthe, numéro 13 _bis_, à la flamme rouge et bleue du gaz, sur les neuf heures et demie du soir, à quoi songe Ernest, coiffeur, debout sur le pas de sa porte, en manches de chemise et en cheveux noirs touffus?
Il a l'air mélancolique; sa figure osseuse est sombre; sa moustache semble aussi triste que les fausses nattes de sa devanture. Il regarde vaguement dans la rue nocturne. A quoi songe-t-il?
--Ernest, coiffeur, réponds-moi, à quoi songes-tu?
Mais non, ne te dérange pas, ami, tu es bien ainsi; ne réponds rien. Je devine ton âme à ton visage, et ta préoccupation à ton attitude. Je démêle toutes tes pensées avec le peigne de l'imagination.
Ernest, coiffeur, tu penses aux têtes que tu as coiffées ce soir; tu y penses, et c'est ce qui fait ta mélancolie...
Le malheureux! Sous ses cheveux ébouriffés de coiffeur, au fond de sa tête sombre, mille pensées bizarrement provocantes dansent et tourbillonnent; telle, par un soir pluvieux de décembre, la cohue des masques se trémousse sous les arcades d'un bal du boulevard.
Depuis trois ans Ernest est établi; depuis trois ans il est marié, et depuis trois ans mélancolique. Il n'a jamais été beau, quoique vigoureux, et toujours il s'est senti aussi dénué de grâce que dévoré d'ardeurs. Mais jadis il était libre au moins: parfois les nuits d'hiver pour lui se déguisaient en Folies et faisaient sonner à son oreille leur bonnet à grelots; parfois pour lui les nuits de printemps se couronnaient d'étoiles au fond des bois. Il se grisait jadis de bon coeur une ou deux fois par mois, et alors quelles parties de plaisir! Quels quadrilles flamboyants sous les ombrages de la _Reine Blanche_ ou du _Château Rouge_! On allait, on sautait, on tournait, et l'on faisait aller, sauter, tourner des demoiselles légères, sans préjugés et sans corsets. Quelle bonne bière on buvait avec les danseuses essoufflées, assises devant les petites tables vertes! On revenait en barytonnant du mirliton, bras dessus bras dessous, dix ou quinze ensemble, garçons et filles, sur une seule ligne, tenant toute la chaussée; et vers deux heures du matin, dans une étroite mansarde, Ernest, assis sur le coin d'une malle, jurait à sa danseuse un amour éternel. Le lendemain, il dormait tout debout toute la journée; il travaillait en rêve. Si le patron n'était pas content, il cherchait une autre boutique et l'on recommençait à rire.
Mais un jour, jour néfaste, Ernest a fait connaissance avec une femme de chambre de bonne maison. Elle n'était ni toute jeune, ni bien jolie. Comment a-t-elle ensorcelé Ernest? Mystère! Elle était tenace, elle avait probablement de fortes économies. Elle rendit le pauvre diable ambitieux, le traîna au pied des autels, et l'établit à son compte. Depuis ce temps, Ernest, coiffeur, a perdu son éclat et sa gaîté. Ses yeux sont ternes, ses cheveux se fanent et sa moustache est devenue hargneuse.
Ce soir, il a coiffé toute une noce du quartier. La mariée était d'une fraîcheur vraiment appétissante; elle rougissait et riait; ses yeux avaient des lueurs magnétiques; dans toute sa petite personne blanche couraient des frissons de plaisir et d'espoir. Ernest, coiffeur, arrangea les fleurs d'oranger dans les cheveux de la fraîche créature, et songea, l'air calme, mais l'âme navrée, que jamais sa moitié n'avait été pareille. Puis, avec résignation, il prit son peigne, son fer et son chapeau, quitta la noce et s'en fut à la toilette de Mlle Athalie Gardénia.
