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CHAPITRE VII

Dénouement heureux pour tout le monde, sauf pour les autres.

_Buvons le vermouth grenadine,_ _Espoir de nos vieux bataillons._

GEORGE AURIOL.

Cette petite mésaventure servit de leçon à Raoul et à Marguerite.

À partir de ce moment, ils ne se disputèrent plus jamais et furent parfaitement heureux.

Ils n'ont pas encore beaucoup d'enfants, mais ça viendra.

MAM'ZELLE MISS

L'aînée des trois, miss Grace, était une grosse fille commune comme le sont les Anglaises quand elles se mettent à être communes.

La petit Lily, la plus jeune, faisait un effet comique avec ses cheveux flamboyants, mais flamboyants comme le sont les cheveux des Anglaises quand ils se mettent à être flamboyants.

Celle que j'aimais par-dessus tout le reste, c'était la moyenne, miss Emily, que j'appelais, pour m'amuser, Mam'zelle Miss.

À cette époque-là, miss Emily, pouvait avoir dans les quinze ans, mais elle avait quinze ans comme ont les Anglaises quand elles se mettent à avoir quinze ans.

Elle allait à la même pension que mes cousines, et il arrivait souvent que, le soir, j'accompagnais les fillettes.

Au moment de se séparer, elles s'embrassaient. Moi, de l'air le plus innocent, je faisais semblant d'être de la tournée, et j'embrassais tout ce joli petit monde-là.

Mam'zelle Miss se laissait gentiment faire, bien que je fusse déjà un grand garçon. Et je me souviens que la place de mes baisers apparaissait toute rouge sur ses joues, tant sa peau rose était délicate et fine.

Des fois je la pressais un peu trop fort, alors elle me faisait de gentils reproches, des reproches où son « britishisme » natif mettait comme un gazouillis d'oiseau.

Pour peu qu'elle rît, sa lèvre supérieure se retroussait et laissait apercevoir la nacre humide de ses affriolantes quenottes.

C'étaient surtout ses cheveux que j'aimais, des cheveux fins comme Lin, cheveux d'un or si pâle qu'on croyait rêver.

Leur père, un fort joli homme, joli comme le sont les Anglais quand ils se mettent à être jolis, adorait ces trois petites et remplaçait, à force de tendresse, la mère morte depuis longtemps.

Quand je partis pour Paris, j'eus, à travers la peine de quitter mon pays et mes parents, un grand serrement de coeur en pensant que je n'allais plus voir Mam'zelle Miss, et je ne l'oubliai jamais.

À mes premières vacances, je n'eus rien de plus pressé que de m'informer de ma petite amie.

Hélas! que de changements dans la famille!

Le père mort noyé dans une partie en mer. (On ne put jamais retrouver la moindre trace de sa fortune et ce resta toujours un mystère de savoir comment il avait vécu, jusqu'à présent, dans une aisance relativement considérable.)

Miss Grace partie aux Indes, comme gouvernante dans la famille d'un major écossais; Lily adoptée par un pasteur, qui rougissait d'avoir seulement quatorze filles sur dix-sept enfants.

Quant à Mam'zelle Miss, je ne voulus pas croire à sa nouvelle situation.

Et pourtant, c'était vrai.

Mam'zelle Miss, caissière chez un boucher.

Vingt fois dans la journée, je repassai devant la boutique. C'était Justement jour de marché.

Le magasin s'encombrait sans relâche de paysans, de cuisinières et de dames de la ville Les garçons, affairés, coupaient, taillaient dans les gros tas de viande, tapaient fort, livraient la marchandise avec des commentaires où ne reluisait pas toujours le bon goût. Et c'étaient des discussions sans fin à propos du choix des morceaux, du poids et des os.

Dans tout ce brouhaha, Mam'zelle Miss, tranquille, exécutait de petites factures vertigineusement rapides et sans nombre. Sévèrement vêtue de noir, un col droit, des manchettes blanches étroites, elle avait, malgré sa figure restée enfantine, un air, amusant comme tout, de petite femme raisonnable.

De temps en temps, elle s'interrompait de son travail pour lisser, d'un geste furtif, des frisons qui s'envolaient sur son front.

À la fin, elle leva la tête et jeta dans la rue un regard distrait. Elle m'aperçut planté là et me fixa pendant quelques secondes avec cette insolence candide, mais gênante, des jeunes filles myopes.

À son pâle sourire, je compris que j'étais reconnu et je fus tout à fait heureux.

Vers la fin des vacances, un jour, je ne l'aperçus plus dans la boutique.

Ni le lendemain.

Je m'informai d'elle, le soir, à un jeune garçon boucher, qui me dit:

--Depuis longtemps le patron se doutait de quelque chose. Avant-hier, la nuit, en revenant du marché de Beaumont, il est monté dans sa chambre, et il l'a trouvée couchée avec le premier garçon, tous les deux saouls comme des grives. Alors, il les a fichus à la porte.

LE BON PEINTRE

Il était à ce point préoccupé de l'harmonie des tons, que certaines couleurs mal arrangées dans des toilettes de provinciales ou sur des toiles de membres de l'Institut le faisaient grincer douloureusement, comme un musicien en proie à de faux accords.

À ce point que pour rien au monde il ne buvait de vin rouge en mangeant des oeufs sur le plat, parce que ça lui aurait fait un sale ton dans l'estomac.

Une fois que, marchant vite, il avait poussé un jeune gommeux à pardessus mastic sur une devanture verte fraîchement peinte (Prenez garde à la peinture, S.V.P.) et que le jeune gommeux lui avait dit: « Vous pourriez faire attention... », il avait répondu en clignant, à la façon des peintres qui font de l'oeil à la peinture

--De quoi vous plaignez-vous?... C'est bien plus japonais comme ça.

L'autre jour, il a reçu de Java la carte d'un vieux camarade en train de chasser la panthère noire pour la Grande Maison de fauves de Trieste.

Un attendrissement lui vint que quelqu'un pensât à lui, si loin et de si longtemps, et il écrivit à son vieux camarade une bonne et longue lettre, une bonne lettre très lourde dans une grande enveloppe.

Comme Java est loin et que la lettre était lourde, l'affranchissement lui coûta les yeux de la tête.

L'employé des Postes et Télégraphes lui avança, hargneux, cinq ou six timbres dont la couleur variait avec le prix.

Alors, tranquillement, en prenant son temps, il colla les timbres sur la grande enveloppe, verticalement, en prenant grand soin que les tons s'arrangeassent--pour que ça ne gueule pas trop.

Presque content, il allait enfoncer sa lettre dans la fente béante de l'Étranger, quand un dernier regard cligné le fit rentrer précipitamment.

--Encore un timbre de trois sous.

--Voilà, monsieur.

Et il le colla sur l'enveloppe au bas des autres.

--Mais, monsieur, fit sympathiquement remarquer l'employé, votre correspondance était suffisamment affranchie.

--Ça ne fait rien, dit-il.

Puis, très complaisamment:

--C'est pour faire un rappel de bleu.

LES ZEBRES

--Ça te ferait-il bien plaisir d'assister à un spectacle vraiment curieux et que tu ne peux pas te vanter d'avoir contemplé souvent, toi qui es du pays?

Cette proposition m'était faite par mon ami Sapeck, sur la jetée de Honfleur, un après-midi d'été d'il y a quatre ou cinq ans.

Bien entendu, j'acceptai tout de suite.

--Où a lieu cette représentation extraordinaire, demandai-je, et quand?

--Vers quatre ou cinq heures, à Villerville, sur la route.

--Diable! nous n'avons que le temps!

--Nous l'avons... ma voiture nous attend devant le Cheval-Blanc.

Et nous voilà partis au galop de deux petits chevaux attelés en tandem.

Une heure après, tout Villerville, artistes, touristes, bourgeois, indigènes, averti qu'il allait se passer des choses peu coutumières, s'échelonnait sur la route qui mène de Honfleur à Trouville.

Les attentions se surexcitaient au plus haut point. Sapeck, vivement sollicité, se renfermait dans un mystérieux mutisme.

--Tenez, s'écria-t-il tout à coup, en voilà un!

Un quoi? Tous les regards se dirigèrent, anxieux, vers le nuage de poussière que désignait le doigt fatidique de Sapeck, et l'on vit apparaître un tilbury monté par un monsieur et une dame, lequel tilbury traîné par un zèbre.

Un beau zèbre bien découplé, de haute taille, se rapprochant, par ses formes, plus du cheval que du mulet.

Le monsieur et la dame du tilbury semblèrent peu flattés de l'attention dont ils étaient l'objet. L'homme murmura des paroles, probablement désobligeantes, à l'égard de la population.

--En voilà un autre! reprit Sapeck.

C'était en effet un autre zèbre, attelé à une carriole où s'entassait une petite famille.

Moins élégant de formes que le premier, le second zèbre faisait pourtant honneur à la réputation de rapidité qui honore ses congénères.

Les gens de la carriole eurent vis-à-vis des curieux une tenue presque insolente.

--On voit bien que c'est des Parisiens, s'écria une jeune campagnarde, ça n'a jamais rien vu!

--Encore un! clama Sapeck.

Et les zèbres succédèrent aux zèbres, tous différents d'allure et de forme.

Il y en avait de grands comme de grands chevaux, et d'autres, petits comme de petits ânes.

La caravane comptait même un curé, grimpé dans une petite voiture verte et traîné par un tout joli petit zèbre qui galopait comme un fou.

Notre attitude fit lever les épaules au digne prêtre, onctueusement. Sa gouvernante nous appela tas de voyous.

Et puis, à la fin, la route reprit sa physionomie ordinaire: les zèbres étaient passés.

--Maintenant, dit Sapeck, je vais vous expliquer le phénomène. Les gens que vous venez de voir sont des habitants de Grailly-sur-Toucque, et sont réputés pour leur humeur acariâtre. On cite même, chez eux, des cas de férocité inouïe. Depuis les temps les plus reculés, ils emploient, pour la traction et les travaux des champs, les zèbres dont il vous a été donné de contempler quelques échantillons. Ils se montrent très jaloux de leurs bêtes, et n'ont jamais voulu en vendre une seule aux gens des autres communes. On suppose que Grailly-sur-Toucque est une ancienne colonie africaine, amenée en Normandie par Jules César. Les savants ne sont pas bien d'accord sur ce cas très curieux d'ethnographie.

Le lendemain, j'eus du phénomène une explication moins ethnographique, mais plus plausible.

Je rencontrai la bonne mère Toutain, l'hôtesse de la ferme Siméon, où logeait Sapeck.

La mère Toutain était dans tous ses états

--Ah! il m'en a fait des histoires, votre ami Sapeck! Imaginez-vous qu'il est venu hier des gens de la paroisse de Grailly en pèlerinage à Notre-Dame-de-Grâce. Ces gens ont mis leurs chevaux et leurs ânes à notre écurie. M. Sapeck a envoyé tout mon monde lui faire des commissions en ville. Moi, j'étais à mon marché. Pendant ce temps-là, M. Sapeck a été emprunter des pots de peinture aux peintres qui travaillent à la maison de M. Dufay, et il a fait des raies à tous les chevaux et à tous les bourris des gens de Grailly. Quand on s'en est aperçu, la peinture était sèche. Pas moyen de l'enlever! Ah! ils en ont fait une vie, les gens de Grailly! Ils parlent de me faire un procès. Sacré M. Sapeck, va!

Sapeck répara noblement sa faute, le lendemain même.

Il recruta une dizaine de ces lascars oisifs et mal tenus, qui sont l'ornement des ports de mer.

Il empila ce joli monde dans un immense char à bancs, avec une provision de brosses, d'étrilles et quelques bidons d'essence.

À son de trompe, il pria les habitants de Grailly, détenteurs de zèbres provisoires, d'amener leurs bêtes sur la place de la mairie.

Et les lascars mal tenus se mirent à dézébrer ferme.

Quelques heures plus tard, il n'y avait pas plus de zèbres dans l'ancienne colonie africaine que sur ma main.

J'ai voulu raconter cette innocente, véridique et amusante farce du pauvre Sapeck, parce qu'on lui en a mis une quantité sur le dos, d'idiotes et auxquelles il n'a jamais songé.

Et puis, je ne suis pas fâché de détromper les quelques touristes ingénus qui pourraient croire au fourmillement du zèbre sur certains points de la côte normande.

SIMPLE MALENTENDU

Angéline (vous ai-je dit qu'elle se nommait Angéline?) rappelait d'une façon frappante la Vierge à la chaise de Raphaël, moins la chaise, mais avec quelque chose de plus réservé dans la physionomie.

Grande, blonde, distinguée, Angéline ne descendait pourtant pas d'une famille cataloguée au Gotha, ni même au Bottin.

Son père, un bien brave Badois, ma foi! balayait municipalement les rues de la ville de Paris (_Fluctuat nec mergitur_). Sa mère, une rougeaude et courtaude Auvergnate, était attachée, en qualité de porteuse de pain, à l'une des plus importantes boulangeries du boulevard de Ménilmontant.

Quant à Angéline, au moment où je la connus, elle utilisait ses talents chez une grande modiste de la rue de Charonne.

Son teint pétri de lis et de roses m'alla droit au coeur.

(Je supplie mes lecteurs de ne pas prendre au pied de la lettre ce pétrissage de fleurs. Un jour de l'été dernier, pour me rendre compte, j'ai pétri dans ma cuvette des lis et des roses. C'est ignoble! et si l'on rencontrait dans la rue une femme lotie de ce teint-là, on n'aurait pas assez de voitures d'ambulance urbaine pour l'envoyer à l'hôpital Saint-Louis.)

Comment ce balayeur et cette panetière s'y prirent-ils pour engendrer un objet aussi joliment délicat qu'Angéline? Mystère de la génération!

Peut-être l'Auvergnate trompa-t-elle un jour le Badois avec un peintre anglais?

(Les peintres anglais, comme chacun sait, sont réputés dans l'univers entier pour leur extrême beauté.)

Il était vraiment temps que je fisse d'Angéline ma maîtresse, car, le lendemain même, elle allait mal tourner.

Son ravissement de n'avoir plus à confectionner les chapeaux des élégantes du XIe arrondissement ne connut pas de bornes, et elle manifesta à mon égard les sentiments les plus flatteurs, sentiments que j'attribuai à mes seuls charmes.

Je n'eus rien de plus pressé (pauvre idiot) que d'exhiber ma nouvelle conquête aux yeux éblouis de mes camarades.

--Charmante! fit le choeur. Heureux coquin!

Un seul de mes amis, fils d'un richissime pharmacien d'Amsterdam, Van Deyck-Lister, crut devoir me blaguer, avec l'accent de son pays, ce qui aggravait l'offense:

--Oui, cette petite, elle n'est pas mal, mais je ne vous conseille pas de vous y habituer.

--Pourquoi cela?

--Parce que j'ai idée qu'elle ne moisira pas dans vos bras.

--Allons donc! je la conserverai aussi longtemps que je voudrai! Fat!

--Je vous parie cinquante louis qu'elle sera ma maîtresse avant la fin de l'année.

(Nous étions alors au commencement de décembre.)

Cinquante louis, c'était une somme pour moi, à cette époque! Mais que risque-t-on quand on est sûr?

Je tins le pari.

Sûr? Oui, je croyais bien être sûr, mais avec les femmes est-on jamais sûr? _Donna è mobile._

Je ne manquai pas de rapporter à mon Angéline les propos impertinents de Van Deyck-Lister.

--Eh bien! il a du toupet, ton ami!

Après un silence:

--Cinquante louis, combien que ça fait?

--Ça fait mille francs.

--Mâtin!

Nous ne reparlâmes plus de cette ridicule gageure, mais moi je ne cessai de penser aux cinquante beaux louis que j'allais palper fin courant.

Un soir je ne trouvai pas Angéline à la maison comme d'habitude. Elle ne rentra que fort tard.

Plus câline que jamais, elle me jeta ses bras autour du cou, m'embrassa à un endroit qu'elle savait bien et de sa voix la plus sirénéenne:

--Mon chéri, dit-elle, jure-moi de ne pas te fâcher de ce que je vais te dire...

--Ça dépend.

--Non, ça ne dépend pas. Il faut jurer.

