‹ À terre & en l'air... Mémoires du GéantChapitre 23 sur 29 · L'AÉROSTAT _LE GÉANT_

L'AÉROSTAT _LE GÉANT_

ART. 1er. Tout voyageur, à quelque titre que ce soit, à bord du GÉANT, prend, avant la montée, connaissance du présent règlement et s'engage sur l'honneur à le respecter et à le faire respecter, dans sa lettre et dans son esprit.--Il accepte et conserve cette obligation jusqu'au retour inclusivement, à moins de congé acquis.

ART. 2. Il n'y a, depuis le départ jusqu'au retour effectué, qu'un commandement; celui du capitaine. Ce commandement est absolu.

ART. 3. À défaut de pénalité légale, le capitaine ayant la responsabilité de la vie des voyageurs, décide seul et sans appel, en toutes circonstances, des moyens d'assurer l'exécution de ses ordres, et le concours de tout voyageur lui est acquis.--Le capitaine peut, dans certains cas, prendre l'avis de l'équipage, mais son autorité décide souverainement même contre l'unanimité.

ART. 4. Tout voyageur affirme en montant à bord qu'il n'emporte avec lui aucune matière inflammable,

ART. 5. Tout voyageur accepte, par le fait seul de sa présence à bord, sa part d'entière et parfaite coopération à toutes les manoeuvres, et se soumet à toutes les nécessités du service, sur toute et première réquisition du capitaine.--Il ne peut à terre s'écarter de l'aérostat sans autorisation, ni se retirer définitivement sans congé dûment acquis.

ART. 6. Le silence doit être absolu au commandement du capitaine. Ce silence est de rigueur pendant toute manoeuvre.

ART. 7. Les vivres ou boissons quelconques qui pourraient être apportés par l'un des voyageurs sont déposés à la cantine commune. Le capitaine a la clef de la cantine et détermine les distributions.--Les vivres ne sont dus aux passagers qu'à bord seulement.

ART. 8. La durée des voyages n'est jamais limitée. L'appréciation seule du capitaine décide de la limite. Cette même et unique appréciation décide sans appel de la mise à terre d'un ou de plusieurs voyageurs dans le courant du voyage.

ART. 9. Tous jeux sont interdits à bord.

ART. 10. Il est rigoureusement interdit à tout voyageur de délester de quoi que ce soit le bord sous aucun prétexte.

ART. 11. Le bagage total de chaque voyageur ne peut excéder en poids 15 kilog., et en volume celui d'un très-petit sac de nuit.

ART. 12. Sauf de très-rares exceptions, dont le capitaine seul a l'appréciation, il est absolument interdit de fumer à bord et à terre en dedans de l'enceinte qui entoure le ballon.

Aucune de ces dispositions n'étant indifférente, et la moindre infraction, si puérile qu'elle paraisse, pouvant compromettre la vie de l'équipage, il est ici rappelé de nouveau que c'est _à la conscience et à l'honneur_ de chaque voyageur qu'est confié le respect du présent règlement.

_Paris, 3 octobre 1863 (veille du premier départ du GÉANT)._

Un article important avait été omis. Je ne l'oubliai,--j'en ai les nombreux témoignages,--vis-à-vis d'aucun des voyageurs de mes deux ascensions.

J'ai trop peu de goût pour les dictatures pour ne pas aller au-devant d'un soupçon d'autocratie; mais les ascensions comme celles que je voulais entreprendre sont de véritables campagnes. Le but de ces ascensions était tel d'ailleurs que le succès ne devait dépendre d'aucune faute de précaution.

Je ne pouvais donc, sous aucun prétexte, permettre à ceux que j'admettrais à y prendre part,--généralement inexpérimentés en cette locomotion,--la possibilité de compromettre même innocemment le succès de ma grande entreprise par des appréciations fausses, des inexactitudes de nature à inquiéter ou même égarer l'opinion.

À un point de vue plus personnel, j'entendais bien me réserver d'ailleurs en tout droit, et sans conteste possible, la faculté de raconter moi-même mes expéditions.--Je payais seul,--et assez cher, avais-je pensé,--ce mince privilége pour espérer que tous ceux auxquels j'offrais l'hospitalité auraient au moins la délicatesse de le respecter.