Chez Mlle Athalie, Ernest est resté trois quarts d'heure. Il n'en finissait plus. Mlle Athalie a tant de cheveux! Mais ce n'est point cela seulement. Elle ne considère pas les coiffeurs comme des hommes, pas même comme des petits chiens, et ne prend garde à rien devant eux. Elle est belle comme un démon et dédaigneuse comme un ange. Si Mme Ernest était seulement un peu jeune, un peu gracieuse, ou du moins un peu aimable, Ernest, coiffeur, ne serait peut-être pas tourmenté par son imagination. Mais Mme Ernest est maigre, pointue, jaune, avare et jalouse. Elle a mis au monde une petite créature jaune, maigre et vieillotte comme elle. Tous les dimanches, il faut aller voir la petite fille en nourrice. Toute la semaine, la mère reproche au père de n'avoir d'affection ni pour elle, ni pour son enfant. La bourgeoise ne cesse d'être acariâtre, ne cessant de songer qu'Ernest, coiffeur, doit tous les jours coiffer de jolies femmes. Elle en veut même à la figure de cire qui est en montre. Elle a tenté maintes démarches pour faire entrer l'époux dans un bureau. Mais il ne sait pas l'orthographe. Elle en deviendra folle, ou le rendra fou.
Ernest, coiffeur, est revenu ce soir tout pensif et a rasé un client. Puis il s'est mis sur le pas de la porte du _Boudoir de Vénus_, entre les trois fausses nattes et la figure de cire; il a regardé les belles filles s'en aller où il pouvait jadis aller les retrouver. C'est précisément un jour gras, une fête de carnaval. Des bergères fripées, que pavoisent des rubans fanés, descendent le trottoir; des gamins effrontés, dont la blouse et l'habit dissimulent mal les formes équivoques, semblent reconnaître l'artiste capillaire et le hèlent cavalièrement. O souvenirs d'une folle jeunesse!... Mais Ernest est détourné de ses pensées par un éblouissement. Mlle Athalie Gardénia vient de filer en voiture. En passant, elle a regardé Ernest comme si elle ne le connaissait pas; et Ernest a encore les yeux illuminés par cette vision...
Et il restera là, l'air ahuri, le coeur triste comme les trois fausses nattes pendues à un fil, jusqu'à ce que la voix criarde de Mme Ernest vienne lui rappeler qu'il est temps de fermer la boutique. Alors, après avoir aidé son petit apprenti à mettre les volets de clôture, il demandera la permission d'aller au café du coin faire une partie de billard avec son voisin l'herboriste. Mme Ernest grognera, l'appellera ivrogne, et Ernest, coiffeur, se glissera tout doucement dehors. Car c'est cette partie de billard quotidienne qui le soutient, qui le fait vivre. Sans cela, il n'aurait plus de coeur à l'existence et se laisserait mourir.
Une heure après il rentrera tout doucement, la joue encore chaude du jeu et du grog américain qu'il s'administre régulièrement chaque soir.
Sa seule consolation, à ce coiffeur marié, c'est cette partie de billard et ce grog américain.
Couche-toi, maintenant, Ernest, mon ami, et tâche de ne pas éveiller ta vertueuse moitié, dont un léger ronflement fait trembler les narines. Surtout ne rêve pas, comme la nuit dernière, que Mme Ernest a coupé la tête de Mlle Athalie avec un de tes rasoirs, et qu'elle te force, implacable et sanglante, à tresser en savants échafaudages la chevelure de cette tête coupée, de cette tête aussi belle et aussi épouvantable que celle de la princesse de Lamballe, sur la table du marchand de vin où les Septembriseurs la firent coiffer par un perruquier blême.
Le Péché
A Biarritz, par une belle nuit de septembre, sur cette terrasse du vieux Casino d'où l'on domine si bien la vaste et merveilleuse étendue de la mer et de la plage, une élégante société de dames françaises et espagnoles respiraient indolemment la brise tiède encore. Un vieux monsieur, le visage rose avec la barbe et les cheveux blancs, très correct, mais assez libre d'allure sous l'indispensable «smoking», mêlait un peu de gravité mondaine à ce groupe charmant et léger.
On eut vite épuisé les sujets de conversation fournis par l'actualité. Le vieux monsieur blanc et rose fit venir des glaces panachées. Tout en savourant avec délice la fraîcheur fondante du citron ou de la framboise, les dames se lançaient, entre deux petites cuillerées, entre deux mignonnes dégustations, une question ou une réponse en l'air. La femme du préfet se mit à parler politique, comme une vraie perruche. Une personne mûre, épouse d'un membre de l'Institut, hasarda un brin de philosophie.