--Pourtant...

--Non, pas de pourtant! Jure.

--Je jure.

--Eh bien! tu sais que nous ne sommes pas riches, en ce moment...

--Dis plutôt que nous sommes dans une purée visqueuse.

--Justement. Eh bien! j'ai pensé que lorsqu'on peut gagner cinquante louis si facilement, on serait bien bête de se gêner...

--Comprends pas.

--Alors, je suis allée chez ton ami Van Deyck-Lister, et comme ça, il te doit cinquante louis.

La malheureuse! Voilà comment elle comprenait les paris!

Était-ce jalousie! Était-ce la fureur de perdre mille francs aussi bêtement? Je ne me souviens pas, mais toujours est-il qu'à ce moment, je ressemblai beaucoup plus à un obus en fonction qu'à un être doué de raison.

--Tu n'as donc pas compris, espèce de dinde, hurlai-je, que puisque ce sale Hollandais a couché avec toi, c'est moi qui lui dois cinquante louis?

--Mon Dieu, mon Dieu! Faut-il que je sois bête! éclata-t-elle en sanglots.

Et afin qu'elle ne gémît pas pour rien, je lui administrai une paire de calottes ou deux.

Il y a des gens qui rient jaune; Angéline, elle, pleurait bleu, car je vis bientôt luire à travers l'onde mourante de ses larmes l'arc-en-ciel de son sourire.

--Veux-tu que je te parle, mon chéri?

· · ·

--J'ai une idée. Tu verras, tu ne perdras pas ton argent.

· · ·

--Demain je retournerai chez Van Deyck-Lister, et je lui dirai de ne rien te dire. Comme ça, c'est lui qui te devra les cinquante louis.

J'acquiesçai de grand coeur à cette ingénieuse proposition.

(Je dois dire, pour mon excuse, que ces faits se passaient dans le courant d'une année où, à la suite d'une chute de cheval, j'avais perdu tout sens moral.)

Très loyalement, Van Deyck-Lister, le 31 décembre, à minuit, me remit la somme convenue.

J'empochai ce numéraire sans qu'un muscle de mon visage tressaillît, et j'offris même un bock au perdant.

Souvent, par la suite, Angéline retourna chez Van Deyck-Lister. Chaque fois, elle en revenait munie de petites sommes qui, sans constituer une fortune importante, mettaient quelque aisance dans notre humble ménage.

LA JEUNE FILLE ET LE VIEUX COCHON

Il y avait une fois une jeune fille d'une grande beauté qui était amoureuse d'un cochon.

Éperdument!

Non pas un de ces petits cochons jolis, roses, espiègles, de ces petits cochons qui fournissent au commerce de si exquis jambonneaux.

Non.

Mais un vieux cochon, dépenaillé, ayant perdu toutes ses soies, un cochon dont le charcutier le plus dévoyé de la contrée n'aurait pas donné un sou.

Un sale cochon, quoi!

Et elle l'aimait... fallait voir!

Pour un empire, elle n'aurait pas voulu laisser aux servantes le soin de lui préparer sa nourriture.

Et c'était vraiment charmant de la voir, cette jeune fille d'une grande beauté, mélangeant les bonnes pelures de pommes de terre, le bon son, les bonnes épluchures, les bonnes croûtes de pain.

Elle retroussait ses manches et, de ses bras (qu'elle avait fort jolis), brassait le tout dans de la bonne eau de vaisselle.

Quand elle arrivait dans la cour avec son seau, le vieux cochon se levait sur son fumier et arrivait trottinant de ses vieilles pattes, et poussant des grognements de satisfaction.

Il plongeait sa tête dans sa pitance et s'en fourrait jusque dans les oreilles.

Et la jeune fille d'une grande beauté se sentait pénétrée de bonheur à le voir si content.

Et puis, quand il était bien repu, il s'en retournait sur son fumier, sans jeter à sa bienfaitrice le moindre regard de ses petits yeux miteux.

Sale cochon, va!

Des grosses mouches vertes s'abattaient, bourdonnantes, sur ses oreilles, et faisaient ripaille à leur tour, au beau soleil.

La jeune fille, toute triste, rentrait dans le cottage de son papa avec son seau vide et des larmes plein ses yeux (qu'elle avait fort jolis).

Et le lendemain, toujours la même chose.

Or, un jour arriva que c'était la fête du cochon.

Comment s'appelait le cochon, je ne m'en souviens plus, mais c'était sa fête tout de même.

Toute la semaine, la jeune fille d'une grande beauté s'était creusé la tête (qu'elle avait fort jolie), se demandant quel beau cadeau, et bien agréable, elle pourrait offrir, ce jour-là, à son vieux cochon.

Elle n'avait rien trouvé.

Alors, elle se dit simplement: « Je lui donnerai des fleurs. »

Et elle descendit dans le jardin, qu'elle dégarnit de ses plus belles plantes.

Elle en mit des brassées dans son tablier, un joli tablier de soie prune, avec des petites poches si gentilles, et elle les apporta au vieux cochon.

Et voilà-t-il pas que ce vieux cochon-là fut furieux et grogna comme un sourd.

Qu'est-ce que ça lui fichait, à lui, les roses, les lis et les géraniums!

Les roses, ça le piquait.

Les lis, ça lui mettait du jaune plein le groin.

Et les géraniums, ça lui fichait mal à la tête.

Il y avait aussi des clématites.

Les clématites, il les mangea toutes, comme un goinfre.

Pour peu que vous ayez un peu étudié les applications de la botanique à l'alimentation, vous devez bien savoir que si la clématite est insalubre à l'homme, elle est néfaste au cochon.

La jeune fille d'une grande beauté l'ignorait.

Et pourtant c'était une jeune fille instruite. Même, elle avait son brevet supérieur.

Et la clématite qu'elle avait offerte à son cochon appartenait précisément à l'espèce terrible clematis cochonicida.

Le vieux cochon en mourut, après une agonie terrible.

On l'enterra dans un champ de colza.

Et la jeune fille se poignarda sur sa tombe.

SANCTA SIMPLICITAS

Il y a, dans le monde, des gens compliqués et des gens simples.

Les gens compliqués sont ceux qui ne sauraient remuer le petit doigt sans avoir l'air de mettre en branle les rouages les plus mystérieux. L'existence de certaines gens compliqués semble un long tissu de ressorts à boudin et de contrepoids.

Voilà ce que c'est que les gens compliqués.

Les gens simples, au contraire, sont des gens qui disent oui quand il faut dire oui, non quand il faut dire non, qui ouvrent leur parapluie quand il pleut (et qu'ils ont un parapluie), et qui le referment dès que la pluie a cessé de choir. Les gens simples vont tout droit leur chemin, à moins qu'il n'y ait une barricade qui les contraigne à faire un détour.

Voilà ce que c'est que les gens simples.

Parmi les gens les plus simples que j'aie connus, il en est trois dont l'un entra en relation avec les deux autres dans des conditions de simplicité telles que je vous demande la permission de vous conter cette histoire, si vous avez une minute.

Le premier de ces gens simples est un jeune gentilhomme, fort joli garçon et riche, qui s'appelle Louis de Saint-Baptiste.

Les deux autres se composent de M. Balizard, important métallurgiste dans la Haute-Marne, et de Mme Balizard, jeune femme pas jolie, si vous voulez, mais irrésistible pour ceux qui aiment ce genre-là.

Un soir, Mme Balizard demanda simplement à son mari:

--Est-ce que nous n'irons pas bientôt à Paris voir l'Exposition?

--Impossible, répondit simplement le métallurgiste; j'ai de très gros intérêts en jeu, et je serais plus fourneau que tous mes hauts fourneaux réunis, si je quittais mon usine en ce moment.

Bien, répliqua simplement Mme Balizard, nous attendrons. Mais, qui t'empêche d'y aller seule, si tu en as envie?

--Bien, mon ami.

Et le lendemain même de cette conversation (la simplicité n'exclut pas la prestesse) Mme Balizard prenait l'express de Paris, très simplement.

Peu de jours après son arrivée, elle se trouvait au Cabaret roumain, très émue par la musique des Lautars (la simplicité n'exclut pas l'art), quand un grand, très joli garçon vint s'asseoir près d'elle.

C'était Louis de Saint-Baptiste.

Il la regarda avec une simplicité non démunie d'intérêt.

Elle le regarda dans les mêmes conditions.

Et il dit:

--Madame, vous avez exactement la physionomie et l'attitude que j'aime chez la femme. Je serais curieux de savoir si votre voix a le timbre que j'aime aussi. Dites-moi quelques mots, je vous prie.

--Volontiers, monsieur. De mon côté, je vous trouve très séduisant, avec votre air distingué, vos yeux bleus qui ont des regards de grand bébé, et vos cheveux blonds qui bouclent naturellement, et si fins.

--Je suis très content que nous nous plaisions. Dînons ensemble, voulez-vous?

Ils dînèrent ensemble ce soir-là, et, le lendemain, ils déjeunèrent ensemble.

Le surlendemain, ce n'est pas seulement leur repas qu'ils prirent en commun.

Mais tout cela, si simplement! Les meilleures choses prennent fin, ici-bas, et bientôt Mme Balizard dut regagner Saint-Dizier.

Pas seule.

Dieu avait béni son union passagère et coupable (socialement) avec M. de Saint-Baptiste. Ce dernier fut immédiatement informé dès que la chose fut certaine, et il en frémit tout de joie dans son coeur simple. Ce fut une petite fille. Un beau matin du mois suivant, Saint-Baptiste se dit simplement:

--Je vais aller chercher ma petite fille.

Et il prit l'express de Saint-Dizier.

--M. Balizard, s'il vous plaît?

--C'est moi, monsieur.

--Moi, je suis M. Louis de Saint-Baptiste, et je viens prendre ma petite fille.

--Quelle petite fille?

--La petite fille dont Mme Balizard est accouchée la semaine dernière.

--C'est votre fille?

--Parfaitement.

--Tiens! ça m'étonne que ma femme ne m'ait pas parlé de ça.

--Elle n'y aura peut-être pas songé.

--Probablement.

Et, d'une voix forte, M. Balizard cria:

--Marie!

(Marie, c'est le nom de Mme Balizard, un nom simple.) Marie arriva et, très simplement:

--Tiens, fit-elle, Louis! Comment allez-vous?

Mais M. Balizard, qui était un peu pressé, abrégea les effusions.

--Ma chère amie, M. de Saint-Baptiste affirme qu'il est le père de la petite.

--C'est parfaitement exact, mon ami, j'ai des raisons spéciales pour être fixée sur ce point.

--Alors il faut lui remettre l'enfant... Occupe-toi de ça. Je vous demande pardon de vous quitter aussi brusquement, mais une grosse affaire de fourniture de rails... À tout à l'heure, Marie... Serviteur, monsieur.

Bonjour, monsieur.

UNE BIEN BONNE

Notre cousin Rigouillard était ce qu'on appelle un drôle de corps, mais comme il avait une rondelette petite fortune, toute la famille lui faisait bonne mine, malgré sa manière excentrique de vivre.

Où l'avait-il ramassée, cette fortune, voilà ce qu'on aurait été bien embarrassé d'expliquer clairement.

Le cousin Rigouillard était parti du pays, très jeune, et il était revenu, un beau jour, avec des colis innombrables qui recelaient les objets les plus hétéroclites, autruches empaillées, pirogues canaques, porcelaines japonaises, etc.

Il avait acheté une maison avec un petit jardin, non loin de chez nous, et c'est là qu'il vieillissait tout doucement et tout gaiement, s'occupant à ranger ses innombrables collections et à faire mille plaisanteries à ses voisins et aux voisins des autres.

C'est surtout ce que lui reprochaient les gens graves du pays: un homme de cet âge-là s'amuser à d'aussi puériles facéties, est-ce raisonnable?

Moi qui n'étais pas un gens grave à cette époque-là, j'adorais mon vieux cousin qui me semblait résumer toutes les joies modernes.

Le récit des blagues qu'il avait faites en son jeune temps me plongeait dans les délices les plus délirantes et, bien que je les connusse toutes à peu près par coeur, j'éprouvais un plaisir toujours plus vif à me les entendre conter et raconter.

--Et toi, me disait mon cousin, as-tu fait des blagues à tes pions, aujourd'hui?

Hélas, si j'en faisais! C'était une dominante préoccupation (J'en rougis encore), et une journée passée sans que j'eusse berné un pion ou un professeur me paraissait une journée perdue.

Un jour, à la classe d'histoire, le maître me demande le nom d'un fermier général. Je fais semblant de réfléchir profondément et je lui réponds avec une effroyable gravité

--Cincinnatus!

Toute la classe se tord dans des spasmes fous de gaieté sans borne. Seul, le professeur n'a pas compris. La lumière pourtant se fait dans son cerveau, à la longue. Il entre dans un accès d'indignation et me congédie illico, avec un stock de pensums capable d'abrutir le cerveau du gosse le mieux trempé.

Mon cousin Rigouillard, à qui je contai cette aventure le soir même, fut enchanté de ma conduite, et son approbation se manifesta par l'offrande immédiate d'une pièce de cinquante centimes toute neuve.

Rigouillard avait la passion des collections archéologiques, mais il éprouvait une violente aversion pour les archéologues, tout cela parce que sa candidature à la Société d'archéologie avait été repoussée à une énorme majorité.

On ne l'avait pas trouvé assez sérieux.

--L'archéologie est une belle science, me répétait souvent mon cousin, mais les archéologues sont de rudes moules.

Il réfléchissait quelques minutes et ajoutait en se frottant les mains:

--D'ailleurs, je leur en réserve une... une bonne... et bien bonne même!

Et je me demandai quelle bien bonne blague mon cousin pouvait réserver aux archéologues.

Quelques années plus tard, je reçus une lettre de ma famille. Mon cousin Rigouillard était bien malade et désirait me voir.

J'arrivai en grande hâte.

--Ah! te voilà, petit, je te remercie d'être venu; ferme la porte, car j'ai des choses graves à te dire.

Je poussai le verrou, et m'assis près du lit de mon cousin.

--Il n'y a que toi, continua-t-il, qui me comprenne, dans la famille; aussi c'est toi que je vais charger d'exécuter mes dernières volontés... car je vais bientôt mourir.

--Mais non, mon cousin, mais non...

--Si, je sais ce que je dis, je vais mourir, mais en mourant je veux faire une blague aux archéologues, une bonne blague!

Et mon cousin frottait gaiement ses mains décharnées.

--Quand je serai claqué, tu mettras mon corps dans la grande armure chinoise qui est dans le vestibule en bas, celle qui te faisait si peur quand tu étais petit.

--Oui, mon cousin.

--Tu enfermeras le tout dans le cercueil en pierre qui se trouve dans le jardin, tu sais..., le cercueil gallo-romain!

--Oui, mon cousin.

--Et tu glisseras à mes côtés cette bourse en cuir qui contient ma collection de monnaies grecques: c'est comme ça que je veux être enterré.

--Oui, mon cousin.

--Dans cinq ou six cents ans, quand les archéologues du temps me déterreront, crois-tu qu'ils en feront une gueule, hein! Un guerrier chinois avec des pièces grecques dans un cercueil gallo-romain?

Et mon cousin, malgré la maladie, riait aux larmes, à l'idée de la gueule que feraient les archéologues, dans cinq cents ans.

--Je ne suis pas curieux, ajoutait-il, mais je voudrais bien lire le rapport que ces imbéciles rédigeront sur cette découverte.

Peu de jours après, mon cousin mourut.

Le lendemain de son enterrement, nous apprîmes que toute sa fortune était en viager.

Ce détail contribua à adoucir fortement les remords que j'ai de n'avoir pas glissé dans le cercueil en pierre la collection de monnaies grecques (la plupart en or).

Autant que ça me profite à moi, me suis-je dit, qu'à des archéologues pas encore nés.

TRUC CANAILLE

Durant l'année 187... ou 188... (le temps me manque pour déterminer exactement cette époque pénible) le Pactole inonda désespérément peu le modeste logement que j'occupais dans les parages du Luxembourg (le jardin, pas le grand-duché).

