‹ À terre & en l'air... Mémoires du GéantChapitre 1 sur 29 · XVIII).

XVIII).

Il poursuit cependant ses travaux particuliers et publie plusieurs Mémoires sur les teintures, le phosphore, l'électricité, les gaz méphytiques. Il fonde le premier Musée particulier, où toutes les sciences doivent être vulgarisées par la parole de savants professeurs.

Emporté par l'exaltation de la fièvre scientifique, tantôt il allume à ses lèvres le filet de gaz inflammable dont il s'est empli la bouche et il se brûle les deux joues. Tantôt il sollicite avec instances du lieutenant général de police les occasions d'expérimenter, au péril de sa vie, ses procédés antiméphytiques; il accuse le sort qui retarde ces périlleux défis, où il lui est enfin donné de risquer ses jours et d'altérer sa santé au fond de cloaques impurs.

Ses succès ne lui ont pas fait oublier les devoirs que la mort de son père lui a légués. Il soutient et pensionne ses deux soeurs, et il n'est pas de chef de famille plus grave, plus plein de sollicitude que ce jeune homme, si entraîné pourtant et distrait par un monde facile et élégant dont il est aimé et qu'il aime.

Modeste vis-à-vis des autres et plein d'aménité, il doit pourtant s'estimer lui-même et haut, parce qu'il sait ce qu'il vaut en générosité, en dévouement.

Il aime la gloire peut-être, mais il ignore ce que c'est que l'envie.

«Il semblait, dit un biographe, acquérir un ami dans tout auteur d'une utile invention.»

«Ce n'était pas assez pour lui de le vanter, de déployer avec pompe le prix de son travail,--dit encore un professeur au Musée, M. Lenoir,--il entrait avec lui dans la carrière, non comme un antagoniste, mais comme un ami qui craint que son ami ne tire pas un assez grand parti de son invention, et il consentait à devenir l'instrument passif de la célébrité d'autrui.»

Ce fut au mois de juin 1783 que la nouvelle de la découverte des frères Mongolfier vint transporter d'enthousiasme Pilâtre de Rozier. Il offrit aussitôt, dans le _Journal de Paris_, de s'enlever le premier avec la nouvelle machine aérostatique.

Le roi ne voulait point consentir; on proposait de prendre dans les prisons un condamné à mort pour tenter l'expérience. Pilâtre de Rozier accourt, il supplie que «_cet honneur ne soit point laissé à un vil criminel....._»

Il obtient enfin l'autorisation, et,--le premier des hommes,--il s'enlève, le 21 octobre, du château de la Muette, à ballon perdu.

Il ne faut pas perdre de vue que cette première ascension libre, dans un engin nouveau, avec un matériel non encore étudié, devait être tout autre chose que ces ascensions d'aujourd'hui qui ne sont plus qu'un jeu pour nous.--Une dame inconnue avait tiré M. de Rozier à part, avant l'expérience, et lui avait remis un paquet qui ne devait être ouvert qu'une fois la Montgolfière partie: ce paquet contenait deux pistolets chargés.

Les ascensions de Pilâtre de Rozier se succèdent.--Il faut lire le récit, d'une si touchante simplicité, de son second voyage aérostatique, exécuté en compagnie du marquis d'Arlandes.

Cependant de Rozier donne, dans son Musée, une fête en l'honneur de M. de Montgolfier; il présente à la brillante assemblée le buste qu'Houdon a ciselé, et que couronne la princesse de Bourbon.--Dans le feu d'artifice qui termine la fête, Pilâtre de Rozier n'oublie personne et l'initiale du physicien Charles s'enlace à celle des Montgolfier.

Bientôt l'aîné des Montgolfier l'appelle à Lyon pour l'aider à la construction de l'immense ballon le _Flesselles_. De Rozier accourt. «On le voit partout courir, donner des ordres, travailler lui-même avec une ardeur infatigable, voler d'estrade en estrade avec le sang-froid du plus intrépide marin... Il oubliait de dormir et de manger.»

Pour aider ceux qu'il aime et cette aérostation qui l'enflamme, il a laissé derrière lui ses propres intérêts qui souffrent, son Musée, dont les auditeurs se plaignent vivement. Il devra même au retour offrir de rembourser quelques mécontents.

Les Anglais, qui avaient d'abord affecté la plus profonde indifférence pour la découverte des Montgolfier, semblaient commencer à lui rendre justice. On faisait quelques tentatives aériennes en Angleterre, et on en vint jusqu'à parler de franchir le détroit avant nous.

La priorité de cette expédition devenait une question nationale.

De Rozier avait le premier publié ce projet. Il sollicite aussitôt du gouvernement la somme nécessaire pour construire un nouvel aérostat et tenter la traversée. On lui accorde quarante mille livres, et on lui désigne Boulogne comme point de départ.

Une Montgolfière et un ballon à gaz sont préparés à Paris. Ce système mixte, qui devait, selon de Rozier, faciliter l'ascension et la descente, a été justement blâmé:--_c'était mettre le feu à côté de la poudre_, disait Charles. Le comte Zambeccari l'employa plusieurs fois pourtant avec succès--jusqu'au jour où il lui coûta la vie.