Les Espagnoles, qu'ennuyaient ces exercices peu récréatifs, et qui, tout d'abord, avaient longuement discuté le chapitre des chiffons et le chapitre des chapeaux, tournèrent insensiblement la causerie vers les choses de la religion, ou plutôt de la religiosité. Elles racontèrent des légendes, des superstitions, des apparitions. La vision de Bernadette fut passionnément commentée; on attaqua et on défendit ces statuettes de la Vierge qui paradent aux piliers des églises d'Espagne, en vêtements de soie et d'or, en parures de perles et de pierreries, telles que de riches et célestes poupées. Puis la confession fut en jeu; on chercha si telle ou telle liberté est un péché ou non, et comment on peut distinguer un péché véniel d'un péché mortel. On demanda l'avis du vieux monsieur rose et blanc, qui renvoya les dévotes filles d'Ève aux _Contes drolatiques_ de Balzac. Et comme ses interlocutrices, un peu lasses, le laissaient discourir à son aise, comme il aimait à parler aux femmes, surtout à leur parler de lui-même, il finit par leur faire sur le _Péché_ une petite conférence intime:
«Le Péché! ce mot, je l'avoue, n'a plus guère de sens pour moi aujourd'hui, il sonne creux à ma pensée, où il n'évoque aucune idée vive, aucun sentiment direct et actuel, vocable nul, inanimé, aboli, ne répondant à rien de présent, à rien de vrai, mais seulement à des conceptions surannées, à des chimères d'antan, à de vains fantômes nocturnes dès longtemps balayés par la lumière du jour. Il me semble tout à la fois enfantin et vieillot, ecclésiastique et féminin, soit dit sans vous offenser! Cette fleur vénéneuse, fleur de rêve et fleur du mal, que j'ai vu fleurir jadis, avec une vague odeur d'encens, à la lueur mystique des cierges pâles, dans la pénombre des confessionnaux, elle ne m'apparaît plus, maintenant, que fanée, flétrie, comme une vieille fleur artificielle de coquetterie et de dévotion. Elle n'a plus ni couleur, ni parfum; elle n'a plus d'âme.
«Peut-on croire au Péché, sans avoir la foi, la foi des enfants, des femmes, des prêtres?
«Or, je n'ai plus la foi. Il m'arrive de la regretter; mais que faire? Ce souffle céleste, cette essence subtile, s'envole pour toujours, lorsque le coeur se brise et que l'esprit s'ouvre. On a beau rappeler à soi le mirage évanoui, il ne revient pas. La vie, hélas! y perd son élément divin, son charme extatique et ingénu. Heureux le monde privilégié, où l'on peut dire avec conviction, quand on trouve tel plaisir un peu fade:--Quel dommage que ce ne soit pas un Péché!
«Fautes, erreurs, sottises, vilenies et crimes, que de tristesses subsistent et subsisteront toujours autour des vivants! Mais de Péchés, en ce qui me concerne du moins, jamais plus!
«Si le spectre du Péché ne me dit rien, absolument rien, pour le temps présent ni pour le temps futur, il réveille en moi, d'ailleurs, avec une précision et une intensité singulières, certains souvenirs de ma première jeunesse, certains rayons des belles aurores évanouies, certaines sensations printanières du familial Éden que j'ai perdu. Oui, dès que ce mot traverse ma pensée, je crois entendre encore la voix de ma petite amie d'enfance, Josette-Marie; et je retrouve alors jusqu'aux moindres intonations qu'elle mettait à son air favori, à cet air si léger, si finement parisien, dont j'aimais la frivolité inoffensive et gracieuse:
_Est-ce un péché d'aimer à rire, A folâtrer un petit brin? Les gens méchants, laissez-les dire! Votre plaisir fait leur chagrin._
«Pauvre chère petite Josette-Marie! Elle ne supposait pas, elle ne pouvait pas supposer, que ce fut un si grand crime d'ouvrir son coeur innocent à toutes les allégresses, à toutes les espérances! Elle ne pécha pas plus que tant de jolies demoiselles devenues de belles dames, à qui la fortune prodigue infatigablement ses plus brillantes faveurs? Pourquoi donc le destin a-t-il mis un tel acharnement à la persécuter? Pourquoi donc lui vinrent, après sa pâle adolescence de Cendrillon parisienne, toutes ces douloureuses épreuves: l'aimé, le fiancé, reconnu indigne d'elle la veille même du jour fixé pour les noces;--un nouveau mariage accepté par désespérance;--et les lendemains sans amour vrai, sans bonheur sincère, entre un mari indifférent et des enfants terribles;--et le vide de l'existence mal dissimulé par les faux plaisirs de la routine mondaine;--et cette mort prématurée, terminant brutalement les longues heures de maladie implacable et de souffrance sinistre;--et cette funèbre messe noire, pendant laquelle je me rappelle avoir été hanté par la claire chanson de l'âge heureux: Est-ce un péché?...