Ma famille (de bien braves gens, pourtant), vexée de ne pas me voir passer plus d'examens brillants (à la rigueur, elle se serait contentée d'examens ternes), m'avait coupé les vivres comme avec un rasoir.

Et je gémissais dans la nécessité, l'indigence et la pénurie.

Mes seules ressources (si l'on peut appeler ça des ressources) consistaient en chroniques complètement loufoques que j'écrivais pour une espèce de grand serin d'étudiant, lequel les signait de son nom dans le Hanneton de la rive gauche (organe disparu depuis).

Le grand serin me rémunérait à l'aide de bien petites sommes, mais je me vengeais délicieusement de son rapiatisme en couchant avec sa maîtresse, une fort jolie fille qu'il épousa par la suite.

C'était le bon temps.

On avait bon appétit, on trouvait tout succulent, et l'on était heureux comme des dieux quand, le soir, on avait réussi à dérober un pot de moutarde à Canivet, marchand de comestibles dont le magasin se trouvait un peu au-dessus du lycée Saint-Louis, près du Sherry-Gobbler.

La seule chose qui m'ennuyait un tantinet, c'était le terme.

Et ce qui m'ennuyait dans le terme, ce n'était pas de le payer (je ne le payais pas), c'était précisément de ne pas le payer. Comprenez-vous?

Tous les soirs, au moment de rentrer, une angoisse me prenait à l'idée d'affronter les observations et surtout le regard de ma concierge.

Oh! ce regard de concierge!

Dieu vous préserve à jamais d'une concierge qui vous regarderait comme la mienne me regardait!

La prunelle de cette chipie semblait un meeting de tous les mauvais regards de la création.

Il y avait, dans ce regard, de l'hyène, du tigre, du cochon, du cobra capello, de la sole frite et de la limace.

Sale bonne femme, va!

Elle était veuve, et rien ne m'ôtera de l'idée que son mari avait péri victime du regard.

Moi qui me trouvais beaucoup trop jeune alors pour trépasser de cette façon, ou plus généralement de toute autre façon, je ruminais mille projets de déménagement.

Quand je dis déménagement, je me flatte, car c'était une simple évasion que je rêvais, comme qui dirait une sortie à la cloche de bois.

À cette époque, j'avais le sens moral extrêmement peu développé.

Ayant appris à lire dans Proudhon, je n'ai jamais douté que la propriété ne fût le vol, et la pensée d'abandonner un immeuble, en négligeant de régler quelques termes échus, n'avait rien qui m'infligeât la torture du remords.

Mon propriétaire, d'ailleurs, excluait toute idée d'intérêt sympathique.

Ancien huissier, il avait édifié une grosse fortune sur les désastres et les ruines de ses contemporains.

Chaque étage de ses maisons représentait pour le moins une faillite, et j'étais bien certain que cet impitoyable individu avait autant de désespoirs d'homme sur la conscience que de livres de rente au grand-livre.

Le terme de juillet et celui d'octobre passèrent sans que j'offrisse la moindre somme à ma concierge.

Oh! ces regards!

Je reçus quelques échantillons du style épistolaire de mon propriétaire, lequel m'indiquait le terme de janvier comme l'extrême limite de ses concessions.

C'est à ce moment que je conçus un projet qu'à l'heure actuelle je considère encore comme génial.

Au 1er janvier, j'envoyai à mon propriétaire une carte de visite ainsi libellée:

Alphonse Allais

FABRICANT D'ÉCRABOUILLITE

Le 8 janvier arriva et se passa, sous le rapport de mon versement, absolument comme s'étaient passés le 8 juillet et le 8 octobre précédents.

Le soir, regard de ma concierge (oh! ce regard!...) et communication suivante:

--Ne sortez pas de trop bonne heure demain matin. Monsieur le propriétaire a quelque chose à vous dire.

Je ne sortis pas de trop bonne heure, et j'eus raison, car si jamais je me suis amusé dans ma vie, c'est bien ce matin-là.

Je tapissai mon logement d'étiquettes énormes:

_"Défense expresse de fumer"_

J'étalai sur une immense feuille de papier blanc environ une livre d'amidon, et j'attendis les circonstances.

Un gros pas qui monte l'escalier, c'est l'ancien recors.

Un coup de sonnette. J'ouvre.

Justement, il a un cigare à la bouche.

J'arrache le cigare et le jette dans l'escalier, en dissimulant, sous le masque de la terreur, une formidable envie de rire.

--Eh bien! Qu'est-ce que vous faites? s'écrie-t-il, effaré.

--Ce que je fais?... Vous ne savez donc pas lire?

Et je lui montre les "_Défense expresse de fumer_".

--Pourquoi ça, défense de fumer?

--Parce que, malheureux, si une parcelle de la cendre de votre cigare était tombée sur cette écrabouillite, nous sautions tous, vous, moi, votre maison, tout le quartier!

Mon propriétaire n'était pas, d'ordinaire, très coloré, mais à ce moment sa physionomie revêtit ce ton vert particulier qui tire un peu sur le violet sale.

Il balbutia, bégayant, bavant d'effroi:

--Et... vous... fabriquez... ça... chez... moi

--Dame! répondis-je avec un flegme énorme: si vous voulez me payer une usine au sein d'une lande déserte...

--Voulez-vous vous dépêcher de f... le camp de chez moi!

--Pas avant de vous payer vos trois termes.

--Je vous en fais cadeau, mais, de grâce, f... le camp, vous et votre...

--Écrabouillite!... Auprès de mon écrabouillite, monsieur, la dynamite n'est pas plus dangereuse que la poudre à punaises.

--F... le camp! ... F... le camp!

Et je f... le camp.

ANESTHESIE

Nous faisions de la poésie, Anesthésie Anesthésie, etc.

(AIR CONNU.)

Le premier étage de cette somptueuse demeure était occupé par un dentiste originaire de Toulouse qui avait mis sur sa porte une plaque de cuivre avec ces mots: _Surgeon dentist_.

Dans leur ignorance de la langue anglaise, les bonnes de la maison avaient conclu que le Toulousain s'appelait Surgeon et disaient de lui, sans qu'une protestation discordante s'élevât jamais: « Un beau gars, hein, que M. Surgeon! »

(Au cas où cette feuille tomberait sous les yeux d'une bonne de la maison, qu'elle sache que surgeon signifie chirurgien en anglais.) Les bonnes de la maison étaient, en cette occurrence, de fines connaisseuses, car M. Surgeon (conservons-lui cette appellation) constituait, à lui seul, un des plus jolis hommes de cette fin de siècle.

Imaginez-vous le buste de Lucius Verus, complété par le torse d'Hercule Farnèse--en plus moderne, bien entendu.

Le deuxième étage de la somptueuse demeure en question était occupé par M. Lecoq-Hue et sa jeune femme.

Pas très bien, M. Lecoq-Hue. Petiot, maigriot, roussot, le cheveu rare, l'oeil chassieux; non, décidément, M. Lecoq-Hue n'était pas très bien! Et jaloux, avec ça, comme une jungle! L'histoire de son mariage était des plus curieuses et l'on a écrit bien des romans pour moins que cela.

Très riche, il fit connaissance d'une jeune fille très belle, institutrice des enfants de sa belle-soeur. Il devint éperdument amoureux de la jolie personne, obtint sa main et en profita pour l'épouser.

L'institutrice ne lui pardonna jamais d'être si laid et si insuffisant. Bien avant l'hymen accompli, elle avait juré de se venger. Après l'hymen, elle renouvela son serment, plus farouche, cette fois, et mieux informé.

Il ne se passait pas de jour où M. Surgeon ne rencontrât dans l'escalier la délicieuse et superbe Mme Lecoq-Hue.

Chaque fois, il se disait:

--Mâtin!... voilà une femme avec laquelle on ne doit pas s'embêter!

Chaque fois, elle se disait:

--Mâtin!... voilà un homme avec lequel on ne doit pas s'embêter!

(Je ne garantis pas la teneur scrupuleuse de ce double propos, mais je puis en certifier l'esprit exact.)

Ils finirent par se saluer, et, peu de temps après, ils en arrivèrent à se demander des nouvelles de leur santé.

Et puis, peu à peu, ils parlèrent de choses et d'autres, mais furtivement, hélas! et toujours dans l'escalier. Un jour, Surgeon, enhardi, osa risquer:

--Quel dommage, madame, que vous soyez pour moi une si mauvaise cliente!

Regret mêlé de madrigal, car, entre autres perfections, Mme Lecoq-Hue était douée d'une dentition à faire pâlir tous les râteliers de la côte d'Afrique.

Ce regret mêlé de madrigal dégagea dans l'esprit de Mme Lecoq-Hue la lueur soudaine de la bonne idée.

Le lendemain, avec cet air naturel qu'ont toutes les femmes qui se préparent à un mauvais coup (ou un bon):

--Mon ami, dit-elle, je descends chez le dentiste.

--Quoi faire, ma chérie?

--Mais... faire ce qu'on fait chez les dentistes, parbleu!

--Tu as donc mal aux dents?

--J'en suis comme une folle.

--Mal d'amour.

--Idiot!

Et, sur ce mot de conciliation, elle descendit l'étage qui la séparait de M. Surgeon.

Mal aux dents.... elle! Allons donc! M. Lecoq-Hue sentit poindre en son coeur l'aiguillon du doute.

Lui aussi connaissait le beau Surgeon, le superbe Lucius Verus, l'inquiétant Hercule Farnèse du premier.

Non, mal aux dents, cela n'était pas naturel. Livide de jalousie, il sonna à son tour à la porte du chirurgien.

Ce fut M. Surgeon lui-même qui vint ouvrir.

--Vous désirez, monsieur?

Trac? honte? crainte de s'être trompé? On ne sait; mais M. Lecoq-Hue balbutia:

--Je viens vous prier de m'arracher une dent.

--Parfaitement, monsieur, asseyez-vous ici, dans ce fauteuil. Ouvrez la bouche. Laquelle?

--Celle-ci--Parfaitement... Sans douleur ou avec douleur?

Et le terrible homme prononça avec, comme si ce simple mot eût comporté un h aspiré et un k, mais un de ces k qui ne pardonnent pas: H A V E C K!

--Sans douleur! blêmit le mari.

Aussitôt les protoxydes d'azote, les chloroformes, les chlorures de méthyle s'abattirent sur l'organisme du malheureux, comme s'il en pleuvait.

Quelques instants plus tard, dans le cabinet voisin, comme la belle Mme Lecoq-Hue objectait faiblement:

--Voyons, relevez-vous, si mon mari...

--Ah! votre mari! s'écria Surgeon en éclatant de rire. Votre mari... vous ne pouvez pas vous faire une idée de ce qu'il dort!

Et, comme ils l'avaient bien prévu tous les deux, ils ne s'embêtèrent pas.

IRONIE

C'est dans un estaminet du plus pur style Louis-Philippe.

Il est difficile de rêver un endroit plus démodé et plus lugubre.

Les tables, d'un marbre jauni, s'allongent, désertes de consommateurs.

Dans le fond, un vieux billard à blouses prend des airs de catafalque moisi, et les trois billes (même la rouge), du même jaune que les tables, ont des gaietés d'ossements oubliés.

Dans un coin, un petit groupe de clients, qui semblent de l'époque, font une interminable partie de dominos; leurs dés et leurs doigts ont des cliquetis de squelettes. Par instant, les vieux parlent, et toutes leurs phrases commencent par: De notre temps...

Au comptoir, derrière des vespétros surannées et des parfait-amour hors d'âge, se dresse la patronne, triste et sèche, avec de longs repentirs du même jaune pâle que les tables et les billes de son billard.

Le garçon, un vieux déplumé, qui prend avec la patronne des airs familiers (il doit être depuis longtemps dans la maison), rôde comme une âme en peine autour des tables vides.

Alors entrent trois jeunes gens évidemment égarés.

Ils sont reçus avec des airs hostiles de la part des dominotiers et du garçon. Seule la dame du comptoir arbore un vague sourire, peut-être rétrospectif.

Elle se rappelle que, dans le temps, c'était bon les jeunes gens.

Les nouveaux venus, un peu interloqués d'abord par le froid ambiant, s'installent. Soudain l'un d'eux s'avance vers le comptoir.

Madame, dit-il avec la plus exquise urbanité, il peut se faire que nous mourions de rire dans votre établissement. Si pareille aventure arrivait, vous voudriez bien faire remettre nos cadavres à nos familles respectives. Voici notre adresse.

TICKETS

SOUVENIR DE L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1889

--J'achète des tickets!

Il m'advint souvent de m'arrêter longtemps près de celle qui poussait et repoussait à perdre haleine cette clameur désespérée, et jamais je ne vis s'engager la moindre transaction.

--J'achète des tickets!

Il est vrai que l'acheteuse n'offrait pas un aspect extérieur capable de fournir quelque illusion aux détenteurs de tickets. Ses bottines ne s'étaient certainement pas crottées à la boue du Pactole, le bas de son jupon non plus.

Sa voix, surtout, excluait toute idée de capital disponible, une voix enrouée par une affection que je diagnostiquai: crapulite pochardoïde et vadrouilliforme.

Imaginez-vous une de ces grandes filles noiraudes et maigres, modelée comme à coups de sabre, n'ayant pour elle que ses yeux, mais les ayant bien.

--J'achète des tickets

Moi, je l'aimais beaucoup, cette grande bringue, et si j'avais eu des tickets à vendre, je les lui aurais offerts de bon coeur pour rien, pour ses yeux.

Ses yeux! Ses yeux, où tout le reste d'elle semblait s'être effondré

Ses yeux, où des escadres de coeurs auraient évolué à leur aise!

--J'achète des tickets!

Or, vers la fin de l'Exposition, mon oncle Alcide Toutaupoil débarqua chez moi.

--Je me suis décidé au dernier moment, dit-il, je compte sur toi pour me montrer les beautés de l'Exposition sans me faire perdre de temps.

Mon oncle Toutaupoil est un homme grave, notaire d'une petite ville située dans le nord-ouest du centre de la France, et que la discrétion professionnelle m'empêche de désigner plus clairement.

Archéologue de mérite, mon oncle jouit dans toutes les sociétés savantes régionales d'une enviable notoriété, et son mémoire: Le Tesson de bouteille à travers les âges (avec quatorze planches en taille-douce), se trouve dans toutes les bibliothèques dignes de ce nom.

C'est assez indiquer qu'Alcide Toutaupoil ne manifeste aucune vocation sérieuse pour le rôle de gonfalonier de la rigolade moderne.

--La danse du ventre? Tu veux me faire voir la danse du ventre? Tu n'y penses pas, mon pauvre ami! Je ne suis pas venu à Paris pour ça!

--Mais, mon oncle, c'est de l'ethnographie, après tout. Vous ne connaîtrez jamais une civilisation à fond, si vous vous obstinez, sous le prétexte de la pudeur, à repousser certains spectacles qui, certes, froissent nos sentiments les plus intimes, mais qui n'en sont pas moins un enseignement fructueux. La science a de ces exigences, mon oncle!

C'est ainsi que je décidai mon austère parent à m'offrir des consommations variées dans les endroits drôles de l'Exposition. Je connaissais la galerie des Machines, et j'avais assez vu les maîtres-autels rétrospectifs.

--J'achète des tickets!

Un jour, je lui montrai la grande fille aux yeux plus grands encore, qui proposait d'acheter tant de tickets et qui en achetait si peu.

Mon oncle eut presque un accès!

--Comment! s'écria-t-il, c'est toi, toi que j'ai connu dans le temps presque raisonnable, c'est toi qui jettes les yeux sur de telles créatures C'est à croire que tu as une perversion du sens génésiaque.

Génésiaque était dur! Je n'insistai pas.

--J'achète des tickets!

Comme toute chose d'ici-bas, l'Exposition universelle de 1889 eut une fin, et je ne revis plus ma commerçante aux yeux.

--J'achète des tickets!

Quelques jours plus tard, je me promenais dans la fête de Montmartre, quand une baraque attira mes regards. On y montrait, disait l'enseigne:

La belle Zim-laï-lah

La seule véritable Exotique de la Fête.

Dans la foule, une jeune femme du peuple, appuyée sur le bras d'un robuste travailleur, demanda à ce dernier:

--De quel pays que c'est, les Exotiques?

