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À tous les journaux de l'univers. -- Pluie de lettres. -- Prenez mon poisson! -- Une pierre dans la mare. -- L'ichthyologie. -- Un démenti. -- Sacristie scientifique. -- Beaucoup de bruit, donc un peu de besogne. -- Une visite inespérée. -- M. Babinet, de l'Institut. -- L'Association polytechnique. -- Le _Flesselles_. -- Les _Stropheors_. -- Un oeil crevé. -- Ville gagnée! -- La souris et l'éléphant. -- Mademoiselle Garnerin. -- Le maréchal Niel. -- Un capital placé. -- Ma tète à couper! -- Une addition pour une omission. -- La date! -- La mine de poudre. -- Un académicien spirituel! -- Le grand Arago. -- Ondoyant et divers. -- Vivent les joujoux! -- La pomme de Newton était une poire. -- Un million d'exemplaires!
Aussitôt je commandais à l'imprimerie du journal _la Presse_ un tirage supplémentaire de plusieurs milliers dudit _Manifeste_, dont j'avais fait prudemment conserver la composition, et j'envoyais un exemplaire à tous les journaux du monde entier, sans exception, jusqu'à Bombay et au Cap, avec une note invoquant leur appui pour la propagation du _Plus lourd que l'air_.
Ce fut comme un coup de tam-tam. Je reçus une pluie de lettres. Presque toutes--toutes, allais-je dire,--criaient _bravo!_ et encourageaient.
Quelques-unes me provenaient de «_directeurs de ballons_» qui n'avaient pas compris un mot de ce que j'avais dit, chacun de ceux-ci venant m'offrir son «_poisson_» aérostatique dirigeable.
Un ou deux de ces hommes-poissons--qui avaient compris--me disaient des injures.--J'avais jeté une grosse pierre dans la mare des poissons aérostatiques, et je n'en avais pas fini avec toute cette ichthyologie.
Un certain abbé Moigno, qui rédige aux abords de l'Institut un journal de sacristie scientifique, n'hésita pas à déclarer tout simplement que nos hélicoptères, qui avaient volé devant cinq cents assistants, dont il était, n'avaient pas volé du tout et que j'étais un homme _dénué de conviction_.--Je reviendrai peut-être à celui-là, si j'ai le temps.
Au résumé, beaucoup de bruit--ce qu'il fallait--et déjà, par conséquent, un peu de besogne.
Je n'en attendis pas longtemps la preuve.
Deux jours après, entrait chez moi un vieillard, grand et fort, un peu voûté, de figure singulièrement intelligente, les cheveux gris emmêlés sur le front, décoré.
--Je viens vous dire que vous avez raison! me dit sans autre bonjour ce personnage.--Mais vous usez bien inutilement de l'encre pour prouver l'absurdité des prétendus directeurs de ballons. Si ces imbéciles-là veulent voir clair, ils n'ont qu'à ouvrir les yeux!--Je m'appelle Babinet.
Jamais je ne me fusse attendu à cet honneur, jamais je n'eusse osé concevoir seulement la pensée d'aller déranger de ma visite profane les travaux de ce savant vénéré de tous,--et c'était lui qui venait à moi! Homme d'imagination, ayant au plus quelque sentiment des probabilités, je croyais de toute la force de ma foi, mais sans trop savoir encore, dans mon ignorance, pourquoi je croyais;--et cet homme des plus illustres parmi ceux qui savent pourquoi ils croient venait me tendre la main et me dire:--Persévérez!
Un pareil encouragement ne pouvait manquer de centupler mes forces.
Le célèbre académicien m'annonça son intention de faire, le dimanche suivant, sa leçon à l'Association polytechnique, sur la question de la Navigation Aérienne au moyen d'appareils _plus lourds_ que l'air. Je l'engageai vivement à utiliser, pour la démonstration, les petits appareils hélicoptères de MM. d'Amécourt et de La Landelle; ce qui fut fait devant l'assistance considérable entassée dans le grand amphithéâtre de l'École de Médecine.
Des applaudissements enthousiastes et réitérés accueillirent la leçon du maître,--leçon que je pus recueillir en me rappelant mon ancien métier de sténographe aux Chambres.