«Parfois il se trouve une autre série de souvenirs, plus lointains et moins tristes, que l'idée du Péché ranime au fond de ma mémoire: rajeuni soudain de quelque quarante ans comme par une baguette magique, tout d'un coup je redeviens l'enfant qui, par un doux soleil matinal d'avril, rêvait jadis sous les grands arbres de Judée fleuris, dans le vert jardin de la pension, en attendant l'heure sacrée où il allait communier pour la première fois. Quelle douceur et quelle angoisse en cette rêverie merveilleuse! Quelle fièvre d'attente, quel émoi farouche, quel trouble mystique! J'allais recevoir le sacrement suprême; le ciel allait s'ouvrir sur ma tête, Dieu même allait descendre en moi. Et je n'osais penser à rien, je n'osais rien regarder, rien écouter, rien désirer, rien faire, de peur que l'ombre d'un Péché ne vînt, entre l'absolution et l'approche de la sainte table, ternir mon âme tremblante, mon âme purifiée, mon âme toute blanche! C'était délicieux et terrible. Tout mon être se divinisait, mais avec une appréhension lancinante de commettre, par distraction, par oubli, par infirmité humaine, le plus épouvantable des sacrilèges. Je me sentais au seuil du paradis; et une minute, une seconde de vertige pouvait me précipiter dans le gouffre de l'enfer béant à mon côté.
«Telle est la sensation poignante du Péché, qui, à certains moments, renaît encore en mon coeur vieilli; et je ne saurais mieux la comparer qu'à cette friandise chinoise qu'on appelle une «glace frite», et qui, tout ensemble, vous gèle et vous incendie, ainsi que les boissons américaines à la mode.
«Mais il a une souveraine puissance de rêve et de béatitude, cet élan de l'âme enfantine vers l'infini! Que les choses raisonnables paraissent froides ensuite! Avec toutes ses philosophies, tous ses enthousiasmes, toutes ses grandeurs, toutes ses généreuses facultés de progrès, la Révolution n'a pas encore remplacé cela. Et, comme Danton se plaisait à le dire, en fait d'institutions humaines ou divines, on n'abolit sans retour que ce qu'on remplace avantageusement.
«--En fait d'amour aussi!» soupira la plus belle des dames espagnoles, la brune Asuncion; puis elle se leva pour le départ, en modulant à mi-voix l'air de la marchande de fleurs:
_Tengo dalia, Clavel y rosa..._
Un Fantaisiste
Jacques Fère, dont la verve humoristique fit quelque temps sensation dans le journalisme parisien, et qui, tout jeune, disparut si tragiquement, n'a presque rien laissé d'inédit.
Il improvisait au jour le jour ses fantaisies brèves et outrancières; jamais il n'avait eu le loisir ou la patience d'entreprendre et de poursuivre une oeuvre de longue haleine.
Voici un des rares manuscrits qu'on a trouvés dans ses tiroirs. Les circonstances où il mourut donnent à ces pages aventureuses un intérêt particulier.
FANTAISIE AU FULMINATE
J'étais dans mon cabinet de travail, occupé à terminer le onzième chant du grand poème épique que j'intitulerai probablement: _La Madone des Capitulations_, quand mon secrétaire me remit une carte:
FÉLIBIEN FÉLINANTIER
Homme du monde
_Membre de plusieurs Cercles ignorants_.
«Faites entrer!» m'écriai-je aussitôt.
Mon secrétaire se hâta d'introduire la personne, et je m'avançai vers le seuil en répétant:
«Entrez donc, mais entrez donc, monsieur Félibien Félinantier; je n'ai pas l'avantage de vous connaître, et je suis curieux d'apprendre ce qui me procure le plaisir et l'honneur de votre visite.»
Il salua, me regarda rapidement, assura ses lunettes, et s'engloutit dans le fauteuil vert que j'avais roulé jusqu'à lui. Je me rétablis moi-même sur mon siège de cuir, où j'attendis, en agitant modestement mon coupe-papier, avec toutes les marques d'une attention qui se dispose à être la plus soutenue.