De nouveau, Pilâtre de Rozier quitte son Musée et arrive, le 4 janvier 1785, au lieu du départ. Là, il apprend que Blanchard, qui veut le devancer, attend déjà, de l'autre côté du détroit, le vent favorable..... De nouveaux ordres de la Cour pressent de Rozier; des faveurs considérables lui sont promises, s'il exécute le premier la traversée.

Mais les vents, qui lui sont contraires, apportent, le 7 janvier, à trois heures après midi, sur les côtes de France, son heureux rival...

Pilâtre de Rozier va au-devant de Blanchard, l'embrasse, le conduit à Paris, le présente lui-même à la Cour, et veut l'inscrire, de sa main, au nombre des fondateurs de son Musée.

L'honneur de la première traversée du détroit lui ayant été enlevé, il ne présumait pas devoir poursuivre une seconde expérience désormais insignifiante et dénuée de tout autre intérêt que celui d'une inutile curiosité. Il ne s'agissait de rien moins encore que de triompher d'obstacles déterminés, là où un coup de vent rendait tout effort et toute lutte inutiles.

Mais la Cour en a décidé autrement: on apprécie qu'il y a plus de difficultés,--et en effet,--à traverser de France en Angleterre qu'il n'y en avait à venir de Douvres en France. Le contrôleur général des finances, M. de Calonne, mande Pilâtre de Rozier, lui adresse des reproches aussi sévères que peu mérités et lui redemande le surplus de la somme avancée, les frais du ballon payés.

Le malheureux Pilâtre, certain du succès, avait déjà consacré ce bénéfice à enrichir le cabinet expérimental de son Musée.....

Il devra donc partir et tenter cette expédition vaine,--dans les plus déplorables conditions.

En effet, alternativement gonflés et dégonflés, mal retraités dans une enceinte près du rempart où les rats les rongent quand ils ne sont pas exposés aux intempéries de l'atmosphère, les deux aérostats sont déjà détériorés.

Pilâtre de Rozier arrive pour la troisième fois à Boulogne et fixe le jour de son départ; mais, comme par un avis providentiel, les tempêtes retardent obstinément ce jour. Plusieurs semaines de suite, des petits ballons d'essai sont lancés; le vent les ramène sur la côte de France.

Pendant toutes ces attentes, mal suppléé à son Musée dont il est la vie, Pilâtre de Rozier s'inquiète, se tourmente.--Au milieu de ces impatiences et de ces chagrins, et pour qu'un incident romanesque vienne donner un dernier et dramatique intérêt à cette héroïde, il rencontre, il aime une jeune Anglaise pensionnaire dans un couvent de Boulogne; sa demande est agréée par les parents de la jeune fille.

--Mais l'ascension avant tout!

Des réparations aux ballons sont devenues tout à fait indispensables: question de vie ou de mort!... Pilâtre de Rozier écrit timidement pour demander un supplément d'allocation nécessaire.--On le lui refuse.

Les 13 et 14 juin, l'_Aéro-Montgolfière_ reste gonflée, guettant l'heure propice. On a restauré tant bien que mal, comme on a pu, ses enveloppes desséchées, presque brûlées par les efforts infructueux et trop répétés.--Le 15, à quatre heures du matin, un petit ballon d'essai vient encore retomber à son point de départ.

À sept heures enfin, Pilâtre de Rozier apparaît dans la galerie (nacelle) accompagné du frère aîné Romain, l'un des constructeurs de l'aérostat.

Le marquis de la Maison-Fort jette un rouleau de 200 louis dans la nacelle et prétend monter. Pilâtre l'écarte doucement, mais avec fermeté:

«--L'expérience est trop peu sûre, dit-il, pour qu'il veuille exposer là la vie _d'un autre_...»

«Enfin, dit un récit du temps, l'_Aéro-Montgolfière_ s'élève lentement, imposante; deux coups de canon retentissent, les aéronautes saluent, une foule considérable leur répond par des cris de joie. Ils s'avancent; bientôt ils se trouvent sur la mer. Chacun, les yeux sur le fragile aérostat, l'observe avec crainte. Ils étaient environ à cinq quarts de lieue en avant, au-dessus du détroit, à sept cents pieds à peu près de hauteur, lorsqu'un vent d'ouest les ramène sur terre; déjà depuis vingt-sept minutes ils étaient dans les airs.

«À ce moment, on crut s'apercevoir de quelques mouvements d'alarme de la part des voyageurs.--On croit voir qu'ils abaissent précipitamment le réchaud... Tout à coup, une flamme violette paraît au haut de l'aérostat: l'enveloppe du globe se replie sur la Montgolfière--et les malheureux voyageurs, précipités des nues, tombent sur la terre, presque en face la tour de Croy, à cinq quarts de lieue de Boulogne et à trois cents pas des bords de la mer.

«L'infortuné de Rozier fut trouvé dans la galerie le corps fracassé, les os brisés de toutes parts. Son compagnon respirait encore, mais il ne put proférer un seul mot et quelques minutes après il expira.

