‹ À terre & en l'air... Mémoires du GéantChapitre 11 sur 29 · I

I

«Ce qui a tué, depuis quatre-vingts ans tout à l'heure qu'on la cherche, la direction des ballons, ce sont les ballons.

«En d'autres termes, vouloir lutter contre l'air en étant plus léger que l'air, c'est folie.

«À la plume--_levior vento_, si le physicien laisse parler le poëte,--à la plume vous aurez beau ajuster et adapter tous les systèmes possibles, si ingénieux qu'ils soient, d'agrès, palettes, ailes, rémiges, roues, gouvernails, voiles et contre-voiles,--vous ne ferez jamais que le vent n'emporte pas du coup ensemble, au moment de sa fantaisie, plume et agrès.

«Le ballon, qui offre à la prise de l'air un volume de 500 à 1,000 mètres cubes d'un gaz de dix à quinze fois plus léger que l'air, le ballon est à jamais frappé d'incapacité native de lutte contre le moindre courant, quelle que soit l'annexe que vous lui dispensiez comme force motrice résistante.

«De par sa constitution et de par le milieu qui le porte et le pousse à son gré, il lui est à jamais interdit d'être vaisseau: il est né bouée et il restera bouée[2].

[Note 2: _La Vie navale_, par G. de La Landelle.]

«La plus simple démonstration arithmétique suffit pour établir irréfragablement non-seulement l'inanité de l'aérostat contre la pression du vent, mais dès lors au point de vue de la Navigation Aérienne proprement dite, sa nocuité.

«Étant donnés le poids qu'enlève chaque mètre cube de gaz et la quotité de mètres cubés par votre ballon d'une part, et, d'autre part, la force de pression du vent dans ses moindres vitesses, établissez la différence--et concluez.

«Il faut reconnaître enfin que, quelle que soit la forme que vous donniez à votre aérostat, sphérique, conique, cylindrique ou plane; que vous en fassiez une boule ou un poisson; de quelque façon que vous distribuiez sa force ascensionnelle en une, deux ou quatre sphères, de quelque attirail, je le répète, que vous l'attifiez, vous ne pourrez jamais faire que 1, je suppose, vaille 20,--et que les ballons soient vis-à-vis de la Navigation Aérienne autre chose que les bourrelets de l'enfance.

«Voulez-vous maintenant demander historiquement aux faits la confirmation de la théorie? Contemplez cet interminable défilé des inventeurs de systèmes cornus pour l'impossible «direction des ballons,»--et je m'irrite d'écrire, même pour la dernière fois, j'espère, cette niaise formule de deux mots qui hurlent d'être ensemble!--Dans cette procession lamentable d'hommes à ailes, à nageoires, d'hommes à poissons surtout,--qui ne sont jamais, au fond, qu'un seul et même homme ou un seul et même poisson,--vous n'en trouvez pas un, derrière l'autre son semblable, qui, en dépit de ses peines et quelquefois d'une intelligence réelle vainement dépensée, ait prouvé quelque chose et fait avancer la question d'un seul pas. Vous vous étonnez de cette persistance, de cette opiniâtreté de capucins de cartes, car vous ne trouvez pas une, je dis une seule intermittence dans l'innombrable série des déconvenues,--depuis cette enthousiaste année 1784, à partir de laquelle nous voyons succéder, avec un égal et non moins intrépide insuccès, aux vaines tentatives de Guyton de Morveau et Bertrand, de Blanchard, de Robert avec le duc de Chartres (Philippe-Égalité), les non moindres échecs d'Alban et Vallet, de Testu-Brissy, Deghen, etc.,--suivis, toujours dans la même voie et dès lors avec la même inexorable issue, de l'abbé Miolan et Janinet, de Henin, Sanson, de Lenox, Helle, Julien, Giffard, Dupuis-Delcourt, Pétin, etc., etc.

«Et nous ne savons pas tout! Nous ignorons encore combien d'autres combinaisons furent mort-nées, combien de cerveaux inconnus enfantèrent d'autres avortements ignorés, combien de nez en l'air,--car la question les fait tous lever invinciblement,--ont ruminé leur petit système particulier. Que de poissons restés secrets! Qui de nous ne s'est pas, à un moment donné, procuré la satisfaction d'une petite théorie--toujours infaillible? Qui de nous, en suivant de l'oeil quelque ballon d'hippodrome, n'a pas eu... _son idée_?--Qui de nous n'a pas, au moins une fois, rêvé _poisson_?

«Je m'expliquerais peut-être ce calendrier,--j'allais dire ce martyrologe sans fin de chercheurs aux yeux fermés, venant tous opiniâtrement trébucher les uns après les autres au même point,--en admettant que bon nombre de ces entêtés étaient non point des aérostiers, mais de simples fous de cabinet, d'autant mieux portés à se perdre dans les nuages qu'ils n'avaient pas besoin pour cela de se déranger de leur table à écrire.

«À ces braves gens, la moindre ascension et descente préalables par petit vent frais aurait démontré, par delà l'évidence, ce que vaut la formidable puissance du plus léger courant et du coup l'impossibilité de leur espoir.

«Mais quant à ceux qui, après avoir eu, ne fût-ce qu'une seule fois, l'occasion de mettre le pied dans une nacelle d'aérostat, se sont égarés, eux aussi, à la poursuite de cette chimère appelée direction des ballons, je me tais par le respect que je garde pour l'ingéniosité très-réelle que quelques-uns, de valeur incontestable, ont parfois dépensée là en pure perte et pour des tentatives qui n'étaient pas, en somme, sans quelque danger.

«Ce qu'il faut bien reconnaître et constater surtout, c'est que les quarts de réussite obtenus l'adversaire absent, c'est-à-dire en plein calme, en champ clos du Palais de l'Industrie ou ailleurs, n'ont jamais prouvé rien, par cet unique et imperturbable motif qu'ils ne pouvaient rien prouver.

«L'Autolocomotion aérienne doit s'affirmer _sub sole, sub Jove_, et elle n'a pas souci des poissons ni des aérostiers en chambre.

«Ils ne furent pas inutiles cependant, et il faut même les remercier, bien que tout à fait au rebours de leur prétention, puisque c'est à la multiple et infatigable persévérance de leur insuccès que nous devons d'établir la base d'une théorie--désormais certaine, dès qu'elle procède d'eux-mêmes,--directement et absolument,--par la Négative.