Si cette leçon doit retrouver quelque part sa place, c'est ici, ce livre n'ayant pas été fait uniquement pour la distraction du lecteur indifférent, mais comme plaidoyer et prêche au profit de la Cause qui me l'a surtout fait écrire.
«La théorie de la direction des ballons proprement dits est absurde, dit M. Babinet.
«Comment faire résister et manoeuvrer contre les courants des ballons comme le _Flesselles_, par exemple, qui mesurait 120 pieds de diamètre? Il faudrait une force de 400 chevaux pour mettre en lutte à peu près égale avec le vent une voile de vaisseau. Supposez, ce qui est impossible, qu'un ballon put emporter avec lui une force de 400 chevaux, et ce grand effort ne servirait absolument à rien, car vous appréciez tout de suite que sous cette pression votre ballon s'écraserait dans sa fragile enveloppe.
«L'impossibilité étant admise devant tout bon esprit, M. Nadar s'est donné beaucoup de peine bien inutile pour la démontrer. Je le répète, pour en finir une bonne fois avec l'_impossible direction des ballons_, supposez tous les chevaux d'un régiment attachés par une corde à la nacelle d'un ballon, vous obtiendriez pour tout résultat de voir voler en éclats votre ballon.
«C'est tout à fait ailleurs que l'homme doit chercher les moyens de s'élever, ce qui veut dire en même temps de se diriger dans l'air.
«J'ai vu et acheté autrefois chez Giroux, marchand de jouets, alors rue du Coq, un joujou qui était alors fort à la mode et s'appelait _stropheor_. Ce joujou se composait d'une petite hélice libre se détachant de son support sous le jeu d'une ficelle enroulée et rapidement tirée. L'hélice était assez lourde, pesant bien un quart de livre, et ses ailes étaient en fer blanc plein très-épais. Cette hélice ne volait pas impunément: son essor était si violent dans les appartements que souvent elle allait briser la glace de la cheminée; mais cet inconvénient n'arrêtait pas les amateurs, parce que généralement, au moment où la glace volait en éclats, il fallait courir à l'enfant, dont l'oeil était crevé du même coup.--Voici l'un de ces joujoux, comme j'en ai trouvé beaucoup en Belgique et en Allemagne, et dont la force d'ascension est telle que j'en ai vu passer un par-dessus la cathédrale d'Anvers, qui est un des monuments les plus élevés du globe. Vous voyez qu'en effet l'air de dessous est aspiré et fait le vide en passant sous les élytres, tandis que l'air de dessus les remplit et fait donc le plein, et par ce double effet l'appareil monte.
«Mais le problème n'est pas encore résolu par ces joujoux, dont le moteur est extérieur.
«MM. Nadar, Ponton d'Amécourt et de La Landelle nous apportent mieux que cela, bien que les ailes de leurs différents modèles soient tout à fait rudimentaires et réellement peu dignes de gens qui veulent montrer quelque chose à ceux qui ont la vue courte. Ce n'est encore que l'enfance du procédé, mais il est bon, dès lors qu'on peut seulement établir que voici des appareils qui montent en l'air tout seuls: nous avons là, Messieurs,--_ville gagnée!_--car--_ce résultat, si petit qu'il soit, est fondamental_.
«L'hélice n'est pas une chose nouvelle. On a fait des hélices avant de les nommer. Les moulins à vent ne sont que des hélices: le vent appuie sur les ailes, disposées en conséquence, et les fait tourner. Dans les turbines, où vous voyez des chutes d'eau de 300 mètres utilisées par un mécanisme qui n'est pas plus gros qu'un chapeau, le phénomène est le même, seulement le vent est remplacé par l'eau.
«L'hélice aérienne présente de grandes difficultés; mais, si on parvient par elle à enlever le moindre poids, _nous sommes certains d'enlever d'autant mieux un poids plus lourd_,--car--_une grande machine est toujours plus efficace qu'une petite_.
«Je le répète--_et l'affirme:--votre hélice qui, sans moteur extérieur, enlève une souris, emportera dix fois plus aisément un éléphant_.
«Ces hélices, qui ne semblent d'abord servir qu'à monter et descendre, résolvent de plus le problème de la direction contre un vent modéré.