M. Félinantier était un homme de quarante-cinq ans, à la figure étroite et longue, une figure qui semblait avoir été malicieusement tirée, comme un bâton de pâte de guimauve, par un bâtonnier fantastique. Son crâne était chauve, avec des paquets de gazon d'un châtain foncé, se desséchant, ici et là, au-dessus d'une immense oreille droite et d'une oreille gauche qui me faisait l'effet d'être encore plus immense que la droite. Il portait une cravate noire très haute et très roide, avec un tout petit noeud par devant. Le plastron de sa chemise de toile était à plis larges et peu empesés, sous un diamant d'une monture bizarre à la boutonnière unique. Son vêtement noir tenait le milieu entre la redingote et la lévite. Gilet noir, pantalon noir également. Des deux manches supérieures sortaient deux mains longues, osseuses, poilues, comme les pattes d'un gorille; des deux manches inférieures sortaient deux pieds, d'une taille exactement proportionnelle à celle de l'oreille gauche, et enchâssés dans des souliers de gros cuir, à double élastique, souliers dont l'un, je ne me rappelle plus lequel, semblait avoir été coupé tout exprès vers le bout, par suite d'une infirmité pédestre de la personne.
J'attendais toujours, en agitant modestement mon coupe-papier, et, pour mieux me recueillir, j'avais baissé les yeux. Je les relevai vivement en entendant le son de la voix de M. Félibien Félinantier, voix sèche, gutturale et sifflante comme celle d'une Anglaise sur le retour.
«Monsieur, me dit-il, vous ne devinez point ce qui m'amène?
--J'aurai le plaisir de l'apprendre de votre bouche.
--Monsieur, je suis membre circulant d'une Société qui a pour but la propagation du suicide, et je viens vous demander si vous voulez bien en faire partie.
--Comment se fait-il, monsieur, que vous ayez pensé à venir me demander cela, à moi indigne?
--Monsieur, vous êtes journaliste et poète. En outre, vous êtes sentimental et nerveux.
--Comment savez-vous cela, monsieur? Êtes-vous sûr de ne point vous tromper?
--Monsieur, nous avons notre police.
--Ah!... Et comment fonctionne votre Société?
--Elle se réunit deux fois par semaine, le mardi et le vendredi, le jour de Mars et le jour de Vénus. On y étudie les moyens les plus commodes pour passer de vie à trépas; on y fait des expériences sur la pendaison et les phénomènes sensuels qui l'accompagnent; on y commente Werther et les passages intéressants de Jean-Jacques Rousseau; on y récite des vers élégiaques sur le charme du repos éternel, et l'on y fait, en prose académique, l'éloge bien senti du néant. Les partisans de la crémation y apportent quelquefois, en cachette, des sujets sur lesquels on expérimente un nouveau système. On y cherche le moyen de faire descendre le goût du suicide jusque dans l'âme des animaux. Nous avons déjà obtenu plusieurs suicides de singes. Si les boeufs, les veaux, les moutons, les lapins, les chats et les poulets pouvaient se suicider régulièrement, que de crimes épargnés à l'humanité! Nous songeons à envoyer une mission en Prusse, pour y remplacer définitivement l'émigration par le suicide. En Angleterre, pays du spleen, naturellement nous aurons aussi des missionnaires. Les hommes se multiplient et croissent, tandis que la terre semble rapetisser. Que voulez-vous? Le meilleur moyen d'empêcher les gens de se tuer les uns les autres, par persécution, assassinat ou guerre, c'est d'en amener le plus possible à se détruire de leurs propres mains. Mes idées ne sont-elles pas les vôtres, monsieur, et ne trouvez-vous pas que nous sommes dans une voie parfaitement philanthropique?
--J'aurais besoin, monsieur, d'y réfléchir plus mûrement.
--Monsieur, ajouta mon interlocuteur en tirant de sa poche un petit livre à couverture bleue, je suis l'auteur d'un traité sur les perfectionnements apportés aux divers genres de suicides, sur les sensations suprêmes des divers genres de suicidés, sur les progrès de l'humanité par le mépris de l'existence, et sur les vastes horizons que l'avenir ouvre aux morts volontaires.
--Vous êtes un homme précieux.