Enfin, je comptais, après chaque ascension, en soumettre le compte rendu à l'assentiment de chaque passager.--Ce devait être un véritable _Livre de Bord_, unanimement contre-signé et donnant dès lors au public toutes garanties non-seulement de véracité, mais d'absolue exactitude.

Cet article omis, je n'oubliai pas de l'exposer ni de l'imposer, je le répète, à tous les passagers que j'acceptai dans mes deux premières ascensions! J'exigeai de chacun, et avec une même formule,--la PAROLE D'HONNEUR--que, _quoi qu'il arrivât_, pas une ligne, pas un mot, même télégraphique, ne seraient expédiés sans m'avoir été préalablement communiqués...

C'est la seule réponse que j'aie encore aujourd'hui à faire aux nombreux amis qui m'ont reproché de n'avoir pas devancé certaines publications, lorsque,--condamné à l'immobilité sur mon lit de blessé, en pays étranger,--dévoré par tous les parasitismes de tous les genres,--j'ignorais même ce qui se passait à côté de moi, et si quelque main éhontée et avide n'arrachait pas quelque lambeau du drapeau commun.

Quant à l'autre reproche,--celui d'avoir accepté à côté de moi des inconnus dans une partie sérieuse où il faut être dix fois sûr de ses partners,--je n'ai rien à dire,--qu'à confesser encore ma trop grande facilité d'accueil.

Je me corrigerai peut-être...

Mais j'ai ressenti un trop vif chagrin,--au milieu de tant d'autres,--de ces étranges publications dont les inexactitudes et les contradictions flagrantes ont déconcerté l'opinion publique et m'ont même été attribuées;--qui encore, dans certains journaux d'Angleterre, ont provoqué de sanglantes railleries contre le caractère Français,--pour n'avoir pas gardé à coeur le besoin de la protestation publique et très-explicite d'aujourd'hui.

Si une imprudence que je ne suppose pas nécessitait une déclaration plus circonstanciée, ma réponse serait alors autrement complète.

Je ne crois pas devoir oublier non plus, dans ces archives, le modèle de ces fameuses enveloppes en plusieurs langues qui ont fait pousser des cris affreux à un honnête feuilletoniste scientifique,--avec lequel je n'ai pas fini.

Cet homme à feuille de vigne avait une telle hâte de s'indigner après l'accident encore inexpliqué,--il le sera enfin tout à l'heure!--qui interrompit si inopinément à Meaux notre premier voyage, qu'il n'eut même pas la patience d'attendre le second; tant il était pressé de m'injurier!--Il n'avait pourtant que bien peu de jours à laisser passer pour savoir si le GÉANT avait quelques chances de se servir de ces enveloppes de lettres!

On m'a raconté pourtant qu'après notre seconde ascension il y avait eu dans le public une certaine émotion à attendre de nos nouvelles que l'on demanda vainement, trois jours de suite, aux journaux muets. Si l'honnête feuilletoniste en question conteste, je ne dirais certainement pas, devant lui, cette sympathie, mais cette curiosité que j'ai pu seulement connaître d'après rapports,--j'ai au moins su pertinemment que, ces nuits-là, un frère et un groupe d'amis dévoués veillèrent dans ma maison, attendant le message qui devait leur annoncer le sort de celui qu'ils aiment--par cette bonne et simple raison qu'ils en sont aimés.

J'ai su encore qu'en la dernière de ces nuits, ces veilleurs à l'oreille ouverte se levaient tous à chaque coup de la sonnette...--Mais,--toutes les hypothèses ayant été épuisées vingt fois,--ce frère et ces amis ne se parlaient plus entre eux,--même comme on parle dans la chambre d'un malade, à voix basse: ils attendaient toujours,--mais ils n'espéraient plus...

Or, voici la simple explication de l'inexplicable retard de ces nouvelles.

Pas un des neuf passagers de notre voyage de Hanovre ne savait un mot d'allemand.--Une dépêche en français, envoyée dès le lundi matin, deux ou trois heures après notre chute, par un cavalier à la station la moins éloignée, nous était revenue le lendemain matin, faute d'avoir pu être traduite. Il fallut dépister un interprète allemand-français, rare trouvaille à Rethem, et réexpédier le messager à cheval.--La dépêche n'arriva à Paris que le mercredi dans la nuit.