--Les Exotiques?... C'est du côté de l'Algérie, parbleu!... en tirant un peu sur la gauche.

La jeune femme du peuple jeta sur le vigoureux géographe un long regard où se lisait l'admiration.

J'entrai voir la belle Exotique.

Zim-laï-lah, plus jolie que Fatma, ma foi! et l'air aussi intelligent, trônait au milieu d'almées sans importance.

Parmi ces dernières...

--J'achète des tickets!

Parmi ces dernières, la grande noiraude avec des yeux!

Après la représentation, nous causâmes:

--Dites donc, votre ami, le vieux avec qui que vous veniez à l'Exposition...

--Eh bien?

--Eh bien! Il est rien vicieux... Par exemple, il a été rudement chouette! Nous avons passé deux heures ensemble, et il m'a donné plus de deux cents tickets!

--J'achète des tickets!

UN PETIT « FIN DE SIECLE «

--Dis donc, mon oncle?

--Mon ami...

--Tu sais pas?... Si t'étais bien gentil?...

--Si j'étais bien gentil?

--Oui... Eh ben, tu me ferais mettre un article dans Le Chat noir.

--Qu'entends-tu par te faire mettre un article?

--Eh ben, me faire imprimer une histoire que j'ai faite, pardi!

--Comment, tu fais de la littérature, toi?

--Pourquoi pas?... et pas plus bête que la tienne, tu sais.

--Prétentieux!

--Prétentieux?... Prétentieux parce qu'on se croit aussi malin que monsieur!... Oh! la, la, ce que tu te gobes, mon vieux!

--!!!... Et alors, tu veux débuter dans la presse?

--Oui, j'ai écrit une petite histoire, je veux te la donner, tu la feras imprimer. Je ne la signerai pas, parce que maman ferait des histoires à n'en plus finir. Toi, tu la signeras, mais nous partagerons la galette.

--À la bonne heure, tu es pratique!

--Dame, si on n'est pas pratique à sept ans, je me demande un peu à quel âge qu'on le sera.

--Où est-il, ton chef-d'oeuvre?

--Tiens, le voilà:

"HISTOIRE D'UN MECHANT PETIT TROQUET ET D'UNE BONNE PETITE LAMPISTE

À Mesdemoiselles Manitou et Tonton.

Il y avait une fois, boulevard de Courcelles, un mauvais petit garnement qui était le fils d'un marchand de vins.

Personne ne l'aimait dans le quartier, parce que c'était un sale gosse qui faisait des blagues à tout le monde.

Il avait de vilains cheveux rouges plantés raides, des grandes oreilles détachées de la tête, et un petit nez retroussé comme le museau de ces chiens qui tuent les rats, et puis des taches de rousseur plein la figure.

Il faisait tant de bruit avec son fouet, qu'on aurait dit que c'était un vrai charretier.

À côté de la boutique de son père, il y avait un marchand de lampes qui vendait aussi des seaux, des arrosoirs et des brocs en zinc.

Alors le petit troquet venait s'amuser à taper sur tous ces ustensiles pour faire du bruit et embêter les voisins.

Le lampiste avait une petite fille qui était aussi gentille que le petit garçon était désagréable.

On ne peut pas s'imaginer quelque chose de plus charmant et de plus doux que cette petite fille.

Elle avait des yeux bleus, un beau petit nez, une jolie petite bouche et des cheveux blonds si fins, si fins, que quand il n'y en avait qu'un, on ne le voyait pas.

Quand il faisait beau, elle s'installait sur le trottoir avec son petit pliant, et elle apprenait ses leçons, et, quand elle savait ses leçons, elle faisait de la tapisserie.

À ce moment-là, le petit troquet arrivait par derrière et lui tirait sa natte en faisant dign, dign, dign, comme si sa natte était la corde d'une cloche de bateau à vapeur.

Ça embêtait joliment la petite lampiste. Mais, un jour, elle a eu une idée. Elle a pris des sous dans le comptoir et elle les a donnés au petit apprenti de son papa, qui était très fort et qui a fichu de bons coups de poing sur le nez du petit troquet et de bons coups de pied dans les jambes.

Le petit troquet a dit à ses parents qu'il s'était fichu par terre, et que c'est pour ça qu'il saignait du nez.

Le lendemain, il revint tirer la natte de la pauvre petite lampiste.

Alors, voilà la petite lampiste qui se met en colère et qui se demande comment elle ferait pour faire une bonne blague au mauvais petit troquet.

Voici ce qu'elle a fait:

Elle l'a invité à faire la dînette avec elle, un jeudi, et d'autres petites filles.

On commence par manger des gâteaux, du raisin, de tout, et puis elle dit:

--Maintenant, nous allons boire du vin blanc.

Et elle remplit les verres avec de l'essence qui sert pour les lampes.

Les petites filles, qui étaient averties, n'ont rien bu, mais le mauvais petit troquet a tout avalé.

Il fut malade comme un cheval, et même sa maman croyait bien qu'il en claquerait, mais il était tellement entêté qu'il n'a jamais voulu dire comment ça lui était venu. Heureusement qu'ils avaient un bon médecin qui l'a guéri.

Quand il a été guéri, il a été embrasser la petite lampiste, et lui a demandé pardon de ses méchancetés, et, depuis, il ne lui a jamais tiré sa natte, ni tapé sur les arrosoirs.

Il est devenu très gentil, ses cheveux ont été moins rouges, ses taches de rousseur se sont en allées, ses oreilles se sont recollées et son nez n'a plus ressemblé à un museau de chien de boucher.

Et puis, quand il a été grand, il s'est marié avec la petite lampiste et ils ont eu beaucoup d'enfants.

On a mis tous les garçons à l'École polytechnique.

Signé: TOTO."

--Hein! mon oncle, qu'est-ce que tu dis de cette histoire-là?

--Très intéressante, mais ta jeune lampiste me fait l'effet d'être une jolie petite rosse.

--Pour sûr!

--Eh bien! alors?

--Alors quoi? T'as donc pas compris que c'est une histoire ironique?... Eh bien! là, vrai! je ne te croyais pas si daim!

(Le bruit d'un coup de pied dans le derrière retentit.)

ALLUMONS LA BACCHANTE

Le riche amateur contempla longuement le tableau.

C'était un beau tableau fraîchement peint, qui représentait une bacchante nue à demi-renversée.

On reconnaissait que c'était une bacchante à la grappe de raisin qu'elle mordillait à belles dents. Et puis des pampres s'enroulaient dans ses cheveux, comme dans les cheveux de toute bacchante qui se respecte ou même qui ne se respecte pas.

Le riche amateur était content, mais content sans l'être.

Anxieux, le jeune peintre attendait la décision du riche amateur.

--Mon Dieu, oui, disait ce dernier, c'est très bien ... C'est même pas mal du tout... La tête est jolie... la poitrine aussi ... C'est bien peint... La grappe de raisin me fait venir l'eau à la bouche, mais... votre bacchante n'a pas l'air assez... comment dirais-je donc?... assez bacchante.

--Vous auriez voulu une femme saoule, quoi! repartit timidement l'artiste.

--Saoule, non pas! mais... comment dirais-je donc?... allumée.

Le peintre ne répondit rien, mais il se gratta la tête.

Pour une fois, le riche amateur avait raison. La bacchante était jolie au possible, mais un peu raisonnable, pour une bacchante.

--Allons, mon jeune ami, conclut le capitaliste, passez encore quelques heures là-dessus. Je reviendrai demain matin. D'ici là, tâchez de... comment dirais-je donc?... ... d'allumer la bacchante C'est cela même.

Et disparut le capitaliste.

--Allumons la bacchante, se dit courageusement le jeune peintre, allumons la bacchante!

Le modèle qui lui avait posé ce personnage était une splendide gaillarde de dix-huit ans, certainement titulaire de la plus belle poitrine de Paris et de la grande banlieue.

Je crois bien que si vous connaissiez ce modèle-là, vous n'en voudriez plus jamais d'autre.

Et la tête valait la poitrine, et tout le reste du corps valait la poitrine et la tête. Ainsi! ...

Mais, malheureusement, un peu froide.

Un jour qu'elle posait chez Gustave Boulanger, ce maître lui dit, avec une nuance d'impatience:

--Mais allume-toi donc, nom d'un chien! ... C'est à croire que tu es un modèle de la régie.

(Boutade assez déplacée, entre nous, dans la bouche d'un membre de l'Institut.)

Notre jeune artiste se rendit en toute hâte chez son modèle.

La jeune personne dormait encore.

Il la fit se lever, s'habiller, le tout avec une discrétion professionnelle, et l'emmena chez lui.

Il avait son idée.

Ils déjeunèrent ensemble, chez lui.

Les nourritures les plus pimentées couvraient la table, et le champagne coula avec la même surabondance que si c'eût été l'eau du ciel.

Et, après déjeuner, je vous prie de croire que, pour une bacchante allumée, c'était une bacchante allumée.

Et le jeune peintre aussi était allumé.

Elle reprit la pose.

--Nom d'un chien! cria-t-il, ça y est!

Je te crois que ça y était.

Elle s'était renversée un peu trop. Les joues flambaient d'un joyeux carmin.

Une roseur infiniment délicate nuançait--oh! si doucement--l'ivoire impeccable de sa gorge de reine.

Les yeux s'étaient presque fermés, mais à travers les grands cils on voyait l'éclat rieur de son petit regard gris.

Et dans l'unique pourpre de la bouche entrouverte luisait la nacre humide, attirante, de ses belles quenottes.

Le lendemain, quand le riche amateur revint, il trouva l'atelier fermé.

Il monta à l'appartement et frappa des toc toc innombrables.

--Ma bacchante! clamait-il, ma bacchante!

À la fin, une voix partit du fond de l'alcôve, la propre voix de la bacchante, et la voix répondit:

Pas encore finie.

TENUE DE FANTAISIE

Après une frasque plus exorbitante que les précédentes--et Dieu sait si parmi les précédentes il s'en trouvait d'un joli calibre!--, le jeune vicomte Guy de La Hurlotte fut invité par son père à contracter un engagement de cinq ans dans l'infanterie française.

Guy, dont la devise était qu'on peut s'amuser partout, demanda seulement qu'on ne l'envoyât pas trop loin de Paris.

--Pourquoi pas tout de suite à la caserne de la Pépinière, à deux pas du boulevard? s'écria le terrible comte. Non, mon garçon, tu iras au Sénégal.

La comtesse éclata en sanglots. Le Sénégal! Est-ce qu'on revient du Sénégal!

--En Algérie, alors.

Finalement, après de nouveaux gémissements maternels, on tomba d'accord sur L.... petite garnison de Normandie, assez maussade et dénuée totalement de restaurants de nuit.

L'entrée de Guy dans l'existence militaire répondit exactement à ses remarquables antécédents civils.

Avec cette désinvolture charmante et cette aisance aristocratique que lui enviaient tous ses camarades, Guy, muni de sa feuille de route, pénétra chez l'officier chargé des écritures du régiment et qu'on appelle le gros major.

--Bonjour, mesdames, bonjour, messieurs... Ah! pardon, il n'y a pas de dames, et je le regrette... Le gros major, s'il vous plaît?

--C'est moi, fit un grand vieux sec, en veston, d'aspect grincheux.

--Comment! c'est vous le gros major? reprit Guy au comble de l'étonnement. Eh bien! il faut que vous me le disiez vous-même pour que je le croie. Vous n'êtes pas gros du tout... et vous avez l'air si peu major! Quand on me parlait du gros major, ce mot évoquait dans mon esprit une manière de futaille galonnée. J'arrive, et qu'est-ce que je trouve?... une espèce d'échalas civil.

L'officier, déjà fort désobligé par ces propos impertinents, bondit de rage et d'indignation lorsqu'il apprit qu'ils étaient tenus par un simple engagé, un bleu! L'attitude du jeune vicomte reçut sa récompense immédiate sous forme de huit jours de consigne.

--Et puis, ajouta l'officier, je me charge de vous recommander à votre capitaine.

--Je m'en rapporte à vous, mon gros major, et vous en remercie à l'avance. On n'est jamais trop recommandé auprès de ses chefs.

De tels débuts promettaient; ils tinrent.

Tout de suite, Guy de La Hurlotte devint la coqueluche du régiment, où il apporta, à remplir ses devoirs militaires, tant de fantaisie et un tel parti pris d'imprévu, que la discipline n'y trouva pas toujours son compte.

Mais pouvait-on lui en vouloir, à cet endiablé vicomte, si charmant, si bon garçon, toujours le coeur et le londrès sur la main?

Avec le peu d'argent qu'il recevait de sa famille et le grand crédit qu'il s'était procuré en ville, Guy menait au régiment une vie fastueuse de grand seigneur pour qui ne comptent édits ni règlements.

Pourtant, dans les premiers jours de son incorporation, le jeune vicomte écopa, comme on dit dans l'armée, deux jours de salle de police.

Passant avec sa compagnie dans la grand-rue de L..., Guy adressa une fougueuse déclaration et des baisers sans nombre à une jeune femme qui, sur son balcon, regardait la troupe.

Indigné de cette mauvaise tenue, le capitaine Lemballeur, aussitôt rentré, lui porta ce motif:

À eu dans les rangs une attitude tumultueuse et gesticulatoire peu conforme au rôle d'un soldat de deuxième classe.

Vous pensez si Guy fit un sort à ce libellé. Les mots tumultueuse et gesticulatoire devinrent populaires au régiment et en ville, et le pauvre capitaine Lemballeur n'osa plus jamais punir Guy.

Le colonel lui-même se sentait désarmé devant cette belle humeur, et, quand une plaisanterie du vicomte lui revenait aux oreilles, il se contentait de hausser les épaules avec indulgence, en murmurant: « Sacré La Hurlotte, va! »

Je n'entreprendrai pas de raconter par le menu les aventures militaires de notre joyeux ami. Les plus gros formats n'y suffiraient pas.

Je me contenterai, si vous voulez bien, de vous narrer l'épisode qui, selon moi, marque le point culminant de sa carrière fantaisiste.

C'était un dimanche. Guy se trouvait de garde.

À dix heures du soir, il prenait la faction au magasin, situé à deux ou trois cents mètres du poste.

Ce soir-là, il y avait grand remue-ménage aux environs du magasin. Des gens du voisinage donnaient un grand bal costumé où devait se rendre toute la brillante société de L...

Quelques invités (Guy était aussi répandu en ville que populaire au régiment) reconnurent, dans l'humble factionnaire, le brillant vicomte. Ce ne fut qu'un cri.:

--Eh bien! La Hurlotte, vous n'êtes donc pas des nôtres, ce soir?

--J'en suis au désespoir, mais il m'est bien difficile de m'absenter en ce moment. On m'a confié la garde de cet édifice, et si on le dérobait en mon absence, je serais forcé de le rembourser à l'État, ce qui ferait faire une tête énorme à mon pauvre papa, déjà si éprouvé. Vous ne pouvez pas vous faire remplacer?

Tiens! c'est une idée.

En effet, c'est une idée, une mauvaise idée, il est vrai; mais pour Guy, une mauvaise idée valut toujours mieux que pas d'idée du tout.

Justement, un soldat passait, un petit blond timide.

--Veux-tu gagner cent sous, Baudru?

--Ça n'est pas de refus... mais en quoi faisant?

--En prenant ma faction, jusqu'à minuit moins le quart.

Tout d'abord, Baudru frémit devant cette incorrecte proposition, mais, dame! cent sous...

--Allons, conclut-il, passe-moi ton sac et ton flingot, et surtout ne sois pas en retard.

L'entrée de Guy fit sensation.

Il avait trouvé dans le vestibule une superbe armure dans laquelle il s'était inséré, et il arrivait, casque en tête, lance au poing, caracolant comme dans les vieux tournois.

Les ennemis se trouvaient représentés par quelques assiettes de petits fours et des tasses à thé qui jonchèrent bientôt le sol.

La maîtresse de la maison commençait à manifester de sérieuses inquiétudes pour le reste de sa porcelaine, quand Baudru, pâle comme un mort, se précipita dans le salon.

--Dépêche-toi de descendre en bas, La Hurlotte! V'là une ronde d'officier qui arrive. Tiens, prends ton fusil et ton sac.