--Mon Dieu, non! mais j'ai creusé la question. J'aime le suicide, c'est ma partie. Je cours Paris pour assister aux événements; je passe des nuits entières dans une attente fiévreuse, sur les meilleurs ponts; j'applaudis avec frénésie quand un héros se précipite, et si ce n'était l'amour de l'art, j'aurais mille fois déjà succombé à la tentation. Voyez-vous, monsieur, le suicide élève singulièrement l'homme. D'abord, si tout le monde se suicidait, on pourrait croire tout le monde immortel...
--Pardon, je ne comprends pas.
--L'homme aurait l'air de ne pouvoir mourir que par sa volonté personnelle.
--Ce n'est pas la même chose.
--Enfin, le suicide nous dérobe à la honte de la vieillesse, à la douleur de la maladie.
--Mais, monsieur...
--Tenez, je veux vous faire juge d'un nouveau procédé d'une simplicité extrême, que je viens d'imaginer pour en finir avec les ennuis de ce monde. On prend...
--Que faites-vous? m'écriai-je, en le voyant prêt à donner l'exemple.
--Oh! ne craignez rien; j'ai toujours sur moi un papier où j'assume toutes les responsabilités.»
Et avant que j'eusse pu le prévenir, l'arrêter et le mettre à la porte, M. Félibien Félinantier avait avalé un paquet de je ne sais quel fulminate, qui soudain éclata dans sa poitrine, envoya sa tête à travers mes carreaux, son tronc dans une tourte qu'un mitron portait sur le trottoir de la rue, sa jambe gauche dans ma bibliothèque et sa jambe droite dans ma cheminée. Les deux bras retombèrent du plafond sur ma chancelière, et l'oreille gauche me donna un si rude soufflet que j'en perdis connaissance.
Exemple trop frappant d'une monomanie trop frénétique!
Singulier appel à l'esprit d'imitation!
Étrange façon d'endoctriner le monde!
Serait-ce donc là, ô nihilistes, la propagande que nous réserve l'avenir?
· · ·
Tel est exactement l'article inédit de Jacques Fère.
Pourquoi ne fût-il pas porté, aussitôt fait, à une des feuilles auxquelles collaborait l'auteur?
A cette question répondent probablement les quelques mots ajoutés par lui en travers de la première page:
«Ne plaisantons pas sur ces choses-là! Il ne faut badiner ni avec l'amour ni avec la mort.»
On sait dans quelles circonstances, pour une jeune fille dont il ne put obtenir la main et qui épousa un peintre célèbre, Jacques Fère finit par s'envoyer une balle dans le coeur. Pensa-t-il, en se détruisant, à la fantaisie légère et funèbre qu'il avait écrite, puis écartée naguère?
L'ironie du destin est sévère pour nos badinages.
Soeur Sainte-Ursule
Comment donc, demandai-je, cette charmante jeune femme a-t-elle été amenée à quitter le monde pour se faire soeur de charité?
Voici ce qui me fut répondu:
L'histoire de soeur Sainte-Ursule est aussi simple que triste.
Sa mère, autrefois demoiselle de magasin chez un mercier du faubourg Saint-Germain, avait, pendant dix ans, dix ans de travail et de privations, économisé quelques milliers de francs. Un garçon épicier flaira l'argent et fit la cour à la petite mercière. Il la promena tous les dimanches dans la campagne en fleur, la rendit folle de lui, et, rencontrant en elle une pudeur et une économie attrayantes, l'épousa.
Il prit un fonds de commerce dans une commune de la banlieue, et y mangea en deux ans la dot de sa femme. Ils furent forcés de vendre.
Elle se remit en place; elle venait d'accoucher et il lui restait à peine de quoi payer la nourrice de sa fille. Elle travailla avec acharnement; elle travailla pour deux, car son mari faisait semblant de chercher de l'occupation, mais ne pouvait rester dans aucune maison. Il passait le temps à se plaindre de la mauvaise chance. Ayant été négociant, il eût cru déroger en s'abaissant à reprendre un emploi. Il se laissait donc nourrir par sa femme. Il se mit à boire et devint brutal. La frêle et chère fillette était la seule consolation de la pauvre mère.
Survint un héritage. Que de plans, que de projets!... Ils s'établirent dans une autre commune suburbaine de meilleure exploitation. Le rêve de l'homme avait longtemps été de se revoir patron.