«Telle fut la fin du premier des aéronautes et du plus courageux des hommes, dit en terminant l'historien contemporain. Il fut victime de l'honneur et du zèle. Sa douceur, son amabilité, sa modestie le feront regretter de ceux qui l'ont connu. Il méritera peut-être les regrets de la postérité, et laisse après lui deux soeurs et une mère qui le pleurent.

«Celle qui l'aima ne put supporter la nouvelle de sa mort. Des convulsions horribles la saisirent; elle expira, a-t-on dit, chez ses parents, huit jours après la terrible catastrophe.

«Bon fils, frère tendre, ami loyal, Pilâtre de Rozier avait un courage héroïque et une âme aimante. Il est mort à vingt-huit ans et demi.--Un monument élevé au lieu où ils tombèrent, à Wimille, sur le bord de la route entre Boulogne et Calais, rappelle sa mort et celle de son compagnon Romain.»

J'ai fini cette héroïque et brève histoire.

Maintenant parcourez les feuilles du temps, ouvrez les mémoires, correspondances et pamphlets:--toutes les injures du monde--homme _ignorant_, _forfant_, _poltron_, _vaniteux_, _cupide_, _intrigant_, _menteur_,--_voleur_ même,--il n'en est pas une qui ne soit crachée à la face de ce galant homme, studieux, désintéressé, modeste, bon, brave, généreux, qui vécut pour être utile aux autres et mourut par honneur.

· · ·

La question de la Navigation Aérienne est la plus grande Question des siècles.

Il est incontestable que par elle doit être réalisée la plus utile et la plus généreuse des évolutions humaines.

Je crois que cette Question est aujourd'hui et enfin posée dans ses véritables termes.

L'observation des phénomènes naturels affirme que la Locomotion Aérienne ne sera que par les appareils _spécifiquement plus lourds que l'air_,--à l'imitation de l'oiseau, qui n'est pas un aérostat, mais une admirable machine,--à l'imitation de tous les êtres qui s'élèvent, se maintiennent et se dirigent dans l'air, en étant plus lourds que l'air.

L'examen historique depuis quatre-vingts ans des vains efforts de l'Aérostation prétendue dirigeable confirmerait encore, au besoin, cette vérité:--que le mot du problème ne doit plus être demandé à l'aérostatique, mais à la statique, à la dynamique, à la mécanique;

--que, pour commander à l'air, il faut enfin se décider à être, non plus faible, mais plus fort que l'air.

Ainsi, en tous ordres de choses, faut-il être le plus fort pour ne pas être battu.

Vient ensuite la grave question de la possibilité technique.

Ma Foi personnelle en cette possibilité ne prouverait rien, si cette foi n'était pas partagée, affirmée, proclamée déjà par quelques-uns des plus illustres et des plus courageux savants de ce temps-ci.

Je n'ignore pas combien je suis peu de chose devant cette immense Question et à quel point ma parole manque ici d'autorité.

Mais comme je sais aussi ce que je puis valoir quand _je crois_ et quand _je veux_,--comme je sais encore que jamais Vérité plus utile n'a été attendue par le Monde qu'elle doit transformer,--je me suis donné, comme je sais me donner, âme et corps, à cette Vérité,--à défaut d'un autre plus digne, puisqu'il ne s'en présentait pas.

Arrêté dès le début de mon entreprise par une catastrophe bien moins douloureuse que les chagrins de toute nature qui l'ont précédée et surtout suivie, je vais enfin aujourd'hui, j'espère, reprendre mon oeuvre et la poursuivre.

J'ai jugé qu'à ce moment, à la veille d'événements nouveaux, il était bon de prendre quelques nuits à mon sommeil pour dire d'où je suis parti, par où j'ai passé, où j'allais.

Que j'arrive ou que j'aie seulement servi à marquer une étape de plus sur la route, je veux qu'un être au moins,--mon enfant,--sache ce que j'ai voulu faire et ce que j'ai fait.

Un dernier mot:

--Inhabile à ne pas parler net et trop peu soucieux en général des ménagements du discours, j'ai pourtant écrit sur la première page de ce livre: _Rien que la vérité!_--Pas plus!

Bien que les chaudes sympathies que j'ai trouvées de tant de côtés n'aient pas complètement étouffé quelques basses et venimeuses haines,--par indifférence, par pitié, par dégoût, il est des gens que j'ai tâché d'oublier, d'autres que j'ai voulu ménager.

Mais je sais aussi que, pour ces gens-là, démentir coûte peu, calomnier moins encore.

J'attendrai donc, l'oreille au guet,--et pour peu qu'on le veuille, je dirai alors--_toute la vérité_.

Je suis prêt.

Jusque-là, ceux qui me connaissent, et ils sont nombreux, attesteront que pas un mot de ce livre ne saurait être autre chose que l'expression de la vérité la plus stricte.

J'ai quarante-quatre ans, et--ici je parle bien haut:--je défie qu'un homme au monde puisse dire que j'aie une fois menti.

NADAR.

MÉMOIRES DU GÉANT