Tout un monde de terreur tournoya sous le crâne de Guy. Les articles du code militaire flamboyèrent devant ses yeux, en lettres livides: conseil de guerre... abandon de son poste... Mort!

Tout cela en trois secondes!... Puis le sang-froid lui revint brusquement.

Se débarrasser de cette armure, il n'y fallait pas songer. La ronde aurait dix fois le temps d'arriver.

--Ma foi, tant pis! je descends comme ça. Je trouverai bien une explication.

Il était temps. L'officier et son porte-falot n'étaient plus qu'à une cinquantaine de mètres de la guérite. Bravement, Guy se mit en posture, croisa sa lance, et d'une voix forte, un peu étouffée par le casque baissé, cria: « Halte-là!... qui vive? »

À cette brusque apparition, le soldat laissa choir son falot, et le brave capitaine Lemballeur, car c'était lui, ne put se défendre d'une vive émotion.

Si les aïeux de La Hurlotte avaient pu revenir sur terre à cette minute, ils eussent été satisfaits de leur descendant, car Guy, bardé de fer, casque en tête, la lance en arrêt, avait vraiment grande allure.

La lune éclairait cette scène.

Pourtant, la surprise du capitaine prit fin.

--Je parie que c'est encore vous, La Hurlotte?

Après beaucoup d'efforts, Guy était enfin parvenu à lever la visière de son casque.

--Je vais vous dire, mon capitaine... Comme il faisait un peu froid...

--Oui, mon garçon, allez toujours. Je sais bien que ce n'est pas le toupet qui vous manque, mais celle-là est décidément trop raide! Faites-moi le plaisir d'aller remettre cette ferblanterie où vous l'avez trouvée... et puis vous recevrez de mes nouvelles.

Guy termina sa faction en proie à une vive inquiétude, sentiment inaccoutumé chez lui.

De son côté, le capitaine Lemballeur n'était pas moins inquiet de la façon dont il libellerait le motif de la punition de La Hurlotte, car ses collègues en étaient encore à le blaguer avec la fameuse attitude tumultueuse et gesticulatoire.

Il rentra au poste, demanda le livre, se gratta la tête longuement et écrivit:

Deux jours de consigne au soldat de La Hurlotte. Étant de garde, a mis une tenue de fantaisie.

APHASIE

Celle-là, par exemple, dépassait tout ce que le capitaine Lemballeur avait vu de plus raide, et, mille pétards de Dieu! il en avait vu de raides, le capitaine Lemballeur, dans toutes ses campagnes, en Crimée, au Mexique et partout, et partout, mille pétards de Dieu!

Le médecin, un jeune major frais émoulu du Val-de-Grâce, ne se démontait pas.

--Mais enfin, docteur, tonitruait le capitaine, vous ne me ferez jamais croire que ce pétard de Dieu de clairon ne s'est pas f... de moi dans les grandes largeurs!

--Je ne le crois pas pour ma part, capitaine, car j'ai vu dans les hôpitaux des cas d'aphasie encore plus curieux que celui-là.

--Aphasie... aphasie! Je t'en f.... moi, de l'aphasie... avec huit jours de boîte!

--Ma conscience de médecin m'interdit de laisser violenter cet homme, que je considère provisoirement comme un malade, et même un malade très intéressant. Je l'envoie aujourd'hui en observation à l'hôpital.

L'excellent capitaine Lemballeur s'inclina devant l'homme de science; mais, c'est égal, mille pétards de Dieu! elle était raide, celle-là!

Pendant ce colloque, il y avait, dans une des chambres de la 3e du 4, deux hommes qui ne s'étaient jamais tant amusés.

Quand je dis deux hommes, je devrais dire un homme et un clairon.

L'homme était un soldat de deuxième classe, de fort élégante tournure, répondant au nom de Guy de La Hurlotte.

À la suite de quelques frasques dépassant les dimensions ordinaires des frasques admises, le vieux comte de La Hurlotte avait invité son fils à contracter un engagement de cinq ans dans l'infanterie française, et voilà comment le jeune Guy se trouvait l'honneur et la joie du 145, de ligne à L...

Le clairon qui partageait en ce moment la bonne humeur du vicomte n'était autre que son brosseur et fidèle ami, le nommé Jumet.

Et ils avaient de quoi rire doublement, les drilles!

D'abord, parce que l'aventure de la veille était en elle-même tout à fait drôle, et ensuite parce que, pouvant tourner très mal, elle avait un dénouement qu'ils n'auraient pas osé rêver.

La veille, un dimanche, Guy se trouvait consigné, ce qui lui arrivait plus souvent qu'à son tour.

Il faisait un temps superbe. Sur le coup de quatre heures, Guy n'y put résister; il se mit en tenue et sortit de la caserne.

Justement, c'était le clairon Jumet, le dévoué Jumet, qui était de garde.

--Dis donc, Jumet, fit Guy, je suis consigné, mais je sors tout de même.

--Prends bien garde de te faire piger, mon vieux vicomte.

--Pas de danger, je vais dîner chez une femme adultère.

--Amuse-toi bien.

--Si l'adjudant fait sonner aux consignés, tu ne sonneras pas, hein?

--Diable! ça n'est pas commode, ça.

--Tu sonneras autre chose, voilà tout.

Et Jumet, qui, à l'instar de son ami Guy, n'avait jamais douté de rien, répondit simplement:

--Entendu, vicomte; rapporte-moi un bon cigare.

--Je t'en rapporterai deux, mais je n'aime pas qu'on me mette le marché en main.

Et, sur un cordial shake-hand, l'homme et le clairon se séparèrent.

Malheureusement pour l'homme, il n'avait pas fait cent mètres hors de la caserne qu'il rencontra le terrible capitaine Lemballeur, celui-là même qui l'avait consigné.

Avec une admirable prestesse, Guy s'introduisit dans la première boutique qui lui tomba sous la main, mais pas assez vite pour que le capitaine ne l'eût reconnu.

Ravi de prendre La Hurlotte en défaut, le capitaine Lemballeur gagna la caserne à grands pas.

--Clairon, cria-t-il, sonnez aux consignés, mille pétards de Dieu! et pas de gymnastique!

Pauvre Jumet, en voilà une tuile!

Il essaya de parlementer.

--Mon capitaine, l'adjudant vient d'y faire rappeler.

--Je m'en fous! Rappelez-les encore, mille pétards de Dieu!

Lentement, tristement, penaudement, Jumet saisit son instrument et gagna le milieu de la cour.

Tarata... ta! Tarata... ta! Tarata... ta

--Mais, espèce de brute! s'écria Lemballeur, je vous dis de sonner aux consignés, mille pétards de Dieu! Et vous sonnez aux caporaux.

--Ah! pardon, capitaine, je vous demande bien pardon. Tarata... tatata! Tarata... tatata! ...

--Voilà qu'il sonne aux sergents, maintenant! Mais il est saoul comme un cochon, ce pétard de Dieu-là!

Jumet s'excusa encore, et sonna successivement la soupe, la distribution, les malades, les lettres, le rapport, etc., mais pas du tout les consignés.

Toute la caserne était sens dessus dessous.

Le capitaine Lemballeur consistait en une explosion de pétards de Dieu!

Il empoigna Jumet au collet:

--Mille pétards de Dieu! voulez-vous sonner aux consignés, oui ou non?

Jumet se dégagea doucement, et, sur un ton à la fois ferme et désolé

--Je regrette beaucoup, mon capitaine, dit-il, mais JE NE ME RAPPELLE PLUS L'AIR.

Et il rentra au poste, très simplement.

Les menaces les plus terribles, la lecture du code militaire, rien n'y fit.

--Quand vous me fusilleriez, répondait-il avec la plus grande mansuétude, qu'est-ce que vous voulez que j'y fasse? Je ne me rappelle plus l'air.

Le lendemain matin, sur les conseils de Guy de La Hurlotte, Jumet se fit porter malade, et raconta son cas au docteur.

--C'est très curieux, ce qui m'a pris hier. Le capitaine Lemballeur m'a commandé de sonner aux consignés, et je n'ai pas été foutu de me rappeler l'air. Je dois avoir quelque chose de cassé dans la tête.

Le médecin l'interrogea sur ses antécédents, sa famille.

--J'ai une soeur un peu maboul, répondit Jumet, et un oncle complètement loufoque.

--Parfaitement, c'est un cas très curieux d'aphasie.

Jumet fut soumis à la visite de tous les gros bonnets de la médecine militaire, qui furent unanimes à reconnaître l'aphasie, avec un commencement de paralysie.

Et le clairon Jumet fut réformé à la première inspection générale.

Guy de La Hurlotte perdit à cette aventure la crème des brosseurs et la perle des amis, mais la société civile y gagna, _raram avem_, un citoyen qui n'a qu'une parole.

UNE MORT BIZARRE

La plus forte marée du siècle (c'est la quinzième que je vois et j'espère bien que cette jolie série ne se clora pas de sitôt) s'est accomplie mardi dernier, 6 novembre.

Joli spectacle, que je n'aurais pas donné pour un boulet de canon, ni même deux boulets de canon, ni trois.

Favorisée par une forte brise S.-O., la mer clapotante affleurait les quais du Havre, et s'engouffrait dans les égouts de ladite ville, se mélangeant avec les eaux ménagères, qu'elle rejetait dans les caves des habitants.

Les médecins se frottaient les mains: « Bon, cela! se disaient-ils, à nous les petites typhoïdes! »

Car--le croirait-on?--Le Havre-de-Grâce est bâti de telle façon que ses égouts sont au-dessus du niveau de la mer. Aussi, à la moindre petite marée, malgré l'énergique résistance de M. Rispal, les ordures des Havrais s'épanouissent, cyniques, dans les plus luxueuses artères de la cité.

Ne vous semble-t-il pas, par parenthèse, que ce saligaud[1] de François Ier, au lieu de traîner une existence oisive dans les brasseries à femmes du carrefour Buci, n'aurait pas mieux fait de surveiller un peu les ponts et chaussées de son royaume?

N'importe! c'était un beau spectacle.

Je passai la plus importante partie de ma journée sur la jetée, à voir entrer des bateaux et à en voir sortir d'autres.

Comme la brise fraîchissait, je relevai le collet de mon pardessus. Je m'apprêtais à en faire autant pour le bas de mon pantalon (je suis extrêmement soigneux de mes effets), quand apparut mon ami Axelsen.

Mon ami Axelsen est un jeune peintre norvégien, plein de talent et de sentimentalité.

Il a du talent à jeun et de la sentimentalité le reste du temps.

À ce moment, la sentimentalité dominait.

Était-ce la brise un peu vive? Était-ce le trop-plein de son coeur?... Ses yeux se remplissaient de larmes.

--Eh bien! fis-je, cordial, ça ne va donc pas, Axelsen?

--Si, ça va. Spectacle superbe, mais douloureux souvenir. Toutes les plus fortes marées du siècle brisent mon pauvre coeur.

--Contez-moi ça.

--Volontiers, mais pas là.

Et il m'entraîna dans la petite arrière-boutique d'un bureau de tabac où une jeune femme anglaise, plutôt jolie, nous servit un swenskapunch de derrière les fagots.

Axelsen étancha ses larmes, et voici la navrante histoire qu'il me narra:

--Il y a cinq ans de cela. J'habitais Bergen (Norvège) et je débutais dans les arts. Un jour, un soir plutôt, à un bal chez M. Isdahl, le grand marchand de rogues, je tombai amoureux d'une jeune fille charmante à laquelle, du premier coup, je ne fus pas complètement indifférent. Je me fis présenter à son père et devins familier de la maison. C'était bientôt sa fête. J'eus l'idée de lui faire un cadeau, mais quel cadeau?... Tu ne connais pas la baie de Vaagen?

--Pas encore.

--Eh bien, c'est une fort jolie baie dont mon amie raffolait, surtout en un petit coin. Je me dis: « Je vais lui faire une jolie aquarelle de ce petit coin, elle sera bien contente. » Et un beau matin me voilà parti avec mon attirail d'aquarelliste. Je n'avais oublié qu'une chose, mon pauvre ami: de l'eau. Or tu sais que si le mouillage est interdit aux marchands de vins, il est presque indispensable aux aquarellistes. Pas d'eau! Ma foi, me dis-je, je vais faire mon aquarelle à l'eau de mer, je verrai ce que ça donnera.

« Ça donna une fort jolie aquarelle que j'offris à mon amie et qu'elle accrocha tout de suite dans sa chambre. Seulement... tu ne sais pas ce qui arriva?

--Je le saurai quand tu me l'auras dit.

--Eh bien, il arriva que la mer de mon aquarelle, peinte avec de l'eau de mer, fut sensible aux attractions lunaires, et sujette aux marées. Rien n'était plus bizarre, mon pauvre ami, que de voir, dans mon tableau, cette petite mer monter, monter, monter, couvrant les rochers, puis baisser, baisser, baisser, les laissant à nu, graduellement.

--Ah!

--Oui... Une nuit, c'était comme aujourd'hui la plus forte marée du siècle, il y eut sur la côte une tempête épouvantable. Orage, tonnerre, ouragan!

Dès le matin, je montai à la villa où demeurait mon amante. Je trouvai tout le monde dans le désespoir le plus fou.

Mon aquarelle avait débordé: la jeune fille était noyée dans son lit.

--Pauvre ami!

Axelsen pleurait comme un veau marin. Je lui serrai la main.

--Et, tu sais, ajouta-t-il, c'est absolument vrai ce que je viens de te raconter là. Demande plutôt à Johanson.

Le soir même, je vis Johanson qui me dit que c'était de la blague.

LE RAILLEUR PUNI[2]

J'ai voulu conter cette histoire, à l'occasion de l'année qui vient, pour prouver aux jeunes gens disposés à la raillerie qu'il est toujours malséant et parfois dangereux de se gausser des malheureux. Fasse le ciel que ce récit produise son effet et que la nouvelle année soit exempte de déplorables plaisanteries et de méchants brocards!

C'était le 31 décembre 1826.

Il avait beaucoup neigé depuis quelques jours sur la petite ville de Potinbourg-sur-Bec, mais le dégel était survenu, et la neige tournait en boue noire.

Au coin de la rue Saint-Gaspard et de la place du Marché-aux-Veaux se dressait la boutique du sieur Hume-Mabrize, maître apothicaire, car, à cette époque, les pharmaciens n'étaient pas encore éclos.

On vendait non point des médicaments, mais des drogues, et, entre nous, le pauvre monde ne s'en trouvait pas plus mal.

Il pouvait être cinq heures du soir;

Hume-Mabrize, dans son laboratoire, élaborait je ne sais quel bienfaisant électuaire. La boutique était sous la garde du jeune Athanase, garçon apothicaire de beaucoup d'avenir, mais, malheureusement, doué d'un esprit caustique et railleur.

En ce moment, inoccupé, Athanase regardait, sur le seuil de la porte, les gens patauger dans la boue, prenant grande joie à cette contemplation cruelle.

Une grande voiture de coquetier arrivait par la rue Saint-Gaspard, à fond de train, éclaboussant les passants qui criaient et montraient le poing à cette brute de charretier.

Justement, devant la boutique de l'apothicaire, s'étendait une large et profonde flaque de boue.

Un monsieur, étranger à la localité, n'eut que le temps, pour ne pas être écrasé, de sauter sur le trottoir. Mais la roue de la voiture entra violemment dans la flaque et en projeta le contenu tout alentour.

Le monsieur étranger à la localité fut littéralement inondé de fange. Il en avait plein ses culottes, plein sa houppelande, sur le visage et jusque dans les cheveux.

Athanase conçut la plus vive allégresse de ce malheur. Il éclata de rire et, comme le monsieur s'éloignait en grommelant, il le rappela pour lui demander ironiquement:

--Voulez-vous une brosse?

Le lendemain, c'était le premier jour de l'an.

La boutique de M. Hume-Mabrize était à peine ouverte qu'un garçon de l'auberge du Roi-Maure vint demander un lavement émollient pour un client qui se tordait dans les plus pénibles coliques.

--Bien, répondit l'apothicaire; aussitôt préparé, Athanase ira l'administrer lui-même.