«Quand j'aurai une boutique à moi, disait-il, je ne boirai plus.»
Quand il eut une boutique à lui, il continua de boire. Il rentrait régulièrement gris, passé minuit. Il se levait tard, lisait les journaux, déjeunait, filait avec un client qui lui plaisait, et laissait toute la besogne à un garçon et à un apprenti.
Il s'enfonça de plus en plus dans cette vie de paresse, d'égoïsme, de dépravation et d'abrutissement. Il fut jaloux d'un de ses employés. Il s'imagina que ce jeune homme faisait la cour à sa femme. La patronne n'était, hélas! ni jolie ni coquette. Mais ce fut pour le bourgeois un prétexte à persécutions. Il mit le garçon à la porte, et la pauvre mère eut toutes les peines du monde à faire marcher l'établissement.
Son mari n'avait guère le droit, cependant, d'être rigide. Car, en devenant ivrogne, il était devenu coureur de filles. Et il lui fallait de l'argent, toujours de l'argent!...
Un jour, il faillit tuer sa pâle et courageuse victime. Elle en vint à lui faire une espèce de rente; et, par des prodiges de diplomatie, elle obtint que ce pilier de mauvais lieux restât le moins possible à la maison.
La petite fille grandissait. La mère la croyait belle. Elle voulut lui donner de l'éducation. Elle la mit dans un pensionnat. Elle cachait l'argent pour payer les maîtres. Elle vivait pour et par son enfant; elle rêvait de la marier avec un employé de ministère.
Quand sa chérie eut douze ans, elle trouva moyen de la mettre dans un couvent, à quatre ou cinq lieues de Paris; elle lui fit apprendre le piano et l'anglais. Le père ne demandait jamais de nouvelles de sa fille; il la voyait à peine chez eux, de loin en loin; et elle passait les vacances au couvent. Mais un jour, un client qui avait sa demoiselle au même établissement, s'avisa de le féliciter sur l'éducation que recevait la petite camarade.
«Eh! eh! elle prend des leçons particulières, dit-il; les affaires vont bien, monsieur Vidal. Vous lui donnerez probablement une grosse dot.»
Le père, furieux, fit le soir même une scène épouvantable à sa femme, alla le lendemain arracher lui-même sa fille du couvent, et la ramena avec une ironie hargneuse à la boutique.
Elle avait alors quinze ans; elle était grande, point très belle, mais fraîche, décente et assez gracieuse. Elle avait l'air d'une étrangère; elle était dépaysée, effarouchée. Son père la regardait parfois curieusement. Il fut d'abord un peu gêné par sa présence, mais il se remit bientôt à injurier et même à frapper sa mère devant elle. Elle se jeta tout en pleurs entre eux deux, et fut battue, elle aussi. Les pauvres femmes ne savaient comment faire; il les surveillait avec une tyrannie diabolique et les obsédait de stupides menaces.
La situation devenait chaque jour plus intolérable. Il rouait de coups la mère et la fille; il tenait à celle-ci des propos grossiers, quand il rentrait pris de vin. Un vieux gredin, qui faisait la noce avec lui, lui souffla un jour dans l'oreille cette insinuation:
«Ta femme est embêtante, Vidal, mais ta petite n'est pas mal; elle se fait, elle se forme. Elle est fraîchotte, c'est la beauté du diable. A ta place, je laisserais la vieille se tuer au travail, et je lancerais la petite dans le monde.»
Une mauvaise pensée n'est jamais perdue pour un pareil homme. Un soir, il rentra terriblement ivre et voulut témoigner à sa fille une terrible tendresse. La pauvre enfant, épouvantée, lutta avec l'énergie du désespoir. La mère accourut à ses cris; elles réussirent à se sauver toutes les deux...
Ni l'une ni l'autre ne revinrent à la maison. Mme Vidal mourut de douleur dans l'asile où elle s'était réfugiée; on eut toutes les peines du monde à soustraire Mlle Vidal à la tutelle du père. Enfin, on fit une si belle peur au misérable qu'il ne reparut pas. On l'avait menacé de la justice.
Voilà comment soeur Sainte-Ursule est devenue religieuse. Très bien élevée, très pauvre, ne se sentant pas capable d'être heureuse avec un ouvrier, ni de le rendre heureux, elle s'est retirée au couvent.
Elle avait la vocation!
La Foire de Ménilmontant