«Mademoiselle Garnerin paria une fois de se diriger, avec le parachute, du point de sa chute à un endroit déterminé et assez éloigné. Par les inclinaisons combinées qu'elle put donner à son parachute, on la vit en effet, très-distinctement, manoeuvrer et tendre vers la place désignée, et son pari fut presque gagné, à quelques mètres près.
«J'ai souvent examiné dans les montagnes des oiseaux qui planent, et j'ai bien remarqué que leur procédé est absolument celui-là. Une fois qu'ils ont atteint le maximum d'ascension voulu, ils planent et se laissent tomber, les ailes ouvertes en parachute, sur le point qu'ils ont choisi. Le maréchal Niel me raconta qu'il avait bien des fois observé cette manoeuvre des grands oiseaux dans les montagnes de l'Algérie.
«En résumé, il est positif que vous avez le moyen de vous transporter par le fait seul que vous avez possession du moyen de vous élever. La seule hauteur vous donne la direction. _Dès que vous avez obtenu l'élévation, vous avez employé et placé là un capital de force que vous n'avez plus qu'à dépenser comme vous l'entendez._
«_La cause est plus qu'entendue, et ce n'est plus que l'affaire de la technologie;--j'en mettrais ma tête à couper!_»
J'ai reproduit ici ces paroles, comme je les ai publiées déjà ailleurs, telles qu'elles ont été prononcées.
Je m'y permis une simple addition: celle du nom de M. d'Amécourt, que M. Babinet avait négligé par une omission involontaire. Cette omission, qu'en ce qui dépendait de moi, je réparais immédiatement dans mon premier compte rendu[4], je devais mettre d'autant plus d'empressement à la relever, que M. Babinet, en oubliant le nom de M. d'Amécourt, l'un des auteurs légitimes, avait prononcé le mien, bien que je fusse tout à fait étranger à ces hélicoptères.
[Note 4: L'_Aéronaute_, épreuves corrigées et nom de M. d'Amécourt rétabli, dès août 1863. (Imprimerie Claye, 7, rue Saint-Benoît.)]
J'eus à regretter cette même omission dans la reproduction immédiate de cette séance écrite par M. Babinet pour le _Constitutionnel_. Ne sachant pas que la leçon dût être publiée, je n'avais rien pu prévenir.--M. Babinet, averti aussitôt par moi, a réparé cette omission en une foule d'occasions avec une remarquable prodigalité.
Je ne chercherai pas à dire l'enthousiasme qui m'avait du premier coup emporté pour mon illustre visiteur.
Comme un enfant imprudent, j'avais couru mettre le feu à une mine de poudre, dont je n'avais pas même soupçonné la portée d'explosion,--et, au moment où j'étais assourdi et éperdu du bruit que je venais de faire, au moment où je me demandais, sans presque oser me tâter, si j'avais bien encore tous mes membres, la main d'un sage me frappait sur l'épaule et sa voix m'affirmait que j'étais hors de danger.
On aimerait à moins son sauveur. Et il faut ajouter à ce sentiment de reconnaissance trop justifiable, le charme que j'éprouvais à entendre et à voir familièrement le savant qui avait bien voulu me prendre en amitié. Ceux qui l'ont approché savent quelle curiosité, quel intérêt provoque cette individualité si puissante et si originale.
Tout le monde sait qu'il n'est personne au monde de plus spirituel--_rarissima avis_--que le célèbre académicien.--Vous comprenez tout de suite que cela déconcerte fort certaines gens,--preneurs du fameux _Pingebat!!!_ sérieux eux-mêmes jusqu'au grotesque, et pour lesquels il n'est pas de science sans pédantisme, pas de savants sans lunettes, ni de professeurs sans cravate blanche; notez que notre cher Maître porte parfois cravate blanche et lunettes,--mais on ne les voit pas. Ces braves gens-là, qui ont mis du temps à accepter la science vulgarisée du grand Arago, n'ont pas encore pardonné, et ils ne pardonneront, je le crains bien, jamais à M. Babinet d'avoir de l'esprit.--Un membre de l'Institut spirituel comme les deux Dumas! n'y a-t-il pas là de quoi faire frissonner, à côté de sa pieuse amie, une honnête «plume scientifique» que nous connaissons!