En ce temps, vous savez, le grand Eguisier n'avait pas accompli sa géniale invention et, presque toujours, les lavements étaient administrés par les apothicaires eux-mêmes ou par leurs garçons.

Comme une invention modifie les moeurs!

Hume-Mabrize prépara, avec son soin ordinaire, un bon liquide émollient, sédatif et mucilagineux, l'introduisit bouillant dans le cylindre d'étain que vous savez, et voilà mon Athanase parti pour accomplir sa mission.

La clef du voyageur était sur la porte. Athanase entra.

Sans mot dire, le voyageur découvrit la partie intéressée.

Athanase, avec une attention et une précision professionnelles, fit son devoir.

Doucement, sans précipitation, le piston s'enfonça dans le cylindre, poussant devant lui le bon liquide, tel un docile troupeau, doux et tiède.

Là... ça y est

Il n'y avait plus qu'à se retirer et à s'en aller.

Mais, tout à coup, comme un volcan, comme une explosion, il se produisit un phénomène inattendu.

Projeté violemment dehors, le bon liquide venait de sortir, comme déshonoré d'avoir été amené en tel endroit.

Le visage d'Athanase était là, tout près, à bout portant. Il n'en perdit pas une goutte.

Alors le voyageur tourna son autre face vers le jeune apothicaire et lui demanda sur le ton de la politesse empressée:

--Voulez-vous une brosse?

EXCENTRIC'S

_We are told that the sultan Mahrnoud_ _by his perpetual wars..._

SIR CORDON SONNETT.

Par un phénomène bizarre d'association d'idées (assez commun aux jeunes hommes de mon époque), l'Exposition de 1889 me rappelle celle de 1878.

À cette époque, dix printemps de moins fleurissaient mon front. C'est effrayant ce qu'on vieillit entre deux Expositions universelles, surtout lorsqu'elles sont séparées par un laps considérable.

Ma bonne amie d'alors, une petite brunette à qui l'ecclésiastique le plus roublard aurait donné le bon Dieu sans confession (or une nuit d'orgie, pour elle, n'était qu'un jeu), me dit un jour à déjeuner:

--Qu'est-ce que tu vas faire, pour l'Exposition?

--Que ferais-je bien pour l'Exposition?

--Expose.

--Expose?... Quoi?

--N'importe quoi.

--Mais je n'ai rien inventé!

(À ce moment, je n'avais pas encore inventé mon aquarium en verre dépoli, pour poissons timides. S.G.D.G.)

--Alors, reprit-elle, achète une baraque et montre un phénomène.

--Quel phénomène? ... Toi?

Terrible, elle fronça son sourcil pour me répondre:

--Un phénomène, moi!

Et peut-être qu'elle allait me fiche des calottes, quand je m'écriai, sur un ton d'amoureuse conciliation:

--Oui, tu es un phénomène, chère âme! un phénomène de grâce, de charme et de fraîcheur!

Ce en quoi je ne mentais pas, car elle était bigrement gentille, ce petit chameau-là.

Un coquet nez, une bouche un peu grande (mais si bien meublée), des cheveux de soie innombrables et une de ces peaux tendrement blanc-rosées, comme seules en portent les dames qui se servent de crème.

Certes, je ne me serais pas jeté pour elle dans le bassin de la place Pigalle, mais je l'aimais bien tout de même.

Pour avoir la paix, je conclus:

--C'est bon! puisque ça te fait plaisir, je montrerai un phénomène.

--Et moi, je serai à la caisse?

--Tu seras à la caisse.

--Si je me trompe en rendant la monnaie, tu ne me ficheras pas des coups?

--Est-ce que je t'ai jamais fichu des coups?

--Je n'ai jamais rendu de monnaie, alors je ne sais pas...

Si je rapporte ce dialogue tout au long, c'est pour donner à ma clientèle une idée des conversations que j'avais avec Eugénie (c'est peut-être Berthe qu'elle s'appelait).

Huit jours après, je recevais de Londres un nain, un joli petit nain.

Quand les nains anglais, chacun sait ça, se mêlent d'être petits, ils le sont à défier les plus puissants microscopes; mais quand ils se mêlent d'être méchants, détail moins connu, ils le sont jusqu'à la témérité.

C'était le cas du mien. Oh! la petite teigne!

Il me prit en grippe tout de suite, et sa seule préoccupation fut de me causer sans relâche de vifs déboires et des afflictions de toutes sortes.

Au moment de l'exhibition, il se haussait sur la pointe des pieds avec tant d'adresse, qu'il paraissait aussi grand que vous et moi.

Alors, quand mes amis me blaguaient, disant: « Il n'est pas si épatant que ça, ton nain! » et que je lui transmettais ces propos désobligeants, lui, cynique, me répondait en anglais:

--Qu'est-ce que vous voulez... il y a des jours où on n'est pas en train.

Un soir, je rentrai chez moi deux heures plus tôt que ne semblait l'indiquer mon occupation de ce jour-là.

Devinez qui je trouvai, partageant la couche de Clara (je me rappelle maintenant, elle s'appelait Clara)!

Inutile de chercher, vous ne devineriez jamais.

Mon nain! Oui, mesdames et messieurs, Clara me trompait avec ce British minuscule!

J'entrai dans une de ces colères

Heureusement pour le traître, je levai les bras au ciel avant de songer à le calotter. Il profita du temps que mes mains mirent à descendre jusqu'à sa hauteur pour filer.

Je ne le revis plus.

Quant à Clara, elle se tordait littéralement sous les couvertures.

--Il n'y a pas de quoi rire, fis-je sévèrement.

--Comment, pas de quoi rire? Eh ben, qu'est-ce qu'il te faut à toi?... Grosse bête, tu ne vas pas être jaloux d'un nain anglais? C'était pour voir, voilà tout. Tu n'as pas idée...

Et elle se reprit à rire de plus belle, après quoi elle me donna quelques détails, réellement comiques, qui achevèrent de me désarmer.

C'est égal, dorénavant, je me méfiai des nains et, pour utiliser le local que j'avais loué, je me procurai un géant japonais.

Vous rappelez-vous le géant japonais de 1878? Eh bien! c'est moi qui le montrais. Mon géant japonais ne ressemblait en rien à mon nain anglais. D'une taille plus élevée, il était bon, serviable et chaste.

Ou, du moins, il semblait doué de ces qualités. J'ai raison de dire il semblait, car, à la suite de peu de jours, je fis une découverte qui me terrassa.

Un soir, rentrant inopinément dans la chambre de Camille (oui, c'est bien Camille, je me souviens), je trouvai, jonchant le sol, l'orientale défroque de mon géant, et dans le lit Camille... devinez avec qui!

Inutile de chercher, vous ne trouveriez jamais.

Camille, avec mon ancien nain!

C'était mon espèce de petit cochon de nain anglais, qui n'avait rien trouvé de mieux, pour rester près de Camille, que de se déguiser en géant japonais.

Cette aventure me dégoûta à tout jamais du métier de barnum.

C'est vers cette époque qu'entièrement ruiné par les prodigalités de ma maîtresse j'entrai en qualité de valet de chambre, 59, rue de Douai, chez un nommé Sarcey.

LE VEAU CONTE DE NOËL POUR SARA SALIS

Il y avait une fois un petit garçon qui avait été bien sage, bien sage. Alors, pour son petit Noël, son papa lui avait donné un veau.

--Un vrai?

--Oui, Sara, un vrai.

--En viande et en peau?

--Oui, Sara, en viande et en peau.

--Qui marchait avec ses pattes?

--Puisque je te dis un vrai veau

--Alors?

--Alors, le petit garçon était bien content d'avoir un veau seulement, comme il faisait des saletés dans le salon...

--Le petit garçon?

--Non, le veau... Comme il faisait des saletés et du bruit, et qu'il cassait les joujoux de ses petites soeurs...

--Il avait des petites soeurs, le veau?

Mais non, les petites soeurs du petit garçon... Alors on lui bâtit une petite cabane dans le jardin, une jolie petite cabane en bois...

--Avec des petites fenêtres?

--Oui, Sara, des tas de petites fenêtres et des carreaux de toutes couleurs... Le soir, c'était le réveillon. Le papa et la maman du petit garçon étaient invités à souper chez une dame. Après dîner, on endort le petit garçon et ses parents s'en vont...

--On l'a laissé tout seul à la maison?

--Non, il y avait sa bonne... Seulement, le petit garçon ne dormait pas. Il faisait semblant. Quand la bonne a été couchée, le petit garçon s'est levé et il a été trouver des petits camarades qui demeuraient à côté...

--Tout nu?

--Oh! non, il était habillé. Alors tous ces petits polissons, qui voulaient faire réveillon comme des grandes personnes, sont entrés dans la maison, mais ils ont été attrapés, la salle à manger et la cuisine étaient fermées. Alors, qu'est-ce qu'ils ont fait?...

--Qu'est-ce qu'ils ont fait, dis?

--Ils sont descendus dans le jardin et ils ont mangé le veau...

--Tout cru?

--Tout cru, tout cru.

--Oh! les vilains!

--Comme le veau cru est très difficile à digérer, tous ces petits polissons ont été très malades le lendemain. Heureusement que le médecin est venu! On leur a fait boire beaucoup de tisane, et ils ont été guéris... Seulement, depuis ce moment-là, on n'a plus jamais donné de veau au petit garçon.

--Alors, qu'est-ce qu'il a dit, le petit garçon?

--Le petit garçon..., il s'en fiche pas mal.

EN VOYAGE SIMPLES NOTES

À l'encontre de beaucoup de personnes que je pourrais nommer, je préfère m'introduire dans un compartiment déjà presque plein que dans un autre qui serait à peu près vide.

Pour plusieurs raisons.

D'abord, ça embête les gens.

Êtes-vous comme moi? j'adore embêter les gens, parce que les gens sont tous des sales types qui me dégoûtent.

En voilà des sales types, les gens!

Et puis, j'aime beaucoup entendre dire des bêtises autour de moi, et Dieu sait si les gens sont bêtes! Avez-vous remarqué?

Enfin, je préfère le compartiment plein au compartiment vide, parce que ce manque de confortable macère ma chair, blinde mon coeur, armure mon âme, en vue des rudes combats pour la vie (_struggles for life_).

Voilà pourquoi, pas plus tard qu'avant-hier, je pénétrais dans un wagon où toutes les places étaient occupées, sauf une dont je m'emparai, non sans joie.

Une seconde raison (et c'est peut-être la bonne) m'incitait à pénétrer dans ce compartiment plutôt que dans un autre, c'est que les autres étaient aussi bondés que celui-là.

Cet événement, auquel j'attache sans doute une importance démesurée, se passait à une petite station dont vous permettrez que je taise le nom, car elle dessert un pays des plus giboyeux et encore peu exploré.

Parmi les voyageurs de mon wagon, je citerai:

Deux jeunes amoureux, grands souhaiteurs de tunnels, la main dans la main, les yeux dans les yeux. Une idylle!

Cela me rappelle ma tendre jouvence. Une larme sourd[3] de mes yeux et, après avoir trembloté un instant à mes cils, coule au long de mes joues amaigries pour s'engouffrer dans les broussailles de ma rude moustache.

Continuez, les amoureux, aimez-vous bien, et toi, jeune homme, mets longtemps ta main dans celle de ta maîtresse, cela vaut mieux que de la lui mettre sur la figure, surtout brutalement.

À côté des amants s'étale un ecclésiastique gras et sans distinction, sur la soutane duquel on peut apercevoir des résidus d'anciennes sauces projetées là par suite de négligences en mangeant.

À votre place, monsieur le curé, je détournerais quelques fonds du denier de saint Pierre pour m'acheter des serviettes.

Près de l'ecclésiastique, un jeune peintre très gentil, dont j'ai fait la connaissance depuis.

Beaucoup de talent et très rigolo.

Près de la portière, un monsieur et son fils.

Le monsieur frise la quarantaine, le petit garçon a vu s'épanouir, cette année, son sixième printemps. Pauvre petit bougre!

Le père profite des heures de voyage pour inculquer la grammaire à son rejeton. lis en sont au pluriel, au terrible pluriel.

Les mots en ail aussi, excepté éventail et quelques autres dont la souvenance a disparu de mon cerveau.

Quand l'infortuné crapaud s'est fourré dans sa pauvre petite caboche la règle et ses exceptions, le professeur passe aux exemples, et c'est là qu'il apparaît dans toute sa beauté.

L'enfant tient une ardoise sur ses genoux et un crayon à la main.

--Tu vas me mettre ça au pluriel.

--Oui, papa.

--Fais bien attention.

--Oui, papa.

--Le chacal, cet épouvantail du bétail, s'introduit dans un soupirail.

À ce moment, le jeune peintre me regarde, je regarde le jeune peintre, et, malgré mon sang-froid bien connu, j'éclate de rire et lui aussi.

Le père-professeur, tout à sa leçon, ne devine pas la cause de notre hilarité et continue:

--Voici maintenant les mots en ou, dont certains prennent au pluriel un s, d'autres un x.

J'attends l'exemple. Il ne tarde pas:

--Le pou est le joujou et le bijou du sapajou.

Le petit fait une distribution judicieuse d's et d'x, et nous passons à la géographie.

Non, vous n'avez pas idée de la quantité énorme de fleuves qui se jettent dans la Méditerranée!

Il me semble que, de mon temps, il n'y en avait pas tant que ça.

Mon ami l'artiste me demande gravement comment, recevant toute cette eau, la Méditerranée ne déborde pas.

Je lui fais cette réponse classique: que la Providence a prévu cette catastrophe et mis des éponges dans la mer.

Le petit, qui nous a entendus, demande à son père si c'est vrai.

Le père, interloqué, hausse imperceptiblement les épaules, ne répond pas, et déclare la leçon terminée.

Encouragés par ce résultat, nous tâchons d'inculquer au petit garçon quelques faux principes.

--Savez-vous, mon jeune ami, pourquoi la mer, bien qu'alimentée par l'eau douce des rivières, est salée?

--Non, monsieur.

--Eh bien, c'est parce qu'il y a des morues dedans.

--Ah!

--Et l'ardoise que vous avez là sur vos genoux, savez-vous d'où elle vient?

--Non, monsieur.

--Eh! elle vient d'Angers, et c'est même pour ça que le métier de couvreur est si dangereux.

À ce moment, le père intervient et nous prie de ne pas fausser le jugement de son fils.

Nous répliquons avec aigreur:

--Avec ça que vous n'êtes pas le premier à le lui fausser, quand vous lui faites écrire que les poux sont les joujoux et les bijoux des sapajous! Si vous croyez que ça ferait plaisir à Buffon d'entendre de telles hérésies!

Nous entrons en gare.

Il était temps!

LE CHAMBARDOSCOPE

Je ne me rappelle plus, mais je crois bien que ce fut le jeune duc Honneau de la Lunerie qui s'écria:

--Non, l'homme n'est pas un animal ou, si c'est un animal, c'est un animal supérieur.

Sur ce dernier mot, Laflemme perdit patience:

--Un animal supérieur, l'homme! ... Voulez-vous avoir mon opinion sur l'homme?

--Volontiers, Laflemme.

--L'homme est une andouille, la dernière des andouilles.

--Et la femme?

--La femme en est l'avant-dernière.

--Tu es dur pour l'humanité, Laflemme.

--Pas encore assez! C'est précisément l'humanité qui a perdu l'homme. Dire que cet idiot-là aurait pu être le plus heureux des animaux, s'il avait su se tenir tranquille. Mais non, il a trouvé qu'il n'avait pas assez contre lui de la pluie du ciel, du tonnerre de Dieu, des maladies, et il a inventé la civilisation.

--Pourtant, Laflemme.... interrompit le jeune duc Honneau de la Lunerie.

--Il n'y a pas de pourtant, duc Honneau! véhémenta Laflemme. La civilisation, qu'est-ce que c'est, sinon la caserne, le bureau, l'usine, les apéritifs, et les garçons de banque?

« L'homme est si peu le roi de la Nature, qu'il est le seul de tous les animaux qui ne puisse rien faire sans payer. Les bêtes mangent à l'oeil, boivent à l'oeil..., aiment à l'oeil...