Si, dès l'aube du lundi, ou même dans la nuit de notre départ, nous avions eu la précaution de semer au-dessus des petits centres de populations Belge, Hollandaise et Allemande, que nous laissions sous nous, quelques-unes de nos enveloppes tant reprochées et vilipendées,--il y eût eu sans doute quelques heures d'angoisses de moins pour ceux qui attendaient; et la précaution polyglotte se trouvait peut-être justifiée.

Elle l'était encore davantage si notre descente, au lieu de s'exécuter dans le pays où l'on parle allemand, avait eu lieu seulement trois ou quatre heures plus tard, puisque, avec le même vent, nous tombions alors en plein territoire Russe.--Or, à notre descente désastreuse--et dont le public n'a jamais su les véritables et misérables causes, que je dirai, enfin! à leur place, tout à l'heure,--nous avions encore en réserve une vingtaine de sacs de lest de 25 kilogr. chacun, c'est-à-dire de quoi rester encore quelques quarante-huit heures en l'air,--ce qui, avec le vent que nous avions, pouvait nous mener loin...

La moindre notion aérostatique et le plus mince sentiment des probabilités suffisaient là pour se passer du fait et laisser aux petits journaux les plaisanteries, chez eux inoffensives, à propos de nos enveloppes en plusieurs langues.

Mais le venin ne raisonne pas, et c'est dans un article dit scientifique qu'une simple précaution utile, élémentaire, était dénoncée à l'indignation de tous comme une manoeuvre dolosive, frauduleuse, impudente, destinée à tromper la crédulité publique. L'insulteur n'avait pas reculé jusque devant la calomnie, sans même examiner si elle n'était pas exagérée jusqu'à l'invraisemblable et au ridicule:--dans un journal grave, dans une rédaction spéciale dont chaque terme doit être pris au sérieux par le lecteur, il n'hésitait pas à affirmer qu'il avait vu, parmi nos différents textes,--une leçon _Chinoise_!...

Implacable contre ce qui est le mal, je dirai tout à l'heure ce que vaut,--et comme savant, et comme homme,--celui qui m'a offensé de la façon la plus odieuse,--en laissant derrière lui prudemment ouverte, après chaque injure, chaque insinuation perfide, la porte par laquelle on se dérobe au châtiment.

Mais j'oubliais:--voici le modèle promis d'une de ces abominables enveloppes, dans toute l'horreur de leur supercherie,--et qui n'ont pas craint d'employer même une langue mère, le latin,--pour mieux exploiter la naïveté publique!...

=PRIÈRE de porter immédiatement au plus prochain journal ces nouvelles impatiemment attendues par les familles des voyageurs du ballon LE GÉANT, parti de Paris le dimanche 4 octobre, à cinq heures du soir.=

Placeat ad proximam hujas loci Publicam Cartulam has nuntias afferre, quæ viatorum in GEANTE familiis valde desiderantur.

You are kindly requested to address to the nearest Newspaper office these news desired with the utmost impatience by the families of the travellers in the balloon LE GÉANT.

Bitte diese Nachrichten sogleich an das nächste Zeitungs-Büreau zu tragen, da dieselben ungeduldig von den Familien der Reisenden des Luftballons GÉANT erwartet werden.

[Polonais: Prosze te nowiny, niecierpliwie oczekiane przez familie podrózajacych balonem GÉANT, jak najpredzej zaniesc do blizszej gazetnej kantory.]

[Cyrillique: Proshu nemedlenno otnesti v blizhaishuyu Redakciyu mestnih Vedomostei, eti izvestiya o puteshestvuyuschih na vozdushnom share Zheant, s neterpeniem ozhidanniya ih semeistvami.]

Preghiamo di portare immediatemente queste notizie, con somma impazienza aspettate dalle famiglie dei viaggiatori del ballone GÉANT, alla più vicina reddazione di giornale.

Ruego à vd. de llevar aquellas noticias con impaciencia esperadas por las familias de los viageros del ballon el GÉANT á la redaccion del mas vecino diario.

Notre savant de bas de page verra aux prochains voyages du GÉANT,--Hanovre ne compte pas!--si celles que j'enverrai seront timbrées de Meaux...