Je ne saurais dire, pour moi, et en tâchant même de ne pas tenir compte de mes sympathies personnelles, quel charme infini j'éprouve à suivre, par les caprices de ses méandres, la parole de ce maître devant qui les plus savants s'inclinent.--Parole pleine d'_humour_, de bonhomie un peu malicieuse parfois, et qui va sa route, sans fatigue et sans hâte, toujours sûre qu'elle est d'arriver au but à son heure;--s'arrêtant selon son caprice aux endroits qui lui plaisent, ramassant à gauche et à droite sur le chemin, dans son apparente distraction, le caillou ou la fleur, c'est-à-dire l'anecdote, le mot ou le chiffre, toujours au profit de l'instruction de son auditeur.
Jamais, comme pour l'aider encore à ce butin _ondoyant et divers_, jamais mémoire humaine n'ouvrit devant un seul homme pareil trésor éparpillé: prosateurs et poètes français, latins et grecs, il les sait tous par coeur, et ce n'est pas par hémistiches qu'il les cite, mais par cent et deux cents vers, poëmes Saphiques, Odyssées, tragiques, historiens, satiriques.--Pic de la Mirandole, Mezzofanti, Victor Hugo, Th. Gautier et notre ami Christol Terrien, qui parle soixante-douze langues, seraient eux-mêmes éblouis par cette vertigineuse mémoire.
Quant à l'éternelle digression de l'inépuisable causeur, elle n'a rien qui fatigue, parce qu'elle est comme l'accompagnement, toujours harmonieux et surtout bien nourri, d'une mélodie certaine.
Le sans-façon de la forme, l'insouciance, toujours correcte, des solennités du dire, le tâtonnement dans les transitions, qui semblerait par instants poussé jusqu'à l'amnésie, ont une grâce singulière et indicible.
On croirait voir le crayon entre les droits d'un glorieux doyen d'école: le papier se couvre de hachures hésitantes, l'oeil cherche en vain la pensée bégayante qui échappe dans l'apparent désordre de ces lignes tremblées, éparpillées et confuses. Mais peu à peu la lumière se fait, le chaos s'explique, la pensée préconçue se dégage, et la forme apparaît enfin dans sa volonté absolue, magistrale. La création est.
Si ce don particulier n'était pas de nature, M. Babinet serait le plus habile et le plus grand des comédiens.
À cette haute science, à cet esprit charmant, joignez, pour parfaire l'ensemble, la caractéristique et suprême indifférence de certaines conventions, le mépris sidéral, mais sans malveillance aucune, de tout ce qui est nul devant la pensée, le pittoresque inouï d'un intérieur qui eût rendu fou l'auteur des _Parents pauvres_,--_pandæmonium_ ou sanctuaire dont les yeux des princesses sollicitent l'honneur de scruter les vertigineux encombrements,--et,--pour dire le mot dernier, qui ne viendrait jamais, la passion enfantine et l'infatigable curiosité du joujou chez ce puissant vieillard pour qui la science la plus abstraite n'est elle-même qu'un jeu. Joujou pour lui, les profondes théories du savant Chevreul sur le prisme irisé, joujou la loi de gravitation des corps,--et, en passant, ce n'est pas, dit-il, une pomme qui la fit découvrir, vu qu'une pomme ne pouvait raisonnablement tomber du poirier bien constaté qui se trouvait, seul arbre, dans le jardin de Newton;--joujou, les planètes de l'observatoire, jeu de boules qu'il tient dans sa main;--et, joujou devenue, voilà que la mécanique compliquée de la turbine et de l'hélice s'appelle _stropheor_ et _spiralifère_.
Je n'oserais pas affirmer que, sans le bruit que j'avais fait autour des petits joujoux hélicoptères de MM. d'Amécourt et de La Landelle, imprimés déjà de par moi à près d'un million d'exemplaires, M. Babinet se fût dérangé pour venir à nous.
N'eussent-ils servi qu'à cette rencontre, ils mériteraient d'être célébrés à deux millions de tirage en plus,--et j'en payerais encore volontiers les frais!