--Je te ferai remarquer, Laflemme, que beaucoup d'humains ne se gênent pas pour pratiquer cette dernière opération le plus ophtalmiquement du monde. Il existe même certains quidams qui en tirent de petits bénéfices.

--Parfaitement! mais de quel opprobre l'humanité ne couvre-t-elle pas ces êtres ingénieux et charmants! Je reviens à la question. Avez-vous jamais vu un daim se ruiner pour une biche? Le cochon le plus dévoyé ne peut-il pas se livrer à toutes ses cochonneries sans qu'un de ses confrères, déguisé en sergent de ville ou en huissier, ne vienne lui présenter un mandat d'arrêt ou un billet à ordre?... Dites-le moi franchement, qui de vous peut se vanter d'avoir assisté au spectacle d'une sarigue tirant un sou de sa poche!

Pas un de nous ne releva le défi. Laflemme avait décidément raison: l'homme était un animal inférieur.

Le jeune duc Honneau de la Lunerie lui-même semblait écrasé sous l'éloquence documentaire de notre brave ami Laflemme.

Notre brave ami Laflemme n'était pas, comme on pourrait le croire, un paradoxal fantaisiste, un creux théoricien.

À peine au sortir de l'enfance, et même un peu avant, il avait mis en pratique ses théories sur la méprisabilité du travail.

Sa devise favorite était: On n'est pas des boeufs. Son programme: Rien faire et laisser dire.

La manifestation de ces farouches révolutionnaires qui réclamaient huit heures de travail par jour lui arracha de doux sourires, et il félicita de tout son coeur les gardiens de la paix (sic) qui assommèrent ces formidables idiots.

Laflemme ne possédait aucune fortune personnelle ou autre. Employé nulle part, il eût été mal venu à réclamer des appointements.

L'horreur instinctive qu'il avait de la magistrature en général et de Mazas en particulier le maintint dans le chemin d'une vertu relative.

Il lui arriva souvent d'emprunter des sommes qu'il négligea de rendre, mais toujours à des gens riches que ces transactions ne pouvaient gêner (une certaine sensibilité native lui tenant lieu de conscience).

Entre-temps, il exécutait des besognes pitoyablement rémunératrices, mais coûtant si peu d'efforts, comme, par exemple, des romans pour le compte de M. Richebourg.

Un de ceux qu'il écrivit, dans ces conditions, est resté gravé au plus creux de tous les coeurs vraiment concierges. Il s'appelait, si mes souvenirs sont exacts:

_La Belle Cul-de-Jatte_ _ou la Fille du Fou mort-né._

Tout l'argent que lui rapporta cette oeuvre sensationnelle passa, d'ailleurs, à l'entretien d'une charmante jeune femme de Clignancourt, qu'il possédait pour maîtresse, et à qui sa taille exiguë avait valu le sobriquet de la môme Zéro-Virgule-Cinq.

Malgré ses faibles dimensions, la môme Zéro-Virgule-Cinq était douée d'appétits cléopâtreux, et le pauvre Laflemme dut la céder un beau soir, pour dix sous, à un Russe ivre-mort.

L'hiver approchait.

Laflemme, assez frileux de sa nature, et dégoûté de patauger dans la boue frigide de Paris alors qu'il fait si beau soleil dans le Midi, résolut d'aller passer l'hiver à Nice.

Il fit ses malles, lesquelles consistaient en une valise surannée, enleva la petite aiguille d'une vieille montre en nickel qu'il avait, mit la grande aiguille sur 6 heures et prit le train de Nice.

Encore peu de monde à Nice: la saison commençait à peine.

Laflemme s'installa dans un hôtel confortable, et, dès le premier dîner qu'il fit à la table d'hôte, intéressa vivement les voyageurs.

La conversation était tombée, comme il arrive à toutes les tables d'hôte de Nice, chaque jour que Dieu fait, sur le fameux tremblement de terre de 1886.

(À Nice, on ne connaît que quatre sujets de conversation: la roulette de Monte-Carlo, le tremblement de terre de 86, les gens de marque arrivant ou partant, et la joie généreuse qu'on éprouve à avoir chaud quand les Parisiens grelottent.)

--Le tremblement de terre! dit Laflemme d'une voix douce, mais bien articulée. Les gens qui en seront victimes désormais, c'est qu'ils le voudront bien.

On dressa l'oreille d'un air interrogateur.

--Parfaitement, puisque la science permet maintenant de prévoir la catastrophe vingt-quatre heures avant son explosion.

Pour le coup, tous les dîneurs se suspendirent aux lèvres de Laflemme.

--Comment! vous ne connaissez pas le chambardoscope, cet instrument inventé par un prêtre irlandais?

Aucun de ces messieurs et dames ne connaissait le chambardoscope.

Laflemme sortit sa fameuse vieille montre de nickel.

--Vous voyez, ça n'est pas bien compliqué. L'instrument ressemble un peu à une montre, à cette différence près qu'il ne comporte qu'une aiguille. L'intérieur consiste en un appareil extrêmement sensible aux courants telluriques qui travaillent le sol. La façon de s'en servir est des plus simples. Vous placez l'instrument à plat, comme ceci, de façon que l'aiguille soit bien dans l'axe du méridien, comme cela. Si l'aiguille se maintient sur le chiffre 6, rien à craindre. Si l'aiguille incline à droite du 6, c'est qu'on a affaire à des courants telluriques positifs. Si, au contraire, elle se dirige à gauche, cela annonce des courants telluriques négatifs, plus dangereux que les autres.

Tous les yeux se fixaient, attentifs, sur l'aiguille, qui se maintint impassiblement au chiffre 6.

--Nous pouvons dormir sur nos deux oreilles, conclut gaiement Laflemme.

À partir de ce jour, Laflemme fut l'enfant gâté de l'hôtel. Au déjeuner, au dîner, il devait sortir son chambardoscope.

--Encore rien aujourd'hui! Allons, ça va bien!

Et les visages de refléter la sérénité.

Le matin du septième jour, Laflemme descendit plus tôt que de coutume. Il prit en particulier le patron de l'hôtel.

--Ayez la bonté de me préparer ma note. Je télégraphie à Paris pour qu'on m'envoie de l'argent, et je file ce soir.

--Qu'y a-t-il donc?

--Voyez plutôt.

La chambardoscope marquait 9,5. Courants telluriques négatifs, les pires de tous! Ça n'allait pas traîner.

Le patron blêmit.

--Surtout, n'en dites rien à personne... Votre instrument peut se tromper.

--Mon devoir me commande d'avertir tout le monde.

--N'en faites rien, je vous en conjure.

Et le pauvre homme blêmissait toujours. Cette révélation, c'était l'hôtel vidé sur l'heure, la saison perdue, la ruine!

--Tenez, monsieur Laflemme, voici votre note acquittée, faites-moi l'amitié de partir tout de suite.

--Mais je n'ai pas d'argent pour le voyage.

--Voici deux cents francs, mais partez sans rien dire.

Laflemme mit gravement la note acquittée dans son portefeuille, les dix louis dans son porte-monnaie et prit le train.

Il passa une délicieuse journée à Cannes et revint, le soir même, s'installer dans un excellent hôtel de Nice--pas le même, bien entendu.

Le chambardoscope excita le même intérêt dans ce nouvel endroit que le précédent.

Je ne fatiguerai pas le lecteur au récit monotone des aventures de Laflemme dans les hôtels de Nice.

Qu'il vous suffise de savoir que le coup du chambardoscope ne rata jamais.

La roulette de Monte-Carlo, touchée de tant d'ingéniosité, se transforma en _alma parens_ pour Laflemme, qui revint, au printemps, gros, gras, souriant et non dénué de ressources.

C'est à ce moment-là qu'il ajouta à sa devise favorite, un peu triviale, de: _On n'est pas des boeufs_, celle, plus élégante et néodarwinienne, de: _Truc for life!_

UNE INVENTION MONOLOGUE POUR CADET

Si quelqu'un m'avait dit que je ferais une invention, j'aurais été bien étonné! Et, vous savez.... pas une de ces petites inventions de rien du tout, non... une invention sérieuse.

Je ne dis pas que ce soit une de ces inventions qui bouleversent un siècle, non, mais...

C'est drôle comme ça vous vient, une invention ... au moment où on s'y attend le moins!

C'est l'histoire de l'oeuf de Christophe Colomb! ...

Colomb ne pensait pas plus à découvrir l'Amérique qu'à rien du tout... Voilà que ses yeux tombent sur un oeuf dur... Alors, il se dit: ... Je ne me rappelle pas ce qu'il s'est dit, mais enfin ça lui a donné l'idée de découvrir l'Amérique.

Mon invention, à moi, ne m'est pas venue comme ça.

Il n'y a pas d'oeuf dur dans la mienne.

Je ne pose pas, moi! Je n'ai pas un esprit en coup de foudre, mais j'ai de la logique, une logique serrée, une de ces logiques... serrées

Voilà comment je l'ai trouvée, mon invention.

Il pleuvait à verse, une de ces pluies! Ah! quel joli temps!

Auprès de ce temps-là, le déluge universel aurait pu être considéré comme de la sécheresse.

Justement j'avais une course pressée. Je me trouvais sous les arcades de la rue de Rivoli...

Et je me disais: Quel dommage que toutes les rues de Paris ne soient pas bâties comme la rue de Rivoli...

On s'en irait au sec, sous les arcades, où l'on voudrait. Ce serait charmant! ... Si j'étais le gouvernement, je forcerais les propriétaires à bâtir leurs maisons avec des arcades.

Ce ne serait peut-être pas libéral.

Non, pas d'arcades, mais qu'est-ce qui empêcherait les boutiquiers de tendre devant leurs boutiques des toiles qui abriteraient les passants?

La Chambre ferait une loi pour forcer les commerçants à dresser des tentes pendant la pluie.

Puis, tout à coup... vous me suivez bien, n'est-ce pas?... Je vais vous faire assister (solennel) à la genèse de mon idée... Je me suis dit: Mais pourquoi chaque citoyen n'aurait-il pas sa petite tente à lui? Une petite toile soutenue par des bâtons légers, du bambou, par exemple, qu'on porterait soi-même, au-dessus de sa tête, pour se garantir de la pluie.

Mon invention était faite!... Il ne restait plus qu'à la rendre pratique.

Voilà ce que j'ai imaginé:

Figurez-vous une étoffe.... soie, alpaga, ce que vous voudrez.... taillée en rond et tendue sur des tiges en baleine. Toutes ces tiges sont réunies au centre, autour d'un petit rond de métal qui glisse le long d'un bâton, comme qui dirait une canne.

Quand il ne pleut pas, les baleines sont couchées le long du manche avec l'étoffe... Dans ce cas-là, vous vous servez de mon appareil comme d'une canne.

Crac! il pleut! ... Vous poussez le petit étui le long du manche... Les baleines se tendent, l'étoffe aussi... Vous interposez cet abri improvisé entre vous et le ciel, et vous voilà garanti de la pluie.

Ça n'est pas plus difficile que ça, mais il fallait le trouver.

Je vous fais le pari qu'avant trois mois mon instrument est dans les mains de tout le monde.

On pourra en établir à tous les prix, en coton pour les classes ouvrières, en soie pour les personnes aisées.

Ce n'est pas le tout d'inventer, il faut baptiser son invention.

J'avais songé à des mots grecs, latins, comme on fait dans la science. Puis, j'ai réfléchi que ce serait prétentieux.

Alors je me suis dit: Voyons... j'ai fait une invention simple, donnons-lui un nom simple. Mon appareil est destiné à parer à la pluie, je l'appellerai Parapluie.

Mais je cause, je cause. Je vais prendre mon brevet au ministère, je n'ai pas envie qu'on me vole mon idée. Car, vous savez, quand une idée est dans l'air, il faut se méfier.

LE TEMPS BIEN EMPLOYE

À cette époque-là--voilà bien une pièce de dix ans; comme le temps passe!--, je payais mon loyer à des intervalles inégaux, mais peu rapprochés.

Ça n'a pas beaucoup changé depuis, mais maintenant, j'ai une bonne propriétaire qui se contente de me dire entre-temps:

--Eh bien! monsieur A ..., pensez-vous à moi?

--Mais oui, madame C ..., lui souris-je irrésistiblement, je n'arrête pas d'y penser.

Et elle reprend, douloureuse:

--C'est que je suis bien gênée, en ce moment.

--Pas tant que moi, madame C..., pas tant que moi!

À l'époque dont je parle, je me trouvais en proie à un propriétaire qui ne se fit aucun scrupule d'éparpiller aux quatre vents des enchères publiques mon mobilier hétéroclite et mes collections (provenant en grande partie d'objets dérobés).

Je ne fis ni une ni deux, et, dégoûté du Quartier latin, j'allai me nicher dans le premier hôtel venu du quartier Poissonnière, parfaitement inconnu de moi, d'ailleurs.

Maison calme, patriarcale, habitée par des gens qu'on ne rencontrait jamais dans les escaliers et qui se couchaient à des heures incroyables de nuit peu avancée.

J'en rougissais.

J'avais beau rentrer comme les poules, c'était toujours moi le dernier couché.

Je ne connaissais pas mes colocataires, mais leurs chaussures n'avaient aucun mystère pour moi.

À la lueur de mes allumettes-bougies (de contrebande), je les connus et les reconnus, sans jamais me tromper.

Par exemple, je savais que le 7 chaussait couramment de gros brodequins en cuir fauve, tandis que le 12 avait adopté la bottine en chevreau à boutons.

Et toutes ces chaussures, rangées sur leur paillasson respectif, me semblaient, dans la nuit des couloirs, autant de muets reproches.

--Comment! disaient les bottines à élastiques du 3, tu rentres seulement et voici l'aurore.

Les souliers vernis du 14. reprenaient

--Vil débauché, d'où viens-tu? Du tripot, sans doute, ou de quelque endroit pire encore!

Et je m'enfuyais, confus, par les couloirs ténébreux.

Une seule consolation m'était réservée. un paillasson qui ne m'insultait pas.

Non pas qu'il fût jamais veuf de cuir, au contraire, toujours deux paires, une de femme, une d'homme. Celle de femme, jolie, minuscule, adorablement cambrée et visiblement toujours au service des mêmes petits pieds.

Celle d'homme, ondoyante, diverse et jamais la même que la veille ou le lendemain.

Des fois, bottes élégantes; d'autres jours, solides chaussures à cordons; ou bien larges souliers plats, pleins de confort.

Mais toujours de la bonne cordonnerie cossue.

Les hommes se renouvelaient, et on devinait en eux des gaillards à leur aise.

Et, en somme, se renouvelaient-ils tant que ça? Pas tant que ça, car, à force d'habitude, j'arrivai à les reconnaître et à savoir leur jour.

Ainsi, les solides chaussures passaient sur le paillasson infâme la nuit du mardi au mercredi.

La nuit du mercredi au jeudi était réservée aux bottes fines, et ce fut toujours le dimanche soir que je remarquai les larges souliers plats.

Un seul jour de la semaine, ou plutôt une seule nuit, les jolies petites bottines restaient seules.

Et ce qu'elles avaient l'air de s'embêter, les pauvres petites!

Souvent j'eus l'idée de leur proposer ma société, mais je ne les connaissais vraiment pas assez pour ça.

Et régulièrement, toutes les nuits du jeudi, les petites bottines se morfondaient en leur pitoyable solitude.

Je n'avais jamais vu la dame hospitalière, mais je grillais du désir d'entrer en relations avec elle; ses bottines étaient si engageantes!

Et un beau jour, dans l'après-midi, je frappai à la porte.

Une manière de petite bourgeoise infiniment jolie, un peu trop sérieuse peut-être, vint m'ouvrir.

Je crus m'être trompé, mais un rapide coup d'oeil sur les bottines me rassura: c'était bien la personne.

J'incendiai mes vaisseaux et déclarai ma flamme.

Elle écouta ma requête avec un petit air grave, en bonne commerçante qui recevrait une commande et se verrait désolée de la refuser:

--Je suis navrée, monsieur, impossible... Tout mon temps est pris.

--Pourtant, insistai-je, le jeudi?

Elle réfléchit deux secondes.

--Le jeudi? J'ai mon cul-de-jatte.

FAMILLE

Ribeyrou et Delavanne, les deux inséparables, avaient passé cet après-midi de dimanche au Quartier latin. Avec une conscience scrupuleuse, ils avaient visité tous les caboulots à filles et les grands cafés.

Vers sept heures, ils se souvinrent brusquement d'une invitation à dîner boulevard de Clichy.

L'omnibus de la place Pigalle leur tendait les bras. Ils s'y installèrent, légèrement émus.

Sur le parcours de ce véhicule se trouve le quai des Orfèvres.

Bien curieux, ce quai. Toutes les maisons s'y ressemblent: boutiques au rez-de-chaussée, et au-dessus des boutiques un petit entresol très bas, qui semble plutôt une cabine de bateau qu'un appartement de terre ferme.

Comme les boutiques sont elles-mêmes assez basses, les omnibus sont juste à la hauteur de l'entresol, et pour peu qu'ils passent au ras du trottoir, on plonge dans les intérieurs avec une étonnante facilité.

Ce fut précisément le cas de Ribeyrou et Delavanne. Un encombrement de voitures arrêta leur omnibus et, pendant une grande minute, ils se trouvèrent mêlés malgré eux à une réunion de famille.

C'était devant la boutique d'un graveur héraldique.

Tout le monde se trouvait réuni, là, autour d'une table où fumait un potage appétissant.

Il y avait le papa, la maman, deux grandes jeunes filles, habillées pareil, d'une vingtaine d'années, et une autre petite fille.

Il faisait un temps superbe, ce soir-là, et ces braves gens dînaient la fenêtre ouverte.

L'omnibus était si près qu'on sentait un délicieux fumet de pot-au-feu.

Ribeyrou et Delavanne, complètement médusés par ce tableau d'intérieur, sentaient déjà une douce émotion mouiller leurs paupières.

L'omnibus s'ébranla.

Delavanne rompit le silence.

--Voilà la vie de famille.

--Ah! que ce doit être bon! répondit Ribeyrou.

--Meilleur que la vie que nous menons.

--Et moins éreintant.

--Tiens! veux-tu, descendons. Je veux revoir ces braves gens encore une fois.

Malheureusement, à pied, on ne voit pas si bien. Tout au plus aperçurent-ils le rond de lumière que faisait la lampe sur le plafond.

Ils poussèrent jusqu'à la place Saint-Michel, prirent une absinthe, la dernière, et regrimpèrent sur un omnibus en partance.

Cette fois, il n'y avait pas d'encombrement sur le quai. L'entresol leur passa devant les yeux, charmant, mais trop rapide.

Ils virent à peine la maman qui servait le boeuf. Et encore, était-ce du boeuf?

--Ah! la vie de famille! reprit Ribeyrou avec un gros soupir.

--Est-ce que ça ne te rappelle pas les intérieurs hollandais de... de ce peintre, tu sais...?

--Oui, je sais ce que tu veux dire... un peintre flamand.

--Précisément.

--Veux-tu les revoir encore une fois?

--Volontiers.

Et le manège recommença, non pas une fois, mais dix fois, et toujours scandé par l'absinthe, la dernière, place Saint-Michel.

Les contrôleurs du bureau commençaient à s'inquiéter de cette étrange conduite. Mais comme les deux voyageurs, en somme, se comportaient comme tout le monde, il n'y avait rien à dire.

Ils prenaient l'omnibus, contemplaient, descendaient, remontaient sur le suivant, etc.

Pendant ce temps, la famille du graveur héraldique poursuivait son repas sans se douter que deux jeunes gens les suivaient avec tant d'attendrissement.

Après le boeuf était venu le gigot, et puis des haricots, et puis de la salade, et puis le dessert.

À ce moment-là, le temps devenant plus frais, on ferma la fenêtre.

Une des jeunes filles se mit au piano. Une autre chantait.

Du quai, on n'entendait rien, mais on devinait facilement que cette musique devait être charmante.

À force de prendre des absinthes, toujours la dernière, les amis éprouvaient une violente émotion. Ils pleuraient comme des veaux, littéralement.

--Ah! la vie de famille!

À un moment, Delavanne sembla prendre une grande résolution.

--Tiens! nous sommes imbéciles de nous désoler. Tout ça peut bien s'arranger. Si tu veux, nous allons monter chez ces gens demander la main des demoiselles.

Vous devinez l'accueil.

Le graveur héraldique, d'abord ahuri, leur répliqua par une allocution d'une extrême vivacité, où le terme de sale pochard venait avec une fréquence regrettable.

Delavanne se drapa dans une dignité prodigieuse:

--Votre refus, monsieur l'artisan, ne perdrait rien à être formulé en termes plus choisis.

--Avec tout ça, objecta Ribeyrou, il nous faut regagner Montmartre. Prenons l'omnibus.

--Oh! non, plus d'omnibus; je commence à en avoir assez.

Le lendemain matin, les deux amis, après une nuit tumultueuse, se retrouvèrent aux environs du bastion de Saint-Ouen, sans pouvoir reconstituer la chaîne des événements qui les avaient amenés dans cet endroit hétéroclite.

En buvant le dernier mêlé-cassis, Ribeyrou fut pris d'un éclat de rire.

--Je sais ce que tu as, s'exclama Delavanne: tu penses au graveur héraldique d'hier.

--Ah! oui... dans leur entrepont!

--Crois-tu, hein?...

--Quelles moules!

Et ils allèrent se coucher.

COMFORT

Je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais j'adore l'Angleterre. Je lâcherais tout, même la proie, pour Londres.

J'aime ses bars, ses music-halls, ses vieilles femmes saoules en chapeau à plume.

Et puis, il y a une chose à se tordre qui vaut, à elle seule, le voyage: c'est la contemplation du _comfortable_ anglais.

Le monsieur qui, le premier, a lancé la légende du _comfortable_ anglais était un bien prodigieux fantaisiste. J'aimerais tant le connaître!

Le _comfortable_ anglais... Oh! laissez-moi rire un peu et je continue.

D'ailleurs ça m'est égal, le confortable.

Quand on a été, comme moi, élevé à la dure par un père spartiate et une mère lacédémonienne, on se fiche un peu du confortable.

Les serviettes manquent-elles? Je m'essuie au revers de ma manche. Les draps du lit ont-ils la dimension d'un mouchoir de poche? Eh! je me mouche dedans, puis, pirouettant sur mes talons, je sifflote quelque ariette en vogue.

Voilà ce que j'en fais du confortable, moi.

Et je ne m'en trouve pas plus mal.

Pourtant, une fois...

(J'avertis mes lectrices anglaises que l'histoire qui suit est d'un shocking ...)

Pourtant, une fois, dis-je, j'aurais aimé voir London (c'est ainsi que les gens de l'endroit appellent leur cité) un tantinet plus confortable.

À Londres, vous savez, ce n'est pas comme à Paris.

Dans un sens particulier, dans le sens chalet, Paris est une véritable petite Suisse.

Il est vrai--oh! le beau triomphe que de casser l'aile aux rêves!--, il est vrai qu'au gentil mot de chalet le langage administratif ajoute de nécessité.

Qu'importe, ô Helvétie!

À propos d'Helvétie, c'était justement la mienne--je reviens à mes moutons--qui se trouvait cruellement en jeu, ce jour-là.

J'avais bu beaucoup d'ale, pas mal de stout et un peu de porter.

Je regagnais mon logis. Il pouvait être cinq ou six heures du soir. À l'entrée de Tottenham Court Road, je regrettai vivement... le boulevard Montmartre, par exemple.

Le boulevard Montmartre est bordé, sur ses trottoirs, de kiosques à journaux, de colonnes Morris et de... comprenez, Parisiens.

Tottenham Court Road, une belle artère, d'ailleurs, manque en totalité de ces agréments de la civilisation, et vous savez qu'en Angleterre il est absolument dangereux de lire des affiches de trop près.

Entrer quelque part et demander au concierge... dites-vous?... Doux rêveurs! En Angleterre, nul concierge. (Ça, par exemple, c'est du confortable.)

Alors, quoi?

Mon ale, mon stout, mon porter s'étaient traîtreusement coalisés pour une évasion commune, et je sentais bien qu'il faudrait capituler bientôt.

Pourrais-je temporiser jusqu'à Leicester Square? _That was the question._

Je fis quelques pas. Une angoisse aiguë me cloua sur le sol.

Chez moi le besoin détermine le génie.

J'avisai un magasin superbe, sur les glaces duquel luisaient, en lettres d'or, ces mots:

_Albert Fox,_ _chemist and druggist_

J'aime beaucoup les pharmacies anglaises à cause de l'extrême diversité des objets qu'on y vend, petites éponges, grosses éponges, cravates, jarretières, éponges moyennes, etc.

J'entrai résolument.

_--Good evening, sir._

_--Good evening, sir._

--Monsieur, continuai-je en l'idiome de Shakespeare, je crois bien que j'ai le diabète...

--Oh! reprit le _chemist_ dans la même langue.

--_Yes, sir_, et je voudrais m'en assurer.

--La chose est tout à fait simple, sir. Il n'y a qu'à analyser votre... _do you understand_?

--_Of course, I do._

Et pour que je lui livrasse l'échantillon nécessaire, il me fit passer dans un petit laboratoire, me remit un flacon de cristal surmonté d'un confortable entonnoir.

Quelques secondes, et le flacon de cristal semblait un bloc de topaze.

Je me rappelle même ce détail--si je le note, ce n'est pas pour me vanter, car je suis le premier à trouver la chose dégoûtante--, le flacon étant un peu exigu, je dus épancher l'excédent de topaze dans quelque chose de noir qui mijotait sur le feu.

Sur l'assurance que mon analyse serait scrupuleusement exécutée, je me retirai, promettant d'en revenir chercher le résultat le lendemain à la même heure.

--_Good night, sir._

--Bonsoir, mon vieux.

Le lendemain, à la même heure, le steamer Pétrel cinglait vers Calais, recélant en sa carène un grand jeune homme blond très distingué, qui s'amusait joliment.

C'est égal, si jamais je deviens réellement diabétique, je croirai que c'est le dieu des _english chemists_ qui se venge.

ABUS DE POUVOIR

Lorsque je fus parvenu, ma chère Hélène, à l'âge où les jeunes hommes choisissent leur carrière, j'hésitai longuement entre l'état ecclésiastique et la chapellerie.

J'aurais bien voulu me faire prêtre, rapport à la confession, mais, pour des motifs qu'on trouvera développés tout au long dans un petit opuscule de moi, récemment paru chez Gauthier-Villars, la chapellerie ne laissait pas que de me taper violemment dans l'oeil.

Si violemment, qu'en fin de compte, j'optai pour cette profession.

La vieille tante qui m'a élevé s'informa d'une bonne maison où je pusse sucer le meilleur lait des premiers principes, et, à quelques jours de là, j'entrais, en qualité de jeune commis, chez MM. Pinaud et Amour, rue Richelieu.

La maison Pinaud et Amour se composait, à cette époque, comme l'indique son nom, d'un nommé Pinaud et d'un nommé Amour.

Mes nouveaux patrons me prirent tout de suite en amitié.

Le fait est que j'avais tout pour moi: physique avantageux, manières affables, vive intelligence des affaires, de la conversation, aperçus ingénieux, vives ripostes, et (ce qui ne gâte rien) une probité relative ou à peu près.

Avec cela, musicien, doué d'une voix de mezzo-soprano d'un charme irrésistible.

N'oublions pas, puisque nous sommes sur ce chapitre, et bien que la chose ne comporte qu'un intérêt indirect, ma peu commune aptitude aux sciences physiques et naturelles.

MM. Pinaud et Amour semblaient enchantés de leur nouvelle recrue et me traitaient avec une foule d'égards.

Bref, les choses marchaient comme sur Déroulède, quand arriva le 14 juillet.

Je ne sais si vous l'avez remarqué, mais, le 14 juillet, il y a beaucoup de petits bals publics installés sur les places et carrefours de Paris.

Je dis des petits bals publics, je ne sais pas pourquoi, car il y en a aussi des grands, ce qui était le cas de celui qui s'accomplissait, cette année-là, place de la Bourse.

On ferma le magasin à midi et les patrons donnèrent campo à leurs employés.

Tudieu! messeigneurs, quel entrain, quelle vaillance!

Oh! les tailles qui s'abandonnent entre les bras d'acier

Oh! les tendres aveux murmurés entre gens qui ne se connaissaient pas le matin!

14 juillet! Sois à jamais bénie, date sacrée, car tu fais gagner joliment du temps aux amoureux et même aux autres.

Je me souviendrai longtemps que ce fut ce jour-là que je connus les deux premiers journalistes de ma vie.

Il s'agit de M. Mermeix, alors rédacteur au Gaulois, et de M. Mayer-Lévy (israélite, je crois).

Cette jolie fête faillit être gâtée par un accident regrettable: un petit garçon, voulant attraper les cymbales, se hissa sur l'estrade des musiciens. Le pied lui manqua, et voilà mon bonhomme par terre.

Malheureusement, les cymbales glissèrent également et firent au jeune imprudent une assez forte bosse au front.

Pendant qu'on l'emportait chez un pharmacien, une jeune fille me demanda:

--Qu'y a-t-il donc?

--Oh! rien, fis-je.

Et, parodiant un vers bien connu de notre grand poète national, j'ajoutai plaisamment:

« L'enfant avait reçu des cymbales sur la tête »

Sans s'émouvoir, et du tic au tac, la jeune fille répondit sur le même ton que moi:

« Il aimait trop les cymbales, c'est ce qui l'a tué. »

J'admirai tant d'esprit et de sang-froid chez une frêle jeune fille (elle était frêle) et je lui vouai sur l'heure la plus ardente des flammes.

(Ne froncez pas votre sourcil, Hélène, à ce lointain souvenir. Vous savez bien que je n'aime que vous. D'ailleurs, vous verrez par la suite que mes relations avec la frêle jeune fille demeurèrent des moins effectives.)

La frêle jeune fille (ai-je dit qu'elle était frêle?) s'appelait Prudence.

Elle ne mit aucune mauvaise grâce à déclarer qu'elle me trouvait assez conforme à son genre d'idéal, et nous voilà les meilleurs amis du monde.

Fort avant dans la nuit et après avoir dansé, tels des perdus, je reconduisis Prudence chez sa maman.

Mais elle avait mon adresse, et mille fois par jour elle passait et repassait devant mon magasin.

Moi, je me sentais bien content, bien content.

Le dimanche suivant, c'était convenu, Prudence devait couronner ma flamme.

Mais le fameux dimanche suivant, au moment où j'allais sortir, après avoir mis ma plus belle cravate, mon second patron, M. Amour, me demanda:

--Où allez-vous, Émile?

--Mais... je sors.

--Vous ne sortirez pas.

--Si, je sortirai!

--Non, vous ne sortirez pas, il y a de l'ouvrage.

--Si, je sortirai!

Et M. Amour m'empoigna et me fit rentrer dans l'arrière-boutique.

À ce moment, je n'avais pas encore acquis cette prodigieuse robustesse qui a fait de moi la terreur de Clichy-Levallois.

La rage au coeur, je me débattis, mais vainement. M. Amour me tenait d'une poigne de fer. Pendant ce temps-là, Prudence filait avec Dieu sait qui, car on ne l'a jamais revue.

Amour, Amour, quand tu nous tiens, on peut bien dire: Adieu Prudence!

[1] Si, par hasard, un descendant de ce monarque se trouvait offusqué de cette appréciation, il n'a qu'à venir me trouver. Je n'ai jamais reculé devant un Valois.--A.A.

[2] Ce petit conte a été publié il y a cinq ans, détail important pour éviter toute confusion avec une histoire analogue ô combien!--parue récemment sous la signature d'un jeune homme blême dont le père m'a accusé, devant Yvette Guilbert, de lui devoir deux termes, ce qui est faux.--A.A.

[3] Il est malheureux que cette expression vieillisse, car elle est significative et utile. Amyot s'en est servi dans sa traduction de Daphnis et Chloé: « Il y avait en ce quartier-là une caverne que l'on appelait la caverne des Nymphes, qui était une grande et grosse roche, au fond de laquelle SOURDAIT une fontaine qui faisait un ruisseau dont était arrosé le beau pré verdoyant. »